DEUXIÈME PARTIE
liA FOUDRE
Lorsque Marc Roux et Farigoule avaient été chargés, quelques semaines auparavant de répondre à la demande adressée par Thommeret à Henri Dupât, rue du Dragon ; lorscfue les deux associés, sur les indications et pourvus des instructions du nouveau directeur de l'agence s'étaient rendus à la Val-Dieu, ils n'eurent point de doute sur l'identité de l'homme avec qui prochainement ils allaient s'entendre.
Ce Thommeret, qui avait besoin de l'agence, était, de toute évidence, le même qui vingt ans environ auparavant était venu à eux et avait eu recours à leurs intrigues matrimoniales.
Et lorsque Dupât leur confia cette mission, tout le passé d'il y a vingt années remonta au souvenir des deux forçats.
Ils avaient marié Thommeret...
Sa femme, est-ce qu'elle n'était pas la fille du coîi\i< Orféoli; estKje que ce n'était pas cette jeune mère à laquelle, pour ooéir au comte, ils avaient enlevé soîi entant ?
Puis, ils avaient ruiné Orféoli.
Et Orféoli s'était vengé d'eux en payant sa vengeance avec sa mort, les accusant d'outre-tombe !
Et ils se rappelèrent aussi, non sans un frémissement de colère, que Sabine était venue les trouver dans leur prison avant leur condamnation, avant leur départ pour Gayenne. Ils se rappelèrent que la jeune
femme tenait leur sort entre ses mains avec les preuves de leur innocence.
Elle avait offert un marché :
Son enfant contre ces preuves... contre leur mise en liberté ...
Et malgré cela, ils avaient été condamnés ! . . . Ils ignoraient les démarches tentées par Sabine auprès des juges, les douloureuses confidences auxquelles elle s'était résignée pour retrouver son fils et dans lesquelles la vérité tout entière avait apparu aux yeux des juges. . .
Le hasard remettait ainsi Farigoule et Marc Roux dans la vie de Thommeret et de Sabine, et lorsqu'ils se furent convaincus qu'ils ne se trompaient point et qu'ils avaient bien affaire à leur client d'autrefois, ils en éprouvèrent une allégresse féroce.
Ils n'avaient rien perdu de leur souplesse desprit qui les avait tirés d'affaire autrefois en de si nombreux dangers.
Et en se rendant à la Val-Bieu, la première fois, ils ■ se concertèrent pour établir un plan de campagne.
Pendant que le train roulait, tout à coup, Marc Ro^ix avait frappé amicalement sur la cuisse de Farigoule.
— Mon vieux, j'ai une confession à te faire...
— Une confession, farceur. . .
— Oui. . . Du reste, je ne me repens pas de ce que j'ai commis et je ne te demanderai pas l'absolution. Te voilà bien tran^piille . . . Tu m'as caché bien des petits secrets, autrefois, quand nous étions les maîtres de l'agence de la rue du Dragon. . .
— Dam! c'étaient les petits bénéfices particuliers...
— Je ne t'en veux pas ... Je t'en veux d'autant moins que je te rendais la pareille toutes les fois que l'occasion s*en présentait.
— Mauvais sujet î
- — Seulement nous avons été malheureux ensemble... et le malheur vois-tu — ajouta Marc Roux sur un ton sentimental — ça éloigne certaines amitiés, mais ça en fortifie d'autres. . . Aujourd'hui que nous n'avons plus le sou, que nous sommes réduits à la portion congrue, je veux t'associer à moi pour une affaire...
— Une affaire de l'agence ?
-~ Non, une ancienne affaire à nous, qu'on a cru terminée jadis, mais à laquelle il pourrait bien y avoir
une suite... une bonne aubaine, Tieux, je te le promets, une bonne aubaine si nous sommes adroits.
— Nous serons adroits. Parle ! Tu me fais venir l'eau à la bouche... Ving-t ansdeCayenne, ça forme les caractères... Je ne suis plus ambitieux.. Qu'est-ce c[ue je demande ? Quelques petites rentes pour aller vivre tranquille dans un pays hospitiilier... Et on n'entendra plus parler de moi...
— Ecoute donc... Tu te rappelles bien l'enfant de Sabine Orféoli?
— Oui, c'est toi que le comte avait chargé de faire disparaître l'enfant, aussitôt après sa naissance. L'enfant est mort...
— L'enfant n'est pas mort I
— Hein ? Que dis-tu?
— La vérité... Du moins, je ne Taî pas tué... Cette besogne me répugnait, à moi et à ma sœur Anna...
— Mais tu m'as affirmé... alors...
— Je t'ai menti.
— Pourquoi?
— Parce que je prévoyais qu'il y aurait là, peutêtre, pour plus tard, une bonne affaire et ma foi je voulais m'en réserver les bénéfices pour moi tout seul. . . C'est là ma confession, vieuxr..
— Allons, je te pardonne, n'en parlons plus. Ils se serrèrent la main.
— Dis-moi le reste... lit Farigoule. Et plus de cachotteries, hein?
— Parole d'honneur.
— Qu'est-ce que tu as fait du petit?
— Anna l'a porté tout simplement à l'Assistance publique. C'est SI commode ! On le lui a pris sans crier gare. Elle a déclaré qu'elle était la mère. Je lui avais fait la leçon.
— Tu l'accompagnais?
— Pas si bète.
— L'enfant est-il vivant?
— Je rignore.
— Comment le savoir?
— Voilà le chiendent. Il n'y a que l'Assistance publique qui puisse répondre à cette question et tu sais aussi bien que moi que ce n'est pas à des gentlemen comme nous, qui venons de là-bas, que l'Assistance se donnera la peme de répondre. Et quand bien même
luS FOUDROYÉ
Puis, il s'était ravisé, avait rappelé le domestique qui déjà sortait.
— Non, j'y pense, faites-les entrer dans mon cabinet.
Il pensait, en ^ffet, qu'il valait mieux par prudence ne point se brouiller avec eux. Les deux associés, à défaut de l'agence, ne pouvaient-ils point lui être utiles encore ?
Ils entrèrent dans le cabinet. Ihommeret les y rejoignit.
Et tout de suite, sans préambule, sans même le saluer, Farigoule, d'une voix goguenarde de faubourien:
— Mes compliments, monsieur ïhoinmeret I . . . Mince, vous savez bien conduire vos affaires et celle s des autres ! . . . Nous vous mettons en mains les plus belles cartes du monde et vous n'avez même pas trouvé le moyen de sortir voti»e atout du jeu.
Thommeret n'était pas homme à se laisser influencer.
-—J'ai perdu, cela est vrai. Ce ne sont pas vos reproches qui empêcheront le fait accompli. Je suppose que vous n'avez pas fait huit heures de chemin de fer pour le simple plaisir de venir constater par vous-mêmes que je n'ai plus aucune chance de me relever ? Je suppose égatement que l'agence ne conserve pas l'espoir que je vais lui payer un forfait ? Elle peut passer son râteau dans ma caisse, Fagence. . . Si etle trouve un billet de mille francs, je lui en fais cadean. . .
Le premier moment de mauvaise humeur passé, Marc Roux et Farigoule avaient repris leur flegme habituel.
— Vous admettrez bien, monsieur, dit Marc Roux, que nous avons droit à quelques explications...
— A quoi bon, çuiscrae j'ai échoué...
— La partie était si oelle qu'il a dû y avoir quelque imprudence commise par vous ou par votre entourage. . .
— Si une imprudence a été commise elle est irréparable...
— Qui sait ? Nous avons relevé des affaires tombées plus bas ?
Thommeret haussa les épaules.
Puis, après un moment ae réflexion :
— Vous voulez savoir comment les choses se sont
passées. Eh bien, écoutez... et si vous me faites sortir de là !
Il pas? a rapidement sur le récit de son échec électoral.
La candidature de Joltran avait tout perdu. Cela, il
l'avait prévu dès le jour même où Joltran lui avait
ppris qu'il devenait son concurrent. Ensuite il leur dit
^ qu'il savait de la rupture du mariajçc. Par Sabine, le
ndemain, Thommeret avait déchitVré le noMid de
nigme. Si la rupture venait de Leontine, c'était bien
i probité de Gilbert qui en était la première cause.
Et il avait chassé Gilbert.
Marc Roux et Farigoule avaient écouté avec attention. Lorsque Thommeret eut fini, Marc Roux demanda implement.
— Alors, M"*' Grantier aime beaucoup M. Gilbert?
— EUe l'adore.
— Bien!...
— Est-ce c[U8 vous avez une idée ? demanda vivement le verrier.
— Non, pas encore. Mais ça viendra peut-être. Et Marc Uoux ajouta, avec modestie :
— Des idées de génie, nous n'en avons pas tous les jours, mais des idées de talent, nous en avons qucîqueibis.
— Je vous reverrai ?
— N'en doutez pas.
— Et vous me sauverez ' Farigoule répliqua rudement :
— Nous ne ressayerons môme pas, s'il vous plaît, ous avons assez travaillé pour votre compte. Nous lions travailler un peu pour le nôtre.
Thommeret fut accablé. Dans le vide de son cerveau, ^ans le néant de ses projets, ii avait espéré en eux. Marc Roux dit encore :
— Nous avons fait ce que nous avons pu, nous vous tenons quitte. Je ne vous demanderai qu'une chose... ù laquelle je vous prie de répondre nettement... Ce Gilbert, cause de tout le mal, a-t-iî quelque parenté avec vous?
— Aucune, c'est un enfant abandonné.
^ Et avec M'"* Thommeret ?
— Aucune non plus...
— Vous en êtes sûr? vous savez qu'avant son mariage?...
l3o FOUDROYÉ
- Gilbert n'est rien pour elle, vous dis-je... Ce secret de sa vie, l'agence me l'avait révélé au moment de nos fiançailles et Sabine elle-même me l'avait avoué avant notre mainage. Elle a cherché partout son enfant. Je ne me suis pas opposé à ses recherches. Si Gilbert était cet enfant, pourquoi me rçût-elle caché ? Et comment l'eût-elle appris ?
— Vous avez raison...
— Pourquoi cette curiosité ?
— Nous aimons à être renseignés un pen sur toutes choses...
Ils ne voulurent rien dire de plus.
Et lorsqu'en sortant du cabinet de travail, les deux associés se trouvèrent seuls devant les fourneaux de la verrerie, Farigoule lui-même demanda à son compère:
— Pourquoi as-tu voulu savoir si M"® Grantier aimait réellement Gilbert et pourquoi as-tu voulu savoir si ce dernier n'avait pas quelque pai^enté avec M™® Thommeret?
Marc Roux haussa les épaules avec indifférence.
— Ça peut servir, dit-il. Patience !
Et Farigoule n'en tira rien de plus.
Ils traversèrent la cour de la verrerie et se trouvèrent bientôt sur la rive de la Semoy.
Au moment où ils venaient de passer la grille qui fermait la propriété du côté de la route qui longe la rivière, ils rencontrèrent tout à coup une femme au visage triste et pâle, vêtue de deuil, devant laquelle ils s'elTacèrent poliment, en saluant.
C'était Sabine.
Elle disparut presque aussitôt derrière un bouquet d'arbres.
Ils l'avaient reconnue, malgré les années écoulées el ils avaient échangé un coup d'œil.
Depuis la scène de la prison, où elle les avait supplies de lui rendre son fils, ils ne s'étaient pas trouvés en sa présence.
Le deuil de toute une vie était si bien empreint sur ce noble visage que si peu accessibles qu'ils fussent ;: toute émotion de ce genre, les deux associés sentircTù en eux quelque trouble.
Ils se hâtèrent de s'éloigner.
La mère a pour tous un caractère si sacré que Ir plus misérables s'inclinent devant elle.
rorxROYÉ 1^1
t Marc Roux consulta sa montre.
— C'est l'heure du train, vieux, il faut nous presser. ^ Où me conduis-tu ?
— A Paris.
— A la recherche d'Anna ?
— Juste. Après l'avoir retrouvée tious prendrons un parti.
De l'autre côté du bouquet d'arbres. Sabine venait de s'arrêter brusquement, frappée d'une idée subite, d'un ressouvenir, aune image qui était apparue devant ses veux.
Elle avait à peine entrevu les deux hommes, près de la arrille et n'avait jeté sur eux qu'un regard indifférent.
Pourtant, cela avait suffi.
Où avait-elle rencontré ces deux étrangers ? Dans quelles circonstances ?... Ces deux ligures rusées et cauteleuses, elle les connaissait. Ce n'était pas la pi^emière fois qu'elle les trouvait sur son chemin.
Puis, souaain. un grand coup au cœur...
Un voile ce déchire devant ses yeux...
Le passé réapparait avec ses horrems. avec ses tristesses...
Sur ces deux tètes de bandits, elle vient de mettre les noms :
— Marc Roux... Farigt>ule !!
Non. non. cela n'est pas possible î Elle se trompe! Elle est le jouet de quelque r^ve. de quelque ressemblance, sans doute... Vingt ans de bagne ont passe sur ces deux hommes!... Elle n'en a plus entendu parler! Ils sont morts... ou. leur temps nui. ils sont listes à Cavenne...
Elle a beau se dire tout cela, une voix crie, au fond d'elle môme :
— Marc Roux et Farigoule
Alors, que veulent-ils? Pourquoi les retrouvait-elle à la verrerie ? Quel mystère ? Quelle infamie nouvelle peut-être, les y amenait ?...
Elle aussi se rappelle la scène de la prison, quand elle implorait de ces deux hommes la vérité sur son enfant.
Son enfant î
Est-ce que c'était poui- faire connaître à la mère le BoH de l'abandonné, ou'ils c talent venus?
l3îl POUDROYÉ
Elait-ce bien eux, vraiment 7
Elle retourne sur ses pas, cherche j à les apercevoir au loin, mais elle ne voit plus personne...
Elle remonte à la verrerie d'un pas chancelant. Elle avise un domestique, l'appelle, Tinterrogc :
— Je viens de rencontrer deux hommes qui sortaient de la verrerie et dont les visages me sont inconnus...
— Deux ouvriers en quête d'ouvrage, peut-être.
— Non... Mon mari n a-t-il pas reçu quelque visite?
— En effet, madame, la visite de deux hommes qui déjà plusieurs fois sont venus au château dans le courant de l'année... C'est sans doute de ceux-là que madame veut parler?
— Oui. Leurs noms?...
— Je ne me souviens pas.c. J'ai remis leurs cartes à monsieur...
— C'est bien.
En ce moment, Thommeret quitte les bureaux pour se rendre aux ateliers. Saisine le rejoint. Son pas est saccadé.
Elle l'arrête et d'une voix que l'émotion rend inintelligible :
— Un mot, un mot seulement... Vous avez tout à l'heure reçu la visite de deux honmies ?
— Oui, fit Thommeret surpris. Pourquoi cette question?
— Les noms de ces deux hommes ?
— Je n'ai aucun motif pour vous les cacher. L'un s'appelle Marc Roux et l'autre Farigoule...
— Merci.
Elle sait maintenant ce qu'elle veut.
— J'ai besoin de parler à ces deux hommes... Où puis-je les voir?
— Dans un hôtel de Monthermé, sans doute.,, près du pont...
— J'y vais.
Elle se met à courir presque, sans se soucier de ceux qui la regardent. Elle traverse la Val-Dieu, le pont suspendu et entre à l'auberge. Là, elle s'informe.
On n'y a pas vu les deux hommes dont elle donne le signalement.
Teut-être sont-ils repartis?
Elle se dirige vers la gare.
Et là, en effet, on lui apprend que les hommes ré-
FOUDROYÉ l33
pondant au portrait qu*elle fait d'eux ont pris le train dxi Paris.
Elle n'en est ni attristée ni découragée.
Ce n'est qu'un contretemps. Ce n'est qu'un retard.
Elle saura bien les retrouver à Paris. Puisque Tlioinmeret est en relations avec eux, par lui elle connaîti'8 leur retraite.
Et elle rentre à la verrerie.
Mais elle est dans une agitation extraordinaire.
Depuis vingt ans, elle aA^ait perdu l'espoir de retrouver son enfant! Voilà que soudain cet eijpoir lui était rendu !!... Elle les supplierait, ces deux hommes qui possédaient le secret de ce que le pauvre abandonné était devenu!... Et peut-être (iniraient-ils par s attendrir? N'avait-elle pas tout fait, autrefois, pour les sauver de l'échafaud et du bagne? N'avaH-eUe pas révélé aux juges, pour tirer les deux misérables de prison, la vérité sur la ijxort mystérieuse du comte Orféoli? Etait-ce sa faute si les juges s'étaient montrés inexorables, et Marc Roux et Farigoule pouvaient-ils lui en garder rancune ?
— Oui, oui, je les supplierai... et si les supplications restent vaines, eh bien ! je leur donnerai tout ce que je possède, je les ferai riches, je ne garderai rien, rien...
Elle s'arrêta, frémissante, prise d'un treinblement.
Une épouvante se lisait dans ses yeux éperdus...
Et elle muimura :
~ Que pourrais-je leur donner, puisque je n'ai rien?... C'est la misère, ici, désormais, la misère affreuse... la ruine complète... Demain, sans doute, ce sera le déshonneur ! !... Les faire riches ! ! Hélas î comment m'y prendrais-je ?. . .
Elle pïeura.
C'était vrai, les deux associés ne seraient sensibles qu'à l'argent. L'argent seul touchait ces cœurs Ctipides.
ïït elle n'avait pas d'argent.
Ils exigeraient une fortune !
Et sa fortune, à elle, s'était éparpillée à tous les coins du monde, sous la main de son mari I Pas un morceau n'en restait.
Et personne, non, personne, dans sa laiuentable détresse, pour lui venir en aide...
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moi? Est-ce que je n'ai pas assez souffert? Et ne vous arrêterez- vous pas de me frapper ?
Elle alla chercher un peu de joie auprès de Gilbert.
Elle trouva le jeune homme absorbé et sombre.
— Mère, dit-il... je partirai demain et jamais plus je ne reparaîtrai ici... J'ai vu M. ïhommeret... j'ai essayé de le faire revenir sur sa décision... Il m'a déclaré qu'elle était irrévocable...
— Et moi, je né veux pas que tu t'éloignes.
— Mère, il est le maître... moi, je ne suis rien, ni pour lai, ni pour vous... Il a le droit de me chasser... Je ne puis qu'obéir...
— Je le prierai.
— Il ne vous écoutera pas...
— Mais je ne veux pas, entends-tu? Je ne veux pas!
— Hélas ! mère ! dit-il .
Et il mêla ses larmes aux larmes de Sabine, Tout à coup, elle essuya ses yeux.
— Ton congé n'a plus que quinze jours avant d'expirer ?
— Quinze jours !
— J'obtiendrai de lui que tu restes auprès de moi jusqu'à ton départ... Ne t'en va pas !... attends que je lui parle!... Promets!... Promets!
— Oh ! mère, pauvre maman ! . . . dit-il. Elle vit Thommeret dans 3a soirée.
— Quinze jours seulement, quinze jours, dit-elle... Ensuite ne serai-je pas séparée de lui par son devoir (}ui le rappelle au régiment... Laissez-le-moi quinze jours encore.
-— Soit, dit-il.
Et, meurtrissant ce cœur de mère :
'■ — Ensuite, ce sera fini pourjamais... vous entendez?
FOUDROYÉ l3o
It
Dès leur retour à Paris, les deux associés se lancèrent à la recherche d'Anna. De cette fille dépendait leur fortwie puisqu'elle seule pouvait leur faire découvrir le secret si précieux, que dérobaient les ténèbres du passé.
Ce n'était point chose commode qu'une pareille recherche.
Vingt années s'étaient écoulées depuis que Marc Roux avait quitté sa sœur et pendant que le petit homme était au bagne il n'avait reçu que fort peu de nouvelles.
Dans les deux ou trois premières années, elle avait écrit.
Marc Roux, qui était fort peu expansif et point tendre du tout, avait même négligé de répondre.
Et Anna n'avait plus écrit.
Qu'était-elle devenue depuis lors ? Quel métier avaitelle fait? Etait-elle restée en France, à Paris? Ou ne s'était-elle point expatriée pour aller au loin tenter la fortune ?
Autant de questions, autant de problêmes, autant d'inconnu!'
Sans révéler à Henri Dupât les graves raisons qui les poussaient dans leur enquête, les deux associés demandèrent à l'agence de les aider, dans la mesure de son pouvoir^. \
Jadis Anda avait été une des employées les plus adroites de la rue du Dragon.
Mais elle avait c*ssé de lui donner ses services après la condanmation de son frère.
Les registres, depuis ce temps, ,ne portaient plus trace de son nom : elle avait disparu.
Henri Dupât leur donna l'idée de s'adresser à tous les bureaux de placement de Paris.
Là, dans un de ces bureaux, on connaîtrait peut-être
l36 FOUDROYÉ
îe nom de l'ancienne femme de chambre de Sabîna Orféoli,
Mais les livres des maisons de placement sont mal tenus. Les recherches furent longues. Elles ne furent point cependant sans résultat. On constata, en effet, son passage sur les registres d'une maison de la rue Montorgueil. Gela remontait à une dizaine d'années seulement.
Et à cette date, Anna avait été placée comme domebtique chez un employé des halles, nommé Prugniet.
Ce Prugniet demeurait me Réaumur, 124.
Ce ne fut pas sans une certaine émotion que Farigoule et Marc Roux se présentèrent rue Réaumur. Anna avait-elle quitté sa place ? Cette piste laborieusement trouvée, leur échapperait-elle encore ?
Ils interrogèrent la concierge de la maison.
— Est-ce que M. Prugniet habite toujours ici. La concierge les regarda d'un air ébahi.
— M. Prugniet? Attendez donc !... Il me semble que je connais ce ncm-là... Pour sûr, il n'est pas de mes locataires... d'à présent... Mais je cherche I je cherche ! Prugniet î... Prugniet!... Où ai-je vu ce nom-là?
Tont coup elle éclata de rire.
— J'y suis ! Ce que c'est tout de même que de vieillir... On perd la mémoire... Prugniet! Heureusement que c'est un nom d'arbre... sans quoi je ne me serais jamais souvenue...
Elle les regarda avec commisération.
— Tout de môme, mes pauvres vieux, vous êtes un peu en retard. Est-ce que vous avez quelque chose à lui dire?
— Oui, fit Marc Roux au hasard.
— De très important ?
— Tout ce qu'il y a de plus grave.
— Et pressé ? dit la concierge qui avait l'air de s'amuser.
— Très pressé.
— En ce cas, dépêchez-vous, mes bons garçons, car il y a huit ans que Prugniet est moii; !!
Farigoule et Marc Roux parurent navrés.
Au hasard encore, Marc Koux demanda :
— Vous souvenez-vous que Prugniet eut une domestique qui s'appelait Anna ?... Anna Roux ?
— Je m'en souviens d'autant mieux aue cette Ainiu
FOUDROYA iSjl
Roux, un an après être entrée au service de Prugniet, était devenue sa femme...
— Sa femme ?
— Oui. A l'église et devant le maire, sa vraie femme quoi !
— Et vous avez perdu de vue Madame Prugniet?
— Pas tout à fait.
Les deux hommes tressaillirent.
— Son mari lui avait laissé qpielques économies. J'ai su qu'elle avait tenu une crémerie du côté de la gare du Nord. Un jour que j'allais prendre le train, comme j'avais de l'avance, je suis allée chez elle pour lui dire Donjour et me faire payer un petit noir... Eh bien ! j'en ai été quitte poiir ma politesse!.. Elle avait déménagé î
— Et depuis ?
— Depuis, je n'en ai plus entendu parler. Lorsque les deux associés quittèrent la concierge, ils
étaient joyeux. Marc Roux se frottait les mains :
— Nous brûlons, vieux, répétait-il, nous brûlons * Rue de Dunkerque, à l'adresse indiquée par la concierge, la crémerie avait été convertie en boutique de blanchisseuse. En outre le concierge était nouveau. Celui qui l'avait précédé n'était resté quequelques mois. Impossible de compter sur cette source de renseignements. Mais les deux, compères n'étaient pas en peine pour si peu. Ils s'informèrent du nom du propriétaire.
Celui-ci demeurait au dernier étage de la maison. Ils montèrent et demandèrent à lui parler. Aux premiers mots et lorsqu'il eut compris de quoi il s'agissait, le propriétaire se mit à rire :
— Non, le n'ai pas oublié Madame Anna Prugniet, dit-il... J'ai eu longtemps de bonnes raisons pour cela. Car elle m'a dû juscju'à l'année dernière une somme assez importante. Elle avait pris des arrangements. Elle s'acquittait avec régularité. Je ne l'ai pas poursuivie.
— . Et elle habite ?
— Elle tient une crémerie rue Montmartre.
— Merci. Encore un mot : Est-elle à son aise ?
— Oui. Sa crémerie n'est pas très importante, mais représente poui* elle une excellente petite affaire.
— Nous brûlons, Farigoule, nous brûlons, dit Marc
l38 FOUDROYÉ
Koux en sortant... D. est justement midi... Vieux, je te paye à déjeuner, un déjeuner à tout casser.
— Où cela?
— Chez ma sœur.
Et d'un pas vigoureux, l'espérance au cœur, le sourire aux lèvres, ils descendirent vers la rue Montmartre.
Rue Montmartre, ils s'arrêtèrent devant la crémerie sur la devanture de laquelle il y avait toute une provision de desserts et de victuailles, avec du beurre, du lait, des œufs, des pots de crème au chocolat.
L'intérieur avait l'air propre et bien tenu.
Derrière un petit comptoir, dans le fond, trônait une grande femme, assez forte, mais de mise soignée et qu'on devinait avoir été belle.
— Est-ce que tu la reconnais ? fit Farigoule.
— Ma foi, si on ne me l'avait pas dit, je ne l'aurais pas reconnue. Vingt ans comme ça change I Je me rappelle au moment de l'aftaire Orféoli, elle était mince comme un roseau... Tout de même, c'est elle !... Et on la dirait calée, vieux...
Ils entrèrent.
De son comptoir, Anna les avait' vus, mais sans prêter à eux aucune attention. Un client s'approcha et régla son compte.
Pendant ce temps-là ils entrèrent, s'installèrent à une table vide.
La fille qui servait seule, pour l'établissement, leur tendit la carte encadrée d'une bordure de bois.
— Fais Ion menu, vieux, dit Marc Roux, puisque c'est moi qui régale. Et ne flanche pas sur la nourriture, tu sais ? Prends de tout...
lis se firent servir copieusement et mangèrent.
Pendant les premières minutes, Anna, dans son comptoir, ne prêta aucune attention à ces deux clients.
Elle les voyait de profil seulement, mais de temps en temps ils avaient soin de se retourner vers le comptoir de manière qu'elle pût les voir de face.
Du reste, ils ne la regardait pas, tout en ayant l'œil sur elle.
Au fur et à mesure que la crémerie se vida, l'attention d'Anna fut cependant appelée vers la table où ces deux hommes semblaient s'être donné pour tâche d'engloutir en un seul repas toutes les réserves en
victuailles de la crémerie. Desbiftecks etdes côtelettes avaient succédé à une tête de veau qui s'était fait précéder elle-même d'une omelette et d'une boîte de: sardines. Il y eut ensuite des haricots blancs, un mendiant, un fromage, des pruneaux, des pots de crème ; et au moment du café, Anna, en additioaaant la note, releva les yeux sur ces clients de passage pour s'assurer, par leur allure et leur mise, de leur solvabilité.
— Attention, murmura Marc Roux entre ses dents... je crois que voilà le grand moment.
Anna, en effet, ne les quittait pas du regard.
Tout d'abord elle avait été frappée par ces deux visages dont les traits lui rappelaient quelque ressemblance lointaine avec des gens qu'elle avait dû connaître autrefois.
Puis, tout à coup, en un éclair elle se souvint.
C'était Farigoule I C'était Marc Roux, son frère...
Retour du bagne !
Est-ce qu'elle ne se trompait pas ?
Mentalement elle calcula. Les deux hommes avaient été condamnés à vingt ans de travaux forcés. Les vingt ans étaient écoulés. C'était bien eux.
Elle eut un petit frémissement au bout des doigts et la plume qu'elle tenait lui tomba de la main.
— L'émotion ! disait Marc Roux, qui ne la perdait pas de vue.
Ils sirotaient leur café avec volupté.
Ils y mirent un verre de cognac; puis se versèrent un autre verre qu'ils burent à petits coups.
— As-tu du tabac, vieux ?
— Non.
Alors Marc Roux appela la fille.
— Allez donc nous chercher, en face, un paquet de cigarettes.
La fille obéit en courant, revint. Ils fumèrent. Ils semblaient installés là pour toute laprôs-midi. Et dans son comptoir, fiévreuse, Anna se disait :
— Est-ce le hasard qui les a amenés chez moi?... Ou bien m'ont-ils reconnue ?
Du reste, aucune crainte en elle de ce retour soudain.
Un gros ennui seulement.
Elle redoutait d'avoir Marc Boux à sa charge, «| r
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La ixioiie rcadît oompte a la p**^^'*^'^. toide xxiierloopée.
ÊUe le fiit bien daTantage esaoort laK9qm>ile s'aperçut qae Madbiar Fmgmet ne semblait pas .iuUlbm ni Mirprise.
Anna s était Toe recooiuie.
Elle en avait pns soi paitL
EUe ûx nn ^p» ams. deox huniinr ri Et, eoanae fl b''j avait pins de ciieDis, ils paœèrESit toas trois da&F 1 arnère boaiiqve.
La, Mare Roax Tosdat être éam d teadit les bras.
— Ma bonne Anna, ma scenr Ame.
Mais Anna était une leauBe s^îcase. EUe le fit asseoir, piiHM'HiifHlj s^assit rlip BiyBM'.pfiiairt:q«eFarigoole, Ibb auias dans les podaes, les regaroaît airee complaisaiiDe.
Et elle ârmkjmâa. sècfaeoM&i :
— Je suppose ^ae eemVst pas deeette&çiMtlà ^leta
— Goaune ta aae reçois an], Bia petite soear!
— Je suppose ^alenaeat <pie si ta a& essayé de wœ reIroaTer, nr ipil ifu pir illl fiid maiMMiilr , ce a'estpas senli Jiifiil pour le dâr de at'eaifansficr ?
— Mais si. d'abord.
— D -dliofd... et CBSBÎie 1
— ËBsoitB, parce qae fai ane alEdre à te propofser...
— HoBBite?
— Toat ee qu^îl y a de plss iMUifiête.
— Tantarîenx. Je te jare qae je a^cn accepteialspasi d autres. Je tis howaftriuciit. Personne a a rien à aie repn^ciier. J'airais des dettes, dUes s^Ét pajéesu M4»& eoBisBeroe aie dcasie aa pea d^aisanee etmoaeiîstEace est traaqaille. Tu coaçrend? Lm& je liC Tondrais jj^^ tiiN|aér de yeràf Wai ada. fia iomam, ▼ai»t% ii a'af
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