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l4a FOUDROYE /
décision. Mais est-il vraiment besoin de t'expliqiier ce crue nous comptons faire, Faiigoule et moi? Sabini Orféoli existe toujours et elle pleure toujours son flis. Si celui-ci n'est pas mort, si nous avons la chance cîele retrouver, nous réunirons le fils à sa mère, et voilà tout.
— Et ta conduite sera désintéressée ?
— Ah I non, non, fit vivement le petit homme. Il ne la^it pas non plus exiger de nous un brevet de sainteté. Nous sommes pauvres. Nous avons une occasion unique de nous rendre riches, honnêtement. Nous serions des imbéciles de ne pas en profiter.
— Vous abuserez de votre secret pouj' faire chanter cette pauvre femme ! Je vous connais. Tous êtes incorrigibles. Il n'y a rien de fait.
— Ne te fâche pas, ma petite Anna. Nous ne ferons chanter personne. Et il y a pour cela une excellente raison, c'est que le secret du passé de Sabine est connu de son mari. Par conséquent, impossible de faire vibrer cette corde-là. Pour prix du service rendu, nous exigerons la forte somme... Un pareil bonheu^r ça se paye ! Et ce sera tout !
— Combien exigerez-vous ?
— Nous n'y avons pas encore songé, dit Marc Roux évasif.
— Eh bien, songez-y, je veux le savoir...
— Je crois que cent mille francs nous tireront d'affaire.. .
— Et si la mère ne peut les donner ?
— Elle les trouvera.
— Si elle est pauvre ?
— Elle est riche. Tranquillise-toi ?
Anna n'était pas convaincue. Elle flairait quelque ruse. Son frère devina.
— Tu n'as pas confiance en nous ?
— Non.
— Alors, pourquoi ne pas nous mettre à l'épreuve ? Anna resta pensive.
— Puisqu'il s'agit de rendre cet enfant à sa mère, dit-elle, je ferai ce que vous voudrez...
Ils eurent un geste de joie. Elle se hâta d'ajouter :
— Mais je vous préviens que j'auiai l'œil sur vous... En somme, c'est moi qui suis la maîtresse de ce secret. Je ne le lâcherai qu'à bon escient... Et si vous rêve* quelque m^hanceté nouyelle, je rempêcheroi bien* * .
— Et nous te reverrons, ma bonne Anna ?
— Revenez dans deux jours... Je serai allée à TAs- Btance et je vous dirai ce qu'on m'y aura répondu... Deux jours après, ils furent exacts au rendez-vous. *- Eh bien? demanda Marc Roux.. . en se passant la
langue sur les lèvres, comme un gourmand à la vue d'une friandise.
— Eh bien I imes bons garçons, il ne faut pas trop vous réjouir... Ça ne va pas comme sur des roulettes.
— Qu'est-cel qui cloche ?
— L'adminibtration ne veut pas lâcher son petit.
— Elle n'a ms le droit de le retenir.
— Paraît que si.
— Raconte-npus ce qui s'est passé.
— Voilà. '
Elle les mit ai courant.
L'avant veillé et sans plus de retard, Anna s'était présentée au bureau des nouvelles de l'avenue Victoria.
Elle avait eu aoin de prendre avec elle les renseignements qui devaient servir à sa réclamation tardive.
Il n'y avait pis d'étrangers dans le bureau lorsqu'elle entra.
L'employé lisait un journal.
Il regarda la Bpuvelle venue par-dessus ses lunettes, déposa son journal et attendit qu'elle voulût bien s'expliquer.
— Monsieur, je viens pour avoir des nouvelles d'un enfant asssisté. '
— ■ Vous êtes lalmère, la déposante ?
— Oui. \
— Quel jour d été déposé l'enfant ? Quel est le numéro de dépôt?.
jïîille donna les l'^useignements demandés. L'employé eut un geste de surprise.
Gomment, di|t-il, cela date de vingt-deux ans.
environ ?
— Oui, monsiei Il sortit, consult
— Depuis vingl demander si votre mais, pas une seuh
Anna avait prévi Sa réponse était
des fiches et revint, eux ans vous n'êtes jamais venue nfant était vivant ou mort ? . . jafois.
l'observation.
Cte.
l44 FOUDROYA
— J'étais loin de France, dit-elle,., Cela m'était impossible...
— Et aujourd'hui miedemandez-Tous?
— Mon enfant vit-u encore ?
— Il vit. Il est bien portant.
Et remployé fit une croix sur la fiche, avec la date de la visite.
— Puis-je savoir ce qu'il est devenu?
— Non. Impossible. A moins que vous ne le réclamiez.
— Et pour le réclamer, que faut-il ?
— Vous voulez-dire : Que fallait-il?... Je m'explique. Si vous étiez venue il y a quelques années^, avant la majorité de votre enfant, vous auriez pu, en accomplissant certaines conditions, le reprendre avec vous . Ces conditions existent toujours, aujourd'hui que votre enfant est à sa majorité et par conséquent libre de luimême, mais il en est une qui tient justement de cette majorité même... A l'heure qu'il est, nous ne pouvons pkis lui imposer aucune volonté... Vous, non plus... Personne ne peut l'obliger à vous reconnaître pour sa mère... Si vous désirez le reprendre, nous serons impuissants à l'y contraindre... de sa volonté seule dépend son retour...
— Est-il heureux ?
— Je l'ignore. Je n'ai qu'un numéro devant moi... Ce numéro ne me représente qu'un être vivant. De qui s'agit-il ? Peu m'importe. Je n'ai pas en ce moment à m'en occuper. Plus tard je le saurai.
— Alors, monsieur, pour qu'il ait à choisir, à me prendre on me repousser, il mudi»a, du moins, qu'il connaisse ma visite, qu'il apprenne ma demaude...
— Il en sera instruit, après notre enquête?
— Une enquête?...
— Oui... Qu'êtes-vous devenue depuis vingt ans ? Nous avons intérêt h le savoir... Il nous faut, désormais, votre nom... Il nous faut le détail de votre vie... Il n'y a plus de secret du jour où vous redemandez votre enfant et il faut que vous nous donniez également les preuves que vous êtes, par votre fortune ou votre situation, en état de rembourser à l'administration les frais de l'entretien de votre enfant...
— Une somme importante, monsieur?
— Je vous en donnerai le détail...
— Cela se montera ? É
ïouDROYi: 145
— A quelques milliers de francs, assurément. Anna fit la grimace. L'employé comprit.
— Cette perspective refroidit votre tendresse maternelle?
— Du moins elle me donne à réfléchir... Elle pensait :
— Dam ! si l'enfant était à moi je n'hésiterais pas, c'est évident... Mais donner de l'argent pour l'enfant d'une autre, c'est dur !
— Ce sera comme vous voudrez...
Cependant la faute commise autrefois pesait sur le cœur d'Anna.
— Sans être riche, j'ai tout de même un peu d'aisance, dit-elle. Et si la somme réclamée ne dépasse x>as deux ou trois mille francs...
— Ce sera probablement dans ces prix-là I
— Alors je paierai.
— Bien ! Il ne nous reste plus qu'à faire une enquête sur vous, vos moyens d'existence, votre moralité présente... Donnez-moi votre nom et facilitez-moi les moyens de connaître ce que nous apprendrions malgré vous, du reste, et que nous avons intérêt à savoir. L'enquête, de cette façon, n'en marchera que plus vite.
Elle donna son nom et son adresse.
Il le fallait.
Seulement, un neu gênée par le mensonge qu'elle avait fait tout à 1 heure, elle se hâta d'ajouter :
— Monsieur, je vous ai dit, il n'y a qu'un instant, que mon éloignement de Paris, de France même, m'avait pendant longtemps empêchée de venir auprès de vous chercher des nouvelles de mon enfant...
— Oui. Eh bien?
— J'aime autant vous dire tout de suite la vérité.
— Et cette vérité ?
— Je n'ai jamais quitté Paris... On vous l'eût appris ?
— Ah ! ah ! et pendant plus de vingt ans vous avez pu vivre ainsi, tout près de l'administration, sans avoir l'envie de vous informer si votre enfant abandonné était mort ou vivant ?... Avouez que vous avez le remords tardif. . . Enfin, attendez le résultat de notre enquête. Je vous dirai prochainement ce que nous pouvons faire...
l46 VOUDROTÉ
Il I I . ' '
— Le plus tôt possible, n'est-ce pas monsiear?
— Vous tenez à réparer le temps perdu, je le conçois. Vous avez bien attendu vin^ ans. Vous attendrez bien quelques jours encore.
— Faudra- t-il que je revienne?
— Non. NoiAS vous écrirons.
Cette conversation fidèlement rapportée par Anna aux deux associés, ne laissa pas que de causer à ces derniers la plus grande perplexité. Kien ne leur pai^aissait moins sûr désormais, que le succès de l'a flaire qu'ils avaient entreprise ! Marc Roux se fît préciser deux ou trois points de l'entretien.
— Ainsi, dit-il, tout dépend de l'enfant ?
— Oui.
— S'il a la curiosité de connaître sa mère ?.., -— Il le peut.
— Et s'il refuse?
— Il en a Je droit. Il ne dépend plus de personne.
— Alors, attendons... Tu ne prévois pas que l'administration, en cas de refus de l'enfant, t'offrira quelque moyen de le reconnaître ?
convaincu cet homme
Les deux associés restaient perplexes. Ils se sentaient impuissants.
Us revinrent tous les jours à la crémerie.
— Pas de lettre de l'Assistance?
— Rien encore...
— Ils ne se pressent pas î
Et Marc Roux ajouta goguenard :
— Us n'ont pas l'air de se soucier des larmes d'une mère...
Le quatrième jour pourtant, lorsqu'ils arrivèrent, Anna leur montra une lettre qu'elle venait de recevoir. Mais la lettre ne disait rien.
C'était une convocation simplement.
— C'est pour demain matin, dit-elle, si vous avez le temps de repasser dans la soirée?...
Elle courut le lendemain avenue Victoria. L'employé lui dit :
— Nous avons fait sur vous une enquête qui semble prouver que l'on n'a rien à vous reprocher. .. Vous êtes
h votre aise... Vous gag^nez honnêtement votre vie e^ vous jouissez dune bonne réputation... Dans ces conditions, nous ne nous opposerons pas à ce que votre enfant vous soit rendu... Vous nous avec fourni ];• preuve qiie c'est bien vous qui, jadis, en avez fait 1dépôt... Le père existe-t-il et veut-il reconnaître sofils?
— Le père était mort au moment où j'ai dépos(' l'enfant.
— Vous n'avez vous-même aucuns parents ?
— Aucun, dit Anna qui jugea inutile de signaler à l'administration l'existence louche du petit Marc Roux.
— Nous n'avons donc plus devant nous que la volonté de votre fils... ainsi que je vous l'ai fait prévoir . .
— J'espère qu'il n'aura pas des sentiments assez dénaturés pour refuser d'embrasser sa mère.
— Vous n'auriez pas le droit de le lui reprocher.
— Puis-je savoir à présent, sinon où il se trouve, du moins ce qu'il est devenu?
— Il est devenu un excellent sujet, malgré votre abandon. Il a eu le rare bonheur de rencontrer dans son enfance une femme charitable qui n'ayant point d'enfant, s'est prise pour le vôtre d'une aflection maternelle. Je dois vous dire qu'il n'a pas dépendu de cette femme que votre enfant ne soit devenu son fils adoptif de par la loi. Elle en a fait l'ofire à plusieurs reprises. Il y a eu quekjues obstacles, les premiers suscités par son mari, les autres par nous-mêmes...
— Ah ! par vous ? dit Anna curieusement.
— Oui, lorsqu'on nous fait ainsi une demande d'adoption légale, nous sommes ^enus à une extrême prudence. Il est a;rrivé parfois que certains parents dénaturés ont profité plus tard de l'adoption de leur enfant par une tamille aisée pour influencer cette famille en la menaçant de révéler publiquement au monde la naissance et la parenté de l'adopté. Il est arrivé que certaines de ces familles, aux prises avec leur affection et la crainte de la honte pour l'enfant, se sont laissé ainsi extorquerdes sommes considérables... Depuis lors, l'administration s'entoure de précautions infinies et même elle a pour principe de consentir h l'adoption des orphelins seulement; de cette façon, RUCWiDie complic9,tioiDi à redouter pou.r l'avaxxir...
l4B FOUDROYÉ
— Et en ce qui concerne mon (ils?
— La situation n'est pas tout à fait celle que je viens de vous dire bien qu'elle soit également très délicate.
— En quoi ? Puis-Je le savoir ?
Et Anna jugea bon de porter son mouchoir à ses yeux et d'ajouter :
— Mon pauvre enfant !...
L'employé était habitué à d'autres effusions de douleur. Il ne prit pas garde à celle-là.
— Votre fils a été recueilli par une personne charitable qu'il s'est habitué à considérer comme sa mère... Elle n a sur lui, jusqu'à ce jour, aucun droit légal. Malgré tout, je doute fort qu'il se résigne à abandonner sa mère d'adoption poursuivre celle qui ne lui a jamais donné aucune preuve de son aîfection maternelle...
— Du moins, il consentira à me voir...
— C'est possible.
— Alors, c'est bien, monsieur. Que je le voie ! Pour le moment je n'en demande pas davantage, et lorsqu'il v^rra mon repentir, lorsque je lui aurai fait comprendre tout ce que son abandon, tout ce que ma faute d'autrefois m a fait souffrir, peut-être aura-t-il pitié de moi... Je n'ai pas le droit de lui réclamer toute sa vie,
i'e le sais, vous me l'avez fait sentir cruellement tout à 'heure, mais cette vie ne pourra-t-il la partager?... En donner un peu à sa vraie mère... et le reste à celle qui Ta élevé?
L'employé haussa les épaules.
Cela voulait dire :
— Ça le regarde I
Anna, on le voit, jouait consciencieusement son rôle de mère, sans mauvaise pensée, du reste, sans même aucun esprit de lucre. Elle voulait réparer le crime de < son passé. Mais elle n'empêcherait pas, jusque dans une limite fixée, son frère de profiter de la découverte du secret.
Elle se retira,
— Je n'ai donc plus qu'à attendre le bon plaisir de mon lîls, dit-elle en s'essuyant les yeux.
— Nous vous ferons connaître sa décision. Bonnes ou mauvaises nouvelles, l'administralion les
annonce brutalement; Elle n'a pas deux façoBs de les
T^TraB-iiitMim
FOUDROYÉ l49
Qu'il s'agisse rl'un bonheur inattendu, qu'il s'agisse d'une catastroplie, elle écrit !
Ce fut donc une lettre qui tomba corarne la foudre, à la verreri^e de la Val-Dieu, un beau matin.
Elle donnait, cette lettre, tous les détails possibles à Gilbert, ne lui laissant aucune hésitation sur l'authenticité de la révélation qui lui était faite.
Le jeune homme était si bien habitué, depuis toute sa vie, à ne considérer comme mère que celle qui avait pris soin de lui, que cette lettre ne lui causa qu'une surprise profonde, mêlée d'une grande douleur.
Une grande douleur dont Sabine était l'objet.
L'administration ne lui laissait aucun doute sur l'étendue de ses droits. Il savait quïl gardait sa liberté entière.
Son devoir n'était-il pas tout tracé ?
Et ne consistait-il pas, ce devoir, à n'abandonner jamais sa mère adoptive, surtout maintenant qu'il prévoyait tant de souffrances prochaines et tant de misères ! !
Longtemps il hésita s'il en parlerait à Sabine ?
A quoi bon ? Quelle que fût l'assurance qu'il lui en donnerait, est-ce que Sabine n'aurait pas toujours, désormais, l'angoisse de voir triompher sur la tendresse d'une mère de rencontre la tendresse repentante de celle qui était véritablement de la même chair et du même sang que ce fils ?
Ne valait-il pas mieux ne rien dire?
Il garda le secret, en efi'et.
La lettre de l'administration lui donnait l'adresse d'Anna.
Comme la fin de son congé approchait, il trouva aisément le prétexte de se rendre a Paris.
Sabine parut inquiète de ce brusque départ.
Son instinct si subtil de femme malheureuse l'avertissait, la mettait sur ses gardes..
Elle lui demanda à plusieurs reprises :
— Pourquoi ce voyage ? Est-il donc nécessaire ? Tu n'as plus que peu de temps à vivre auprès de moi et voilà que tu me prends la moitié des jours que tu pouvais passer ici... Ne pars pas !
Il la consola de son mieux.
Et malgré son insistance il partit.
— Tu ne me caches rien ?
I^ ÏOUDROY*
— Je ne te cache rien, sois tranquille...
— Tu m'aimes toujours comme une vraie mère?... Il l'enveloppa dans ses bras.
— Gomme la seule mère, dit-il.
Elle ne comprit pas et elle fut rassurée un peu.
A Paris, ce ne fut pas sans un trouble profond qu'il se dirigea vers la rue Montmartre.
Sa vraie mère I Celle qui l'avait abandonné autrefois !
Celle qui avait, par misère ou par vice, lancé sans défense un petit être dans toutes les aventures !
11 allait la revoir 1 1
Le mystère de sa naissance allait être enfin éclairci.
C'était le soir, vers neuf heures.
De la gare de l'Est, il descendait à pied vers le quartier Montmartre, absorbé, tout en lui, à ses pensées.
Et presque sans le savoir, il se trouva devant la crémerie.
A cette heure, la crémerie était encore ouverte, lïiais il n'y avait plus personne : une femme au comptoir causait avec deux hommes qui se tenaient debout, prêts à partir.
Il n'y prit point garde.
La femme, seule, attirait ses yeux.
Car cette femme, c'était sa mère...
. Les deux hommes étaient Farigoule et Marc Roux
11 entra pâle et tremblant.
Gilbert s'approcha du comptoir.
Les deux associés l'aperçurent alors et firent un brusque mouvement de surprise en le reconnaissant.
Ils l'avaient vu à plusieurs reprises à la Val-Dieu. Ils savaient qu'il était l'enfant adoptif de M™® Thommeret. C'était pour lui, pour son mariage avec Léontine, qu'ils s'étaient employés au nom de l'agence Dupât.
Que venait-il faire chez Anna ?
Un vague, brusque soupçon, chez Marc Roux, en remarquant coinbien le jeune homme était ému.
— viens, dit-il à Farigoule.
Ils s'esquivèrent.
Et quand ils furent dehors :
— Qu'est-ce qui te prend ? Est-ce que le feu est à la maison ? Nous n'avons même pas eu le temps de faire nos adieux à Anna ?
— Tu n'as donc p;.s reconnu celui qui vient d'entrer?
— Si: Gilbert. Eh bien?
FOUDROYÉ l5l
— Et tu n'as aucun soupçon, toi ?
— Je ne soupçonne rien du tout.
— Alors, c'est que tu n'y vois pas plus loin que le bout de ton nez.
— Laisse raon nez tranquille et explique-toi.
— Non. Je m'expliquerai plus tard... Patience., • Seulement. . .
— Seulement?
— Si je ne me trompe pas, eh bien 1 vieux, nous pourrons dire que nous sommes rudement veinards.
La curiosité de Farigfoule était fortement surexcitée, mais il comprit que Marc Roux ne dirait rien de plus et il n'insista pas davantage.
Ils se promenaient dans la rue Montmartre, sur le trottoir opposé à la crémerie d'Anna.
Mais chaque fois qu'ils passaient, ils y jetaient un coup d'œil.
La crémerie était vide.
Anna et Gilbert étaient sans doute dans l'arrièreboutique.
— Madame, avait dit lé jeune homme en entrant, je voudrais avoir un entretien avec vous, tout à fait confidentiel.
— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur, avait répliqué Anna ; mais si voulez bien me dire de la part de qui vous venez et pourquoi vous venez . . .
Gilbert murmura à voix basse, d'une voix qu'il s'efforçait de raffermir, mais qui restait profondément troublée :
— Je viens de la part de l'Assistance publique . . . Elle ne comprit pas encore.
— Vous êtes employé à l'Assistance publique et vous venez pour l'enquête ?
— Non, madaane, je suis un pupille de TadH^nistration. J'ai été irbandonné au lendemain de ma iKiissance et je n'ai jamais connu ma mère. . .
Anna devint pâle.
Elle se leva orusquement et passa dans l'arrièrcboutique.
— Venez I Venez !
Et là, seuls, ils demeurèrent silencieux, se rogardt.nt,
— Ainsi, dit Gilbert. . . c'est vowe ?
— Oui, dit-elle, sans répondre directement ^ îa question qu'elle devinait — n'osant mentir de va m ce
^and beau garçon à la figure si noble, au regard si loyal. . . Oui, c'est moi qui vous ai abandonné à l'Assistance et qui suis venue dernièrement vous réclamer.
Elle n'avait pas voulu dire :
« C'est moi qui suis votre mère ! »
Ce fut lui qui murmura, comme pour lui-même :
-— Ma mère ! ma mère ! . . .
Il lui parut que ce mot, ainsi prononcé, ayant une autre pour objet, était un sacrilège envers Sabine ! . . .
Sa mère ! ! il avait beau se reaire cela et la considérer et faire appel à de la tendresse filiale au plus profond de lui-même, il ne trouvait rien. Il ne sentait rien pour elle!
Aucun lien ne les réunissait.
Aucun souvenir ! Aucun détail de vie commune !
Ils étaient bien véritablement étrangers l'un à l'autre.
Et leur embarras devenait cruel.
Poilr ménager l'avenir, pour ne pomt fermer la porte aux projets de Marc Roux, Anna crut devoir feindre quelcpie émotion, car le regard de Gilbert la gênait singulièrement.
- - Il ne faut pas me reprocher votre abandon . . . mon... mon... fils, dit-elle. La vie a de cruelles nécessités. J'ai bien souffert. Je ne pouvais vous conserver auprès de moi... Vous auriez couru de grands dangers, sans compter la misère qui eût été la compagne de vptre enfance... Je sais bien que j'ai été coupable, mais ce que je fais aujourd'hui ne prouve-t-il pas que je me suis repentie?
• — Je ne vous adresse aucun reproche et je n'ai pas le droit de vous demander compte de votre vie. Vous avez jugé bon de m'abandonner autrefois. Vous jugez bon de mo recueillir aujourd'hui. Ne vous étonnez donc pas que je manifeste si peu de joie. Je ne puis pas '•l'habituer si vite : il me faut du temps. Une afl'ection nomme celle qui unit une mère à son fils ne se crée pas ainsi du premicT coup, à première vue. . . A la longue, à force de vous voir, peut-être voxis aimerai-je.. Je vous jure que je ferai tout mon possible pour cela ! . . . Mais en ce moment, je ne sens rien, rien, pardonnezmoi ! . . . Ce n'est pas ma faute, voyez-vous, car, depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, mon cœur n'a pas été •noccupé. Il a été au contraire, depuis une quinzaine d'années, très rempli par une affection très forte.
FOUDROYÉ l53
Dans mon abandon, j'ai eu un grand bonheur: celui d'avoir été recueilli et aimé à Tégal d'un enfant dans une famille que je n'ai plus quittée depuis. , .
— Oui, oui, fit Anna. . . je suis renseignée.
-— Entre celle que j'aime comme une mère et vous <nii êtes ma mère, je ne puis pas aujourd'hui, faire de cnoix... et j'aime mieux vous dire qiie je ne pourrai jamais reconnaître par une ingratitude, même par un semblant d'oubli, l'amour profond de celle qui fut vraiment ma mère... Laissez à l'avenir le soin de travailler poui- vous... Vous voyez que je n'ai pas hésité à venir, au premier appel que j'ai reçu... Je reviendrai encore... lorsque je pourrai... C'est de vous qu'il dépend que je vous aime... moi, je ne demande pas mieux...
Une question brûlait les lèvres d'Anna :
— Puis-je connaître, du moins, le nom de votre mère adoptive? Je voudrais tant la remercier...
Il resta silencieux. Un peu de crainte passait dans son esprit.
— Oui, certes, vous connaîtrez son nom, dit-il, eniin.
— Et ce nom ?
— Je vous le dirai plus tard. Elle eut un geste de déconvenue.
— Oui, plus tard, reprit-il. Je veux qu'elle soit avertie auparavant de ce qui se passe... si je reconnais que cela est nécessaire.
— Bien, mon fils, bien dit Anna. Il sera fait selon votre volonté. Vous reverrai-je bientôt ?
-— Demain. Ensuite, le plus souvent que je pourrai.
— ^ Vous n'habitez point Paris ?
■— J'habite en province, loin de Paris.
Elle lui tendit les bas.
— Vous ne m'avez pas encore embrassée, mon enfant ?
Il obéit, froidement.
Son cœur ne battait même pas plus vite. Et ce fut ainsi qu'eut lieu cette bizarre première entrevue I Lorsqu'il sortit, Anna ne put s'empêcher de s'écrier :
— Ma foi je regrette qu'il ne soit pas vraiment mon fils, ce beau garçon. . . Je l'aurais aimé tout plein !. . .
Marc Roax et Farigoule, du trottoir d'en face, uettaient le départ du jeune homme.
l54 FOUDROYÉ
Ils rentrèrent aussitôt dans la crémerie. Et brusquement, sans autre explication préalable, Marc Roux dit :
— Ton tils, n*est-ce pas ?
— Lui as-tu demandé ce qu'il est ? d'où il vient ?
— Oui, mais il a refusé de répondre.
-- Eh bien, je vais te renseigner, moi. Le hasard est décidément pour nous. Et puisque tu veux rép^irer le passé, ma grosse Anna, tu ne pouvais pas mieux tomber. . .
— Ce qui veut dire ?
— Nous voulons rendre son fils à Sabine Orféoli, n'est-ce pas ?
— Nous le voulons.
— Or, Sabine Orféoli a déjà adopté un enfant, dans le désespoir de n'avoir pu retrouver le sien. Et cet enfant, qui a grandi auprès d'elle... devine un peu qui il est...
— Gomment le devinerais-je ?
— Il n'est autre que le jeune homme que tu viens d'embrasser comme ton fils... Gilbert, entends-tu, Gilbert!...
— Ma foi, fît Anna avec un certain trouble, on dit qu'il n'y a pas de Providence. Voilà pourtant une preuve du contraire.
Marc Roux, subitement, était devenu soucieux. Il ne disait plus mot et seniblait plongé daus une profonde rêverie, la tête basse, les sourcils froncés.
— Eh ! vieux, fit Farigoule en le secouant, est-ce que toi aussi tu songes aux décrets de la Providence ?
— Oui, mais je ne me mets pas au môme point de vue que ma sœur. Tout à Theure je vous disais que nous étions veinards. Je me trompais !
— Bon. Qu'est-ce que tu as découvert depuis cinq minutes ?
— J'ai découvert que nous nous donnons beaucoup de peine, en somme, pour un résultat qui n'est rien moins que certain.
— Gomment cela ?
— Qu'est-ce que nous demandions ? Une petit somme pour nous récompenser de nos efforts.
— Rien de plus.
* -- Mais pour cela il faut être deux, comme on dit.
FOUDROTi ld5
— Celui qui donne et celui qui ^pçoit.
— Juste, vieux. Eh bien, daus notre affaire, si je vois bien celui qui est prêt à recevoir, je ne vois pas du tout celui qui est prêt à donner.
— M'"^ Thommeret.
— Oui, M""* Thommeret, pauvre comme Job h l'heure qu'il est. Et depuis longtemps ! Est-ce que ce n'est pas nous, autrefois, qui avons porté les premiers coups à la fortune de son père et par conséquent à celle de Thommeret? Nous sommes punis iiujourd'hui par où nous avons péché.
— Sabine Orféoli fera argent de tout.
— Impossible, te dis-je... Je connais h situation. Il n'y a rien. Le mariage de Gilbert avec lit jolie veuve devait tout i*emettre au point. Ce mariage n'ayant pas lieu, l'élection de Thommeret ayant échoué, c'est la faillite. Par conséquent Sabine Orféoli ne nous donnera pas un sou. Nous aurons travaillé pour rien, vieux, et nous aurons le droit de nous vanter de rotre désintéressement.
Farigoule fit la grimace.
— G est maij*^re cela pour se mettre sous la dent, ! Et toi qui as l'esprit si fertile, tu ne vois pas un moyen ?
Marc Roux ne répondit pas tout de suite. Du moment qu'une idée le travaillait, c'est que la partie n'était pas perdue.
Et Farigoule n'eut garde d'interrompre sa méditation.
— Peut-être, peut-être y a-t-il encore un moyen de sortir de là à notre honneur... lit-il enfin... Et je dis à notre honneur^ parce que nous serions déshonorés à nos propres yeux, si nous ne trouvions pas le moyen de tirer un bon profit d'une pareille affaire... Nous n'avons pas été mis au monde pour jouer le rôle de petit manteau bleu..,
— Peut-on connaître ton idée ?
— Attends qu'elle mûrisse !
— Moi, je demande à ce que tu nous la confies ! dit Anna d'un ton décidé. Je vous répète que je ne veux pas que vous ajoutiez quelque mauvaise action à celle que nous avons commise ensemble autrefois...
— Foi de Marc Roux, je te jure ma grosse Anna, que tu n'as rien à craindre î...
— Je veux savoir... Vous ne pouvez rien faire sans moi... Ne l'oubliez pas.. Si vous avez une pierre à la
l56 FOUDROYÉ
place du cœur, ce n'est pas la même chose pour moi... Tout à l'heure lorsque j'ai vu ce garçon si gentil, si sérieux, me parlant de sa mère, me disant combien il l'aimait, lorsque j'ai compris qu'il ne sentait en lui aucune tendresse pour moi, j'en avais les larmes aux yeux... Je sais bien que je ne suis pas la mère... Mais il l'ignore, lui, ce garçon, et je serais vraiment sa mère que les choses se passeraient de la même façon... C'est de la bêtise, c'est du remords, c'est tout ce que vous voulez, mais c'est comme ca !
— Je n'ai pas de mauvaise pensée contre Sabine,
Sas plus que contre Gilbert. Je n'ai qu'une idée, c'est e les réunir l'un à l'autre, comme on réunit un fils à sa mère. Je verrai Sabine Orféoli demain. Je prévois sa réponse. Je te l'ai fait prévoir à toi-même. En sortant de chez elle, c'est là que commencera l'exécution du projet que je viens de concevoir... Aie confiance en moi... Personne ne s'en plaindra... Et je te dirai même que ni Gilbert ni Sabine n'aui^ont à me payer un sou pour être heureux...
— Alors, c est une idée de génie ?
— Simplement ! fit Marc Roux avec modestie et en baissant les yeux. . .
Et Anna, joyeuse, cria comme autrefois :
— Tu es aussi grand que Napoléon Bonaparte I Farigoule ne partageait point cette joie.
Mais il ne fit aucune réflexion, se réservant de demander des explications à Marc Roux lorsqu'ils ne seraient plus en présence d'Anna.
Et il n y manqua pas.
En descendant bras dessus bras dessous vers la rive gauche où ils demeuraient, dans un hôtel borgne de la rue Monsieur-le-Prince, Farigoule demanda :
— Je suppose que tu t'es moqué d'Anna en lui disant que l'affaire ne sera pas payée ?
— Je n'ai pas dit cela... J'ai dit que l'affaire ne coûterait pas un sou à Sabine et a Gilbert. ; . Et en l'affirmant je ne me suis pas aventuré beaucoup puisqu'ils n'ont pas le sou ni l'un ni l'autre.
— Alors ?
— C'est un autre qui paiera pour eux, voilà tout.
— Et cet autre ?
— Demain ou après-demain, vieux, tu en sauras làdessus autant que moi !
FOUDROYÉ l57
Farigoule savait qu'il était inutile d'insister. En se séparant Marc Roux se contenta de dire :
— Nous n'avons plus rien à faire à Paris... Rendezvous demain à la gare de l'Est, par le premier train des Ardennes.
— A demain !...
Et le lendemain, en effet, ils se retrouvaient à la gare.
Pendant la nuit, Marc Roux avait ruminé sans doute son projet, car il semblait très gai.
— Tu vois l'avenir en rose ? fit Farigoule en riant.
— Non, dit Marc Ronx en se frottant les mains. Pas en rose...
— De quelle couleur ?
— En jaune î
— Couleur louis d'or I
— Juste !
Durant le trajet, Farigoule lit quelques tentatives pour tâcher de pénétrer le fameux projet si mystérieux.
Marc Roux ne répondit que par un silence obstiné.
Aioi*s vexé, Farigoule se rencogna dans le coin du compartiment, alluma sa pipe et ne dit plus mot.
Son intelligence était plus épaisse.
Il n'avait ni la ruse, ni la souplesse d'esprit de son associé.
Il eut beau se creuser la tête.
Il ne trouva rien.
Dans l'après-midi, ils arrivèrent.
— Allons-nous toute suite à la Val-Dieu ?
— Non. Rien ne presse. Attendons demain, dit Marc Roux. Une mauvaise nuit est bientôt passée.
Dans cette nuit devait éclater tout un drame I
rouDKOïÉ 169
ni
Thomraeret sentait sa situation irrémédiablement perdue. Malgré ses lettres, ses visites, malgré ses supplications, Gros-Didier ne s'était pas laissé attendrir.
Les poursuites commencées ne s'étaient plus arrêtées.
n n'y avait plus une minute de répit.
Du reste, Tnommeret, nous l'avons dit, n'avait pas tardé à se rendre compte des motifs mystérieux qui faisaient agir Gros-Didier et par deviner que l'usurier n'étaitqu'un homme de paille àladévotion de Joltranet chargé des instructions de celui-ci contre le verrier de la \^1-Dieu.
Thommeret se voyait pris dans ce piège dont les tenailles le serraient si étroitement, si cruellement, qu'il ne voyait pas le moyen de s'en échapper.
Je suis perdu, bien perdu !
Il ne réfléchissait pas que toute sa vie d'égoïsme, tout son passé coupable, avait amené l'heure fatale qui sonnait pour lui.
Il ne se disait pas que quelle que fût la main de celui qui frappât, que ce fût celle de Joltr&n, que ce fût celle d'un inconnu, le châtiment qui l'atteignait était justice.
Non, il ne voyait en tout cela que Joltran vainqueur.
Et il se révoltait comme l'ange déchu.
11 avait examiné sa situation, un jour, avec tout le calme, tout le sang froid dont il était capable.
Il avait consulté ses livres de procédure afin de savoir où il courait, s'il ne pouvait enrayer ce mal.
Et il en avait frémi.
Toute une nuit, il avait rêvé sur ces chapitres du code qui semblaient lui faire toucher du doigt le passé et faire éclater devant lui en lettres flambloyantes l'avenir de honte qui l'attendait.
— Voyons, est-ce mon cas ?.,. disait-il en tournant
XGb FOtJDROYÉ
les feuilles d'un doigt nerveux... Est-ce de moi qu'il
s'agit là-dedans ?
« Les faillis qui commettent des crimes ou des délits « relatifs à leur faillitte sont déclarés banqueroutiers...
« S'ils commettent des délits, ils sont banqueroutiers « simples ; s'ils sont coupables de crimes, la loi les « déclare banqueroutiers frauduleux. »
Car, pour lui, Thommeret s'en était rendu compte depuis longtemps, il ne pouvait être question de faillite simple, à plus forte raison, il lui était impossible de bénéficier de cette sorte de faveur qu'on appelle la liquidation judiciaire et qui, sans entraver en rien les droits et les moyens du commerçant malheureux, lai permet de remonter le courant de la mauvaise chance, et ne le fait point déchoir î
Il s'agissait bien de cela pour Thommeret !!
Liquidation ou faillite, au point où il en était, il eût accepté cela avec bonheur. C'eût été le salut I
Banqueroute simple I se disait-il... Voyous, est-ce mon cas ?
Et il cherchait :
« Tout failli sera déclaré et puni comme banqueroutier simple :
a 1° Si les dépenses personnelles ou les dépenses de la maison sont jugées excessives.
« 2® S'il a consommé de fortes sommes, soit à des opérations de pur hasard, soit à des opérations fictives de bourse ou sur marchandises... »
Déjà, par cet article, il se sentait touché.
Mais ce n'était pas tout :
30 Si, dans l'intention de retarder sa faillite, il a fait des achats pour revendre au-dessous des cours, si, dans la môme situation, il s'est livré à des emprunts, circulation d'effets ou autres moyens ruineux pour se procurer des fonds.
« 4'> S'il n'a pas tenu de livres et fait exactement inventaire, si ses livres ou inventaires sont incomplètement ou irrégulièrement tenus, ou s'ils n'offrent pas sa véritable situation active et passive, sans néanmoins qu'il y ait fraude... »
Chacun de ces articles le frappait.
Mais il haussa les épaules.
La banqueroute simple, cela ne l'eût pas effrayé utrement.
FOUDROYA iSl
C'était encore le salut, dans le fond du bourbier où il se sentait étouffer.
Un failli, ti'ès honnête homme, malgré tout pourra être déclaré banqueroutier simple. Il suffit pour cela d'un retard apporté au dépôt de son bilan ou d'irrégularités dans ses écritures — irrégularités bien entendu exemptes de fraude. Ungi'and nombre de commerçants les uns parce qu'ils sont peu lettrés, les autres parce qu'ils n'ont pas les ressources nécessaires pour payer un comptable, se contentent des registres ou agendas quotidiens, ou d'inscrire grossièrement des notes sur leurs carnets, croyant ainsi pouvoir se rendre à peu
Eres compte de leur position. D'autres tiennent réguèrement leurs livres mais omettent de faire exactement leurs inventaires.
Les banqueroutiers simples peuvent obtenir le bénéfice du concordat qui est refusé aux banqueroutiers frauduleux.
Thommeret savait que ses livres étaient loin d'être réguliers et qu'ils portaient la trace des délits prévus par le code.
Au dernier moment, il avait fait compléter à la hâte des écritures, en avait faussé d'autres.
Affolé, il courait au plus pressé, sans se rendre compte qu'un délit engendrait un autre délit, un crime un autre crime.
La banqueroute simple l'eût sauvé encore.
Les banqueroutiers simples sont punis d'un emprisonnement d'un mois au moins et de deux ans au plus.
Encore les tribunaux ont-ils même le droit de réduire cette peine à moins d'un mois, en vertu de l'article 463 du Gode pénal.
Mais Thommeret ne se faisait plus d'illusions.
Ce qui le menaçait c'était la banqueroute frauduleuse.
Tous les expédients, toutes les ruses défendues, employées en ces derniers temps par Thommeret pour retarder la débâcle finale, tout cela avait été prévu par le code, lorsque dans son article 691, il disait :
« Sera déclaré banqueroutier frauduleux tout com- « merçant qui aura soustrait ses livres, détourné ou « dissimulé une partie de son actif, ou qui, soit dans « ses écritures, soit par des actes publics ou des enga- « gements sous signatures privées, soit par son bilan,
l6a FOUDROYÉ
« se sera frauduleusement reconnu débiteur de sommes « qu'il ne devait pas. »
Et l'article 402 nu Gode pénal condamne les banqueroutiers frauduleux aux travaux forcés à temps!
C'était le bagne qui Fattendait.
— ^ Eh bien, j'échapperai au bagne et j*échapperai à la banqueroute III murmura-t-il... Goûte que coûte, j'y échapperai !...
Quelétait son projet... un projet sans doute inspiré par le désespoir ?
La fuite ?
La fuite lui eût épargné la orison.
Elle n'empêchait pas le cJbâtiment, le déshonneur public de la condamnation.
Le suicide ?
Il était trop lâche pour se tuer. Le suicide est souvent lui-même une lâcheté. Mais que de fois il est un acte de courage î!
Alors, quel projet ? Quelle sinistre pensée éclose en ce cerveau ?
On va le voir.
Il n'avait plus de temps à perdre.
Dans la journée qui avait suivi l'examen attentif de sa situation, examen qui avait abouti, comme on vient de le voir, à la certitude des travaux forcés pour lui, iî se montra dans Monthermé, alla chez l'huissier.
Il prit môme le train, se rendit à GharlevilJe où il passa quelques heures et revint dans l'après-midi à Monthermé.
La faillite avait été prononcée ce môme jour.
Par tous les moyens que la procédure mettait à sa disposition, Thorameret l'avait lait retarder jusque-là.
Une des premières mesures conservatoires en matière de faillite étant de placer l'actif sous séquestre, afin d'empêcher les détournements, le jugement déclaratif qui ordonne cette mise sous séquestre est toujours exécutoire par provision, c'est-à-dire que son exécution ne peut être suspendue par aucune voie légale ni judiciaire.
Les mesures conservatoires qu'enjoint le jugement déclaratif et dont l'exécution est confiée au syndic sont : 1° L'apposition des scellés; 2° la confection de l'inventaire; 3»^ l'incarcération du failli dans une maison d'arrêt ou la garde de sa personne; 4** les dis-
FOUDROYÉ l63
positions à prendre à l'égard des biens placés sous séquestre.
L'arrestation, toutefois, n'a lieu dans la plupart des cas que sur la réquisition expresse du syndic, qui, mieux que personne, est apte à apprécier l'opportunité ou l'urgence de cette mesure, d'après l'eusenible des renseignements fournis sur la position commerciale et la moralité du failli.
La faillite déclarée, le tribunal de Gharleville avait immédiatement avisé le syndic de sa nomination.
Celui-ci se proposait de se rendre, le lendemain même à la justice de paix de Monthermé afin de faire procéder sans retai^d à l'apposition des scellés.
Les scellés seraient levés trois jours après.
Thommeret apprit à Gharleville la nomination, du syndic.
Son devoir — il ne l'ignorait pas, du reste — eût été de se rendre au plus tôt chez celui-ci afin de lui communiquer tous les renseignements utiles et de se mettre à sa disposition pour la confection de l'inventaire.
Tout acte de négligence était préjudiciable à Thommeret, en ce qu'il montrait sa mauvaise volonté.
Mais Thommeret pe s'en soucia point.
Son plan était arrêté.
De retour à Monthermé, il eut soin d'annoncer que le soir même il repartirait pour Paris.
Et il ne cachait pas qu'il allait y retirer des fonds qui lui permettraient, disaient-il, de faire face à sa situation et de solder la plus grande partie de ses créances.
— Si Ton m'avait accordé quelques jours de répit, le tribunal n'eût pas eu besoin de me mettre en faillite.
Le soir, en effet, il prit le train avec un billet pour Paris
A la gare, il causa longtemps avec le chef de station, le percepteur et le maréchal des logis de gerdarmerie qui venait de faire une tournée dans la montagne et qu'il avait rencontré sur le chemin de ha.lage.
— Je vais à Paris, avait-il dit; je compte être de i*etour demain dans la soirée, au plus tard dans la nuit. J'ai laissé chez moi une lettre pour le juge de paix.
S'il avait pris la direction de la Belgique, on se fut inquiété; mais il allait à Paris, celn parut naturel.
l64 FOUDROYÉ
Le train venant de Givet arriva.
Tbommeret y monta après avoir cherché un cornparti ruent vide.
— Je vais pouvoir dormir tranquille ! dit-il. Et il serra chaleureusement la main du chef de gareJ
Jamais il n'avait témoigné autant d'effusion à l'honnête employé. Celui-ci en fit même la réflexion aux facteurs après le départ du train :
— Il est bien aimable, M. Thommeret, depuis qu'il est dans la débine... avez-vous remarqué ?
Et un des facteurs avait répondu avec philosophie
— Oui, paraît que la purée ça rapproche les dis-i tances I
La nuit était très sombre.
Au moment où le train ralentit, en arrivant à Braiix- Levrezy, Thommeret se pencha à la portière, essaya de s'assurer que la voie était déserte.
Puis, il ouvrit, descendit sur le marche-pied, referma la portière.
Il avait eu soin de ne pas prendre de valise.
Il n'avait pas môme de canne.
Il se pencna, sauta.
La secousse l'envoya rouler jusqu'en bas du remblai où il resta un moment étourdi, presque sans connaissance.
Le train disparaissait dans les ténèbres.
Il se redi»essa.
Ni jambes, ni bras cassés. Pas une contusion.
— Ça va bien, murmura-t-il, le hasard est pour moi. Sans perdre de temps il gagna la route quiloi5<?:e la
rivière et la suivit pendant quelques minutes. Mais comme il rencontra des ouvriers, il eut peur d'Otre reconnu, quitta la grande route et se jeta dans la montagne. Il en connaissai-t les chemins et il était sûr de ne point se perdre.
Une heure et demie après, il était dans les environs de la Val-Dieu et là, dans un fourré de chênes, il s'arrêta pour se reposer un instant et délibérer avec luimême.
Un quart d'heure après, il se remettait en marcha.
Il pouvait être onze neures.
Tout dormait à la verrerie. Les fours étaient éteints. Depuis deux jours, les ouvriers avaient été congédiés.
Tout dormait également au château, en haut de la colline.
FOUDROYÉ l66
Thommeret poussa la grille qui n'était jamais fermée.
Il se trouva dans le jardin.
Il remonta les allées, rôda autour de la maison.
La nuit, heureusement, continuait d'être très obscure.
Pas une l'enêtre n'était éclairée.
Rien à craindre de ce côté.
Il passa dans la cour de la verrerie.
Là, tout était désert égaleiuont.
U avait eu soin d'emporter les clefs qui allaient lui être nécessaires.
Dans un hangar, il prit une bonbonne de pétrole et la porta dans les bureaux où il l'a renversa.
11 renversa une autre bonbonne auprès des bâtiments de la verrerie, une autre dans un pavillon inhabité contigu à la maison d'habitation et qui jadis avait servi à un garde.
Pendant toutes ces allées et venues, en tout ce travail lugubre, il ne fit pas une mauvaise rencontre.
Il se coulait le long des bâtiments, entrait, sortait, sinistre fantôme poursuivant son crime.
Quant tout fut prêt, il jeta une allumette enflammée dans le pavillon, une autre dans les bureaux, une autre dans les bâtiments de la verrerie.
Et les trois incendies s'allumèrent en même temps, avec une violence inouïe.
Alors il s'esquiva en courant.
Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut en haut des collines qui bordent la Meuse et dominent tout le paysage des environs.
Là, il attendit.
L'endroit où il se trouvait, il le connaissait.
Il y était venu bien des fois, en chassant le sanglier.
Il savait que de là on aurait pu, en plein jour» distinguer Monthermé, la Val-Dieu et la verrerie.
En cet instant on ne voyait rien encore.
Il alluma une allumette, tira sa montre et regarda l'heure.
Minuit et demi.
— J'ai le temps d'assister au spectacle, murmnrm le misérable.
Quelques minutes sepassèrent encore.
Puis, tout à conp le fond de la vallée, vers la Val» Dieu, s'éclaira soudain.
Les trois incendies éclataient simultanément* Tout
l66 FOUDBOY*
fut embrasé : le pavillon, les bureaux, les bâtiments de la verrerie.
Ce fut comme un volcan endormi qui brusquement se réveilla.
Et les flammes étaient si hautes que tout le paysage voisin en était éclairé : les bois sur les collines ; les maison du hameau de la Yal-Dieu; la rivière si calme, si douce, si poétique, et qui, en cette minute-là, semblait rouler des eaux ensanglantées; les maisons de IMonthermé de l'autre côté de la Meuse.
ïhommeret regardait cela, sans pâlir.
— Tout flambe admirablement, murmura-t-il. Cependant, il ne s'éloignait pas.
Les secours arriveraient-ils assez tôt pour sauver les bâtiments ?
Les bâtiments, sauvés ou non, cela lui importait peu.
Mais les bureaux 1 1
C'était là que se trouvaient les papiers, les livres î
Et en incendiar.t les bureaux, Thommeret avait voulu détruire les livres !... Ces témoins qui pouvaient le faire condamner...
Il vit les secours arriver, s'organiser...
Mais les bâtiments et les bureaux de la verrerie étaient perdus.
On les abandonnait aux flammes.
Les secours ne tendirent qu'à protéger la maison d'habitation.
Alors Thommeret poussa un soupir de soulagement.
— Maintenant, partons ! dit-il.
Il l'eprit le même chemin, marchant très vite, parfois courant.
Toute la nuit, il marcha.
Et le matin il prenait à Chai'leville le premier train partant sur Paris.
Personne ne l'avait vu.
Il se croyait sauvé!
Ce fut un ouvrier, rentrant à iaVal-Dieudanslanuit, qui s'aperçut de l'incendie et donna l'éveil.
Lorsque les secours accoururent, il était trop tard, pour enrayer l'incendie; déjà les bâtiments de la verrerie et les bureaux, connstruits en bois, très légère^' reinent, n'étaient plus qu'un vaste brasier ; les eiiortÈ des pompes se concentrèrent! sur la maison d'habita| tioUt maig là non plus, ils ïxe ptu ?3nt rie» i<FésoryQrt
FOtJDROYÉ 16;;
Aux premiers cris, Sabine avait pu s'enfuir.
Elle était allée se réfugier dans une maison de paysans, proches de la verrerie.
Et de là elle voyait brûler, s'en aller en fumée, en cendres, tout ce qui restait à son mari.
Qu'allait-elle devenir, à présent ?
Quelles ressources trouver ?
Devant cet avenir sombre, empli de menaces, elle se sentit prise d'un tremblement nerveux si violent que ses dents claquaient, que ses membres en étaient secoués misérablement.
La paysanne cJiez laquelle Sabine avait cherché asile était la nourrice à laquelle jadis Gilbert avait été confié par l'Assistance publique; Céleste.
En voyant Tétat de faiblesse de la pauvre femme, Céleste voulut la réconforter, l'obliger à se mettre au ht :
— C'est un grand malheur, mais vous ne pouvez rien y faire, ma bonne dame... Ce n'est donc pas la peine de vous désoler comme ça.
Elle se coucha tout habiUée.
Mais le sommeil ne pouvait venir.
De là où elle se trouvait, elle entendait pétiller l'incendie qui dévorait sa maison et quand les flammes, parfois, se ravivaient, elles arrivaient jusqu'aux fenêtres de la maison de Céleste qu'elles semblaient ensanglanter.
Alors, Sabine fermait les paupières, mettait les mains devant ses yeux pour ne rien voir, épouvantée.
Heureusement, il n'y avait pas à redouter d ai* idents.
Toute la nuit s'écoula ainsi.
Le matin, elle envoya porter à la poste de Monihermé des télégrammes qui avertissaient Gilbert et Thommeret et leur racontaient à l'un et à l'autre la catastrophe.
Ils reviendraient ainsi dans la soirée.
Puis elle sortit et se dirigea vers la verrerie.
Deux pompes y étaient restées en permanence, afin d'éteindi'e le foyer qui couvait encore. Du reste, aucun danger à craindre maintenant pour les maisons les plus proches de la Yal-Dieu.
verrerie, bureaux, habitation n'existaient plus.
n n'y ayait plus là qu'un monceau de cendres.
l68 FOUDROYÉ
C'était un spectacle trop lamentable pour Sabine.
Elle s'enl'uit.
Dans le courant de l'après-midi, elle vit entrer chez Céleste deux hommes qu'elle ne connaissait pas.
La paysanne les reçut.
Mais ce n'était pas à elle qu'ils en voulaient.
Ils désiraient parler sur-le-champ à madame Thommeret.
Sabine se présenta.
liCS deux hommes la saluèrent avec respect.
Et l'un d'eux lui dit ;
— Je suis juge d'instruction au parquet de Charleville et viens taire une enquête sur l'incendie de cette msit.
H indiqua une chaise comme s'il avait été chez lui :
— Veuillez, je vous prie, ne point rester debout. Vbt la fenêtre, Sabine aperçut les gendarmes de la
brigade de Monthermé qui se promenaient devant la maison.
Déj\, sans doute, l'enquête avait commencé.
Le juge d'instruction demandait :
— Fonvez-vous me dire, madame, comment a pris l'incendie ?
— Je l'ignore, monsieur. Je dormais quand j'ai été éveiUée par des cris et par les flammes.
— De telle sorte ?...
— De telle sorte, monsieur, qu'il m'est de toute impossibilité de vous renseigner.
— Croyez- vous que l'incendie puisse être attribué à quelque malveillance ? Connaissez- vous des ennemis à votre mari? Avait-il reçu, par exemple, en ces derniers temps, des lettres de menaces ?
— Je ne puis vous le dire... Mon mari ne m'a fait aucune confidence à ce sujet. Des ennemis, il se peut que nous en ayoïis. Il se peut même aue les ouvriers aient gardé rancune à mon mari de la fermeture de la verrerie. De là à se venger en mettant le feu, il y a loin. Je ne pense donc pas à la possibilité d'une vengeance. La fermeture de la verrerie était prévue par les mauvaises affaires de M. Thommeret... On ne peut lui reprocher d'être malheureux.
— Nous ne faisons aucune allusion à l'état de ses affaires, madame, dit le magistrat eu s'inclinant. Il est regrettable que M. Thommeret soit absent. Pouvezvous nous dire quai jour il reviendra ?
FOUDRO VÉ 169
— Je lui ai télégraphié ce matin. Il est donc certain que mon mari sera de retour dès ce soir.
— C'est hier seulement qu'il est parti ?
— Oui.
— C'est fâcheux, très fâcheux... Savez-vous ce qu'il est allé faire à Paris ?
— Dans l'emban'as de ses affaires, mon mari faisait flèche de tout bois. Et je lui ai entendu dire, hi»r, à plusieurs reprises, qu'il n'avait pas perdu toute espérance et qu'il rapporterait peut-être de Paris une somiiie suffisante pour désintéresser ses principaux créanciers...
— A qui devait-il s'adresser ?
— Je n'en sais rien.
— C'est fâcheux, c'est fâcheux, répéta singulièrement le juge.
Il réfléchit encore pendant quelques minutes. Puis il estima sans doute qu'interroger plus longuement M'"* Thommeret était inutile.
Alors il se leva.
— Je vous remercie, madame, et vous demande pardon de vous avoir sans doute dérangée.
Il salua.
C'était un homme sec et froid, an visage pâle sur lequel était planté un nez long et pointu.
Sabine, par la fenêtre, le vit qui rejoignait les gendarmes, accompagné de l'autre qui n'avait rien dit et s'était contenté décrire. Ils s'éloignèrent. Ils semblaient causer avec animation et prirent la direction des bâtiments incendiés.
Le magistrat avait fait rechercher rouvrier qui le premier, la veille au soir, avait aperçu les flammes et crié au feu.
C'était un garçon nommé Legrand.
il jouissait d'une excellente réputation à la Val-Dieu et h Monthermé.
On le questionna, lui aussi, minutieusement.
— A quelle heure avez-vous donné l'alarme?
- — Vers onze heures — peut-être onze heures et de^ cuie...
— - Vouà avcï aperçu la maison incendiée, tout d'a-
— l'xcusei-moi... tout brûlait à la fois.
«^ ^liiViit l'incendie devait avoir éclaté depuis long-
170 POUDROYÉ
temps... et il est étonnant que personne à la verrerie ne s'en soit aperçu.
— Je vous demande pardon, monsieur le ju;^^e, dit Legrand, mais ça ne s'est pas passé tout à fait de cette façon-là.
— Expliquez-vous.
— L*incendie couvait peut-être depuis ongtemps, ça je l'ignore, mais ce que je sais bien, ce que j'ai bien remarqué, ce qui sautait aux yeux, c'est qu'il a éclaté à trois endroits à la fois... et à des endroits qui ne se touchaient pas... Quand je suis arrivé les flammes sortaient des bâtiments de la verrerie... Elles sortaient des bureaux qui ne tiennent pas à la verrerie et en sont séparés par plus de vingt mètres de cour ; elles sortaient également du pavillon qui tient au château...
— De telle sorte que votre opinion ?
— Oh ! moi, dit l'ouvrier inquiet d'avoir à donner son avis en une circonstance aussi grave... je n'ai pas d'opinion.
— Mais si... Legrand... pourquoi hésitez- vous ?... Qu'est-ce que vous avez à craindre ?... Nous vous interrogeons, votre devoir est de nous répondre. Nous tiendrons compte, ou non, de votre avis, selon qu'il nous semblera, ou non, sérieux... Parlez donc.
Legrand tournait sa casquette entre ses doigts.
Cela ne lui plaisait guère de se mêler de ces affaires de justice et il redoutait un tas d'ennuis pour l'avenir, comme, par exemple, l'obligation de témoigner à nouveau pendant le cours de l'instruction, l'obligation plus tard, peut-être, de témoigner devant un tribunal, si la justice adoptait son opinion.
Mais le juge le pressait. Il fallait bien qu'il parlât.
— Ma toi, monsieur, je vons dirai tout bêtement mon avis. Au surplus, ce que je pense et ce que je vais vous dire, vous le savez déjà... Je n'ai pas besoin de vous expliquer qu'il est bien singulier qu'un incendie éclate à trois endroits à la fois, en même temps... Concluez !
— Oui, cet incendie doit être attribué à une main criminelle... Vous n'avez remarqué personne ?
— Non... absolument personne.
— C'est bien, Legrand.
L'ouvrier salua et se retira.
FOUDROYÏ3 171
Le maréchal des logis vint rejoindre le jnge à cet instant.
II lui parla à voix basse.
— Ah ! lit le magistrat, ceci est intéressant.
— Si monsieur le juge veut me suivre jusqu'à la verîie, je lui ferai voir certaines traces.
Us remontèrent dans la Val-Dieu.
Sur le théâtre de l'incendie où des débris fumaient bous les trombes d'eau, des pompiers veillaient à ce rju'aucun curieux ne s'approchât des murs restés de- !)out et dont on craignait l effondrement.
Ils avaient voulu, quelques minutes auparavant, saper les pans de murailles qui menaçaient ruine.
C'était le maréchal des logis qui les en avait empochés.
— Tout à l'heure ! avait-il dit. Il faut d'abord que M. le juge fasse cei*taines constatations.
Et ce fat alors qu'il alla chercher le magistrat. Ensemble ils parcoururent les ruines. Le juge mettait le sous-oflicier au cotirant de la déposition de l'ouvrier Legrand.
— Cette déposition ne me surprend pas, dit le maréchal des logis. Elle concorde avec les observations qne j 'ai faites moi-même et que je vais soumettre à monsieur le juge s'il veut bien m'écouter... Du reste, ce ne sera pas long.
— Parlez I Parlez ! je suis ici pour tout entendre.
Le maréchal des logis entraîna le juge vers la maison d'habitation. Les murs en restaient debout.
Debout également, mais d'un seul côté, les murs du pavillon adjacent.
— Regardez, monsieur le juge, ces traces de brûlures qui ont léché la muraille... On dirait que c'est une inscription voulue, très claire, et très précise de la façon dont l'incendie a été allumé.
— Le pétrole ? hasarda le magistrat.
— Juste 1 dit le gendarme dont les yeux brillèrent, monsieur le juge ^ deviné.
Il ramassa un fort bâton et à deux mains il se mit à creuser dans les amas de décombres.
— J'ai déjà fait pareil ouvrage tout à l'heure, dit-il, mais les pompes en lançant de l'eau ont accumulé ici de nouveaux aébris. . . Ça ne sera pas long ...
— Que faites-vous?
1J2 ïaUDROYjâ
— Voyez, monsieur le juge...
Sous ramoncellement de débris, de cendres, de pierrailles, de plâtras quelconques, le gendarme venait de découvrir les morceaux d'un bidon de pétrole, tordu, brisé, mais reconnaissable.
Le Juge tressaillit.
— 11 faudra me mettre ces morceaux là de côté, dit-il.
— Oui, oui, j'y ai pensé.
— Est-ce tout ?
— Non pas... Seulement cela va être deux fois la répétition de la même scène... aux bâtiments des bureaux et à ceux de la verrerie.
Là, tout était effondré.
Les murs de briques, même, n'existaient plus. Mais le même travail de creusement, exécuté par le maréchal des logis de gendarmerie, donna les mêmes résultats.
On découvrit aux deux endroits des débris de bonbonne.
La présence d'une de ces bonbonnes, dans les bâtiments de la verrerie, se fût expliquée aisément.
Dans les bureaux, de même que dans le pavillon de l'habitation, elle ne s'expliquait en aucune manière.
Et la déposition de l'ouvrier Legrand se trouvait confirmée lorsqu'il disait que l'incendie avait éclaté à trois endroits à la ibis, n n'y avait plus à douter.
L'incendie uvaitété allumé volontairement. Restait à trouver le coupable.
Le juge connaissait l'embarras inextricable des affaires de Thommeret.
Le maréchal des logis compléta les renseignements du magistrat en lui disant que le Jour même on attendait à Monthermé, chez le juge de paix, le syndic de la faillite qui devait mettre les scellés a la verrerie et s'emparer des livres.
La situation était donc viésespérée.
Le juge réfléchissait.
— Si M. Thommeret s'était trouvé cette nuit à la Val- Dieu, murmura-t-il, il est évident que les soupçons se seraient portés sur lui... Cet incendie le sert trop bien poun* au'il n'y soit pas pour quelque chose. S'il ne Ta pas allumé lui-même, qui sait s'il n'a pas laissé à la Val- JDieu quelque complice ?. . *
VOUDROTÂ 1^3
— Monsieur le juge a interrogé W^ Thommeret?
— Elle n'a pu rien me dire.
— Il est singulier que M. Thommeret et son fils adoptif, M. Gilbert, se soient absentés justement la nuit de cette catastrophe.
— M. Thommeret a peut-être laissé ici un ouvrier qui lui est dévoué et qui a exécuté ses ordres...
— Ce serait se rendre éternellement l'esclave d'une indiscrétion de la part de cet ouvrier... Et j'admettrai difficilement cette imprudence. Le départ de M. Thommeret dérange toutes nos hypothèses... Ah ! s'il n'était pas parti...
— Oui, dit en riant le sous-officier, s'il n'était pas parti ! Mais je l'ai vu monter dans le train.
— Avec un billet pour quelle destination ?
— Pour Paris.
— Le train s'arrête à toutes les stations jusqu'à Charleville ?
— Oui. Il ne devient express qii'à partir de Gharleville.
Le juge songeait.
Mais il n'osait exprimer le résultat de ses réflexions. Seulement, ces réflexions, le maréchal des k>gis les suivait clairement sur le visage du magistrat. Et il dit tout à coup :
— Monsieur le juge sait bien certainement qu'il y a un train de bon matin partant de Charîeville et arrivant à Paris avant midi?... Je ne connais pas l'heure exacte, mais j'ai un indicateur à la gendarmerie...
Le magistrat se voyant deviné sourit.
— \ovLs êtes intelligent et vous comprenez sans qu'on ait besoin de formuler sa pensée.
— Monsieur le jij^e estime qiie M. Thommeret a pu quitter son train a Braux oa à Nouzon, par exempley et revenir...
— Est-ce possible ?
— Il en avait le temps.
— Avait-il le temps de prendre un autre train ?
— ' Si M. Thommeret a fait ce coup-Là, il est trop malin pour s'être montré cette nuit dans une des stations entre Monthermé et Charîeville. Autant vaudrait s'accuser coupable et le crier sur les toits.
— Vous cro vez donc ?
— En supposant que c'est lui qui a mis le feu, il %ura
ensuite filé à pied, pendant la nuit, jusqu'à la ville. Là, il est moins connu. Il aura pris le train pour Paris, le train du matin... et à l'heure qu'il est, il se promène dans la capitale en y cherchant des alibis... Si nous ne nous trompons pas, c'est un joli coup bien monté... Ça lui fait honneur... car je ne vois pas trop le moyen de k' pincer!...
— Nous chercherons.
— Du reste, lit le sous-o/ficier par politesse et déi'érence, ce que j'en dis n'est pas pour décourager la justice. Monsieur le juge, pour sa part, en a pincé bien d'autres et qui ne s'y attendaient guère
Le juge fit un léger signe de tête.
Gela voulait dire que cette affaire ne Teffrayait pas plus que beaucoup d autres.
Il vit le juge de paix dans l'après-midi.
Le syndic venait d'arriver.
Le juge eut avec le syndic une longue conversation à la suite de laquelle tous deux repartirent pour Gharle ville.
FOI DROYÉ 175
Ainsi que Sabine s'y attendait, Thommeret et Gilbert revinrent dans la journée. Les deux hommes, sans s'être donné rendez-vous, se rencontrèrent à la gare de l'Est, à Paris, et firent le voyage ensemble.
Thommeret semblait très soucieux, très affecté par cette catastrophe.
A son arrivée à Monthermé, il se hâta de courir jusqu'à la verrerie et là il resta longtemps en contem-
ElatioQ devant ce désastre, et comme on le sait, il était abile comédien, il sut, à un certain moment, verser quelques larmes.
Il y avait là, justement et par hasard, des témoins de sa douleur qui pouvaient plus tard, si Thommeret était inquiété, venir attester devant la justice que le maîtreverrier n'était pas resté insensible devant sa ruine.
Il alla chercher asile dans un petit hôtel de Monthermé, pendant que Céleste, dans sa modeste maison, recevait Gilbert avec Sabine et refusait de les laisser partir.
— Je suis pauvre, mais c'est tout de même un abri, avait dit la vieille nourrice... Vous y serez mieux qu'à Faubcrge... Et quant à Gilbert, ça lui rappellera son enfance... il retrouvera sa chambrette telle qu'il l'a laissée quand il m'a quittée pour aller habiter au château.
Rien ne se passa pendant les deux j ours qui suivirent. La Compagnie d'assurance avait envoyé ses agents pour évaluer les dégâts et Thommeret passa ces deux journées avec eux.
Le juge d'instruction était revenu le lendemain de Tincendie.
Il avait eu une longue conversation avec Thommeret.
Celui-ci sans doute s'y attendait et ses réponses étaient pvêtes, car il ne parut ni surpris ni inquiet de ce retour du magistrat.
Il s'attendait seulement à être convoqué au parquet de Gharleville et sa sécurité ne fit qu en augmenter lorsqu'il crut comprendre que c'était par égard pour lui que le juge se dérangeait et faisait le voyage.
176 FOUDUÔïi ~"
Les questions du magistrat à Thommeret portaient surtout sur les causes qui avaient pu amener cet incendie.
Mais pas un mot ne fut dit par le juge sur les découvertes faites au milieu des décomlires, pas une seule allusion. On eut dit qu'après réflexion le Juge considérait ces découvertes comme de nulle valeur et n'y pensait plus.
En réalité il ne voulait pas éveiller les soupçons de Thommeret, contre lequel il. ne se sentait pas encore suffisamment armé.
Il attendait des renseignements complémentaires et ces renseignements ne tarderaient pas à arriver.
— Croyez-vous à la malveillance ? avait-il demandé. Douloureusement, Thommeret avait répondu :
— Que pourj'ais-je vous dire? Je n'ai aucun soupçon, aucun, je vous le jure. Il est possible qu'il y ait là une haine d'ouvriers renvoyés. Mais ce n'est qu'une opinion très vague et ce n'est pas une accusationqueje formule. Vous, monsieur, avez-vous découvert quelque piste ? quelque indice ?
Le juge crut remarquer que Thommeret attendait sa réponse avec une certaine surexcitation.
— Aucune I dit-il.
En même temps il l'observait.
Thommeret ne put retenir un léger soupir de soulagement, ses yeux nrillèrent et son visage s'anima.
— Je le regrette, dit-il, car si vous aviez eu des soupçons, si ces soupçons s'étaient portés sur un de mes ouvriers, il est possible que cela m'eût éclairé moi-même... Parfois il suffit d'un détail pour soulever tout un monde de souvenirs...
— Malheureusement, ce détail, la justice ne le possède pas.
Après un silence :
— Dans le cas oij., au lieu d'un crime, il n'y aurait là qu'un accideiit, comment l'expliqueriez-vous ?
— Gomme s'expliquent la plupart des incendies dont les trois quarts sont causés par l'imprudence d'un fumeur. Il est possible qu'un de mes ouvriers soit revenu à la verrerie dans la soirée, sous un prétexte ou sous un autre, pour y rechercher quelque outil peutêtre... Il aura allumé sa pipe; il aura jeté son allumette auprès d'un tas de planches sèches auxquelles lente-
fOUDROYÉ 17^
ment le feu se sera communiqué ; là, Fincendie aura couvé peut-être pendant des heures sans qu'on s'en aj^erçut et qui sait si brusquement il n'aura pas gagné un hangar tout proche sous lequel il y avait des bonbonnes de pélrole? Alors, le hangar a pu communiquer l'incendie tl'un seul coup oax bâtiments de la verrerie, aux bureaux et à l'habitation...
— C'est possible, en eHet, dit le juge. Thommeret, avec tristesse :
— Je regrette de ne t>ouvoir vous renseigner plus utilement, mais voos le savez, sans doute, monsieur, au moment où ma verrerie était en feu, je n'étais pas loin d'ari'iver à Paris, ne me doutant guère d'une pareille catastrophe qui achève ma ruine... Il y a de quoi devenir fou, mon Dieu, il y a vraiment de quoi I !
Thommeret essuya ses yeux.
Le juge n'avait pas insisté.
En prenant congé, il avait dit seulement, avec une sorte d'indilTérence et parce que c'était son devoir :
— Il est fort possible que j'aie besoin de vous entendre encore pour compléter quelques renseignements. . . S'il nous venait un indice nous vous en ferions part aussitôt, car alors il se pouî^ait que vos souvenirs personnels nous fussent utiles...
— Je me tiens à votre disposition, monsieur.
Et lorsque le juge était parti, Thommeret avait respiré largement.
-—Une se doute de rien, murmura-t-D... Décidément ça n'est pas aussi difficile que Ton croit de mettre la justice dedans...
Il y avait deux hommes que cet incendie ovait plongés dans un grand désarroi.
C'étaient nos deux associés Farigoule et Marc Roux.
On se rappelle qu'après leur entretien avec Anna, rue Montmartre — entretien qui avait suivi la visite de Gilbert — les deux amis n'avaient pas perdu de temps et s'étaient donné rendez-vouspour le lendemain matin, à la gare.
Dans la nuit suivante, quelques heures après leur arrivée à la Val-Dieu, ils pouvaient voir, des fenêtres de leur auberge, brûler la verrerie dont les flammes se projetaient dans le ciel.
Pour les deux hommes, tfui connaissaient à fond leur Thommeret, aucun doute n était possible.
— C'est lui qui a fait le coup !
VoiJà ce qu'ils se dirent en même temps. De leurs fenêtres ils assistèrent au spectacle sans ;)ouger.
— Si nous avions fondé quelque espoir sur la fortune de Thommeret, notre espoir s'en irait en fumée, dit Marc Roux avec philosophie.
— Heureusement tu avais prévu le cas.
— Oui.
— Et tu as une idée de génie.
— Une idée de génie fit modestement le petit homme.
— Et tu veux toujours garder ton secret?
— Patience, tu n'attendras plus longtemps avant de le savoir...
— Pourquoi de nouveau un retard ?
— Dam 1 Je n'avais pas prévu ces événements, cet incendie... Et puis, vois-tu, ce n'est pas tout. Je flaire quelque chose de nouveau qui va se passer dans quelques jours...
^Quoi?
— L'arrestation de Thommeret. Tout cela fait autour de nous un remue-ménage qui n'est guère propice à ce que je rêve. Nous avons encore un peu d'argent. L'agence ne nous réclame pas. Attendons. Je vais seulement te charger d'une mission.
— Parle !
— Moi, je tiens à ne pas quitter Monthermé et à avoir l'œil sur la Val-Dieu, Toi, tu iras, dès qu'il fera jour, jusqu'aux Etablissements métallurgiques de M"»' Grantier. Il ne te sera pas bien difficile de lier conversation avec un ouvrier. Tu tâcheras de savoir si M'"®Grantier est toujours aux Etablissements et pour combien de temps encore. J'avais entendu dire, après son mariage manqué avec Gilbert, qu'elle avait l'intention de quitter le pays... Pourtant, à notre dernier voyage, elle n'était point partie encore. Tu me le diras.
— Dans quel but tiens-tu à être renseigné ?
— C'est pour mon idée de génie.
— Bon. Je t'obéirais. Tu auras ton renseignement avant midi.
— Nous ne sommes pas pressés. Nous ne pouvons rien faire avant deux ou trois jours, je te le repète.
■ Le matin, en effet, Farigoule partit. Il obtint aiséiîient le renseignement demande.
vouDmoTi; 179
Il le rapporta, dans raprès-midi, à son camarade.
M™* Léontine Grantier n'était pas partie. Elle se disposait à quitter l'usine le jour môme lorsque la nouvelle de 1 incendie était parvenue aux Etablissements métallurgiques. Elle avait été émue par cettte catastrophe qui atteignait la pauvre Sabine. Elle s'était prise pour la mère adoptive de Gilbert d'une affection véritable. Pouvait-elle l'abandonner en un moment aussi critique?
Elle fit défaire ses malles et resta.
Et dans la première journée on la vit chez Céleste, consolant Sabine.
Elle passa la journée avec elle et ne rentra que le soir aux Etablissements, lorsqu'arrivèrent à la Val- Dieu Gilbert et Thommeret.
Le reste de la semaine s'écou'ia.
Le samedi matin, le maréchal des logis de gendarmerie vint remettre à Thommeret une lettre qui le mandait à Charleville.
Il avait été prévenu par le juge.
Il n'eut pas le moindre soupçon d'un danger.
Il dit gaiement au gendarme :
— Est-ce qu'il y a du nouveau?
— Ma foi, je n'en sais rien, dit l'autre avec boîihomie. Il partit et une heure après il était au parnuet. Lej*ige le fil entrer dans son cabinent sans le faire
attendre.
Dans le cabinet, le greffier, à son bureau, réglait du papier.
— Asseyez-vous, monsieur, dit le juge avec froideur. Je vous ai fait venir pour un complément d'instruction.
— Auriez-vous découvert quelque indice ?
— Peut-être, vous allez vous en rendre compte par vous-même...
Malgré lui, Thommeret éprouva une vague gêne.
Il essaya de démêler la pensée intime du juge sur ce visage glacé. Mais cela était impossible.
Le juge avait ouvert un dossier et parcourait certaines notes.
Comme le verrier restait debout ;
— Asseyez- vous donc, monsieur, nous en avons sans doute pour longtemps.
Est-ce qu'il y avait un sens caché dans ces paroles t HujS» le juge releva là tête;
l8o FOUDROYÉ
— L'incendie de votre vénerie a été allumé par une main criminelle, dit-il; nous en avons la preuve...
— Connaissez- vous le coupable ?
— Non, mais vous nous aiderez à le découvrir...
— En quoi ?
— En répondant sans hésiter à mes questions.
— Pourquoi hésiterais-je? fit ïhommeret. N'ai-jepas autant que la justice elle-même intérêt â trouver et à voir punir le misérable?...
— vous m'avez dit l'autre jour, lorsque j'ai reçu votre première déposition, qu'un hangar voisin de votre habitation et des autres bâtiments contenait une certaine quantité de pétrole.
— Ce renseignement, tous mes ouvriers auraient pu vous le donner aussi bien que moi.
— Ils me l'ont donné, en effet. Etait-il d'autres endroits de la verrerie où Font eût l'habitude de ranger également les bombonnes ?
— Non, dit Thommeret.
11 avait un léger frémissement dans la voix.
— C'est bien, également, ce que m'ont certifié vos ouvriers.
— Mettriez-vous en doute ma parole ?
— Non. Pas le moins du monde. Et je compte que vous montrerez la même franchise à répondre à tout ce que je vous deirianderai.
— Vous venez de prononcer là un mot de trop, monsieur... dit Thommeret avec une gaieté forcée.
Le juge releva froidement les yeux.
— Je ne retire rien de ce que j'ai dit.
Même frisson par tous les membres, chez Thommeret.
Sa crainte augmentait.
Il regretta d'être venu.
Mais il était prêt à faire tête à Forage. Il n'était pas homme à se démonter pour si peu, et dans sa vie il avait affronté bien d'autres menaces et bien d'autres périls !...
^— Or, dit le magistrat, méthodique et reprenant son interrogatoire, il résulte de notre enquête que, le soir de l'incendie, trois bombonnes de pétrole avaient été distraites du hangar. La première a été retrouvée, ou plutôt les débris de la première ont été découverts sous les décombres de la verrerie ; ceux de la seconde
FOUDROYÉ l8l
SOUS les décombres des bureaux ; ceux de la troisième dans le pavillon contigu au château.
— Alors, monsieur, je partage votre opinion...
— Et vous pensez?...
— Qu'il ne peut plus y avoir un seul doute... Il y a eu crime... Une bonbonne pouvait être oubliée dans l'un ou l'autre de ces trois endroits, mais dans les trois à la fois, c'est imposssible...
— Personne n'était chargé de faire une ronde chaque soir?
— La plupart du temps, lorsqu'une surveillance était utile, je ne m*en remettais à personne du soin de l'exercer... En ces derniers temps, l'embarras de mes affaires, en me créant des préoccupations et des tristesses, m'avait fait négliger cette surveillance. Et depuis quelques jours, la verrerie étant en chômage, la surveillance ne répondait plus à rien.
Le juge garda le silence pendant quelques minutes. Puis il reprit :
— L'incendie a éclaté entre onze heures et minuit, dans la nuit de lundi à mardi... Vous étiez parti le môme soir?
— Oui, vous le savez... Et je le regretterai toute ma vie, car il se peut que le misérable eût hésité devant son crime s'il avait su que je n'étais pas absent de la maison.
— Possible I possible! dit le magistrat distraitement.,
Il jeta un coup d'oeil vers le greflBer.
Le greffier répondit par un coup d'oeil. Il écrivait régulièrement demandes et réponses. Comme Tliommeret lui tournait le dos, il n'y prenait pas garde.
— Quel train avez- vous pris ?
— \ ous le savez également.
— Je tiens à ce que vous me le répétiei.
— Pour quelle raison ?
— Je n'ai pas à vous rendre compte de mes raisons. Répondez.
— Permettez-moi de vous faire remarquer que vous n'agiriez pas autrement si vous me considériez coupable...
— Vous ne voulez pas répondre à cette question si simple ?
Tnommeret haussa les épaules.
l8a POUDROYÉ
— JVi pris à la gare de Monthermé le train de 9 heures 5^ minutes du soir. Ce train est omnibus, s'arrête à toutes les stations jusqu'à Charte ville, mais à Gharleville il devient semi-direct.
— Et votre itinéraire ?
Thommeret eut un geste insolent.
— Dam ! prenez l'indicateur.
Le juge n'eut pas Fair d'avoir compris. Il dit, paisible :
— J'ai, en effet, l'indicateur devant moi. Vous étiez à Reims à minuit 47 minutes et vous avez repris à i heure 09 le train qui vous a déposé à Paris à 4 heures 41 du matin.
— O 11 voulez- vous en venir?
— Qu'avez-vous fait en arrivant *> '— Des courses.
— Lesquelles?
— Courses d'affaires, courses d'argent. Je ne vous ai pas caché non plus le motif qui m'appelait à Paris. Je comptais faire un appel suprême à tous mes amis, à tous ceux qui s'intéressent à moi, aûn de les supplier de me venir en aide et de me sauver...
— Où descendez-vous d'habitude, lorsque vous allez à Paris ?
— J'y avais un appartement jusqu'en ces derniers temps. J'ai don.ié congé et vendu les meubles pour faire argent de tout. Ensuite, chaque fois que j'ai eu l'occasion de venir, j'ai demandé une chambre à l'Hôtel Continental.
— A quelle heure vous y êtes-vous rendu, mardi?
— Assez tard, je l'avoue... il était deux heures de l'après-midi et j'y ai trouvé la dépêche de ma femme m* apprenant la catastrophe et me rappelant en toute hâte.
— Comment peut-il se faire qu'arrivé à 4 heures 41 du matin, vous ne vous soyez rendu à votre hôtel que dans le courant de l'après-midi ?... A quatre heures du matin Paris n'est guère agréable et je ne suppose pas que ce soit à pareille heure, alors qu'il y a seulement les balayeurs dans les rues, que vous ayez commencé VOÎ3 courses et frappé à la porte de vos amis...
— J'avais faim. J'ai déjeuné...
— A cette heure, les restaurants sont fermés, où, si TOUS aimez mieux, ils ne sont pas encore ouverts... Et
à la gare de l'Est, il n'y a pas de buffet, que je sache...
— J'ai pourtant trouvé un restaurant ouvert.
— Où cela?
— Aux Halles où je me suis fait conduire directement.
Le juge prit une note au crayon.
— Gomment se nomme le restaurant ?
— Guibert... Il est bien connu...
— Puisque vous avez passé votre matinée à faire des visites, voulez-vous me nommer plusieurs des personnes chez lesquelles vous vous êtes présenté?...
— Jo vois, monsieur, que c'est un interrogatoire en règle que vous me faites subir.
— Je vous prie de répondre à mes questions.
— Vous m'accusez ?
— Non, pas encore. Je cherche à m'éclairer. Seulement je dois vous dire que l'accusation peut sortir de vos réponses. Vous êtes donc le maître de votre liberté.
— Monsieur, dit Thommeret, c'est une injure gratuite que vous me faites-là...
— Non, car je vous le dis, votre liberté dépend de vous-même..
— Mais, enfin, monsieur, dit Thommeret, en s'animant, il y a quelque chose qui tombe sous le sens commun, en tout cela. Je n'ai pas le don d'ubiquité. J'étais à Paris lorsque l'incendie a éclaté, ou plutôt je n'étais même pas à Paris, mais dans le train qui m y amenait. Par conséquent, comment diable voulez- vous que j'aie mis le feu chez moi?
^ Prouvez-moi d'abord que vous étiez à Paris ?
— Mais cinq ou six personnes, à la gare de Monthermé, m'ont vu partir et ont causé avec moi avant l'arrivée du train.
Le juge répéta comme s'il n'avait pas entendu :
— Prouvez-moi que vous étiez à Paris !
— C'est de la folie! murmura Thommeret.
Et se levant brusquement, il se mit à marcher de long en large dans le cabinet.
— Soyez calme et restez assis, je vous prie, fit le juge. Vous n'avez pas répondu à ma question... Quels •îont les noms des amis chez lesquels vous vous êtes présenté et qui pourront témoigner de votre présence à Paris ?
ï84 FOUDROYÉ
Thommeret parut tout à coup un peu plus rassuré.
— Urbain Giroud, rue de 1 Echiquier; Lestinois, rue de Vaugirard...
— Greffier, vous prenez note? dit le juge.
— Oui, monsieur.
— James Duîby, avenue de Saint-Ouen, et les frères Leriche, rue d'Alfemagne, près du chemin de fer.
— A quelle heure vous êteâ vous présenté chez ces différentes personnes ?
— Chez M. Lestinois, je n'ai trouvé personne. Le concierge m'a répondu que son locataire était parti en Italie avec toute sa famille. 11 pouvait être deux heures et demie. Il était trois heures lorsque je me suis présenté chez Giroud, rue de l'Echiquier. Quant à Durby et aux frères Leriche, je me suis contenté de leur téléphoner en rentrant à 1 Hôtel Continental.
— Gomment se fait-il que voua n'ayez fait aucune de ces courses le matin ? et que vous les ayez commencées toutes après deux heures de l'après-midi ?...
— Je savais ne trouver personne avant cette heure-là.
— Voilà qui est singulier.
— Quelle singularité trouvez-vous là-dedans ?
— Et vous avez occupé votre matinée ?...
— A me promener.
— Sans voir personne ?
— Je n'ai rencontré personne de connaissance.
— Où avez- vous dirigé votre promenade ?
— Aux Champs-Elysées.
— Où avez-voùs déjeuné?
— Dans une brasserie du boulevard.
— Vous avez prétendu tout à l'heure que vous vous êtes présenté vers deux heures à l'Hôtel Continental.
— C'est la vérité.
— Pour y retenir une chambre ?
— Une chambre que je n'ai pas occupée, puisque je suis reparti à quatre heures, sur la nouvelle de l'incendie que télégraphiait ma femme.
— Vous connaissiez donc cette nouvelle au moment où vous faisiez vos courses chez vos amis ?
— Evidemment.
— Et vous la leur avez apprise ?
— Je n'avais pas à la leur cacher. Cette catastrophe imprévue qui me frappait d'un dernier coup ét^it bien faite pour les émouvoir.
FOUDROYÉ l85
— Avez-vous trouvé appui auprès d'eux ?
— Des promesses, seulement. Mais ce qu'il me fallait, c'était une certitude, de l'argent, tout de suite... Ils m'entremis à des dates indéterminées...
Le juge fit un signe au greffier.
Celui-ci lui apporta l'interrogatoire dont il avait transcrit les demandes et les réponses au fur et à mesure qu'elles se produisaient.
Le magistrat les relut avec attention.
Thommeret semblait plus calme.
Dans tout ce qu'on lui avait demandé, dans tout ce qu'il avait répondu, il ne voyait rien de directemen menaçant.
Le juge rendît les feuilles au greffier qui attendait.
Et se tournant vers le verrier :
— De telle sorte, monsieur, dit-il, que si nous vous demandions de nous prouver votre présence à Paris dans la matinée de maidi dernier, il vous serait impossible de nous citer quelques points de repère à l'exception du restaurant des Halles ?
— El de la brasserie du boulevard, insista Thommeret. En effet, en dehors de ces deux restaurants, je ne me suis arrêté nulle part... J'étais inquiet, agité, nerveux. Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi, étant donnée la situation désespérée de mes affaires ; j'avais besoin de grand air et de mouvement...
— Et vous êtes revenu par qpiel train ?
— J'ai repris le train de 4 ^' 4^ du soir. J'ai même rencontré à la gare mon fils adoptif Gilbert que sa mère avait rappelé par dépêche égadement.
— Vous étiez à Monthermé à 9 h. 4^.
— Juste.
— Il est fâcheux qu'entre cinq heures du matin et deux heures de l'après-midi vous ne puissiez nous donner l'emploi de votre temps.
— De quelle utilité cela serait-il pour vous? Puisque vous avez l'étrange idée de ni'accuser, ce qu'il vous importe de savoir c'est si j'étais à Paris ou non ce jourlà... n'est-il pas vrai ?
— En effet.
— Gela me semble indéniable, et pour vous en assurer vous n'aurez qu'à vous renseigner auprès de mes amis Urbain Giroud, Durby et Leriche. Ces derniers m'ont répondu eux-mêmes par téléphone.
l86 FOUDROYÉ
— Je suivrai votre conseil, dit le juge avec h onie. Mais auparavant, vous me permettrez ae vous g- rder auprès de moi.
— Auprès de vous ? fit Thommeret avec un sursaut.
— A ma disposition, si vous préférez.
— Vous m'arrêtez ?
— Oui.
— Sans preuve... et même sans un seul indice... Songez à la gravité d'une pareille mesure, monsieur... Vous me perdez, vous me déshonorez...
— J'ai songé à toutes les conséquences de cette mesure, monsieur, et je vous arrête, car j'aurai besoin de vous interroger de nouveau.
— Qu'à cela ne tienne, je me présenterai à toute réquisition.
— Je vous garde, c'est plus sûr.
Le juge frappa sur un timbre.
Deux gendarmes entrèrent.
— Conduisez cet homme à la maison d'arrêt.
— Laissez-moi du moins prévenir ma femme.
— Vous le pouvez. Voici tout ce qu'il vous faut. Faites votre lettre.
Thommeret écrivit rapidement quelques mots. Il tentlil ta lettre ouverte au juge.
— Elle partira tout à l'heure. Vous pouvez y compter. Thommeret suivit les gendarmes, éperdu, sans un
mot.
Il se sentait glisser dans un abîme ; il étendait les bras en avant ; il voulait se retenir, il ne trouvait aucun secours.
Toutefois, par un retour de mémoire, revenant sur tout ce qui venait d'être dit, il pensait :
— Le juge peut avoir conçu des doutes. Quant à des preuves, il n'en a point. Dans ce qu'il m'a dit, il n'y a pas une seule preuve contre moi. Donc toute espérance n'est pas perdue...
Deux jours se passèrent, puis trois jours, sans que Thommeret reparût devant le juge d'instruction.
Ce fut le matin du quatrième jour, seulement, après son arrestation, qu'on vint le chercher et qu'on le reconduisit au parquet.
Le Vf sage du juge était déplus en plus impénétrable.
— ^'Thommeret, dit le magistrat, je vous ai maintenu en prisijn afin -ravoir le len)[>H de voriilcr à Paris, aiix
WOTJDROYt 187
diiït'rentes adresses que vous m'avez données, les réponses que vous ra avez faites dans votre premier interrogatoire.
— Vous m'en voyez ravi, monsieur, dit Thommeret délibérément. De cette façon vous avez dû acquérir la preuve que je ne vous ai pas menti.
— C'est ce que nous allons voir ensemble. Le juge feuilleta le dossier.
— Il est très vrai que vous avez vu à trois heures M. Urbain Giroud le jour de votre arrivée à Paris... Il est également exact que M. Lestinois, de la rue de Vaugirard, est en voyage, et on se rappelle parfaitement, chez M. James Durby et chez les frères Leriche, vous avoir répondu le même jour par téléphone... Du reste, moi-même, je n'en doutais pas, et ce n'est pas l'eraplfti de votre temps dans raprès-midi que j'aurais voulu vous voir me donner, mais celui de votre matinée. Pour la dernière fois je vous le demande, Thommeret, Cela vous est-il donc impossible ?
— Dam ! monsieur, à moins que dans ma promenade fiévreuse au travei'S de Paris, aux Champs-Elysées surtout, je n'aie rencontré des amis que je n'ai point vus mais qui, eux, m'ont reconnu, cela m'est de toute impossibilité...
— J'ai fait prendre des renseignements au restaurant des Halles.
— Chez Guibert ?
— Oui.
Thommeret eut un frisson.
Qu'est-ce qu'on avait répondu, chez Guibert ?
Délibérément, il se hâta d'expliquer :
— Il est malheureux que je n'y sois point un client régulier... C'est la seconde fois de ma vie que j'y entre... En outre, il y a chez Guibert beaucoup de monde à cette heure matinale... Les riches maraîchers à leur sortie des Halles, y viennent se restaurer...
— Et cette nuit-là, sans doute, la salle était pleine ?
— Oui. J'ai eu beaucoup de mal à trouver une place.
— Je le crois sans peine, dit le juge avec ironie. Je crois d'autant mieux que vous avez dû vous y placer ditïicilement que depuis un mois environ le restaurant n'existe plus !I )
Sur la tête de Thommeret cela tomba comme un coup de massue.
l88 FOUDROYÉ
Il en resta un moment anéanti, affolé.
11 revoyait sous ses pieds l'abîme grand ouvert.
11 eut un éblouissement et lentement essuya, du bout des doia^, une sueur qui glaçait son front.
Le Juffe n'avait pas 1 air de s'en apercevoir.
Il ne Là regardait môme pas. Il éparpillait le dossier devant lui, y chercliant encore quelque détail.
On eût dit que sa conviction était faite et que ce mot jeté là par lui, presque avec indifférence, ne comptait même pas.
— Qu'avez-vous à répondre ?
ïhommeret se remettait, à force d'énergie.
Il voulut prononcer quelques mots. Mais sa gorge était encore serrée.
Il se contenta de rire, tout à coup, pour se donner une contenance.
— Qu'est-ce qui excite votre hilarité ? dit le juge avec calme.
— Dam ! monsieur lejuge...Vousne trouvez pas qu'» c'est drôle?
— Si vous trouvez ça drôle, je ne demande pas mieux !
— Je me suis trompé, parbleu, en vouç indiquant le restaurant Guibert.
— Ah ! vous vous êtes trompé ? De telle sorte?
— De telle sorte, mon Dieu, c'est bien simple... Et Thommeret, de nouveau, essuya son front.
— De telle sorte que ce n'est pas chez Guibert que je suis allé...
— Alors, pourquoi m'avez-vous prétendu...
— Je vous ai dit que je ne suis pas allé chez Guibert deux fois dans ma vie... J'ai cru entrer chez lui... Je suis entré chez un autre... et voilà tout...
— Possible î Possible I dit le juge.
— N'est-ce pas ? C'est très simple ?
— Très simple.
Et au ton dont il parlait, on eut dit vraiment que le magistrat admettait volontiers ce subterfuge et y ajoutait foi.
Un silence suivit cet incident.
— Je résume vos réponses, dit le juge. Vous justifiez de votre temps pendant l'après-midi et en eiiet, durant cet après-midi, vous vous trouviez à Paris, cela e»t hors de doute. Malheureusement vous ne me dites
FOUDROYA lig
rien de votre matinée jusqu'à deux heures de Taprèsmidi. c'est le mysrlère le plus absolu... Eh bien ! je vais vous aider à vous souvenir, moi, car il est évident que votre mémoire vous sert mal...
Thomraeret dressa l'oreille.
Du reste, il était si troublé encore qu'il n'entendait plus les paroles du Juge que comme s'il les avait perçues de très loin, ou comme si elles lui arrivaient au travers d'un mur.
— Vous avez confondu les heures des trains, Thom* meret... Au lieu d'arriver à Paris à 4 b. 4i du matin, vous n'êtes arrivé que par le train de i h. 20 de l'aprèsmidi...
— Impossible, monsieur, puisque j'ai quitté Mon thermé à 9 h. 67. On m'a vu. J ai des témoins, cette fois.
— Qu'avez-vous fait pendant cette nuit? Nous le saurons bientôt, sans doute, dit le juge sans discuter avec lui sur ce point. Vous avez dû passer la nuit à Ghali eville. Et le matin vous avez pris le train de 8 h. ^o pour Paris. C'est ce train qui vous a déposé gare de l'est à i h. 20... Ne niez pas !
— Je nie, au contraire, et de toutes mes forces.
— Qu'avez-vous fait pendant cette nuit-là, disait le juge imperturbable . Vous avi^z eu grand soin, à la gare de Monthermé, de faire remarquer votre départ à tout le monde. Vous aveu même distribué des poignées de main à des gens que vous aviez peu habitués jusque-là à cette marque de familiarité... Le train part... Vous descende» pendant le trajet, avant la gare de Braux- LevréEy... Car vous n'aviez garde de descendre à la
fare... Il vous aurait fallu montrer votre billet pour aris, ce qui eut attiré l'attention, sans aucun doute... Du reste, à Braux, vous êtes aussi connu qu'à Mon- K thermé... Une fois descendu, au péril de votre vie, vous regagnez la Val-Dieu... Vous mettez le feu à la verrerie... Puis, à pied, vous gagnez Charle ville, vous aviez toute la nuit pour faire un trajet de quatre à cinq lieues et rien ne vous pressait. Mais comme vous vouliez établir votre alibi il vous était défendu de rester à Gharlevîlle et vous aviez pris le train de 8 h. 20. La matinée, dont vous ne pouvez m'expliquer l'emploi, vous l'avez donc tout simplement passée en chemin de fer... Dites-donc la vérité...
— Tout ce que vous me racontez là est purement ré-
manesque, monsieur! dit Tliommeret dont le visage était couvert d'une pâleur livide.
— Vous continuez de nier !
— Avec indignation.
— Thommeret, avant de pousser plus loin cet interrogatoire, je vous engage à nous direia vérité. Thommeret, je vous engage à nous faire l'aveu de votre crime...
— Je n'ai rien à avouer, car je n'ai commis aucuncrime.
— Pour la dernière fois ?
— Rien, entendez- vous, rien I dit le misérable avec véhémence.
Le juge sonna.
Un gendarme entra, fit le salut militaire et attendit.
Le juge demanda :
— L'homme est-il arrivé?
— Oui, monsieur le juge. Il attend dans le couloir.
— Faites-le entrer.
Le gendarme sortit et revint aussitôt, poussant devant lui un paysan vêtu d'un sarreau bleu, d'un pantalon noir, d'une casquette de velours brun. Il était âgé d'une cinquantaine d'années. Et sur son honnête âgu]fe il y avait, en même temps qu'un peu de gêne, beaucoup d'ennui.
Il ôta sa casquette, essuya ses pieds sur le paillasson et entra.
Thommeret avait jeté vers la porte, au moment où le paysan était entré, un regard de terreur.
Lorsqu'il vit l'homme, il se rassura.
Il ne le connaissait pas.
Le paysan regarda le greffier qu'il salua poliment ; il regarda le juge qu'il salua également. Et quand il fut devant Thommeret, il le salua comme les autres.
Et à chaque fois, poliment, il répétait :
— Bien le bonjour, messieurs et dames, et la compagnie!...
— Asseyez-vous, Marandel, dit le juge, Marandel !
Ce nom-là, non plus, ne rappelait rien à Thommeret.
— Thommeret, dit le juge, vous connaissez cet homme?
— Pas le moins du monde.
— Vous n*ave2 jamais été en rapports avec lui?
— Je ne pense pas.
— Vous ne croyez pas, par conséquent, qu*il nourrit contre vous C[uelque ressentiment ?
— D*où viendrait ce ressentiment ? puisque, selon toutes probabilités, nous ne nous sommes jamais rencontrés, jamais parlé ! . . .
— Bien... J'ai voulu vous monti^er que ce que va dire cet homme n'ost dicté chez lui par aucune mauvaise pensée, ni par Fenvie de vous nuire... Approchez, Marandel, n'ayez pas peur.
— Oh ! je n'ai pas peur, monsieur le juge, je n'ai pas peur. Je suis de Launois : les gens de Launois n'ont peur de rien.
— Répétez devant Thommeret ce que vous nous avez dit.
— Volontïer«, monsieur le juge. Ce que j'ai à dire, c'est la pure vérité... Les gens de Launois ne sont pas des menteurs.
— Parlez !
— Voilà : c'était donc mardi. . . J'avais passé la nuit à Charleville et le matin je me trouvais à la gare pour prendre le train de huit heures trente qui me met à Launois à neuf heures dix, quand i'ai vu arriver monsieur Thommeret. . . J'avais de 1 avance, parce que voyez-vous, monsieur le juge, je n'aime pas manquer le train... M. Thommeret, je l'ai bien remarqué, a pris le train de Paris qui partait avant le mien ... Le mien était omnibus.
— M. Thommeret n'était pas seul à prendre le train de Paris. Il devait y avoir d'autres voyageurs ?
— Oui, il y en avait même beaucoup.
— Gomment avez-vous pu, dès lors, le remarquer? Êtes-vous certain de ne pas vous tromper ?
— J'en suis sûr... Chez nous, à Launois, monsieur le juge, quand on aftîrme une chose, c'est qu'on en est sûr... J'avais une bonne raison pour remarquer Monsieur Thommeret. . . C'est que de tous ceux qui se trouvaient à la gare à es moment, il était le seul que j'avais déjà vu et que je connaissais.
— Où l'aviez- vous vu?
— Plus de vingt fois, à Monthermé, où j'ai un oncle et où je vais passer quatre ou cinq fois par an deux ou trois jours, à la Noë?, à la Pentecôte, à la fête patronale... à Pâques...
Le juge se tourna vers Thommeret :
— Vous avez entendu ?
— Oui.
— Cet homme est très précis dans son affirmation, n n'hésite pas. 11 tous avait déjà vu maintes fois. Il vous a reconnu. Qu'avez-vous à répondre?
— Que cet homme se trompe... qu'il n'a pu me voir à huit heures vingt prendre le train de Paris» puisque justement à cette neure-là j'étais à Paris...
— Pour ça, non, dit le paysan, à cette heure-là, vous étiez à la gare de Giarleville.
Et se lovant avec colère :
— Je suis un menteur, peut-être ?... Monsieur le juge, laissei-le donc un peu sortir que je lui règle son comptA. . .
Le magistrat calma le brave homme.
Celui-ci cracha par terre vigoureusement, essuya avec son pied, puis il fit le sigue de la croix et leva la main avec solennité.
— Petite croix, grande croix, tout droit en enfer si je ne dis pas la vérité !
Bt certain d'avoir convaincu le juge par ce serment ordonnais, il se rassit, le coude sur une jambe.
Thommeret se sentait perdu.
Lft déposition du paygan, l'impossibilité abolue de donner l'emploi de son temps à Paris, pendant la matinée de cette journée de mardi, il n'en fallait pas davantage pour former les bases d'une accusation terrible.
— AvouM, Thommeret I
— Je n'ai rien à avouer.
— Alors, disculpcï-vous 1 1 Thommeret essaya de répondre avec fieité.
— Me disculper d'un crime pareil... d'une accusation aussi ridicule, ce serait une lâcheté...
— Non, monsieur, je vous le jure, ce serait seulelent de la prudence... Et dans votre intérêt je vous
adjure de dire la vérité.
— Je vous l'ai dite, tout entière.
— C'est bien. Vous répondrei désormais devant la «our d'assises
— La cour d'assises 1 1 1
— Oui.
Il y eut sur le visage du misérable une atroce expression de haine et de terreur : quelque chose de sauvage et d'impuissant.
Et lorsque les gendarmes entrèrent et lui firent signe, ce ftit d'un pas chancelant qu'il les suivit.
— Tu vois, disait Marc Roux à Farigoule. Je ne me trompais pas. Voilà Thorainerel en prison II linit par où il aurait dû commencer.
— Ça n'arrange pas nos affaires.
»— Bast I Ce n était pas sur lui que je comptais.
— Sur qui, voyons? me le diras-tu enfin?
— Oui, gros curieux... C'est aujourd'hui que tu le sauras. Je n ai plus aucune raison pour attendre. En avant mon idée de génie... Et si elle ne réussit pas ?
— Eh bien ? Si elle ne réussit pas ?
— C'est que je ne connaîtrai pas les femmes ! ! I Cette conversation avait lieu entre les deuxass:ocit^^s
le lendemain du jour où l'on sut à Monthermé que Thommeret était décidément maintenu en état d'arrestation sur l'accusation d'avoir incendié la verrerie.
— C'est le dernier coup, mon entant, disait Sabine i Gilbert. Je ne survivrai pas à tant de honte 1 1
Elle ne sortait plus et chez Céleste, elle passait les
i'ournées à pleurer, malgré l'ardente affection du jeune lomme qui essayait vainement de lai rendre un peu do courage...
Et lorsque chez Joltran, on apprit l'arrestation déiinitive et la grave accusation qui conduisait Thommeret au bagne, ify eut chez le verrier une émotion profonde.
Côtte œuvre c'était lui qui l'avait consommnée.
11 avait fait justice de cet homme qui, pendant toute sa vie, avait triomphé de ses vices et de ses infamies.
Peu à peu, avec la logique suprême de son honnêteté, il l'avait amené à la ruine.
La ruine avait amené Thommeret à la banqueroute frauduleuse à laquelle il n'avait échappé que par un crime... •
Et ce crime venait d'être découvert.
La vengeance était grande : elle était complète !...
Jenny, quand elle apprit cette nouvelle, se trouvait
194 VOUDROTÉ
auprès de son mari et suivait les impressions de Pâme sur le loyal visage.
— Oui, dit-elle, tu m as vengée... C'était ton droit... Je dirai presque que c'était ton devoir... Maintenant, ami, n'oublie pas que ceux qui restent et qui faisaient partie de la famille de cet homme sont innocents des fautes qu'il a commises... Gilbert, cet honnête garçon que notre IPhilippe aime tant... Et Sabine qui fut, elle aussi, la victime de cet homme.
— • Je n'oublie rien, Jenny. J'ai tout fait pour punir celui qui était coupable. Je ferai tout pour rendre le bonheur et le calme à ceux qui sont innocents.
Jenny interrogea son man du regard afin de deviner ce qu'il avait voulu dire par ces paroles énigmatiques.
Mais à ce moment Blanchti et rhilippe entrèrent.
Philippe était pâle.
Blanche avait les yeux humides. Il était visible qu'elle venait de pleurer et que le frère et la sœur venaient d'apprendre, eux comme les autres, la nouvelle.
Ils ne pensaient pas à Thommeret.
Ils plaignaient Gilbert ...
Jenny et Joltran ne leur adressèrent pas la parole. Du reste, Philippe ressortit presque- aussitôt, comme s'il avait voulu les fuir, et Branche évita de venir auprès d'eux.
Elle prit un ouvrage, s'assit auprès d'une fenêtre et parut se concentrer tout entière sui* son travail.
Un regard de Jenny disait à Joltran :
— Tu vois ! Elle l'aime I !
Et les yeux de Joltran étaient très doux en «'arrêtant sur la tête chérie de la jeune fille.
lis voulurent la laisser seule, toute à sa douleur.
Ils sortirent, sans faire de bruit.
Et en sortant, Jenny redit encore, comme si elle avait voulu être sûre de l'avenir :
— Ton bras a été bien puissant pour châtier... Ne sera-t-il pas trop faible pour guérir de si douloureuses blessures?...
Joltran ne répondît pas. Peut-être qu'il doutait! I Pendant ce temps-là, dans la petite maison dô Céleste Sabine en sanglotant disait à Gilbert :
— Que vais-je devenir seule... seule au monde?... A.hl mon enfant, voici ton congé terminé... Demain tu
ioubroyA 19^
me quitteras ... le devoir, l'inexorable devoir te rappelle à ton régiment... Est-ce qu'il ne faudrait pas mieux que je meure?...
Il la prit dans ses bras et la couvrit de baisers,
— Non, mère, je ne te quitterai pas, car à la terrible nouvelle du malheur qui nous atteint, j*ai compris que le devoir, pour moi, n^était pas de retourner à mon régiment, mais qu*il était de rester ici, auprès de toi pour veiller sur ta santé, pour soutenir ta faiblesse... J'ai donné ma démission...
— Oh I mon pauvre petit, quelle grande souffraîce pour toi !...
— Oui, mère, le ne te le cacherai pas... J'ai pleuré... Mais à présent, 0 est fini... Je n'ai jamais rien faitpour te prouver que je t'aime, toi à qui je dois tout !... Et c'est seulement à partir d'aujourd'hui que je vais pouvoir te montrer ma reconnaissance.
— Oh I mon enfant ! mon enfant ! c'est un sacrifice trop grand que tu t'imposes... C'est le rêve de toute ta Tie que tu abaiidonnes.
— Non, mère, le rêve de ma vie maintenant, c'est d'amener à force de tendresse, un peu d'oubli dans ton cœur.
Elle pencha la tête sur l'épaule du jeune homme. Et elle pleura longtemps.
— J'accepte, dit-elle . . . Oui.
Elle ajouta, plus bas :
— Si tu étais parti, tu ne m'aurais plus revue.».
— Mère ! mère !
— Oui, j'avais songé à mourir. . . Je me serais tuée. Dans la journée Sabine reçut une lettre apportée
chez Céleste par un ouvrier qui n'attendit point la réponse.
GeJte lettre portait :
« Madame, nous avons à vous entretenir d'une « affaire intéressante .. . Mais il faut que vous soyez « seule . . . Nous nous présenterons chez vous vers « quatre heures... Eloignez les importuns... »
Céleste ne rentrait que le soir, faisant des journées dans le village. Sabine trouva un prétexte pour éloigner Gilbert que, du reste, Philippe vint prendre dans l'après-midi.
Elle attendit impatiemment cette visite mystérieuse.
Quels étaient ces gens? Que lui voulaientrils ?
De sa fenêtre, elle jetait de temps à autre un regard vers la rue de la Val-Dieu qui conduisait au pont de la Meuse.
L'homme qui avait apporté la lettre était de Monthermé.
C'était par cette rue-là, par conséquent, que devaient venir les deux hommes.
Vers quatre heures elle les aperçut, dans le lointain, qui se dirigeaient lentement, d'un pas de promenade et les mains dans les poches, vers la maison de Céleste.
— Les voici, se dit-elle.
Et elle essaya de les i^connaître.
Mais ils étaient encore trop loin. Elle ne le put. Cependant au fur et à mesui'e qu'ils approchaient son cœur se mit à battre.
— Non, non, murmurait-elle, c'est impossible...
Et elle penchait la tête, les yeux largement ouverts. Ils firent une centaine de mètres.
Elle étoufla un grand cri :
— Eux ! ce sont eux !
En une rapide vision elle revit ces deux hommes devant lesquels soudainement, quelques semaines auparavant, elle s'était trouvée, lorscm'elle franchissait la grille des jardins de la veiTerie ! Ces deux hommes dont le visage l'avait frappée, en éveillant chez elle de si lointains, mais de si cruels souvenirs.
Ces deux hommes qui s'approchaient, elle les avait vus jadis dans des circonstances si étrangement dramatiques!...
C'étaient ceux-là que son père avait rendus resp»onsables de sa mort et qui frappés pour ce meurtre qu'ils n'avaient pas commis, avaient du même coup payé à la justice les crimes pour lesqiiGls la justice avait été impuissante à les poursuivre 1
Ces deux hommes, c'étaient ceux-là qui détenaient le seci'et de la vie ou de la mort de son enfant, de son fils.
C'étaient eux qu'elle était venu supplier, dans la prison et qui s'étaient montrés intraitables.
Eux qui, d'un mot, auraient pu lui rendre son enfant et qui ne l'avaient pas voulu, sans pitié pour son désespoir et ses larmes î
Ils avaient vécu leur vingt années de ba^ne.
Maintenant, pourquoi reparaissaient-ils devant elle?
Car c'était eux, c'était bien eux.
Les voilà tout près..^
Ils se consultent avant d'entrer. Ils semblent intirrî' dés. On dirait qu'ils ne savent s'il faut qu'ils entrenl.
Ils font mine de retourner en arrière.
Du moins elle le croit.
Et peut-être, en effet, songent-ils à s'éloigner ; peutêtre, croient-ils, qu'en celte maison personne ne les attend, lorsque soudain la porte s'ouvre, Sabine, pAle, chancelante, apparaît tt leur dit :
— Entrez !
Ils obéissent. Et Sabine referma la porte derrière eux. Nerveusement, elle le» prend par les bras, tour à tour.
Elle les plaça ea pleine lumière.
Et elle dit encore, pour se convaincre :
— Gui. oui, je ne me trompe pas !
Marc Roux et Farigoule entendent.
Poliment ils s'inclinent.
— iNon, madame, vous ne vous trompez pas. C'est bien nous... >
Présentant son associé :
— Farigoule, ex-directeur de la fameuse agence de la rue du Dragon. Quant à moi, Marc Roux, son copain pour V0U5 servir...
C'est bien nous que vous êtes venue trouver en prison pour nous annoncer que vous aviez les preuves de notre innocence. C'est bien nous, enfin, que vous avez laissé condamner de gaieté de cœur...
— Non. J'ai tout fait pour vous arracher au bagne.
— Tout ? dit Marc Roux, ironique.
— Oui... Vous avez payé vos crimes précédents sous le couvert d'une condamnation qui semblait vous faire expier le meurtre de mon père... Et votre condamnation était juste, elle était souverainement juste, puisque vous refusiez même à une mère de lui donner le moyen de velrouver son enfant !...
Et s'animaiit de plus en plus :
— Car, vous me l'avez dit, vous, Marc Roux... Vous m'avez dit que c'est vous qui aviez été chargé par mon père d'abandonner mon pauvre petit nouveau-né...
— Non pas de l'abandonner, mais de le tuer.
— Vous me l'avez dit... Vous m'avez dit que voua Vous étiez lsiia.«fi émouvoir xi^r t.ent d'innoc^no» *i df?
198 TCUDROYJl
faiblesse et que, au lieu de ce meurtre abominable, de cet acte de bourreau infâme...
— J'avais porté le petit à F Assistance... Oui, j*ai dit cela.
— Etait-ce vrai ?
— Je le jure. C'est la pure vérité. Et si j'ai eu pitié, vous m'e^ avez bien mal récompensé, avouez-le... Et si je vous en gardais rancune aujourd'hui, avec mon vieux Farigoiue, vous ne seriez payée bien juste que de ce qu'on vous doit 1 1
Mais elle ne les entendait g^ère I...
— Mon enfant! Venez-vous me parler de mon enfant ?
— Nous ne venons que pour cela I
— Il est vivant ?
— Oui.
— Ah I Dieu ! ah I Dieu ! dit-elle à demi folle, dans un état d'exaltation extraordinaire... Gomment croire ? Comment ajouter foi à la parole de ces deux misérables ? Est-ce (ju'ils ne se jouent pas de moi ? Est-ce qu'ils ne veulent pas se venger, peut-être ?
Marc Roux l'interrompit :
— Si nous étions moins vieux, peut-être bien que nous aurions songé à nous venger. Mais nous sommes vieux, nous voulons faire une fin. La vengeance ne nous rapporterait pas un centime, tandis qu'au contraire, une bonne action... Donc, vous pouvez nons croire... Votre fils est vivant... on vous en donnera, à Toccasion, toutes les preuves qu'il vous faudra...
Elle joignit les mains en une supplication ardente.
— Qu'attendez-vous pour me le rendre?... Qu'attendez-vous donc, mon Dieu I pour réparer votre crime d'autrefois ?
— Nous vous avons dit : « Nous sommes vieux » Il faut que nous songions à nous préparer un peu de tranquillité pour notre vieillesse... Alors, nous nous sommes dit: Gagnons des droits à la reconnaissance de M""* Thommeret. Elle nous marquera sa gratitude en comblant de bienfaits nos vieux jours. On ! nous ne serons pas exigeants. Nous n'avons par le droit de l'être. Vous n'ignorez pas qu'après nos vingt ans de bagne, nous ne sommes revenus en France que sous la surveillance de la haute police. Nous y misons des Rccrocs^ à cett<s surveillance* Il n'y aurait pas moyen de
vouDuoTi 199
vivre sans cela ! Mais ça n'est tout de même pas une existence commode. Et nous ne rêvons qu'au moyen d'en sortir. Ce moyen-là, c'est de passer à Fétranger où nous resterons jusqu'à la fin de notre vie, tranquilles, vivant à l'abri, de nos rentes...
— En d'autres termes ?
— Nous voulons de l'argent...
— De l'argent contre votre secret ?
— Oui. C^st justice... réfléchissez... Et puis, ce ne serait pas justice que ce serait absolument la même chose !...
La pauvre femme eut un éclat de rire strident, — lie l'argent ! dit-elle. De l'argent !... Et elle riait, elle riait, les m&ins convulsées. On eut dit que soudain elle avait été frappée de folie.
— C'est pourtant bien simple, madame, ce que nous demandons là.
— Oui, oui, très simple...
Elle continuait de rire.
A la fin, ses rires se terminèrent dans des sanglots nerveîix.
Lorsqu'elle fut un peu plus calme :
— Vous ne savez donc pas que je n'ai rien, rien, entendez- vous ? Vous exigeriez de moi la plus petite somme !... de quoi empêcher une famille de mourir de faim pendant un jour, je ne pourrais pas vous la donner... Nous sommes ruinés depuis longtemps. Et voyez là-bas sur le coteau, ces pans de murailles. C'est tout ce qui reste de la verrerie incendiée par mon mari... De l'argent ? où voulez- vous que j'en trouve ?... Est-ce pour jouir de ma douleur que vous êtes venus me faire cette demande ? Est-ce pour me torturer lâchement le cœur, parce que j'ai été autrefois impuissante à vous arracher de la prison ?,.. Ah î il faudrait être bien infâme I...
— Non, madame, non, ça n'est pas du tout pour vous voir pleurer que nons vous avons priée de nous recevoir... Seulement, je le répète, nous sommes dépositaires d'un secret qui peut changer notre vie et nous estimons que nous avons le droit de faire payer ce secret, ce serait nous estimer bien sots que de croire crue nous ne connaissions pas à fond, avant de venir, 1 état de votre fortune.
aOO VOUDROTB
— Alors ?
— Que de croire que nous ne nous attendions pas au refus que nous avons essuyé...
— Pourquoi, dès lors...
— Ce sont de» voies mystérieuses que nous employons pour arriver au but que vous et nous nous souhaitons. De Targuent, vous ne nous en donnerez pas, puisque vous n*en avez pas. Et je suis convaincu pour ma part que vous sacrifieriez toute une fortune pour retrouver votre fils. C'est entendu. Mais nous devions, du moins, tenter cette démarche. Elle était indiquée. Elle était nécessaire. Si nous ne l'avions pas laite, nous n'aurions pas eu les mains libres. Elle est faite, en avant les grandes eaux 1 1
Elle crut qu'ils allaient partir.
Elle crut que jamais plus elle ne les reverrait.
— Non, non, vous ne partirez pas I... Je veux, entendez-vous, je veux que vous me rendiez mon enfant...
Elle s'était élancée, barrant la porte. Et violente :
— Votre secret, misérables ! votre secret I II me le faut, ou vous allez me tuer... ici... à l'instant...
— Ne vous fâchez pas. Soyez calme... Je vous ai dit qu'il nous faut de l'argent. Vous ne pouvez pas nous en donnero Eh bien? nous en trouverons ailleurs. Qu'importe d'où il vienne, cet argent... il sera le prix de notre secret... Et avant huit jours, foi de Marc Roux, vous connaîtrez votre fils...
— Avant huit jours ? dit-elle égarée.
— Oui, il nous faut bien cela...
— Mais l'argent ? L'argent ?
— J'en fais mon affaire... Ne vous en occupez pas... On ne peut pas mieux dire. Prétendez-vous, maintenant, que nous ne sommes pas de braves gens ?. . .
Elle restait hésitante. Est-ce qu'ils ne mentaient pas ? Mais que pouvait-elle faire contre eux ? Est-ce
Sa'elle n'était pas impuissante ? obligée d'attendre et 'implorer leur bon vouloir.
Elle se retira, laissant la porte libre. Ses yeux enflammés trahissaient la fièvre qui la dévorait.
— Dans huit jours, madame, répéta Marc Roux... Vous aurez votre fils et nous les deux cent mille francs qu'il nous faut.
— Deux cent mille francs !
— N« voui ôB inquiétez pas \ ce n'est pas votre affak-e. Nou» le« trouverons aisément et ncois allons travailler pour vous...
lU M dirig^rrat vtrs ia porte.
— Ah ! du moins, un mot, encore u» mot !
— Deux, ai vous voulez..* nous ne sommes pas pressés.
— Mon fils... vous l'avez vu ?
— Nous l'avons vu à plusieurs reprises.
— Vous le connaissez ?
— Assez pour voua dire que vous en serez fière... C'est bien cela que vous désirez savoir, n'est-ce pas ?
ËUe «ut un sourir« d'extase.
— OiM, oui, merci, merci... quelle que soit votre infafiii« d'autrefois, je crois pourtant que vous ne me tromper pas t
— Et vous avez raison de le croire.«. au revoir..,
— Dans huit jours ?
— Dans huit jours î
Quand ils furent loin, Farigoule passa son bras sous le bras de Marc Roux et lui dit :
— Maintenant, vieux, ton projet ?
— Eeoute donc I Tu as entendu ce que j*ai dit tout à l'hwire qa'il nous fallait deux cent mille francs ?
— Je me serais contenté de beaucoup moins.
— Si tu trouves que c'e&* trop, dit Marc Roux goguenard, tu m'abandonneras la ùifférence...
— Non^ je me sacrifierai. . j'accepte tout
— Je dis cent mille pour toi... cent mille pour moi.
— Très bien. Mais où les trouveras-tu ! Pour les gagner il faut être deux... Celui qui les reçoit, je le connais... Mais Fautre î...
— Premièrement, et pour le versement de la moitié, j'attacmerai les Etablissements métallurgiques.
— Tu dis ?
— Ou Madame Léonline Grantier, si tu préfères.
— Et que lui veux-tu, à cette jolie veuve ?
— Lui demander les premiers cent mille francs...
— Eh quel nom ?
— Au nom de son amour pour Gilbert simplement.
— Ah ! Je comprends... dit Farigoule... C'est ton idée de génie, ça ?
— Simplement. Comment la trouves-tu î
«Oa FOUDROYÉ
— Excellente, si madame Grantisr aime toujours Gilbert, exécrable et par conséquent inutile si elle ne l'aime plus.
— Tout est là. Mais là-dessus tu peux compter sur ma perspicacité. Je ne serai pas avec madame Grantîer depuis cinq minutes que j'aurai appris tout ce qu'il m'importe de savoir.
— Et l'autre moitié des deux cent mille ?
— Eh ! bien ! c'est toujours l'amour qui me le (sonnera.
— Comprends plus, cette fois.
— Si Gilhert n aime pas d'amour la jolie veuve, ce n'est pas une raison pour qu'il n'en aime pas une autre...
— Evidemment. Mais cette autre existe-t-elle ?
— Elle existe.
— Et elle se nomme ?
— Blanche, la fille de Joltran...
— Ce n'est pas le tout d'en être amoureux...
— Elle l'aime.
— Tu en es sûr ? <
— Oui.
— Qui t'a si bien renseigné ?
— Personne. Pour ces affaires du cœur, je n'ai jamais recours qu'à mes observations personnelles. Il y a longtemps que je me suis aperçu de l'inclination des deux jeunes gens. Gela date du jour où les pour-
Êarlers, ou plutôt le mariage a été rompu entre léontine et Gilbert. Cette affaire se présentait superbe, certaine. Tout le monde était d*accord, il n'y avait plus qu'à arrêter le jour de la cérémonie, quand, tout à coup, v'ian, ça se casse. J'ai voulu savoir, me renseigner. On a toujours besoin d*Hre r«aseigné dans notre profession. De fil en aiguille et à force d observer Gilbei't, j'ai fini par surprendre des intelligences avec la verrerie de la Malavisée. Gilbert et Philippe sont compagnons d'armes ; soit qu'il le voulût, soit même qu'il ne fût point consulté, Philippe devait s^:^ir d'intermédiaire entre ces innocentes amours.
— Soit. Mais tu te heurteras à un obstacle. ?^ — Lequel ? La volonté de Joltraa ?
— Oui.
— J'y ai songé. Joltran, nous savons pourquoi, a toutes sortes de bttxmes raisons po^ir kaï» Tkomœeret.
FOUDROYÉ ao3
Nous ne sommes pas assez sots, — moi, du moins, ût plaisamment Marc Roux — pour n'avoir pas deviné que la plupart des coups qui ont frappé Thommeret sont partis de la Malavisée. C'est Thommeret qui recevait des blessures et c'est Joltran qui tenait le poignard. Aujourd'hui les choses ont un peu changé. Joltran s'est vengé. Il s'est même vengé supérieurement. Il doit être plus calme. Connaît-il l'amour de Blanche pour Gilbert? Je l'ignore ; au besoin, je me chargerais de le lui apprendre. Lorsqu'il se trouvera en face de cet amour, que fera-il ?
— Il refusera.
— D'abord... Possible... mais devant les larmes de Blanche ?
— Il refusera.
— Pourquoi?
— Parce qu'il déteste Thommeret et tout ce qui le touche de près ou de loin. Parce qu'il ne voudra pas, malgré toutes les larmes du monde, donner sa fille au lils d'un incendiaire et probablement d'un forçat.
— Ton objection est bonne et pourtant elle ne me semble pas convaincante. Joltran est un brave homme. Sa vengeance accomplie, sa haine satisfaite, il y aura une accalmie chez lui. Il s'apercevra tout à coup que le triomphe de ses projets a dépassé peut-être un peu la mesure et qu'il a frappé des têtes innocentes... Un jeune homme sympathique à tout le monde... une femme malheureuse. Crois-moi... Il ne se repentira pas de ce qu'il a fait contre Thommeret. Et pourtant il en aura quelque inquiétude.
— Heu ! Heu f
— Tu ne me crois pas ?
— Je n'ose. J'ai peur d'une déconvenue.
— Va, une fille qui aime, et qui ost adorée de son père — comme Blanche doit être adorée de Joltran — est bien forte contre son père. Elle le mènera par le bout du nez jusqu'au mariage... En outre, ton objection disparaît en partie et le déshonneur de Thommeret ne peut atteindre Gilbert ni la femme qu'il épousera. Gilbert n'est pas le fils de Thommeret et heureusement son adoption n'a jamais été que provisoire. Elle n'a jamais été régularisée. Gilbert s'appelle donc Gilbert et ne s'appellera jamais que Gilbert. M™» Tommeret aura beau savoir dans quelques jours croie ce garçon est
son fils, impossibls pour elle de le reconnaître... Rien de commun, donc^ entre Gilbert et la famille Thommerét. Ton objection ne tient pas debout. Farigoule hocha la tête d'un air de doute :
— Je ne demande qu'une chose, moi, c'est que tu aies raison... Donc, c'est à Joltran que tu t'adresseras pour obtenir le complément des deux cent mille ? Ce sera dur...
— Qui sait ?
— Et quand vas-tu commencer tes opérations ?
— Je n'ai pas de raisons pour tarder davantage. Ce sera donc tout de suite.
— T*accompagnerai-je î
— Oui.
— Allons !
Ils louèrent une voiture
à Montliermé et se firent
conduire dans la soirée même aux Hautes-Rivières.
Le renseignement donné par Farigoule était exact.
M"* Grantier n'avpit pas quitté les Etablissements et avait fait défaire ses malles à la nouvelle de l'incendie.
Marc Roux entra dans une auberge du village.
Il demanda de quoi écrire.
Et après avoir réfléchi, il traça quelques lignes :
« Madame, vous plairait-il de recevoir deux inconnus' « qui voudraient vous entreteîiir d'uno affaire de la « plus haute gravité?... Nous ne pouvons nous servir « auprès de voas d'aucune recommandation... Gepen- « dant nous espérons que vous voudrez bien ne pas « nous fermer voti'c porte lorsque nous vous aurons « dit qu'il ne s'agira, dans l'entrevue que nous avons « l'honneur de solliciter, que du bonheur d'une perce sonne qui tient de très près à votre cœur... Le « bonheur de M. Gilbert déperd de vous, madame, et « de nous... Espérant que vous fciez bon accueil à notre « demande, nous attendons votre réponse à l'Auberge « des Voyageurs où nous sommes descendus. »
— Hein ? Est-ce tapé, ça ? dit Marc Roux en cachetant la lettre.
— Il n'y a que toi pour tourner un billet dans les grands prix !
Marc Roux accepta le compliment avec modestie. H appela l'aubergiste :
— Pouvez-vous me faire porter mite lettr* ft»j^ jt/*)blii!i9«ment>« m4t?)(llwr!gri<TW^* *?
— Oui, je vais envoyer mon gamin.
— Sans perdre une minute ?
— A l'instant.
— Et il y aura une réponse Le gamin partit en courant.
Les usines étaient à un quart d'heure des Hautes- Rivières.
Il se passa trois quarts d'heure avant (ju'il reparut . Enfin il rentra.
Il rapportait une lettre de Léontine. La jone veuve donnait rendez-vous aux deux associés pour le lendemain matin, vers dix heures.
— Bon, fit Marc Roux, le premier coup est porté. ..le clou est à sa place... Il ne s'agit plus que de taper dessus...
Ils passèrent la soirée, pour tuer le temps, à se promener le long dca bords pittoresqiies de la Semoy.
Et le lendemaÉi, à l'heure indiquée, ils se présentaient aux Etablissements métallurgiques.
Le concierge avait sans doute reçu des ordres, car sans leur demander aucune explication, il leur fit traverser le parc et les jainiins et les conduisit jusqu'au château.
Là. une femme de chambre les amena au salon.
— Madame vo«m» prie de l'attendre. Elle est à vous dans quelques minutes.
M>arc R(H»x paraissait très agité.
— Qu est-ce que tu as? On dirait que tu n'es plus aussi certain du dénouement ? Abandonnerais-tu ton idée àe génie ?
— Non. Mais vois-tu, c'est notre grande partie que nous jouons en ce nïoment. Si elle réussit.. .
— C'est la fortune.
— Mais si elle rate?
— G'e;«t la misera. . .
— Et j'ai bien le droit, malgré toute la confiance que j'ai en moi de ne pas être tout à fait tranquille...
Ils attendirent cinq minutes.
Puis, un fi'oii-frou de robes dans une pièce voisine da salon. Et tout à coup la jeune femme entra, salua légèrement. Ils s'étaient levés et s'étaient profondément inclinés. Léontine avait paru un peu surprise devant ces deuK
ao6 FOUDROYÉ
Mais pas un seul instant ne lui vint l'idée que ces étranges personnages pouvaient être les mômes que ces deux vagabonds qui l'avaient poursuivie dans la forêt quelques mois auparavant, et a lattentat desquels elle avait pu échapper, grâce à l'intervention de Gilbert. | Elle s'assit. |
Et voyant que ni l'un ni l'autre ne se décidaient à parler :
— Je vous écoute, messieurs, dit-elle.
— Madame, dit Marc Roux, ce n'est pas sans une J certaine hésitation que j'entame cet entretien... Mais je vous supplie, avant toutes choses, de croire que nous n'avons pas l'intention de vous offenser, en paraissant nous mêler de certains sentiments tout intimes dont le souvenir n'a pu s'effacer de votre cœur.
Léontine eut l'air plus étonné que troublé. Elle releva un peu la tête qu'elle tenait penchée» comme distraitement.
-— Je ne devine pas, monsieur...
— Tout à l'heure vous devinerez, madame. Et si je vous ai parlé de la sorte, dès le premier moment, c'est afin que lorsque vous aurez compris vous n'ayez aucune crainte de nous...
— Je ne vous crains pas, monsieur, dit-elle, très calme.
Et du doigt désignant une fenêtre entr'ouverte :
— Je n'aurais qu'un mot à dire, un cri, un appel à jeter pour qu'aussitôt deux cents ouvriers s'élancent entre vous et moi... si pour moi se présentait quelque danger... et je connais mes ouvriers, monsieur, s'il vous prenait la fantaisie de m'insulter, j'aurais peine à les empêcher de vous faire passer un mauvais quart d heure.
Gela dit avec un sourire poli et froid.
Les deux associés n'en éprouvèrent aucune frayeur.
Us étaient venus avec des intentions pacifiques.
— Madame, j'ai fait allusion dans ma lettre à une personne qui vous est chère...
Léontine rougit un peu.
— Cette personne est en ce moment si affligée, si malheureuse, que je n'ai pas hésité a vous recevoir, puisqu'il s'agissait d'elle. Qui que vous soyez, si vous pouvez rendre un peu de bonheui' à M'^« Thommeret et... à àon ûls adoptif... soyez les i^ienvenusl
FOUDROYA ÙtlS
— A la bonne heure, fit Marc Roux rassuré î
— Oui, voilà qui est bien dit ! hasarda FarigosM
— Madame, nous avons entendu parler, comme tant monde, de votre mariage avec M. Gilbert et nopB
'^ons appris également que ce mariage é^t PMsnAL... [e m'interrompez pas, madame, dit vivement Ms^fc mx sur un geste de Léontine... Nous ne connaissoiks p^int les causes qui ont amené cette rupture et noos n'avons aucun intérêt à les connaître. Nous ne meras attachons qu'à un fait : si vous aviez consenti à ce mariage, c'est que vous éprouviez pour votre fiancé un sentiment très tendre... et, la rupture de votre mariage n'a pu faire évanouir ce sentiment...
— Assez, monsieur I dit-elle.
Et elle se leva pour les con«^édier.
— Je vous en supplie, madame, au nom de votre amour, dit l'adroit Marc Roux., car c'est de M. Oilbert surtout qu'il s'agit.
Gilbert ! Elle l'aimait. Ce seul nom la rendait faible. Elle se rassit.
— Vous savez, madame, comme tout le monde, que Gilbert est un enfant trouvé. Je ns vous ferai pas son histoire. Elle vous est connue, car c'est à la Val-Dieu que l'Assistance publiqpie avait jadis envoyé l'enfant après son abandon...
— Je sais. Tout cela ne peut diminuer l'estime que j'ai de ce jeune homme.
— Et loin de moi la pensée de vouloir diminuer votre estime et votre alfection. L'abandon auquel je viens de faire allusion fut le résultat, non pas de la misère et du vice, comme cela arrive trop souvent, mais le résultat d'un crime odieux, d'un crime épouvantable... Ceux qui l'accomplirent n'étaient que les exécuteurs d'une volonté étrangère... on les payait. .. et celui qui avait rêvé le crime était le grand'père de cet enfant... Gilbert, madame, est d'une famille riche, noble entre toutes... mais sanaissance était illégitime. Gilbert est né au milieu des larmes d'une jeune fille, dans le plus profond mystère... Et le père de la jecme 4ille n'a pas eu pitié de son amour et de son désespoir... Il n'a entrevu qu'une seule chose : le scandale... et connue celui q^a'aimait la jeune mère coupable était mort, il fit disparaître i'enfant et réussit à marier la jeune fille.. ,
Marc Roux s'arrêta pour juger de l'elTet.
^nj\j m^j%jaJiK.^j M. ma
Léontine avait écouté avec une attention ardente. Tout à coup elle demanda :
— Cette histoire... Gomment vous est-elle connue ? Ce secret comment l'avez- vous pénétré ? Qui êtes-vous, enfin, qui êtes-vous?
— Nous vous le dirons assurément, madame, tout à^ l'heure... Et quelle que soit votre frayeur lorsque nous vous aurons dit ce que nous sommes, cependant vous! nous écouterez encore... et c'est de votre frayeur mêmej que naîtra votre confiance...
Léontine ne pouvait comprendre ces paroles énigmatiques.
— Gilbert connaît-il les détails que vous venez de me donner ?
— Non. Les connût-il, qu'est-ce qne cela lui apprendrait?
— Continuez...
— L'enfant fut donc confié à un homme, avec mission, non pas de le porter à l'hospice, mais de le tuer.
— C'est horrible.
— Oui, madame c'est horrible. C'est bien mon avis. Il se trouva heureusement que ce fut également l'avis de l'homme. Il ne valait pas cher, puisque pour de l'argent, il acceptait pareille mission, mais enfin il se sentit ému par la faiblesse de ce gosse, et au lieu de le tuer il le fit porter à l'hospice.
— Cet homme. . . existe-t-il toujours?
— Oui.
< — De telle sorte que lui seul, sans doute, pourrait...
— Lui seul, sûrement, pourrait dire à l'abandonné : « Voici ta mère I »
— La mère existe, également ?
— Oui. Et depuis tant d'années, elle n'a pas cessé de pleurer l'enfant perdu ! Pas un seul jour peut-être. . .
— Et vous le connaissez, cet homme?
— Je le connais.
Il y eut un silence. Léontine avait pâli.
Elle entrevoyait la vérité.
Tout à coup, sourdement, en se levant et reculant ?
— Cet homme, c'est vous î
— C'est moi.
Elle fut épouvantée.
Un instant elle eut la pensée d'exécuter la menace
qu'elle leui^ avait faite tout k Theure et d'appeler à elle ses ouvriers.
Marc Roux devina sa pensée :
— Nous sommes inotlensifs, madame, et nous ne sommes pas venus pour vous faire du mal.
— Alors que voulez-vous ? Parlez? Hâtez-vous. Vous êtes un misérable et J'ai honte de vous avoir devant moi...
— Un misérable qui a payé très cher, madame, une faute dont il n'était qu'à moite responsable... et qui, en venant vous trouver, vous donne la preuve, en somme, qu'il n'est pas inaccessible au repentir.
Un coup d'œil de Marc Roux a Farigoule acheva la phrase.
Ce coup d'œil voulait dire :
— Surtout quand le repentir m'est chèrement payé. Il se leva et avec une grande politesse :
•— Et puisque nous sommes en train de faire connaissance et qu'il faut des situ9>tions nettes, permettezmoi de nous présenter, mon ami et moi...
Désignant Farigoule:
— M. Amédée Farigoule, ancien directeur de la célèbre agence qui portait son nom, qui vient de purger une condamnation à vingt ans de travaux forcés.,.
Farigoule salua et acheva en présentant son ami :
— Éi compagnie de M. Marc houx,ici présent, mon ancien associé de l'agence, mon inséparable.
Les deux hommes se serrèrent la main avec émotion. Léontine sentit un Msson qui montait jusqu'à ses cheveux.
Mais un regard rapidement jeté dans la cour la rassura. La cour était pleine d'un va-et-vient d'ouvriers.
— Je ne crois pas au repentir de gens tels que vous, dit la jeune femme avec une singulière crânerie.,. Si vous êtes venu me trouver, c'est que vous y aviez intérêt... Que voulez-vous me proposer, et quelles sont vos conditions ?. . .
— Voilà comme j'aime les affaires... c'est net, c'est précis, ça ne laisse place à aucune ambio^uïté...
Léontine désigna du doigt la pendule sur la cheminée.
— Regardez, dit-elle, dans dix minutes il sera dix heures... Si dans dix minutes vous ne vous êtes pas expliqué, je vous fais jeter dehors par mes ouvriers.
Marc Raiu: eut nn ^eato asdnaœpa^.
— J'aime ça, moi, dit-il, j'aime qu'on soit décidé.
— Dépêehe-toi, vieux:, dépéchc-toi, dit Farigoule effrayé et les yeux fixés sur la pendule dont le tie-tac parut s^accentuer.
— Madame, vous avez en partie deviné — cela ne fait pour moi aucun doute — Tobjet de notre intervention auprès de vous... il me sera lacile le jour où il me conviendra, de rendre Gilbert à sa mèJe... Et vous pouvez me croire sur parole, madame, ce jour-là,, ce sera une bien grande joie pour la mère et pour l'enfant. Il y a quelques jours, M. Gilbert se trouvait à Paris, devant une femme qu'il appelait sa mère et qui l'appelait son fils.., Cette femme-là n'est pas sa mère.. Elle n'a servi jadis qu'à faciliter l'abandon... Avec un homme nous aurions eu à affronter des questions embarrassantes... Quand un homme abandonne un enfant et qu'il n'est ni médecin ni commissaire, il faut bien qu'il donne certaines explications, et ces explications nous voulions les éviter... Cette femme dont je parle existe toujours... C'est ma sœur... J'ajouterai même pour vous tranquilliser, que c'est une honnête femme... et qu'elle n'est pour rien dans la petite proposition que je vais avoir l'honneur de vous faire.
Il regarda la pendule.
— Tu as le temps, dit Farigoule, je veille, je favertirai.
— Nous sommes pauvres, reprit Marc Roux, et nous voudrions réparer notre ancienne vie tourmentée par une existence plus calme. Vous pouvez nous y aiaer. Nous avons pensé que puisque vous aviez... aimé M. Gilbert... Puisque vous l'aimez peut-être encore, vous ne refuseriez pas de lui faire connaître sa mère, sa vraie mère, qui le pleure depuis si longtemps... et qui est digne de lui, vous savea? digne de ce noble enfant...
— Certes, je ne puis refuser... Mais je vous ferai observer que tout cela ne dépend pas de moi le moins du monde... mais de vous seulement... Puisque vous avez le moyen de réparer le passé, pourquoi hésitezvous? Et qu'ai-je à faire cm tout ceci?
Marc Roux leva les mains vers le plafond.
— Cela ne dépend jpas^de vous î s écria-t-il doulou-
FouDuoY an
reusement... Vous n'avez rien à faire en tout cela I Quelle erreur! C'est-à-dire, madame, que rien n'est possible sans vous ! Ne vous ai-je pas dit que nous sommes pauvres ?... Eh bien! madame, facilitez-nous une vie plus large à l'avenir et nous vous donnons, avec toutes les preuves possibles, des preuves irréfutables, entendez bien, et qui viendront de l'Assistance publique elle-môrae, nous vous d( ornerons avec ces preuves le moyen de rendre bienheureux l'homme que vous aviez distingué!...
— En un mot, de Tardent I«^
— Oui.
— Combien?
— Cent mille I
— Pourquoi vous êtes-vous adressé à moi ? Pourquoi ne V0u« êtes-vous pas adressé à Gilbert ? Pourquoi pas à madame Thommeret ?
— Gilbert n'a jamais eu aucune fortune, quand à M°^ Thommeret, vous connaissez sa douloureuse situation.
— C'est vrai.
Léontine réfléchissait profondément.
Oui, c'était une noble vengeance que celle-là I... D'3 la rupture de son mariage, elle n'avait pas conservé de rancune contre Gilbei-t. Les explications entre eux avaient été trop franches, trop loyales. Mais elle avait conservé une grande douleur... Elle s'était mise à aimer Gilbert d un amour sérieux et la meurtrissure de son cœur avait été «ruelle. Mais cette âme si droite était bieji laite pour comprendre l'âme de Gilbert I Et quelle joie, pour elle-même, intime et généreuse, pour ce bonheur infini qu'elle lui donnerait...
Est-ce qu'elle n'aurait pas le droit de lui dire ensuite : « Vois comment je me suis vengée I Tu m'avais trompée par ton amour... Tu m'avais fait croire que tu m'aimais... et je t'ai aimé... Et à la douleur qui est venue de loi, je réponds en te donnant la plus grande félicité que tu puisses rêver... Je te rends ta mère... Voilà ma vengeance !... Ainsi toute ta vie tu te souviendras de moi... peut-être avec un peu de i^gret de ce que tu auras fait., peut-être avec un peu de remords des larmes que tu m'auras fait verser. »
Léontine, abîmée dans sa rêverie, gardait le silence
Farigoulc, l'oeil sur la pendule, lit un signe à Maïc Rom»
ara foudrot^
— Plus que deux minutes I
Mais Marc Roux haussa les épaules.
Il voyait bien crue ses paroles avaient porté. Un combat se livrait aans ce cœur de jeune femme. Il y assistait, en spectateur qui devine ce qu'on lui cache.
Dix heures sonnèrent.
Le bruit argentin de la sonnerie sembla réveiller Léontine.
— Soit, dit^elle... puisque c'est le prix auquel vous voulez vendre votre secret. . . Je le paierai, mais seulement lorsque je serai certaine que vous n'êtes pas des imposteurs et que vous ne vous jouez pas de ma crédulité I...
— Toutes les certitudes vous seront remises, madame, n'en doutez pas I
— N'oubliez pas que si vous me trompez, je n'aurai aucune hésitation à mettre la justice dans la confidence de ce que vous aurez tenté de faire... J'aime autant vous prévenir tout de suite...
Marc Roux releva fièrement la tête.
— Madame, nous vous remercions de votre franchise. Mais entre la justice et nous, tout est fini désormais, n'est-ce pas, Farigoule ?
— Tout, mon vieux, tout I
— Nous lui avons payé notre dette... Nous ne lui devons rien...
— Peut-être!...
— Madame, je vous jure...
Elle n'insista pas.
— Est-ce tout ce que vous avez à me dire ?
Marc Roux eut une hésitation singulière. Un moment la pensée lui vint de parler de Sabine à M"** Graatier. Est-ce qu'il ne pourrait pas faire d'une pierre deux coups ? S'il racontait à Léontine qu'il pouvait rendre èi Sabine l'enfant qu'elle pleurait, et s'il arrivait, ainsi, à faire se délier pour la seconde fois les cordons de sa bourse. Cent mille pour Gilbert. Cent mille pour Sabine, et tout cela pour le même enfant ! I Quel coup de maître !
Oui, il hésita !... C'était un bon tour à jouer...
Mais Maj'c Roux était un homme prudent et avisé. Comme il Tarait dit:, c'était là dernière partie à jouer
FOUIJROYÉ 213
l'allail pas, par trop de gourmandise, perdre tout le fruit de sa diplomatie.
— Gare à toi, vieux, ^are à toi, se dit-il. Pourtant, lorsqu'il quitta Léonline, il lui dit :
— Madame, la bonne action à laquelle vous venez de consentir, vous sera comptée double... car vous n'aurez pas seulement les remerciements du fils... vous aurez aussi les larmes de reconnaissance de la mère...
— Je ne veux ni des uns ni des autres, dit Léontine avec fierté... Car vous allez me promettre de leur tenir secrète moa intervention en tout cela... Si quelque indiscrétion part de vous, rien n'est fait,
— Bien, madame, bien... Nous ne pouvions pas soupçonner à quel point vous poussez la grandeur d'âme... Il sera fait selon votre désir et personne ne connaîtra jamais votre générosité...
En sortant, Marc Roux glissa à l'oreille de Farigoule ;
— Au fond, j'aime autant ça !
— Et maintenant, les autres cent mille ? comment t'y prendras-tu ?
— Ça demande réflexion. Pour aujourd'hui nous allons regagner notre auberge de Monthermé. Demain, nous aviserons.
En ctoemin, et tout en ifinant, car ils retournèrent à pied, Farigoule complimenta son associé,
— Tu es un gi-and homme... C'est très habile, ce que tu as fait U...
— Oui, oui, ce n'est pas trop bête...
— Es-tu sûr de réussir, pour le reste ?
— J'ai autant de chances.
— Je voudrais tout de même te communiquer une réflexion.
— Communique !
— Tu n'as pas peur de la menace de M"* Grantier ? Elle avait en nous parlant de la justice, à notre endroit, vin petit ton décidé qui m'a fait courir un frisson dans les épaules...
— Qu'est-ce qu'elle pourrait faire ?...
--Je n'en sais rien. Dans tous les cas, lorsque nous aurons palpé la galette, le mieux sera de ne pas moisir ici.
— Nous sommes à deux pas de la Belgique, vieux. Rien à craindre.
Et ce fut en devisant ainsi que les deux associés rentrèrent à Monthermé I
âl4 VOUDROTÊ
. ... .iio
Seulement, il y avait une heure à peine qu'ils étaient arrivés à Monthermé et qu'ils étaient rentrés dans leur auberge sur le bord de la Meuse, lorsqu'un coupé élégant, nien attelé, traversait le pont suspendu, tournait à droite dans la rue de Monthermé et disparaissait en descendant le cours de la rivière.
Les deux associés fumaient leur pipe à la fenêtre, avec la béatitude de rentiers qu'ils allaierit être.
Marc Roux aperçut le coupé et dit :
— Mâtin. . . Il y a de jolis attelages dans ce pays perdu ! Farigoule ne regarda même pas. Il pensait à la façon
dont il allait arranger sa vie, lorsqu'il aurait touché ses cent mille francs. 11 aclièterait, dans les Ardennes belges, une toute petite maison gentille, avec un jardin planté d'arbres fruitiers. Maintenant qu'il approchait de la fortune, son cœur s'amollissait : Il se sentait des goûts campagnards, des envies enfantines de cultiver des fleurs et de voir mûrir des fruits. Il ne 5e reconnaissait plus.
— Une petite maison, se disait-il, pas très loin d'un ruisseau ou d'une jolie rivière comme celles de ce paysci... Et voilà I Je ne demande rien de plus... Je vivrai là tranquillement... ou plutôt je me laisserai vivre. . . Je me coucherai de bonne heure... Je me lèverai tard... Je grossirai... Je regagnerai tout ce que mon ventre a perdu. J'achèterai des valeurs solides, des fonds d Etat pour ne pas avoir à m'occnper de la hausse ou de la baisse... J'aurai un peu moins de revenus mais je serai plus tranquille... Et tous les trois mois j'irai à la ville toucher mes coupons... Alors, là, je m'offrirai une petite fête, dans un petit coin, pour moi tout seul, avec un bon petit dîner qui me rappellera les beaux temps de l'agence de la rue du Dragon... Ce sera le bonheur, le vrai bonheur, simplement...
Il lança quelques bouiïees de tabac.
— Et toi, vieux, qu'est-ce que tu feras de tes cent mille francs? Tu dois déjà avoir établi tout ton pian dexistence.
— Je te crois...
Et avec un sourire calme, avec un regard dans l'avenir, avec l'assurance de l'homme qui n'a rien à se rcpi'ocher et qui se prépare à jouir dans sa vieillesse du rude labeur de sa vie entière :
— Moi, c'est bien simple. C'est dans le Midi que
FOUDROYÉ ai 5
j'irai planter raes choux. J'achèterai une petite bastide, L^rande comme la main, au bord de la Méditerranée, bien à l'abri pour ne point sentir le mistral. Je me chaufferai les épaules ausoleu du matin jusqu'au soir. J'aurai quelques olivfers, un peu de vigne, un jardin aussi. Je cultiverai tout cela moi-même et quand j'aurai un peu de loisir, je partirai en bateau arvec des pêcheurs et je rapporterai de quoi me faire une bouillabaisse. . . Et s'il me reste encore un peu de temps, au milieu de toutes ces occupations, j'apprendrai à parler marseillais!
Ils se turent.
Chacun des deux ressassa son rêve.
Chacun des deux: bâtit ses châteaux en Espagne.
Pendant ce temps-là le coupé avait disparu.
Au bout de Montliermé, il remonta une avenue et vint s'arrêter devant la grille de la verrerie de la Malvisée.
La porte du coupé s'ouvrit.
Un petit pied fin et cambré s'appuya sur le marchepied.
Et si les deux associés s'étaient trouvés ià, s'ils avaient vu quelle était la femme qui descendait de voiture devant la demeure de Joltran, ils en eussent assurément conçu quelque inquiétude pour leurs projets d'avenir et se fussent demande quelle était la mystérieuse raison qui amenait; cette femme chez un homme avec lequel, ils le savaient, elle n'avait entretenu aucune relation.
Cette femme, c'était Lontine.
Elle traversa rapidement le jardin, monta le perron et sonna.
Au valet de chambre qui ouvrit, elle donna son nom et en même temps elle demanda si M. Joltran pouvait la recevoir.
Elle fut introduite au salon.
Au salon, une jeune fille travaillait, seule, et s'inclina quand M=»* Grantier entra.
Il y eut, sur ces deux visages de femme, exquis tous deux, jolis tous deux, l'un d'une beauté plus faite, l'autre indécise encore, une émotion rapide, singulière, lorsqu'elles se reconnurent.
Blanche se disait :
— Voici la femme qu'il a voulu épouser et qu'il aime peut-être
ai6 FOUDROYÉ
Et Léontine pensait :
— Voici la jeune fille qu'il aime et pour laquelle il n*a pas voulu de moi I
Mais aucune haine dans le regard échangé.
De la tristesse seulement.
Joltran entra, à cet instant, et mit fin par sa présence à une situation qui menaçait de devenir embarrassante.
Il était un peu surpris de la visite de M*"» Grantier. Il la connaissait, comme tout leraonde, mais, ainsi que nous l'avons dit, il ne s'était jamais trouvé en relations avec elle.
M°^* Grantier montra Blanche d*un coup d*œil rapide.
Joltran comprit que sa fille ne devait pas entendre leur conversation, et se penchant, il lui dit àToreille :
— Veux-tu nous laisser seuls, mon enfant ?
Elle se leva, salua froidement Léontine qui l'accompagna d'un long regard, ce r^ard attristé et jaloux d'un femme qui a tout ce qu'il laut pour être aimée et qui découvre sa rivale I
-— Monsieur, dit Léontine sans autre préambule, je viens faire auprès de vous une démarche qui peut, au premier abord, vous paraître sinopalière. . .
— Madame, dit Joltran, une lemme qui est jeune, qui est seule et qui est riche, a souvent besoin de conseils... et si c'est à ce titre de conseiller que vous me faites l'honneur de venir me voir aujourd'hui, je vous en sais un gré infini...
— Plus que conseiller, monsieur...
-— Et quoi donc, madame ?
— Protecteur...
— Vous pouvez compter sur moi, madame... Mais quel danger vous menace?... Veuillez m'instruire, je vous prie?
— Est-ce bien danger qu'il faut dire ? Je ne le pense pas. Du reste, vous en jugerez, monsieur ; cependant, et avant de vous mettre au courant de tout ce qu'il fairt que vous sachiez, je veux vous expliquer les raisons intimes qui m'amènent à m'adresser à vous, monsieur, que je ne connais pas, qui ne me connaissez pas, plutôt qu'à tout autre...
— S'il doit vous en coûter de me dire ces raisons, madame, n'hésitez pas à ne point me les confier... Mon
FOUDROYIC ai
dévouement ne sera pas moins complet et vous n*en pourrez pas moins disposer de moi...
— Il faut que vous sachiez tout ce que je pense. Elle réfléchit quelques secondes.
Puis, d'une voix un peu plus basse et comme altérée :
— Vous avez appris, monsieur, mon projet de ma riage?...
— Gomme tout le monde, oui, madame, et connaissant Gilbert par mon fils Philippe qui est son ami, j'ai approuvé votre choix...
— Vous avee dû être surpris, dès lors, de la rupture de ce mariage?
— Je vous Tavoue... J*en ai même cherché à part m^i les raisons.
— Et vous n*avez rien découvert ?
— Rien.
— Tenei-vous à ce que je vous les dise?...
— Madame! dit-il, gêné par cette franchise virile, malgré tout.
;^lais elle, continuant, comme pour soulager son eceur :
— Nous avons eu ensemble un entretien loyal. Et de cet entretien, de cette confidence échangée entre un honnête homme et une honnête femme, il en est résulté que si la fenmie aimait du plus profond et du meilleur de son coeur, l'homme n'aimait pas et n^avait jamais aimé... du moins aimé d'amour...
— Pourquoi avait-il de taandé votre main?
— Sa vie était-elle vraiment libre, et lui, qui avait tout reçu de la famille qui l'avait recueilli, ne devait-il point, par devoir, sacrifier cette vie, au besoin, pour l'honneur de cette famille?
Joltran tressaillit.
Ip^ — Je comprends, dit-il.
F^ — Madame Thommeret et moi, nous avions deviné ce sacrifioe et nous avons su obliger Gilbert, malgré lui, à tout avouer. Gilbert ne m'aimait pas. Il en aime une autre. Il ne me l'a pas dit. Il ne l'a dit à personne. Il ne m'a pas dit le nom de celle qu'il aime. Il ne l'a dit non plus à personne. Mais les lemmes sont clairvoyantes : surtout les femmes que l'on a dédaignées... La jeune ÛUe qu'aime Gilbert, dois-je vous la nommer?
Sl8 FOtmROYife
— Oui, madame, car,pourmapart, je ne devine pas,
— Elle était ici tout à l'heure...
— Blanche?
— Votre fille...
— Qui peut vous faire croire?...
— Les lemmes devinent beaucoup de choses, je 1< répète... J'ai deviné cela... J'ai même deviné, ensuite, que Gilbert est aimé de votre fille.
— Madame, dit Joltran avec un léguer mouveraei^t d'impatience, je voudrais en venir au but de cet entretien.
— J'y arrive, monsieur, dit Léontine, avec tristesse. Puisque Gilbert est aimé de votre fille, puisque Gilbert aime votre fille, et sans vouloir présumer de vos intentions pour l'avenir, j'ai pensé que tout ce qui intéresse ce jeune homme, tout ce qui peut contribuer à son bonheur doit vous intéresser également et avoir un contre-coup s'ir le cœur et la vie de la charmante enfant que ma présence a éloigné du salon il y a quelques minutes.
— Je croyais, madame, que c'était un conseil, et \ même une protection que vous veniez, chercher auprès de moil...
— Oui, monsieur... Je vous supplie de m'écouter avec patience. Puique c'est du bonheur de Gilbert qu'il s agit, n'est-ce pas un peu également du bonheur de votre fille? J'ai voulu vous dire pourquoi c'est vous que je suis venue trouver... Maintenant, écoutezmoi... Voici ce que j'ai à vous confier...
Elle raconta l'étrançe visite qu'elle avait reçue le jour même, et ce qui s était passé dans son entrevue avec Farigoule et Marc Roux.
Elle lui dit le secret dont elle avait reçu la confidence.
Elle lui dit également à quelles conditions les deux associés consentaient à réparer le mal qu'ils avaient fait.
Au nom de Farigoule et de Marc Roux, Joltran avait fait un brusque mouvement de surprise.
Ces deux noms, il ne les avait pas oubliés.
Jadis, ce qui avait décidé de la vie de Jenny, n'étv-îitce pas les fausses lettres infâmes trouvées chez lui dans sa malle ; les fausses lettres aussi infâmes trouvées dans les tiroirs de la chambre de Jenny ?
Il avait fait son enquête ensuite.
FOUDROYA aif)
Et il avait fini par soupçonner sa femme de ménage <i'être la complice des misérables (jui avaient aidé Thommeret à déshonorer la pauvre Tire-l' Aiguille.
La femme de ménage avait fini par avouer.
Elle avait nommé l'agence Farigoule. Elle avait nommé le directeur de l'agence et son associé.
Et les deux noms étaient restés gravés dans la mémoire de Joltran.
Et tant d'années après, voilà que les deux coquins reparaissaient tout à coup dans sa vie 1 1
Il murmura :
— n faut croire qu'il y a tout de même un bon Dieu pour les braves gens I
Il avait puni Thommeret I 11 punirait les complices de son crime I
— Je les connais, vos deux visiteurs... J'ai eu affaire avec eux dans le temps... Maisje les croyais au bagne, à Gayenne ou en Calédonie...
— Ils ont purgé leur condamnation.
— Et ils recommencc^it leur petit chantage... J*y mettrai bon ordre...
— Oui, monsieur, telle est la raison qui m'a fait venir vous demander votre protection... Si j'avais été certaine qu'en sacrifiant les cent mille francs qu'ils exigeaient, j'eusse fait le bonheur de Gilbert, je n'aurais pas hésité Mais ils sont trop habiles pour ne point
E router de ma faiblesse, de mon isolement... et, il faut ien que je vous le dise... de mon amour pour Gilbert.
— Oui, oui, vous avez eu cent fois raison de vous adresser à moi. Ah I je les retrouve ! Eh bien ! je ne les lâcherai pas, je vous en réponds.
— Monsieur, dit Léontine, je voudrais en sortant d'ici emporter la certitude que vous ne profiterez pas de ma confidence seulement pour vous venger de ceux qui ont pu vous blesser autrefois., mais que vous songerez aussi à ce brave et loyal cœur, pour lequel il est impossible que vous n'éprouviez que de l'indifférence, aimé comme il l'est de votre fils Philippe et de votre fille Blanche...
— Oui, oui, je ferai d'une pierre deux coups I... Je me vengerai de ces deux gredins, comme je me suis vengé de celui pour le compte duquel ils travaillaient, mais je n'oublierai pas Gilbert, je vous le jure...
Et avec émotion :
— J(î ne puis pas Foublier! Je me suis montré sévère pour lui, cruel même I Et pourtant, je sais que Blanche l'aime ! Et qu'elle a souffert de ma sévérité!... Oui... j'ai peut-être été injuste, car ce jeune homme avait été en Afrique, au Soudan, le conseil, la providence de mon Philippe... Sans lui, Philippe serait resté là-bas, comme tant d'autres, et nous ne l'aurions jamais revu !... Maintenant que l'homme qui nous séparait n'existe plus, est mort moralement, Gilbert se rapproche de moi...
Lcontine se leva.
Pendant qu'elle se dirigeait vers la porte, il lui dit encore :
— Ne faites rien sans me prévenir, dit'il. Vous re verrez sans doute Farigouie et Marc Roux. Ne leur témoignez aucune défiance. Consentez en principe à tout ce qu'ils vous demanderont. Seulemect avertissezmoi aussitôt. Et dans tous les cas, ne versez pas un centime sans que je vous en ai donné le conseil.
— Je vous obéi'^ai en tout, comme à un père, monsieur... (
Il lui serra les mains, respectueusement.
Quand elle fiit sortie, Joltran resta au salon, rêveur, songeant à tout ce qu'il venait d'entendre.
Et tout à coup il sentit deux bras frissonnants qui lui entouraient la tête, par derrière, pendant qu'une voix caressante, une voix chérie, disait à son oreille :
— Pardonne-moi, père.
C'était Blanche i
— Toi ? Eh ! qu'ai-je à te pardonner?
Elle baissa les yeux et montrant, au fond, une porte entr'ou verte, qui communiquait avec une salle de billard :
— J'étais là ? J'ai tout entendu I
— C'est mal, c'est ti^ès mal, Blanche I
— Ne me gronde pas, père... je n'étais pas seule... Lorsque j'ai vu madame Grantier, lorsque j'ai vu surtout que tu m'éloignais, j'ai deviné qu'il allait être question de moi... qu'il allait être question de lui... alors, je suis venue trouver ma mère... et... je n'étais pas seule, père, ma mère était avec moi !
Jenny apparut, dans l'entre-bâillement de la pu rie. un peu indécise aussi et ne sachant pas si Joltran n'allait pas lui adresser des reproches.
Il fit la grosse voix :
— Alors, vous écoutez aux portes maintenant?
— Oui, dit Blanche ingénument.
— Vous avez eu tort. Vous venez de pénétrer un secret que l'on me confiait et qui ne m'appartient pas...
— Pardon, mcn ami, fit Jenny, mais si tu savais comme elle est malheureuse et combien souvent elle pleure !
H II attira Blanche contre sa poitrine.
" Il l'embrassa dans les cheveux et la considéra longuement en silence. Peut-être I' s deux femmes attendaient-elles quelques paroles <i espérance. Il se contenta, de leur demaruicr :
— Puisque vous avez entendu ce qni vient d'être dit, à votre tour que me >3onsei liez-vous?
— Il faut aider Gilbert k retrouver sa mère... il faut que tu fasses deux heureux... qui te béniront... lui et elle...
C'était Blanche qui, tout d'un élan, avait répondu.
— Oui, oui, j'y songe...
— Dût-il t'en coûter cent mille francs à toi comme à cette ^eune femme.
C'était la douce Jenny qui ver: ait de parler. Mais Joltran eut un gros rire bruyant :
— Cent mille francs 1 Gomme vous y allez 1 1
— Père, il s'agit de lui Î !
— Oui, oui, j'entends bien.,.
— Père, vous m'avez dit souvent que vous me donneriez deux cent mille francs de dot...
— Eh bien î je ne m'en dédis pas... je l'ai dit... et
t'e les donnerai à la condition que tu épouses un jeune lomme de mon choix...
Blanche pâlit*
— Père, prends cent mille francs siu» ma dot... et ma volonté sera la tienne... J'oublierai celui que j'aime... et j'épouserai celui que tu me désigneras...
Joltran sentit ses yeux se mouiller de larmes. Il éprouvait une violente émotion.
Mais il resta quand même maître de lui.
— Bon, dit-il, bon, je retiens ta parole pour te la rappeler à l'occasion lorsque je t'aurai choisi un mmri. En attendant j'espère bien payer meilleur marché le bonheur de Gilbert...
1*1^ FOUD1I.OYÉ
Il grommela entre ses dents :
— J'espère même qu'il ne me coûtera rien. Mais les deux femmes n'entendirent pas.
Joltran avait besoin d'être seul pour réfléchir à tout ce crue venait de lui raconter M""® Grantier.
Blanche et sa mère le comprirent et le laissèrent.
Le verrier repassa longuement, minutieusement dans son esprit ce gu'il venait d'entendre.
Et il résuma la situation :
— - En somme trois points principaux que voici : Farigoule et Marc Roux connaissent un secret duquel dépend le bonheur de plusieurs personnes qui me sont chères ; premier point. Ce secret, ils veulent le vendre très cher, et comme ce sont deux misérables, rien ne serait plus jus le que de leur tendre un piège et de découvrir ce qu'ils nous veulent faire payer sans débourser un liard ; deuxième point. Enfin, sans leur concours, rien ne me semble possible...
Il s'arrêta. Ses yeux brillèrent tout à coup.
Et il se mit à rire silencieusement.
— Tiens, tiens, murmura-t-il, est-ce que ces deux coquins, malgré leur astuce et leur expérience, ne seraient que deux imbéciles ?
Il songea encore.
De nouveau, il se raî)pelait les paroles de Léontinc.
— Mais oui, mais oui, deux imbéciles, simplement. A quoi pensait-il ?
Il venait de se souvenir que Marc Roux, obligé, pour la réus^site de son projet, de capter la confiance de Léontine, avait dû se laisser aller à lui donner quelques détails plus précis de l'abandon de Gilbert, afin de prouver à la jolie veuve qu'il n'était pas un imposteur et ne se jouait pas de sa crédulité, rarmi ces détails, un seul venait de frapper Joltran plus particulièrement. C'est que Marc Houx avait parlé de la femme qui jadis l'avait aidé, s'était substituée à lui, pour l'abandon de l'enfant... Joltran se souvenait de son nom... Elle s'appelait Anna... C'était la sœur de Marc Roux... Mais un détail surtout qui revenait à la mémoire du verrier, c'était celui-ci, qui sans doute avait "échappé à Marc Roux : Anna s'était donnée nécessairement à l'hospice comme la mère de Gilbei't. Récemment le 'jeune homme averti par Fadministration de l'existence et de la réclamation de sa mère,
arait revu Anna I... C'était là qu'était Timprudence commise par Marc Roux... Gilbert avait vu Anna... Par conséquent, il était facile de retrouver ^celïe-ci. Pour cela, il suffisait de questionner Gilbert. Si Marc Roux et Anna n'étaient pas liés par des intérêts communs, il serait aisé, par cette femme, de remonter jusqu'à la vérité... Ai' besoin la menace de la justice ferait son effet sur elle, si elle n'était pas convaincue par les prières...
— C'est par cette femme que j'y arriverai, se disait Joltran. Je vais faire prévenir Gilbert que j'ai à lui parler et aussitôt je me rends à Paris.
Il allait sortir pour exécuter son projet lorsqu'on vint l'avertir que deux hommes demandaient à lui parler.
Le valet de chambre tendit deux cartes.
C'étoit Farigoule et Marc Roux.
Joltran éprouva un moment d'inquiétude. Non qu'il craignît les deux hommes. Bien au contraire et il était enchanté de les retrouver devant lui.
Mais, il se < demandait ce que voulait dire cette démarche.
Ils étaient trop rusés pour ne pas suivre méthodiquement, en cette intrigue, la ligne qu'ils s'étaient tracée.
Dès lors, quel rôle y avaient-ils assigné à Joltran ?
Le verrier haussa lès épaules.
— Ma foi, je vais bien voir î se di-t-il. Et il les fit entrer.
Ils saluèrent profondément.
— Deux belles têtes de gredins, pensa Joltran. Il leur désigna des sièges. Ils s'assirent.
— Monsieur, dit Marc Roux, vous excuserez notre démarche en faveur de l'intention lorsque vous connaîtrez celle-ci.
Voici le sujet qui nous amène.
Et sans plus d nésitations Marc Roux entama avec la môme prudence, avec les mêmes rélicences, le récit qu'il avait fait à M""* Grantier.
Joltran parut s'y intéresser beaucoup.
A plusieurs reprises, il interrompit sous prétexte de faire préciser quelques détails, en réalité pour laisser croire aux deux associés qu'il était leur dripe.
Marc Roux échangea un regard avec Farigoule,
934 FOUDROY
Ce i^gfard disait clairement :
— Ça marche ! Ça marche ! I
Joltî'an n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Lorsqu'ils eurent fini le verrier demanda :
— C'est une histoire douloureuse et en eflet intéressante que vous venez de me jaconler là. Vous y avez joué un rôle qui me semble vous avoir attiré justement vos vingt années de bagne. Mais je vous avouerai — ajouta Joltran d'un air bon enfant, avec un large sourire -— je vous avouerai que je ne saisis pas très bien le motif de votre démarche auprès de moi. Pourquoi êtes-vous venu me raconter tout cela ?
— J*ai cru que vous trouveriez de l'intérêt à connaître une histoire dont nous tenons le dénouement entre nos mains, alors que ce dénouement peut rendi^e heureux ^es êtres qui vous sont très chers.
— Je ne vous comprends pas davantage, dit fi^oidement le verrier.
— Ne connaissez-vous pas M. Gilbert et n'avez- vous pas entendu dire qu'il était lié avec votre (ils d'une étroite amitié ? On raconte môme là-dessus des scènes très dramatiques qui se sont passées au Soudan, des dévouements réciproques... Est-ce vrai?
— Peut-être... mais je ne comprends toujours pas pourquoi vous êtes venu me prendre pour confident...
— C'est que nous avons pensé que vous deviez éprouver pour ce jeune homme une certaine allection. Il est l'ami de votre fils... Au Soudan, paraît-il, il a sauvé la vie, l'honneur de votre fils... à ce compte vous ne devez pas avoir pour lui une amitié banale... Et nous nous sommes dit : « Il y a en somme entre M. Gilbert et M. Philippe une vieille dette qui n'a pas été suffisamment payée. M. Joltrnn trouvera l'occasion de régler ce compte et il en profitera. Nous avons un secret très grave. De notre aveu ou de notre siierkce dépend le bonheur ou le malheur de M. Gilbert. Pour payer la dette de son fils, M. Joltran n'hésitera pas à nous acheter notre secret. » Voici ce que nous nous sommes dit.
Toujours bon enfant, Joltran réplique :
— Et vous avez eu raison de penser cela dç moi I Un second coup d'œil de Marc Roux à Farigoule disait:
— Ça marche] ça marche mieux que nous ne l'espérions,
FOUDROYÉ 9a5
St, encouragé par ce succès, Marc Roux reprit, sans .(rendre compte qu'il dépassait la mesui*e et commetît une imprudence :
- Enfin, monsieur, Gilbert doit vous être doubleront cher, puisque non seulement il est aimé comme t frère par votre fils, mais il a, dit-on, l'honneur 1 tre remarqué par M"" Blëoiche, votre fille... foltran devint très pâle.
^i ses yeux bleus, si calmes, si doux habituellement iprimèrent une colère terrible.
Le nom de sa fille sur les lèvres de ces deux miséoies 1 !
Jn moment il eut Feuvie de leur sauter à la gorge ide les briser sur son genou.
1 se contint par un prodige d*énergie.
1 ferma les yeux et resta silencieux longtemps. \larc Roux et Farigoule, malgré leur intelligence, i valent rien deviné de cette tempête, j^orsque Joltran eut reconquis tout son sang-froid, t'eleva les veux ; ses poings fermés se desserrèrent ; tpoiti'ine se gonfla sous un soupir profond qui le (ilagea.
iJn moment il avait été sur le point d'étouffer.
- Oui, vous avez raison... ce jeune homme nous s doublement cher, dit-il... et je suis prêt, pour ma it, à coopérer à le rendre heureux... puisque, comme as l'avez pensé sans doute, en faisant son bonheur, i'dis le bonheur de ma iiile.
I- Oui, monsieur, oui, dit Marc Roux avec chair... Voilà bien la situation nettement résumée...
- D s'agit donc d'un secret que vous voulez udre?
- Juste. Le mot est clair. Nous voulons vendre un eret.
~ Le plus cher possible î dit Farigoule.
- C'est votre droit.
- N'est-ce pas?
Ji- Votre droit, en tant que coquins, bien entendu, ifoltran paisible... Car d'honnêtes gens qui possédaient pareil secret s'empresseraient de le donner, fji de le vendre...
* - Monsieur, les honnêtes gens ont une manière de ciprendre la vie, nous en avons une autre... C'esîa simple... Nous sommes vieux, nous avons beaut
coup taraTaillé, nons sommes pauvres... Qu'est-ce q nous demandons ? Un morceau de pain.
— Autrement dit ?
— Cent mille francs...
— Et autant de madame Grantier, cela fait c( mille pour chacun des deux, pensait le verrier.
Mais, sans s'émouvoir, avec le même sourire :
— Ma foi, ce n'est pas trop cher.
— N'est-ce pas ? dit Marc Koux soulagé.
— Non... Je m'attendais au double...
MascRoux fit la grimace... regarda Farigoule... Ah ! s'ils avaient su î . . .
— Alors, vous consentez? dit Marc Roux.
— Puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement I A présent, dites-moi à quelle époque et de quelle faç je dois vous compter cette somme. Dites-moi éga. ment comment vous me donnerez les preuves indisc tables que tout ce que vous venez de me raconter n'( pas vme histoire inventée à plaisir...
— Choisissez vous-même le jour que vous voudrc Et les preuves vous seront remises entre les mains...
— Nous sommes aujourd'hui mercredi... Gombi de temps vous faut-il ?
— Deux jours au plus pour que toutes nos mesur soient prises.
— Je vous en donne quatre.
— Alors, lundi?
— Ooi.
— Parlons maintenant du règlement de not compte... Les bons comptes font les bons amis... Gôi ment vous acquitterez-vous ?
— Un chèque sur ma maison de banque.
— A toucher avant?...
— Non, après que vous aurez livré votre secret. Marc Roux eut un geste de dédain.
— Impossible.
— Pourquoi?... Vous n'avez pas confiance?...
— Non.
— Je puis vous signer ce chèque à l'instant...
— Payable mardi?... Je n'en veux pas... Quar vous serez en possession du secret et que vous n'aurj plus besoiirte nous, cela vous serait trop facile d'édi nomiser vos cent mille frans en envoyant à la banqi 'ordre de ne rien payer du tout. Nous sommes. Far
90UDR0TÉ àa;;
joule et moi, de trop vieux renards pour qu'on nous prenne à de pareils pièges,..
— Et si je vous paye avant, qui me garantit que irons vous exécuterez à votre tour?... Vous n'êtes guère ■aits pour inspirer confiance... Et c'est mon droit l'exiger des garanties...
— Je vous approuve.
Marc Roux réuéchit.
— En somme, se disait-il, Joltran joue cartes sur able... Donnant donnant... C'est encore ce qu'il y a ie mieux...
Et tout haut :
— Rien ne vaut les billets, voyez- vous... monsieur Joltran. Du moment que vous avez de l'argent à votre naison de banque, u vous sera facile de rcaliter :ent mille francs avant lundi. Apportez-nous la somme, ^ous l'aurez sur vous... Vous la mettrez sur la table... sfôu* parlerons et dirons ce que nous savon?.. . Quand iou« aurons parlé, nous prendrons l'argent. Et nous lierons. Vous serez sûr d^ ne jamais nous revoir.
— Soit. Vous êtes gens de précaution.
— Peimettez-moi de vous faire remarquer, dit klarc Roux avec politesse, que ces précautions si ainutieuses doivent vous tranquilliser autant que