‹ Le coup de foudreChapitre 5 sur 14 · LOUS · texte numérisé non relu

LOUS

— Où devrai-je vous verser cette somme?

— Cela va nécessiter de votre part un court voyage.

— Qu'importe ! Dites.

— A Paris, rue du Dragùn... dans les bureaux de ancienne agence de mon ami Farigoule... Nous ferons n sorte d'y être seuls... et personne ne nous y déranera...

— C'est entendu. Rue du Dragon. L'heure?...

— Deux heures.

— Rue du Dragon, deux heures, lundi !

— Monsieur, enchanté d'avoir terminé cette petite faire...

Et avec force saliLtations, |ls se retirèrent .

VOT/DROTi 9^9

Marc Roux écrivit le lendemain k Léontine : « Madame, si vous voulez vous trouver lundi à deux [ heures rue du Dragou, à l'ancienne agence Farigoule, [ et nous y apporter, bien liquides, les cent mille [ francs dont nous sommes convenus, nous vous [ confierons eu échange le secret qui doit rendre si [ heureux Thomme que vous aimez. »

— Et voilà! dit Marc Roux... Nous touchons au

)Ut...

— Tu ne prévois plus d'obstacles ?

— Aucun.

— C'est drôle.

— Qu'est-ce qui est di*ôle ?

— Tout cela a marché si aiséraent que je ne peux )as m'imaçiner qu'au dernier moment n'arrivera pas [uelque anicroche.

— Allons donc I Tu as toujours peur !

Léontine, après avoir reçu cette lettre, aocoorut à ^onthermé.

Elle la montra à Joltran.

— Que dois-je faire ?

— Ce que je ferai moi-môme. Lundi, à Theure Indipée, vous serez rue du Dragon avec les cent mille rancs. Ne vous Inquiétez pas. Tout ira pour le mieux. Vvertissez-les...

M"^ Grantier leur répondit :

« Je serai lundi au rendez-vous que vous me fixez ! »

Avant de quitter Monthermé pour se rendre à Parif^, es deux associés eurent une dernière enlrevui^ avec Mme Tliommcret. Depuis leur dernière visite, Sabine ivait vécu au milieu des angoisses. Les reverrait-elle amais, oes deux misérables V Et ne s'étaient-ils point oucs délie ?

Lorqu'elle les vit entrer chez Céleste, SaMne fut prise d'un long tressaillement.

Etranglée par l'émotion, elle attendit, Incapable de

a3o FOUDROYA

dire la moindre parole, se contentant de joindre 1 mains vers eux en une ardente et folie supplication.

— Oui, madame, oui, dit Marc Roux sur le t» qu'on prend pour pai'ler à un enfant ou à un malad oui, nous comprenons volontiers votre anxiété, vot impatience... Encore deux ou trois jours d'attente vous serez bien heureuse... Je vous le jure !...

— Pourquoi deux ou trois jours encore?... N'aipas assez attendu, depuis tant d'années? Pourquoi Pourquoi ?

— Jusqu'à lundi, madame... JNous vous demandoi jusqu'à lundi, seulement...

— Et lundi ? dit-elle éperdue.

— Lundi soir vous connaîtrez votre fils... D'icri 1 pas un mot. Soyez prudente ! Ayez confiance 1 1

Que pouvai^elle ?

Elie était à leur merci. Elle devait se résigner.

N'ayant plus rien à faire à Monthermé, ils prirei le train pour Paris. Ils convinrent avec Anna qu'el se troarerait au rendez-vous de la rue du Dragon.

Et ils attendirent, non sans fièvre, le jour mdiqu

II arriva.

Ce jour-là, vers deux heures, rue du Dragon, Mai Roux et Farigoule attendaient, un peu nerveux.

Ils avaient déjeuné en hâte dans un restaurant d boulevard Saint-Germain et vite ils étaient revenus Tagence.

Henri Dupât en était parti le matin, appelé dans 1 banlieue, et il ne devait rentrer que dans le courai de la soirée.

Assis l'un auprès de l'autre auprès d'un bureau, dan la petite salle que nous connaissons, décorée de souvt nirs des couples heureux et de quelques tableaux aile goriques, ils attendaient, les yeux fixés sur la pendul et trouvant que les minutes s'écoulaient avec un lenteur extraordinaire^

Au coujp de deux Jieures^ la sonnette retentit.

Marc Ji<^aax «aurut à la porte.

C'étaitJotoaïU 1

Il avait VMj^S&ïisiiBmX^ comme d'habitude. Il salu les deuxassoc»^^ mit sa eanne et son chapeau dans -J coin : ' ■

— Ypv^iTQj^ Je suis exact !...

Xl«5 #5S3«Iînè»e!S(t aTec tm Te?ipe«t. presque Telisrî«tili

VOVDROTÉ 2l3l

^ .< homme ne représentait-il pas cent mille francs»

Presque aussitôt il y eut un autre coup de sonnette-

C'était madame Grantier qui entrait, fori émue»

iais qui se rassura tout de suite en apercevant Jol"

an.

Joltran auprès d'elle, Léontine n'avait plus rien à

■aindre.

Ils la saluèrent non moins respectueusement.

C'étaient cent autres mille francs qui arrivaient.

Quelques minutes se passèrent.

Pas un mot ne fut dit. Au bout d'un quart d'heure

[ulement :

1— Nous attendons Anna, fit Marc Roux.

— Nous ne pouvons rien faire sans elle, opina Fari- |ule.

1 — C'est juste.

On n'attendit plus longtemps. Il y eut un troi-

lîme coup de sonnette. Marc Roux ouvrit. Anna se

[ésenta.

Elle n était pas rassurée, même elle était pâle.

Elle avait suivi en tout cela les conseils de son frère,

(lis un vague instinct la mettait sur la défensive.

lElle n'augurait rien de bon de toute cette histoire.

Joltran devina le sentiment (jui la faisait hésiter.

— Vous n'avez rien à craindre de moi, madame, l:-il...

lEt appuyant avec une Insistance singulière ;

ji-— vous n'avez rien à craindre, je vous en donne

i parole d'honneur. Seulement il faut que vous nous

I.iez toute la vérité, sans restriction, et que vous us donniez les preuves que vous ne mentez pas. A il compte-là, j'oublierai le passé et je voudrai bien ne us me souvenir que de la joie que vous allez donner ijin jeune homme dont le bonheur nous est très cher.

— Monsieur, je suis ici pour dire la vérité. Ce que Vi lait autrefois a pesé toute ma vie sur ma conscience. Lîst un gros poids dont je suis bien heureuso de I avoir me débarrasser.

'— • Très bien.

i— Interrogez-moi... Que voulez- vous savoir?... Il il sera plus facile de parler, de vous renseigner, si riis me posez certaines questions précises... ej. de cette Ion vous aurez l'absolue certitode que je n'essaje i de vous tromper.

iSft

Mure Ronx se leva, résolu :

— Qae ma sœur s'arrange arec Tons comme HçQip vendra, dit-il avec nn regard méchant à Tad^os d'Anna. . . Mais la situation n'est pas tont à fait la m|6i vis-à-vis de Farigoule et de moi... Nous avons éçlïiii nos paroles avec M**»* Grantier et avec M. Joltrani;. n'y a pas à revenir là-dessus. Ce qui est convenu i convenu.

Et au verrier, d'nn ton de menace insolente:

— Avez-vous apporté le magot ?

— Certainement, certainement, dit Joltran avec S( bon sourire...

il sortit xm vaste portefeuille d'une poche intérieu

de sa redingote et Fouvrit avec lenteur. Le portefeuille était gonflé. |

Marc Roux passa la langue sur ses lèvres. '?s

Quant à Fan goule, il eut un ébloui sseraent. ^'

Joltran comptait, alignant les billets par piles (

dix, jusqu'à ce mi'il y eût dix piles. |

— Comptez, oit-il, ça doit faire cent. S Marc Roux voulut se récrier :

— Non, non, inutile... vous ne vous êtes p trompé...

— rermettez, je tiens à ce aue vous comptiez. Gt dans mon intérêt comme dans le vôtre. Je puis m'êt trompé à votre préjudice comme au mien... „

Marc Roux s'exécuta. m

— C'est bien cela, dit-il, quand il eut terminé. Les cejit billets restèrent sur la table. Les yeux di

deux associés brillaient de convoitise et ne les pe daient plus de vue.

— Ce n'est pas tout, dit Marc Roux... il y a ans madame avec laquelle nous avons un petit compte régler.

Joltran joua la plus extrême surnrise.

— Comment! s'écria-t-il... avec M«* Grantier aussi -*- Oui... dit Léontine, et je m'exécute

Elle tira d'un élégant petit sac à main un paquet ( billets et le jeta sur la table.

— Vous pouvez compter.

Joltran partit d'un grand éclat de rire.

— Ah I mes gaillards I vous entendez bien les alBFaire disait-il.

Farigoule poussa son associé d'un coup de coude.

louDROTi a33

— Il est drôle, ce gfros-là I murranra-t-il. Marc Roux ne répondit rien.

Il avait cru surprendre au fond des yeux bleus de l'Alsacien, et malgré sa gaieté éclatante, une sorte de menace lointaine.

Un instant, il eut peur.

Mais il était trop tard pour reculer.

Il compta les cent mille francs de Léontine comme il avait fait des billets de Joltran.

11 les aligna auprès de ceux-ci sur la table.

Puis, s'enfonçant dans son fauteuil et croïstint les jambes, il dit :

— Nous sommes d'accord... Anua, tu peux réciter ton compliment,

— Monsieur, dit Anna à Joltran — et vous, madame, je tiens, avant toutes choses, à ce que vous sachiea que je ne toucherai pas un sou de cet argent... Si j'en touchais même un centime, je m'en voudrais tout le reste de ma vie...

— Cela n'intéresse pas monsieur et madame, fit Marc Roux durement. Dégoise-leurce que tu as à dire.

— Je vous demande pardon, monsieur Marc Roux, ce que vient de déclarer madame nous intéresse vivement; cela nous oblige à considérer qu'en dépit du ^ crime de sa vie passée, elle n'est pas une méchante femme... tandis que cela nous prouve que vous, monsieur Marc Roux, et vous, honnête Farigoule, vous n'avez pas changé depuis ce temps-là et que vous êtes toujours les misérables coauins d autrefois...

— Monsieur 1 dit Marc Koux en bondissant. Joltran n'avait pas cessé de sourire.

— Asseyez-vous... dit-il, je vous ai payé, j'ai le droit de tout vous dire.

— Au fait, vous avez raison... Je sais bien qxie nous n'avons pas perdu notre temps à gagner des prix de vertu.

El philosophiquement il se rassit.

— Interrogez-moi, monsieur, dit Anna.

— Vous avez abandonné jadis un enfant, à l'hospice ?

— Quel joHj'îi <pielle date?

— Voiri l'acte de déclaration que j'ai relevé dernièrement, avec le numéro d'ordre qui a été attribué à l'enfant

a34 Foubp40YK

Elle 'tendit une pièce de l'Assistance publique.

— Vous avez déclaré en être la mère ?

— n le fallait. Sans cela on m'eût interrogée et j'aurais été obligée de répondre.

— Pourquoi avez- vous commis ce crime?

— J'y ai été poussée par mon frère... Il devait toucher une forte somme une fois le crime accompli, — et il était chargé de tuer le petit, non de l'abandonner. — 11 m'avait promis de l'argent. Je ne cherche pas à atténuer ma faute, vous le voyez... Je vous dis les choses telles qu'elles se sont passées...

— Ces pièces prouvent, en effet, (pe vous avez abandonné un enfant du sexe masculin... précisent l'heure et la date de l'abandon... Ces autres pièces prouvent que cet enfant a été envoyé k la Val-Dieu. . . qu'il a reçu le nom de Gilbert... Que c'est bien, en un mot, le Gilbert que nous connaissons... que nous aimons... Mais qu'est-ce qui prouve que vous ne soyez pas sa mère?... Qu'est-ce qui prouve qu'en voulant désigner à ce* jeune homme une autre mère (jue vous-même, vous ne tentiez point contre nous une imposture. . . dont les deux cent mille francs seraient le prix?

— Vous avez le droit de le croire, monsieur... J'avais prévu vos défiances et je vais les faire tomber. Je ne nuis vous donner de meilleure preuve de la vérité àe mes paroles qu'en vous racontant ce qui s'est passé dans une villa d'Auteuiî où j'étais femme de chambre. Je vous raconterai ensuite ce qui s'est passé dans une villa de Garches. Vous interrogerez, sur la véracité de mon récit, la personne que je nommerai et qui se souviendra de mon nom...

Alors, sans être interrompue une seule fois, Anna raconta les événements que nos lecteurs connaissent, et auxquels elle avait été mêlée : les amours de Sabine, ses rendez-vous nocturnes dans le petit pavillon, au fond du jardin de la villa d'Auteuiî... et tout le drame qui s'en était suivi... mais sans nommer aucun des personnages.

Elle dit comment Orféoli avait été obligé de recourir à l'intervention de Marc Roux et de Farigoule pour faire disparaître le cadavre, et comment, dès lors, Orféoli devenait l'esclave des deux associés.

Anna, avaït connu, par son frère, les détails de la naissance de Gilbert ; elle les raconta, également.

ïouDROTé a35

Êle ayaît su, par Marc Roux, depuis son retour du bagne, que Sabine, après la condamnation des deux associés, instruite par Orféoli des détails de l'abandon, était venue trouver les deux condamnés et avait essayé de savoir d'eux ce que son fils était devenu.

Les deux hommes avaient gardé leur secret.

— Mais, achevait Anna,cette mère elle existe toujours, jele sais. Je ne vous l'ai pas nommée encore.Lorsqu'elle connaîtra par vous les détails que je viens de vous dire, elle sera la première à déclarer que je n'ai pas menti... Elle reconnaîtra Marc Roux et Farigoule pour les deux hommes qui, jadis, ne se sont pas laissés attendrir lorsqu'elle les Implorait... et lorsqu'elle verra que la date de la naissance de son fils correspond bien avec la date de l'abandon de Gilbert, elle n aura aucun doute... aucun, monsieur, car ellef se rappellera aussi — aveu qu elle a fait à Marc Roux dans sa prison — elle se rappellera les dernières paroles de son père, lequel, avant de se suicider et de se venger, n'a pas laissé ignorer à sa fille que son enfant avait été confié à Marc Roux...

Toute cette histoire, Anna l'avait dite sans citer aucun nom.

Joltran demanda, vivement impressionné :

— Est-ce tout ce que vous avez à nous dire ?

— Oui.

— Maintenant, les noms ?

— C'est à dessein que je les ai omis. Le comte, père de la jeune fille, et à qui revient la responsabilité première du crime qui fiit commis sur l'enfant, le comte s'appelle Orféob....

Joltran fit um brusque mouvement.

Ce nom l'avait frappé. R le connaissait. Il se tourna vers ]Vr^« Grantier.

Celle-ci était devenue très pâle.

Orféoli! C'était le nom de la Jeune fille que Thommeret, jadis, avait épousée I... Etait-cû possible?.,. Anna continuait :

— La jeune fille, malheureuse, et qui fut seulement coupable de faiblesse, parce qu'elle avait trop aimé, cette jeune fille sVppelait S^ine... Elle se nomme maintenant.

Joltran eut un cri :

-«• Madame Thomiifierei 1 î

d36 VOUDROYÉ

— Oui.

— Est-ce possible ! Est-ce possible ! !

— Je jure que Gilbert est le fils de Sabine Orféoli, qui est devenue Madame Thoniineret... Je le jurel répétait Anna avec émotion.

Marc Roux et Farigoule se levèrent.

Ils croyaient de leur devoir d'intervenir. Ils étendirent la main, prirent une attitude g^ave et noble.

— Nous aussi, nous le jurons I

Mais ils en furent pour leurs frais. Joltran, dans son agitation, ne faisait guère attention aux deux misérables.

Ils continuèrent quand môme ; ce fut Marc Roux qui parla :

— Nous avons eu l'occasion de voir ces jours-ci Madame Thommeret, cbez Céleste, à la Val-Dieu, et nous l'avons prévenue que nous allions faire notre possible pour lui rendre son enfant. Elle est donc préparée à ce bonheur, mais elle ne se doute pas, la chère dame, qu'il sera aussi grand et que justement son lils, l'enfant regi^etté, tant pleuré, n'est autre que celui qu'elle a adopté.

Marc Roux porta son mouchoir à ses yeux. Et Farigoule murmura avec componction :

— Les voies de la Providence sont insondables!... En une seconde, Joitran repassa dans son esprit

tout ce qu'il venait d'entendre. Ces deux hommes essayaient-ils de le tromper? Et cette femme était-elle leur conaplice?

Non I Impossible ! Les détails étaient trop précis. L'Assistance publique n'afûrmait-elle pas que l'enfant abandonné par Anna était Gilbert et n'avait-elle pas suivi cet enfant depuis le premier jour de son abanlon jusqu'à sa majorité? Aucun doute= Toute imposture s'éloignait. L'aveu d'Anna, l'exacte coïncidence des dates, le récit de ces détails restés inconnus de tout autre-^qu^ de ceux qui avaient pris à ce drame une part active, tout cela était une preuve... une preuve à laquelle l'Assistance publique mettait comme le sceau officiel de la véracité... Non, non, plus de doate.

Anna dit, tremblante :

— Vous ne me croyen pas, monsieur?

— Si, Je vous crois*..

FOUDROTÉ «5*^

Les deux associés se précipitèrent sur la table et raflèrent les deux cents billets de banque.

— A nous Jes fafiots, hein ?

— A vous, oui.

— Nous les avons honnêtement gagnés, ceux-là?

— Honnêtement I dit le verrier, avec son étemel sourire !

— Alors, bonsoir la compagnie !..

Ils avaient fourré les billets dans leurs poches. Et ils se dirigèrent vers la porte.

Au moment où ils y arrivaient, celle-ci s'ouvrit, poussée du dehors, et un homme apparut. Henri Dupât, le directeur de l'agence.

— Eh bien, mes petits, vous me faussez compagnie ? Vous partez comme ça sans dire au revoir à ce brave Dupât qui vous nourrit depuis votre retour du bagne?...

Incertains, vaguement inquiets, ils restèrent silen cieux.

— Et par-dessus le marché, vous faites des affaires en dehors de l'agence... contrairement à nos conveutions... et des affaires d'or, à ce qu'il me paraît, car, de l'antichambre, il y aune minute, j'ai entendu parler de deux cent mille balles!!! Excusez... Compliments I

— Monsieur Dupdt, dit Marc Roux, ce n'est pas une nouvelle affaire... C'est une ancienne, du temps de Farigoule...

— .Alors, vous estimez que c'est votre droit ? .

— Oui, monsieur Dupât.

-«- Eh bien, puisqu'il y a désaccord, nous allons demander l'avis de quelques messieurs qui justement sont montés ici avec moi.

Dupât alla sonner deux coups.

Il y avait trois portes donnant sur le cabinet de Tagence. Les trois portes s'ouvrirent en même temps. Et dans l'encadrement de chacune d'elles apparurent deux hommes.

I*es I associés avaient trop d'expérience pour s'y tromper.

— Des agents ! !

Leur visage, soudain, exprima une haine atroce. Ils se ramassèrent pour bondir. Ils n'en eurent pas le temps. Alors, soudain, ils reprirent leur calme et

leur sang-froid, en sentant les menottes autour de leurs poignets.

— Pourquoi nous arrête-t-on ? Nous n'avons rien fait de mal.

— Rien du tout, dit Dupât. Seulement vous êtes en rupture de ban, voilà tout.

Et Joltran avec un sourire plein d'encouragemeiil :

— En route pour la relégation !!

Les agents les ifouillèrent, jetèrent sur la table l( s paquets de billets.

— Rien dans les mains, rien dans les poches. Maichez, les enfants !...

— Fichus, mon vieux, dit Farigoule.

Et ils j)artirent.

A l'arrivée des agents, Anna s'était affaissée, chancelante.

Elle se crut j)erdue, elle aussi.

Elle ne reprit un peu d'assurance que lorsque les agents furent partis et lorsque Joltran, devinant son inquiétude, lui eut dit :

— Vous n'avez rien à craindre I Vous allez nous suivre. La déclaration que vous venez de nous faire, il faut que vous la répétiez devant Madame ïhommeret.

— Je suis prête. Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez.

Alors Joltran se tourna vers Henri Dupât.

— Vous m'aviez demandé cinq mille francs pour me débarrasser de Marc Roux et de Farigoule ?

— Oui, et vous le voyez la chose a été proprement faite. w

— En voici dix mille. V Henri Dupât s'inclina :

— Vous êtes un grand s^iisrnenr !

Et il empocha l'argent.

FOXJDROï£

Le lendemain, à dix heures du matin, Sabine voyait entrer chez elle, dans la maison de Céleste, Joltran, Léontine et Anna.

Gilbert était auprès de sa mère et causait tendrement avec elle ; en voyant «entrer les visiteurs, il se leva et voulut se iMîtirer.

— Restez, Gilbert... dit le verrier... Restez, mon enfant. . .

Le jeune homme fut surpris et ému par la douceur sing^ière de cette voix... « Restez, mon enfant!» avait dit cet homme qui toujours lui avait marqué tant de froideur, presque de l'antipathie.

— Madame, dit Joltran, ce n'est pas nous que vous attendiez aujourd'hui... Je connais ceux qui devaient se présenter à vous ce matin... Farigoule et Marc Roux, n'est-ce pas ?

— Oui, dit-elle, le cœur sursautant.

— Ils ne viendront pas. Par mes soins ils ont été arrêtés et vous ne les verrez plus. . .

— ' Mon Dieu I mon Dieu ! murmura-t-elle. Sa dernière espérance s'envolait.

— Ne désespérez pas, madame... Au contraire, apprêtez-vous à ce grand bonhe^ir que vous attendiez... et qu'ils vous avaient annoncé.

Pâle, interdite, elle ne put trouver un mot.

Gilbert, aussi ému que Sabine, regardait ceux qui étaient là, sans rien comprendre. Léontine le considérait avec un sourire triste et doux.

— Madame, dit Joltran, je n'ignore rien de ce que Farigoule et Marc Roux voulaient vous apprendre...

La promesse qu'ils vous ont faite, c'est moi qui la t endi'ai.,. La révélation que vous attendiez c'est moi ui vous l'apporte. . .

— Mon eniant ! mon fils I monsieur, vous savez ?

— Je sais !

^ lOUDROTÉ

. —^i—— ■———»- I - Il I I I I — — «— iM.

— Ah l '" par pitié ! monsieur, par pitié î dit-eîlo aflFblée, l'esprit en désordre.

— Madame, vous avez tant souffeii; que Dieu a eu pitié de vous...

Il alla prendre Gilbert par la main, Tamena à Sabine :

-- Lorsque vous avez recueilli cet enfant, orphelin, misérable, vous avec cru, n'est-ce pas, que vous ne donniez asUe qu'à un pauvre abandonné qui vous était étranger... sur lequel d'autres que vous pouvaient avoir des droits... Éh bien, madame, réjouissez-vous, car c'est Dieu lui-môme qui conduisait votre cœur vers ce petit malheureux et piidait votre charité...

-— Monsieur! monsieur! dit-elle haletante, les mains sur son front. Ah ! mr^iusieur, ce serait horrible si f vous vous jouiez de ma faiblesse. .. ce serait me frapper à mort...

— L'enfant que vous avez adopté est votre fils, madame... le voici, c'est Gilbert... je le jure !...

— Gilbert! dit-elle comme atteinte de folie...

— Je le jure, répéta Joltran avec solennité...

La pauvre femme tendit les bras, un sourire d'ineffable bonheur sur ses lèvres, puis tout à coup elle eut comme un sanglot nerveux... C'était trop... Elle étoufTait... Elle pâlit et tomba...

— Ah I monsieur, dit Gilbert en larmes... vous Tavez tuée,..

Déjà Joltran lui prodiguait ses soins.

— Non, non, n'ayez aucune crainte... une syncope seulement...

— Monsieur, ce que vous venez de dire...

— Est la vérité... Votre mère en aura les preuves... Gilbert prit Sabine dans ses bras, la souleva, la

serra contre son cœur.

Il contempla un instant ce visage aux yeux clos qui semblait celui d'une morte et tout à coup il éclata en sanglots, la couvrant de baisers, prêt lui-même à défaillir et répétant :

#— Maman f maman ! oh ! ma chère maman !

Quand elle reprit connaissance, elle se souvint tout dQ.s^liîe.

J 0)3^^ yeux, étrangement dilatés, rencontrèrent, avec îl ardente, suprême supplication, les yeux de

FOUDEOTé 941

Celui-ci comprît et pour la troisième fois répéta :

— Je le jure î

Et ceux qui étaient là avaient les yeux humides de larmes. Et Gilbert pleurait en disant dans ses sanglots, an milieu de ses étreintes :

— Ma mère I maman I

Alors elle l'attira contre elle et se mit à le bercer contre son cœur comme elle aurait fait s'il avait été tout petit I...

—•Madame, dit Joltran, je vous laisse, vous et votre fils, avec cette femme.

Il désignait Anna.

— C'est d'elle que vous tiendrez les preuves qui vous enlèveront tous vos doutes et ne vous laisseront aucune incertitude.

— Oh I je ne doute pas... Est-ce que mon cœur n'avait pas parlé ? Est-ce que mon cœur ne le criait pas que celui-là était mon fils ?

Et orgueilleusement elle embrassait Gilbert, en disant :

— Ah I que Dieu est bon ! que Dieu est bon I Joltran et Léontine se retirèrent.

Lorsque M"* Grantier quitta le verrier pour retourner aux Hautes-Rivières, elle; lui dit :

— Maintenant, monsieur, que vous avei fait le bonheur de la mère, n'oubliei pas que le bonheur du fils dépend aussi de vous.

Joltran dit à voix basse :

— Vous ne Taimex donc plus?

Les yeux de la gentille veuve se mouillèrent.

— Je l'aime !... mais qu'importe puisque ce n'est pas moi qu'il aime... puisque c'est votre fille I..

— Vous êtes un noble cœur... dit-il tout attendri par la tristesse intime qu'il devinait.

Anna, Sabine et Gilnert restèrent longtemps enfermés.

La confidence fut pénible, douloureuse.

Cela remuait un passé plein de mauvais souvenirs où le ccime avait laissé sa ti^ce sanglante.

M ai4 lorsque Anna repartit le soir, elle avait eu le ' temps de remarquer que les mauvais souvenirs avaient ' pu s'eifacer sous la main puissante du bonheur.

POUDROYÉ a43

Un bonheur qui n'était pas sans nuages, car comment Sabine eût-elle été complètement heureuse au milieu de la catastrophe où s'effondrait sa maison? comment se fût-elle réjouie, alors que dans sa cellule Thommeret attendait sa comparution devant la Cour d'assises?

Aucun amour ne les avait jamais rapprochés, mais elle portait »on nom et elle se sentait atteinte par le déshonneur de son mari.

La foudre frappait Thommeret, mais la frappait également.

Trois jours après avoir retrouvé son fils, une dépêche arrivait du parquet de Gharleville à la gendarmerie de Monthermé.

Thommeret avait eu un accès de folie furieuse dans la prison.

Il avait échar>pé à ses gardiens et s'était élancé contre la muraille tête baissée.

On l'avait relevé tout sanglant.

La blessure était grave, mais non mortelle. Elle allait nécessiter l'envoi de Thommeret à l'hôpital et retardait indéfiniment sa comparution en cour d'assises.

La nouvelle parcourut le village en quelques minutes et parvint à Joltran. Il en éprouva une violente émotion.

— Je n*avais jamais cru que ma vengeaence serait si complète... murmura-t-il.

Au même instant entrait Jenny avec Philippe et Blanche.

Tous trois venaient d'apprendre la tentative de suicide. C

Jenny, gravement, triste, s'approcha de son mari :

— Je t'avais mis en garde autrefois, mon ami, contre ta haine...*-- maintenant que cet hwnme est frappé, songea ceux qui reati^r-'^Jl^gui sont innocenlji,*.

«44 VOUDROTÉ

n attira Blanche dans ses bras.

Et à voix basse :

— Le déshonneur de Thommeret n'atteint pas Gilbert. Gilbert n'est pas le fils de cet homme... Gilbert ne porte pas son nom...

Blancbe tressaillit.

Jenny, anxieusement, regardait son mari.

Philippe, non moins troujolé, n'osait comprendre. Joltran embrassa sa fille et dit :

— Tu l'aimes toujours?

Elle dit, cachant la tête sur l'cpaule de son père :

— Plus que jamais...

«— L'autre jour, <juand tu as surpris, avec ta mère, l'entretien que j'ai eu avec M"* Grantier, je t'ai adressé des reproches... Tu m'as supplié alors de contribuer, autant que je le pourrais, a faire le bonheur de Gilbert. J'ai obéi.

— Merci, père.

— Seulement, à mon tour, je t'ai fait promettre de reconnaître le service rendu à Gilbert par une obéissance absolue k ma volonté.

— Je l'ai promis, père.

— Tu ne refuseras donc pas de prendre pour mari celui que je te désignerai ? ,

— Non père... dit-elle, pâlissante.

— Tu obéiras à mes ordres ?

-— Je vous obéirai, dit-elle.

Elle semblait sur le point de défaillir.

— Bien. Ta mère et ton fi'ère sont témoins de cet engagement. Dès lors, devant ta mère et devant ton frère, je t'ordonne d'épouser celui que tu aimes ! !

— Oh! père! Ohl père! dit-elle, éclatant en sanglots.

— Eh bien I tu pleures ?

— ^ Je suis heureuse.

— Allons, remets-toi. Essuie tes yeux I Et viens I

— Où me conduis-tu ?

— Consoler une pauvre femme et faire le bonheur d'un brave garçon.

, Sabine venait d'apprendre le drame de la prison de CharleviUe.

A genoux auprès d'elle, Gilbert l'entourait de tendresse, l'accablait de protestations passionnées.

La^eorle de la rue s'ouvrit.

lOUDROYÉ a4'>

Joltran entrait avec sa femme et ses enfants.

— Madame, dit-il, dans le grand malheur qui vous attriste, je ne vois d'autre moyen de vous consoler qu'en faisant le bonheur de celui que vous aimez le plus au monde... Gilbert aime ma fille et il en est aimé... Je la lui donne!... Venez vivre au milieu de nous... La paix de notre maison rendra de la sérénité à votre âme...

Il sentit qu*on lui prenait et qu'on lui embrassait la main. Des larmes mouillèrent ses doigts. Il se retourna.

C'était Jenny qui le remerciait.

— Es-tu contente ? Est-ce bien cela que tu voulais ?

— Oui. Tu es bon !...

Mais il enfla la voix et dit, en essayant de ne pas sourire :

— Je ne suis pas bon. Ainsi, toi, je vais désormais te surveiller... Prends garde!

— Que crains-tu de moi, dit la douce Tire-l' Aiguille.

— Je crains que tu ne sois une mauvaise grand'mèrel

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