LUN
douter les blancs ou les Indiens pour s'occuper longtemps d’Arellanos.
D’autres idées nnrent petit à petit au bandit et remplacèrent dans son âme celles qui l'avaient agitée : il recouvra, nous ne dirons pas du calme, car le voisinage du gîte d’or ne lui laissait pas sa liberté d’esprit; mais, du moins, il cessa de penser à un crime qui se confondit avec tous ceux dont il s'était rendu coupable.
Le souvenir d’Arellanos était déjà bien loin quand les premières lueurs de l'aube surprirent Cuchillo au milieu de l’ivresse que la cupidité faisait monter à son cervean.
Bien qu'il fût à peu près certain que personne n'avait pu le voir s'éloigner du camp et encore moins le suivre, il résolut de gravir la pyramide qui s’élevait devant lui, et du haut de cette éminence d'interroger au loin le désert.
Les deux sapins, dont la verdure sombre couronnait le tombeau du chef apache, lui parurent merveilleusement placés pour le dérober aux yeux des Indiens, s’il s’en trouvait par hasard dans le voisinage, et il s’achemina vers le pied de la pyramide.
Il ne put cependant s'empêcher de jeter en passant un coup d'œil à la fois avide et anxieux sur le vallon aux cailloux d’or. Une pensée soudaine était venue dissiper un
instant son extase. Le placer était-il toujoursvierge comme
lorsqu'il l’avait quitté deux ans auparavant?
Un simple coup d’œil le rassura. Rien n’était changé à l'aspect du val d'Or; c’étaient toujours ces radieux faisceaux de lumière que lançaient les amas du précieux métal. Le voyageur dévoré de la soif au milieu de l’immensité des sables embrasés n’aperçoit pas avec plus de joie l’oasis aux eaux coufantes où il va se désaltérer; jamais, aux temps mythologiques, faune ou satyre ne lança sur une nymphe surprise au bain, sous l’ombre discrète du feuillage, des regards plus ardents que Cuchillo sur les monceaux d'or natif brillant à travers la haie de cotonniers.
Tout autre aventurier que son heureuse étoile eût guidé
à LE COUREUR DES BOIS. L39
vers cet endroit se fût hâté de se charger d’autant d’or qu’il en eût pu porter, et de s’enfuir avec son butin. Mais chez Cuchillo la cupidité était une passion réfléchie et poussée jusqu’à ses dernières limites. Avant de le déflorer, le bandit voulait repaître ses yeux de ce trésor caressé pendant deux années dans sa pensée, et pour lequel 1l n'avait pas hésité à sacrifier la vie de tous ses cpmpagnons d'aventures.
. Après quelques instants donnés à une contemplation pleine d’extase, Cuchillo prit son cheval par la bride, marcha rapidement vers les montagnes, et Pattacha à l'un des buissons qui croissaient dans une gorge assez profonde pour le cacher à tous les yeux; puis il se mit en devoir d’escalader la pyramide.
Arrivé au sommet, il avait parcouru de l'œil les solitudes environnantes pour s'assurer qu’il était bien seul. . Un examen attentif de quelques minutes l'avait de nouveau rassuré. En effet, don Estévan et ses trois compagnons d’un côté, le chasseur canadien et ses deux amis de l’autre, ayant des renseignements mains précis, étaient obligés de reconnaître les lieux, et se trouvaient encore engagés dans les collines hors de la portée de sa vue. Satisfait du silence qui régnait autour de lui, Cuchillo,un instant absorbé par le voisinage des trésors étalés à ses pieds, avait reporté machinalement ses regards vers la cascade.
La nappe d’eau qui semblait, en tombant derrière la pyramide, jeter sur son sommet au-dessus de l’abime un pont d’argent en fusion, s’ouvrait parfois dans sa chute. Alors, à travers les vapeurs irisées que le vent dispersait, un bloc d’or, mis à nu par l’action séculaire des eaux, étincelait aux rayons du soleil. Le plus monstrueux des fruits qui se soient jamais balancés aux aisselles d’un cocotier ne dépassait pas son volume.
Continuellement lavé par la poussière humide de la cascade, ce bloc d’or apparaissait dans tout son éclat, et semblait à chaque instant prêt à s’échapper de la demi-enve-
k40 LE COUREUR DES BOIS.
loppe de silex qui le retenait; et cependant, depuis des siècles peut-être, il menaçait d’engloutir avec lui dans l’abime la valeur de la rançon d’un roi.
À l’aspect du bloc qu'il lui semblait pouvoir saisir en éteudant le bras, un élan de joie insensée traversa le cœur de Cuchillo. Avidement penché sur l’abîme, les mains étendues et les yeux dilatés, sa poitrine se gonfla jusqu’à se rompre, et il eût succombé à l'émotion poignante qui l'oppressait, si un cri de douleur et d’allégresse à la fois ne se fût échappé de sa bouche.
C'était le cri qu’avaient entendu le Canadien et ses deux compagnons.
Bientôt cependant un spectacle auquel il était loin de s’attendre au milieu de cette solitude ne tarda pas à lui arracher un autre cri; mais cette fois c’était un cri de rage. Le bandit venait d’apercevoir une créature humaine, un homme possesseur comme lui du secret de sa vie, foulant d’un pied profane le trésor qu'il croyait ne devoir appartenir qu’à lui seul.
Bois-Rosé et Fabian étaient invisibles à ses yeux derrière la ceinture épaisse du val d'Or; Cuchillo pensa que l'ex-carabinier était seul, et*sans réflexion, et presque sans se donner le temps d'ajuster, il avait fait feu sur lui.’ |
C’est ainsi que Pepe avait échappé à la balle de la carabine qu’il avait entendue siffler à ses oreilles.
Il faut renoncer à peindre la rage et la stupéfaction du bandit quand, caché lui-même derrière des branches de sapin, il vit deux hommes se joindre à Pepe; quand dans l’un d’eux 1l reconnut à sa haute stature l’un des terribles chasseurs qu'il avait vus à l’œuvre contre les tigres à la Poza, et dans l’autre Fabian, celui qui, deux fois déjà, avait échappé à ses embôûches.
Un frisson mortel glaça un instant son cœur dans sa poitrine; Cuchillo chancela éperdu : il lui fallait fuir une fois encore ce val d’Or, dont une fatalité semblait tou-
jours devoir l’éloigner et n’allumer chez lui que d’insatiables désirs.
Heureusement pour le bandit, la brume épaisse flottant encore au sommet de la pyramide le déroba aux regards des trois ennemis qui montaient vers lui.
Quand ils arrivèrent au haut de l’éminence, Cuchillo avait pu, sans être aperçu, descendre par le versant opposé, après avoir eu le temps de reconnaître aussi dans le lointain don Estévan et sa suite. Ce fut un nouveau sujet de crainte et ‘de surprise pour le bandit, qui, se glissant comme un serpent le long des rochers, vint se cacher sous les feuilles des nénufars, dans les eaux du lac, résolu à attendre le dénoûment de son étrange aventure.
Cuchillo était caché à tous les yeux, prêt à profiter du conflit qui allait s'engager entre don Estévan et ses trois compagnons d'une part, entre Fabian et ses deux amis de l’autre.
Un frisson de joie diabolique vint se mêler à ceux que : lui causait la fraîcheur des eaux du lac. Il était là comme l'oiseau de proie qui attend, en planant dans les nuages, que le champ de bataille lui livre sa pâture.
I] lui fut facile de pressentir une lutte mortelle entre
Fabian et le duc de l’Armada; etil calcula rapidement les chances favorables qui lui restaient encore.
__ Si les trois chasseurs étaient vainqueurs, il n’avait rien "ou peu de chose à redouter de Fabian, qui était toujours à ses yeux Tiburcio Arellanos. Les Mexicains de basse classe ne regardent le plus souvent, entre eux, un coup de couteau que comme une chose de peu d'importance, et il espérait se faire pardonner celui dont il avait gratifié Tiburcio, en rejetant sur don Estévan tout l’odieux de sa conduite.
Si ce dernier restait maître de la place, il se flattait de colorer facilement sa désertion d’un prétexte plausible. Il se décida donc à laisser commencer la lutte, et à se porter,
au moment décisif, au secours du plus fort, certain à peu près que, de quelque côté que demeurât l’avantage, son intervention devait plaider sacause etachever de la gagner.
Pendant que Cuchillo essayait de se consoler de sa mésaventure par tous ces raisonnements, qui ne laissaient pas que d’être assez spécieux, Bois-Rosé avait pu distinguer la couleur des nouveaux venus.
« Ce sont quatre cavaliers du camp mexicain, dit-il.
— Je l'avais bien prévu, s’écria Fabian; nous allons avoir toute la troupe sur les bras et nous trouver pris ici comme des chevaux sauvages dans une estacade.
— Chut! répondit Bois-Rosé, et rapportez-vous-en à moi pour vous sortir de ce mauvais pas. Rien ne prouve qu’il y ait d’autres cavaliers derrière ceux-ci, et, en tout ças, nous ne pourrions choisir un poste plus avantageux que cette éminence, d’où nous pourrions défier une tribu de sauvages tout entière; rien ne prouve non plus qu’ils aient l'intention de s’arrêter ici. En attèndant, je vais les surveiller. »
En disant ces mots,le Canadien se couchait à plat ventre et s’arrangeait de mauière à cacher sa tête entre despierres qui garnissaient comme des créneaux le sommet de la pyramide, sans perdre de vue toutefois les quatre cavaliers. On commençait à entendre le bruit des pas de leurs chevaux au milieu du silence de la plaine. -
Le vieux chasseur les vif faire halte un instant et se consulter : mais leur voix n’arrivait pas jusqu’à lui.
« Pourquoi ce retard, Diaz? disait le duc de l’Armada à son confident, et non sans quelque impatience ; le temps presse, et nous en avons déjà trop perdu.
— La prudence exige que nous n’avancions pas ainsi sans reconnaître d’abord les lieux.
— Ne sont-ils pas conformes à la description que nous en a donnée Cuchillo ?
— C’est vrai, mais le coquin doit être caché quelque part par ici, puisque nous avons encore retrouvé tout à
l'heure ses traces dans la direction de ce rocher; il peut n'être pas seul, et nous avons tout à craindre de lui. »
Don Estévan fit un signe de dédain.
« Diaz ne se trompe pas, à mon avis, dit Baraja : personne ne m'ôterait de l’idée que j'ai vu comme l’ombre d'un homme sur le sommet de ce rocher.
— Toutes les offrandes déposées par les Indiens à l’entrée de ces défilés ajouta Oroche, prouvent que cet endroit est fréquenté par eux; la solitude n’est peut-être pas aussi complète qu’elle le paraît. Les Indiens sont plus à éraindre
que Cuchillo, et la vie du seigneur don Estévan est celle
qu’on doit le moins exposer. »
Don Estévan se rendit à ces raisons, et Oroche, désigné pour aller explorer les lieux, mit pied à terre et se détacha du groupe.
« Ah! dit Bois-Rosé à voix basse, je reconnais à présent parmi ces cavaliers un de ceux que j'ai vus la nuit à
la Poza, celui qui se fait appeler don Estévan, et qui n’est .
autre que don Antonio de Mediana..…. que son étoile nous livre enfin!
— Don Antonio de Mediana! répéta Fabian. Est-ce possible ? Ne vous trompez-vous pas ?
— C’est lui! vous dis-je.
— Ah! s’écria Fabian, je le vois à présent, c'était le doigt de Dieu qui me poussait malgré moi vers cet endroit maudit. Mânes de ma mère, ajouta-t-il tout bas, réjoyissez- vous au fond de votre tombeau»
Pepe garda le silence ; mais, au nom qu’il venait d’entendre, 1l leva la tête à son tour. La haine brillait dans son regard, et son œil semblait mesurer la distance qui le séparait encore de celui dont il avait à tirer vengeance. Un habile tireur comme Bois-Rosé eût à peine atteint l’un des cavaliers, et Pepe se cacha de nouveau derrière la crête du rocher.
« Ne vous levez donc pas ainsi, Pepe, dit le Canadien ; autrement vous nous ferez découvrir !
hhh LE COUREUR DES BOIS.
— N'apercevez-vous pas d’autres cavaliers derrière ceux-ci? demanda Fabian.
—Personne. Depuis la pointe là-bas, où la rivière se divise en deux branches, jusqu'ici, je ne vois que de la brume et du soleil, et pas un être vivant... à moins, reprit Bois-Rosé après s'être un instant interrompu comme s’il cherchait à se rendre compte de l'apparition d’un objet lointain, à moins que cette masse noire que je vois flotter sur la rivière ne soit pas, ainsi que je le présume, un arbre mort en dérive. En tous cas, que ce soit un tronc ou un canot d’écorce, la masse noire suit le fil de l’eau et par conséquent s'éloigne de nous.
— Qu'importe? dit Fabian, plus intéressé à surveiller don Antonio qu’à s'occuper d’un objet éloigné, décrivezmoi les cavaliers qui accompagnent le chef; peut-être les reconnaîtrai-je à la description que vous m'en ferez.
— Ah! continua le Canadien, le canot d’écorce oule tronc d'arbre...
— Laissez cet objet lointain, pour l’amour de Dieu! s’écria Fabian agité d'une impatience furieuse ; qu'avonsnous à nous en inquiéter ?
— Demandez au malelot en vigie dans une mer inconnue s’il doit s'inquiéter des récifs. Eh bien! s’il faut vous le dire, cette masse noire peut être un canot d’écorce, et Dieu veuille qu'il ne débarque pas ici quelques-uns de ces forbans du désert comme il y en a tant dans ces parages. Bon ! le canot disparaît dans le brouillard.
— Les cavaliers! les cavaliers, répondit Fabian d'une voix sourde.
— Quant aux trois autres cavaliers, je ne les connais pas. Il y en a un dont la taille est droïte, élancée comme un jonc; quel beau cheval il morte! 7
— Un cheval bai brun, des galons d’or à son feutre, la figure noble.
— Précisément.
— C'est Pedro Diaz.
— Vive Dieu! reprit Bois-Rosé, il y eû a parmi eux un autre qui semble s’être complu à faire des lanières de son manteau.
— C'est Oroche, interrompit Fabian. Mais ce serait une lâcheté de ne pas nous montrer, à présent que Dieu nous envoie don Antonio presque seul.
— Patience, dit Pepe ; je suis comme intéressé à ne pas le laisser échapper, mais la précipitation peut tout compromettre. Quand on a attendu quinze ans, on peut bien attendre une minute de plus. Sont-ils seuls, Bois-Rosé, ou apercevez-vous au loin le reste de leur escorte ?
— Le sable tourbillonne là-bas, mais c’est le vent qui le soulève ; ils sont seuls ! Ah ! voilà qu'ils s’arrètent comme s’ils cherchaient à s'orienter. Ils regardent de côté et d’autre. Voilà l’homme au manteau en lanières qui descend de cheval et s’avance vers l’enceinte des saules.
— Oui, dit Fabian, ils ont de bonnes raisons pour savoir le chemin. Mais n’y a-t-il pas parmi eux un homme vêtu de gamuza*, montant un cheval gris pommelé ? S’il y est, c’est Cuchillo.
— Il n’y est pas, reprit le chasseur; mais, tenez, l’homme au manteau se baisse, il ramasse du sable et le vanne dans sa main. Il entr’ouvre le rideau de lianes, il disparaît derrière la haie... Ah! le coquin a trouvé le gîte, poursuivit le chasseur, mais je me trompe beaucoup,‘ ou nous allons le faire décompter tout à l’heure. »
Il y eut un moment de silence pendant lequel les trois amis retinrent jusqu’à leur haleine. Le chasseur se remit bientôt en observation. |
« Il me semble voir les eaux du lac s’agiter, dit-1l. Ah! l’homme au manteau est sorti de l’enceinte ; il parle à l’un de ses compagnons, et tous deux se mettent à gambader comme des fous; la joie leur trouble le cerveau, et je le crois sans peine; rarement ces gens qui ne cherchent que