H PRÉFACE
plupart du temps, et surtout lorsqu'il s'agit d'un roman, l'acheteur s'inquiète fort peu de la préface, et court sur-le-champ au récit, comme au théâtre il écoute rarement Youverture et ne prête l'oreille qu'au drame, lorsque se lève le rideau.
M. Armand Lapointe, l'auteur du présent roman, croit cependant à l'efficacité des préfaces. Il m'a prié de présenter au public un livre qui se présente fort bien tout seul, et mes ennemis, ou mes bons camarades, comme on voudra, trouveront à ce travail nouveau l'occasion nouvelle de me reprocher d'écrire sur tous les sujets. C'est une maladie de ma nature; lorsque quelqu'un que j'estime et que j'aime, comme l'auteur du Cousin César ^ vient me demander ce qu'il regarde, bien à tort, comme un service, je n'ai ni l'art de refuser ni la science d'éconduire. J'aime à dire ce que je pense de ceux qui me plaisent, et, quitte à être écrasé sous cet adjectif un peu perfide, à latin, de sympathiquCy je laisse aux lourdauds, aux infatués, aux paysans du Danube qui regardent toute amabilité comme une duperie pure , la gloire, — fort peu enviable, à mon avis, — d'être
PRÉFACi:. in
redoutés, et avec cette gloriole, ce triomphe tout particulier d'être salués d'un titre qui devient un mérite presque, au temps où nous vivons : Notre antipathique confrère.
Ce qui m'attire d'ailleurs versToeuvre nouvelle deM. ArmandLapointe,c'estque ce n'est point, comme nous disons, un roman parisien. On a abusé du roman parisien. J'avoue que, pour ma part, né en province pourtant , toute mon éducation, toutes mes impressions, tous mes souvenirs, sont essentiellement parisiens, et la plupart des romanciers de notre époque ont soigneusement et presque uniquement imprégné leurs ouvrages de cet « extrait de boulevard » que Nestor Roqueplan appelait la parisine. Il semble qu'il en soit aujourd'hui, pour nos romans d'analyse, de ce sous-titre « roman parisien » comme de ces titres d'autrefois où les éditeurs des romans d'aventures réclamaient, à l'égal d'un porte-bonheur, ce mot clair-sonnant de u Paris » : les Mystères de Paris^ les amours de Paris, les Moliicans de Paris. A nous entendre à peu près tous tant que nous sommes, il n'y aurait point de vie dramatique et d'événements attirants hors des fortifications.
iv PnKFACE.
La l'rance se grouperait toute entre le Gymnase et les Variétés.
Il y a du vrai peut-être dans cette sélection parisienne, mais il y a plus d'exagération encore, et, à tout prendre, le nombre est grand des romanciers qui, au roman parisien fort abondant, opposent le roman rural devenu si rare, et si rare tout simplement parce que le romancier, absorbé par la vie de tous les jours, la vie de ce champ de bataille de bitume, n'a plus le temps de s'attarder aux idylles évanouies, aux ressouvenirs de sa jeunesse, aux évocations de la vie champêtre- Sans doute André Theuriet reste fidèle à ses bois lorrains , Ferdinand Fabre à ses chevriers et à ses prêtres des Gévennes; Gharles Ganivet nous conduit au pays normand ou nous introduit dans les cabanes de ces pêcheurs qu'il connaît et qu'il aime ; Louis Depret, plusieurs fois, s'est souvenu des ruches laborieuses de la Flandre française ; d'autres, même en plein Paris, sentent leur monter aux narines l'air du pays : Bretagne, Provence ou Quercy, Mais, en réalité, le roman français est par-dessus tout le roman parisien. La centralisation existe aussi de ce côté, absor-