I.e 4 thermidor l'an n de la république une et indivisible
Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire qu'on a fait subir aujourd'hui à un assez grand nombre de détenus, sont que je suis la victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates, soi-disant patriotes, de cette maison. La présomption que cette infernale machination me suivra jusqu'au tribunal révolutionnaire, ne me laisse aucun espoir de te re\oir, mon amie, ni d'embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai point de mes regrets ; ma tendre affection pour eux, l'attachement fraternel qui me lie ù toi ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ces rapports. Je regrette également de me séparer d'une patrie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie, et que non-seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne te point recommander ma mémoire ; travaille
à la réhabiliter, en prouvant qu'une ne entière consacrée a servir son pays el à Paire triompher la liberté »-l l'égalité, doit un u'ux du peuple repousser d'odieux calomniateurs, pris siirtuul dans la classe des gens suspects, (le travail doit être ajourne, car dans les orages révolutionnaires un grand peu pic qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent. .le mourrai avec ce calme qui permet cependant de s'attendrir puni' des plus chères affections, mais irec ce courage qui caractérise un homme libre, une conscience pure el une âme honnête, donl les vœm les plus ardent- sont pour la prospérité de la république. Adieu, mon amie, console-toi par mes enfants, console-les en les éclairant, et surtout en leur apprenant que c'est à force de vertus et de Civisme qu'ils doivent effacer le souvenir de mon supplice et (appeler mes services et mes litres à la reconnaissance nationale. Adieu, lu sais ceux que j'aime, sois leur consolateur et prolonge par les soins ma vie dans leur cœur.
Adieu, je te presse ainsi que mes chers enfants pour la dernière luis de ma vie contre mon sein.
Alexandre Beauharnais.
La famille de Beauharnais était alors cruellement éprouvée. Le marquis François, frère aîné d'Alexandre, s'était vu obligé d'émigrer pour fuir le danger qui le menaçait, et il avait été rejoindre l'armée de Condé, où il devenait major général. Restée seule à Paris, sa femme, Marie-Françoise de Beauharnais, antérieurement sa cousine germaine, avait fait prononcer son divorce; mais cette mesure n'avait pu la sauver complètement, car le 10 brumaire an n (31 octobre 1793), on l'arrêtait dans son domicile, rue >œuve des Mathurins, n° 1 1 ,
par ordre du comité de sûreté générale, et on la conduisait à Sainte-Pélagie •.
Comme sa détention menaçait de se prolonger, sa belle-sœur Joséphine, aussi bonne que belle, songea à faire quelques démarches en sa faveur et se rendit chez Vadier, l'un des membres du comité de sûreté générale, pour le prier de lui accorder une audience ; mais elle fut assez durement éconduite par un des collègues de Vadier, qui lui déclara que ce dernier entendait refuser sa porte à quiconque tenait aux Beauharnais.
Dans cette triste occurrence, Joséphine ne se découragea pas ; elle rentra chez elle, rédigea ou fit rédiger un mémoire justificatif de la conduite de sa belle-sœur, et elle l'adressa à Vadier avec la lettre suivante :
Paris, 28 nivôse, l'an ne de la république, une et indivisible.