LIBERTÉ, ÉGALITÉ
La Pagerie Beauharnais à Vadier, représentant du peuple, salut, estime, confiance, fraternité.
Puisqu'il n'est pas possible de te voir, j'espère que tu vou-
1. Le, Moniteur du 4 novembre 1793 annonce ainsi cette arrestation : « Il est entré à Sainte-Pélagie Marie-Françoise Beauharnais. » Et dans le tome XVIII de la Réimpression du Moniteur, M. Léonard Gallois ajoute en note, au bas de la page 325, les lignes suivantes :
« Malgré la différence des prénoms, il y a tout lieu de croire que cette Marie-Françoise Beauharnais était la femme du général de ce nom. On sait qu'elle épousa, en secondes noces, le jeune général Bonaparte et qu'elle fut impératrice des Français sous le nom, aujourd'hui révéré, de Joséphine. On montre encore à Sainte-Pélagie la chambre qu'elle y occupa assez long-temps. »
C'est là, comme on le voit, une grossière erreur.
dras bien lire le mémoire que je joins ici. Ton collègue m'a fait part de ta sé\érité, mais en même temps il m'a fait part de ton patriotisme probe et vertueux, et que, malgré tes doutes sur le civisme des ci-devant, tu t'intéressais toujours aux malheureuses victimes de l'erreur.
Je suis persuadée qu à la lecture du mémoire, ton humanité et ta justice le feront prendre en considération la situation d'uni' femme malheureuse à tous égards, mais seulement pour avoir appartenu à un ennemi de la république, à Beauharnais l'ainé, que tu as connu et qui, dans l'Assemblée constituante, était en opposition avec Alexandre, ton collègue et mon mari. J'aurais bien du regret, citoyen représentant, si tu confondais dans ta pensée. Alexandre avec Beauharnais l'aîné.
Je me mets à ta place , tu dois douter du patriotisme de tous les ci-devant, mais il est dans l'ordre des possibilités que, parmi eux, il se trouve des ardents amis de la liberté, de l'égalité. Alexandre n'a jamais dévié de ces principes; il a conptamment marché sur la ligne : s'il n'était pas républicain, il n'aurait ni mon estime, ni mon amitié. Je suis Américaine et ne connais que lui de sa famille; et s'il m'eût été permis de le voir, tu serais revenu de tes doutes. Mon ménage est un ménage républicain; avant la révolution, mes enfants n'étaient pas distingués des sans-culottes, et j'espère qu'ils seront dignes de la république. Je t'écris avec franchise en sans-culotte montagnarde ; je suis comme toi, je ne crois pas au patriotisme sans probité, sans vertu; je ne me plains de la sévérité que parce qu'elle m'a privée de te voir et d'avoir une petite conférence avec toi.
Je ne te demande ni faveur ni grâce; mais je réclame ta sensibilité et ton humanité en faveur d'une citoyenne malheureuse. Si on m'avait trompée en me faisant le tableau de sa situation et qu'elle fût et te parût suspecte, je te prie de n'avoir aucun égard à ce que je te dis, car comme toy je suis
inexorable : mai? ne confonds pas ion ancien collègue; crois qu'il est digne de ton estime. Malgré ton reffus (st c), j'applaudis à ta sévérité pour ce qui me regarde, mais je ne puis applaudira tes doutes sur Le compte de mon mari.
Tu \ois que ton collègue ma mandé tout ce que tu as dit: il avait des doutes ainsi que toi, mais \oyant que je ne vivais qu'avec des républicains, il a cessé de douter. Tu serais aussi juste, tu cesserais de douter si tu a\ais voulu m'écouter. Adieu, estimable citoyen; tu as ma confiance entière. Lapageiue Beat h. minais, 43, rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain '.
Rien de plus touchant ni de plus adroit que cette lettre ; Joséphine, on le voit, pressentait déjà le péril auquel allait être exposé le vicomte Alexandre, son mari, et elle profitait de l'occasion pour édifier le comité de sûreté générale sur les sentiments patriotiques de l'éxgénéral. Dans le but de le sauver, aussi bien que sa belle-sœur, elle ne craignait point de charger le marquis; mais elle savait que celui-ci n'avait rien à craindre à l'étranger : le danger ne pouvait l'atteindre. Enfin, pour mieux apitoyer Vadier, elle n'hésitait pas à s'abaisser au même niveau que lui; de là ce style qui, aujourd'hui, nous paraît étrange, mais qui, à cette époque, n'avait rien d'extraordinaire, et où, d'ailleurs, les couleurs sont forcées dans le but de mieux frapper les yeux.
Malheureusement ces nobles efforts demeurèrent infructueux. Non-seulement Marie-Françoise de Beau-
1. L'original de cette lettre, qui a été vendu 450 francs dans une vente faite en 1860, figure dans la riche collection d'autographes de M. Chambry, qui a bien voulu nous permettre d'en prendre commuaication.
harnais demeura en prison ', mais encure, peu de temps après, Vadier lui-môme signait l'ordre d'arrestation du vicomte Alexandre ; Joséphine ne tarda pas à venir à son tour grossir le nombre des détenus renfermés aux Carmes, et cette fois ce furent ses deux jeunes enfants, Eugène et Hortense, qui se chargèrent d'implorer la Convention pour obtenir sa grâce. En effet, le 19 floréal an u (8 mai 1794), ils remettaient entre les mains des représentants du peuple une supplique ainsi conçue :
« D'innocents enfants réclament auprès de vous la liberté de leur tendre mère, de leur mère à qui jamais l'on n'a pu rien reprocher que le malheur d'être entrée dans une classe à laquelle elle a prouvé qu'elle se croyait étrangère, puisqu'elle ne s'est jamais entourée que des meilleurs patriotes. des plus excellents montagnards. Ayant demandé son ordre