COMMUNE DE PARIS
Aux armes... citoyen?!... Aux armes! l'ennemi est à nos portes !
Le procureur de la Commune ayant annoncé les dangers pressants de la patrie, les trahisons dont nous sommes menacés, l'état de dénùment de la ville de Verdun, assiégée en ce moment par les ennemis qui, avant huit jours, sera peut-être en leur pouvoir,
Le conseil général arrête :
1° Les barrières seront à l'instant fermées;
2° Tous les chevaux en état de servir à ceux qui se rendent aux frontières seront sur-le-champ arrêtés;
3° Tous les citoyens se tiendront prêts à marcher au premier signal;
4° Tous les citoyens qui, par leur âge ou leurs infirmités, ne peuvent marcher en ce moment, déposeront leurs armes à leurs sections, et l'on armera ceux des citoyens peu fortunés qui se destinent à voler sur les frontières;
5° Tous les hommes suspects, ou ceux qui, par lâcheté, refuseraient de marcher, seront à l'instant désarmés;
• Vingt-quatre commissaires se rendront sur-le-champ aux armées pour leur annoncer cotte résolution, et dans les départements voisins pour imiter les citoyens à se réunir à leurs frères de Paris, et marcher ensemble à l'ennemi;
7° Le comité militaire sera permanent; il se réunira à la maison commune, dans la salle ci-devant de la Reine;
N Le canon d'alarme sera tiré à l'instant; la générale sera battue dans toutes les sections pour annoncer aux citoyens les dangers de la patrie ;
9° L'Assemblée nationale, le pouvoir exécutif provisoire seront prévenus de cet arrêté:
10° Les membres du conseil général se rendront sur-lechamp dans leurs sections respectives, y annonceront les dispositions du présent arrêté, y peindront avec énergie à leurs concitoyens les dangers imminents de la patrie, les trahisons dont nous sommes environnés ou menacés; ils leur représenteront avec force la liberté menacée, le territoire français envahi; ils leur feront sentir que le retour à l'esclavage le plus ignominieux est le but de toutes les démarches de nos ennemis, et que nous devons, plutôt que de soullrir, nous ensevelir sous les ruines de notre patrie, et ne livrer nos villes que lorsqu'elles ne seront plus qu'un monceau de cendres;
11° Le présent arrêté sera sur-le-champ imprimé, publié et affiché.
Signé: Huguemn, président; Tallien, secrétaire-greffier.
A l'église des Carmes, la situation, loin de changer, s' aggravait d'heure en heure. La surveillance redoublait, et chaque prisonnier était fouillé avec un soin tout particulier. On leur enlevait jusqu'aux objets les plus inoffensifs. D'un autre coté, plusieurs de leurs parents ou amis étaient venus les visiter, et, à leurs serrements
de mains, aux larmes dont leurs yeux se remplissaient à chaque instant, il était facile de voir que leurs cœurs redoutaient une catastrophe prochaine. Cependant les prêtres demeuraient calmes, et leur confiance en Dieu restait inébranlable.
Après le dîner, qui avait lieu à midi, un commissaire de la section vint faire lui-même l'appel nominal, et la promenade quotidienne fut différée ' . Peu de temps aprèseette visite le poste fut relevé; les nouveaux gardes, plus nombreux que ceux qu'ils remplaçaient, étaient des individus sans uniforme, armés de piques et coiffés d'un bonnet rouge ; le commandant seul portait un habit de garde national. Enfin, vers quatre heures, l'ordre fut donné de se rendre au jardin, et, contrairement à ce qui s'était passé jusqu'alors, on força les vieillards, les infirmes et ceux qui auraient voulu se recueillir dans de pieuses méditations, à suivre leurs camarades d'infortune. Chacun alors quitta l'Église en traversant la chapelle de la sainte Vierge et une petite sacristie située à gauche du chœur, et descendit au jardin par un escalier auquel aboutissait un corridor qui conduisait à cette sacristie.
La partie du jardin dans laquelle les courageux défenseurs de la foi allaient conquérir la palme du mar-
1. Suivant l'abbé. Vialar, toutes les fois que les prêtres sortaient de l'église pour se promener dans les jardins et qu'ils rentraient ensuite dans l'église, on en Faisait un appel général pour être bien sûr qu'il s'était échappé aucune victime. Cet appel, ajoute M. l'abbé Montfleury, était fait par un ancien valet de chambre ou maître d'hôtel de Mer l'archevêque d'Arles.
•vit> existe à peu près encore aujourd'hui dans le môme état où elle était à cette époque. Elle se composait d'un grand carré subdivisé lui-même en quatre portions d'égale grandeur et séparées entre elles par des allées sablées au centre desquelles se trouve un grand bassin circulaire. Cette portion du jardin était limitée au midi par le bâtiment du couvent, au nord par la communauté des Filles du Saint-Sacrement, à l'est par les maisons de la rue Cassette, et à l'ouest par d'autres jardins et dépendances du couvent. Le long des murs séparatifs de la rue Cassette et de la communauté des Filles du Saint-Sacrement, aussi bien que du côté ouest, il existait de larges allées destinées à la promenade et ombragées par de grands arbres et d'épaisses charmilles. Au fond, à gauche, presque à l'angle nord, se trouvait un petit bâtiment qui servait d'oratoire, et qui n'avait pour ornement qu'une statue de la sainte Vierge et quelques bancs en bois. C'était là que les religieux allaient, pendant la trop grande chaleur du jour, chercher le silence qui convient si bien au pieux recueillement.
Une fois descendus dans le jardin, les prisonniers se divisèrent en plusieurs groupes et se dispersèrent sous les allées latérales; un seul, l'abbé Girault, resta auprès du bassin, et se mit à réciter ses prières.
Pendant ce temps, des événements d'une autre nature s'accomplissaient à la section du Luxembourg.
L'assemblée générale de cette section s'était réunie dans l'église de Saint-Sulpice, sous la présidence de
MASSACRE DES PRÈTIil - Ufl
loachim Geyrat, nouvellement élu juge de paix, pour délibérer sur les mesures à prendre dans l'intérêt général. Un détachement de gardes nationaux, commandé par le citoyen Tanche, stationnait dans la rue Palatine. A l'intérieur de l'église on avait converti la chapelle du Saint-Sacrement en bureau pour les enrôlements volontaires, et le sieur Lemaitre (Joseph-Marie), demeurant alors rue du Vieux-Colombier, présidait à ces enrôlements. De plus, un certain nombre de fédérés illais, qui avaient quitté leur caserne des Cordeliers, étaient venus assister à la séance, suivant l'invitation qui leur en avait été faite. Quand l'assemblée fut en nombre suffisant pour Miter, Louis Prière, marchand de vins, demeurant cour des Fontaines, au Luxembourg, s'élança dans la chaire, qui servait alors de tribune, exposa la gravité de la situation, et, montrant les ennemis à Châlons, annonça quïl fallait au plus vite marcher contre eux ; mais que, pour lui, il ne bougerait pas tant qu'on ne se serait point débarrassé des individus renfermés dans les prisons, et surtout des prêtres détenus au couvent des Carmes. Cette déclaration causa dans l'assemblée une agitation des plus vives. Plusieurs membres, entre autres les sieurs Lucron, Yose, Violette, Chavessey, Vitra et Vigneul, l'accueillirent avec une certaine répugnance, et, profitant de cette hésitation, M. Alexandre Carcel, horloger, demeurant rue des Aveugles, vis-à-vis celle Garancière, prit la parole et fit observer qu'il pouvait bien y avoir des coupables dans les prisons, mais qu'il y avait aussi
des gens qui ne Tétaient pas, et qu'assurément les honnêtes citoyens ne voudraient pas tremper leurs mains dans le sang- des innocents. En conséquence, il proposa de nommer une commission composée de six membres qu'on prendrait dans l'assemblée, et qui vérifieraient ceux qui avaient des faits à leur charge, afin de les traduire devant les tribunaux. Cette motion fut suivie d'un murmure approbateur, et peut-être allait-elle être accueillie, quand le président Joacbim Ceyrat la combattit en disant : « Tous ceux qui sont détenus aux Carmes sont coupables, et il est temps que le peuple en fasse justice. » Cette observation rendit de l'énergie aux partisans de la motion de Prière, qui fut mise aux voix et adoptée par la majorité. De plus, trois commissaires, MM. Lohier, Lemoine et Richard, furent nommés pour se rendre à la Commune et lui communiquer ce vœu afin de pouvoir agir d'une manière uniforme l.
Au moment de partir, l'un de ces commissaires,
1. Le Registre des délibérations de la section du Luxembourg, pendant le mois de septembre 1792, a disparu. A son défaut, M. Granier de Cassagnac a copié l'extrait du procès-verbal île la séance de ce jour dans l'Histoire particulière des événements, etc., par Mathon de la Varenne.
Mais cet extrait contient une inexactitude; au lieu de ces mots : «D'une manière uniforme, » Mathon de La Varenne a écrit : «D'une manière conforme. »
Plus heureux que M. Granier de Cassagnac, nous avons trouvé aux archives du palais de justice la pièce suivante, qui ne permet aucun doute à cet égard.
{Extrait des procès-verbaux des délibérations de l'Assemblée génénérale de la section du Luxembourg.)
« Du 2 septembre 1792, l'an ive de la liberté, le i« de l'égalité. Sur la motion d'un membre de purger les prisons en faisant couler le sang
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.M. Lohier, demanda à l'assemblée comment on entendait se débarrasser des prisonniers d'une manière uniforme? — Par la mort! s'écrièrent à la fois plusieurs citoyens et le président lui-môme '.
A ces mots, tous ceux qui s'étaient montrés les plus chauds partisans de l'idée émise par Prière, et principalement lis fédérés marseillais, sortirent avec impétuosité de l'église et s'élancèrenl comme dos furieux dans la direction du couvent des Carmes. Alors, ne redoutant que trop ce qui allait arriver, M. (larcel se rendit immédiatement auprès du commandant Tanche, en le priant de rassembler au plus vite d'honnêtes citoyens pour protéger les prisonniers qu'on voulait attaquer ; mais ses sollicitations demeurèrent sans effet2.
de tous les détenu* de Paris avant de partir, les voix prises, elle a été adoptée. — Trois commissaires ont été nommés, MM. Lohier, Lemoine, Richard, pour aller à la ville communiquer, afin de pouvoir agir d'une manière uniforme.
Pour extrait conforme :
Siyné : Heu, secrétaire de l' Assemblée générale a.
1. Archives du palais de justice de Paris. — Dossier des septembrisations, déposition de M. Lemaltre.
i. Arch. du palais de justice, dossier des septembrisations, déposition du sieur Carcel. Cette déposition est entièrement confirmée par celle du sieur Royer (François-Henri), peintre en bâtiment, demeurant alors rue du Four Saint-Germain.
a. Le procès-verbal du -2 septembre de la section continue en ces ermes : " Est survenueunedéputation de la section Poissonnière avec un arrêté de ladite section, par lequel, considérant le» dangers éminents [tic] de îa patrie et les manœuvres infernales dos prêtres, elle arrête: loQue tous les prêtres et personnes suspectes enfermés dans les prisons de Paris, d'Orléans et autres, seront mis à mort ; ïo One les femmes, enfants d'émigrés et personnes qni n ont pas paru se montrer citoyens, seront mis sur une ligne en avant des citoyens qui partent sur les frontières, afin de garantir les braves sans-culottes des coups que pourraient porter les ennemis. «
tiï MASSACRE DES PRÊTRES.
Une ibis arrivés dans la rue de Vaugirard, ces forcenés se répandirent dans les corridors du couvent, envahirent chacune des pièces ou cellules qui prenaient, jour sur le jardin, et là, semblant attendre un signal, ils se contentèrent de passer, à travers les barreaux des fenêtres, leurs sabres et leurs baïonnettes en proférant les cris les plus sanguinaires. Pour se soustraire à de telles injures, les malheureux détenus gagnèrent le fond du jardin, les uns s'abritant sous les charmilles, les autres pénétrant dans le petit oratoire, où ils commencèrent à dire les vêpres du dimanche. Auprès de cet oratoire se trouvait alors Mer l'archevêque d'Arles, accompagné de l'abbé de la Pannonie. «Pour le coup, Monseigneur, s'écria ce dernier, je crois qu'ils vont venir nous assassiner. — Eh bien, mon cher, répondit l'archevêque, si c'est le moment de notre sacrifice, soumettons-nous et remercions Dieu d'avoir à lui offrir notre sang pour une si belle cause. »
Au même instant de nouveaux cris se firent entendre du côté de la rue Cassette ou de la rue de Vaugirard, et vinrent se confondre avec ceux des individus qui avaient pénétré dans le couvent.
Or voici ce qui s'était passé :
Vers une heure de l'après-midi, quatre voitures de place contenant un certain nombre de prêtres arrêtés, quittaient la rue de Jérusalem, où étaient les bureaux de la mairie, et se dirigeaient vers la prison de l'Abbaye Saint-Germain. Parmi ces prisonniers se trouvait l'abbé Sicard, sous-instituteur des sourds-muets,
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qui a raconté ce sanglant épisode de la manière suivante :
« On donne le signal du départ en recommandant à tous les cochers d'aller très-lentement, sous peine d'être massacrés sur leur siège, et en nous adressant mille injures. Les soldats qui devaienl nous accompagner nous annoncent que nous n'arriverons pas jusqu'à l'Abbaye, que le peuple, à qui ils vont nous livrer, se fera enfin justice de ses ennemis et nous égorgera dans la roule. Ces mots terribles étaient accompagnés de tous les accents de la rage et de coups de sabre, de coups de pique, que ces scélérats assénaient sur chacun de nous.
« Les voitures marchent ; bientôt le peuple se rassemble et nous suit en nous insultant. « Oui, disent les soldats, ce « sont vos ennemis, les complices de ceux qui ont livré Ver- « dun, ceux qui n'attendaient que votre départ pour égorger « vos enfants et vos femmes. Voilà nos sabres et nos piques; « donnez la mort à ces monstres! »
« Qu'on imagine combien le canon d'alarme, la nouvelle de la prise de Verdun et ces discours provocateurs durent exciter le caractère naturellement irascible d'une populace égarée à laquelle on nous dénonçait comme ses plus cruels ennemis. Cette multitude effrénée grossissait de la manière la plus effrayante, à mesure que nous avancions a ers l'Abbaye,
par le Pont-Neuf, la rue Dauphinc et le carrefour Buci
Enfin nous arrivons à l'Abbaye : les égorgeurs nous y attendaient.
h La cour était pleine d'une foule immense; on entoure nos voitures; un de nos camarades croit pouvoir échapper : il ouvre la portière et s'élance au milieu de la foule, il est aussitôt égorgé; un second fait le même essai : il fend la presse et allait se sauver ; mais les égorgeurs tombent sur cette nouvelle victime et le sang coule encore. Un troisième n'est pas
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plus épargné. La voilure avançait vers la salle du comité; un quatrième veut également sortir, il reçoit un coup de sabre qui ne l'empêche pas de se retirer et de chercher un asile dans le comité. Les égorgeurs imaginent qui! n'y a plus rien à taire dans cette première voiture; il s ont tué trois prisonnier-, ils ont blessé le quatrième; ils ne croient pas qu'il y en avait un de p^us; ils se portent avec la même rage sur la seconde voiture*. »
Vingt et un prisonniers périrent ainsi en arrivant dans la cour du jardin de l'Abbaye, et il a suffi d'une poignée d'hommes dirigés par un nommé Maillard pour accomplir un tel carnage.
Quand la dernière victime eut expiré, Maillard dit à ceux qui l'accompagnaient : « Il n'y a plus rien à faire ici, allons aux Carmes3! » Et ces misérables, enivrés tout à la fais de sang et de vin, enfilèrent la rue du Four Saint-Germain, et, gagnant rapidement la rue des Canettes, débouchèrent dans la rue du Vieux-Colombier en criant : Vive la nation ! Mort aux rèfractairesA ! »
Ce furent ces cris qui retentirent sous les voûtes du