CHAPITRE Mil
L'abbé Berthelet de Barrot est sauvé par quelques voisins. — Relation qu'il fait de sa délivrance. — Récit de l'abbé Bardet. — L'abbé Saubm reconnu par un Marseillais. — Les abbés Letellier et de la Pannome sont également préservés. — MM. de Montfleiry, Vialvr, de Rest réussissent à s'évader. — Le corps d'un prêtre m acheté par un chirurgien. — Lettre de la Mère. Rosalie. — Réfutation. — M. l'abbé Potel n'était point aux Carmes. — Liste des prêtres échappés au massacre.
Nous avons dit que plusieurs des prêtres avaient été préservés de la mort d'une façon toute miraculeuse. Parmi eux on peut citer l'abbé Berthelet de Barbot, qui raconte en ces termes comment s'est effectuée sa délivrance :
« Le nombre des prisonniers se trouvant réduit à une vingtaine, on nous fît lever du pied de l'autel et ranger deux à deux pour prendre la place de ceux qui venaient d'être tués. Traversant la chapelle de la sainte Vierge pour descendre à mon tour parle petit es:àlier au bas duquel étaient les égorgeurs, je fus reconnu par quelques voisins de mon domicile qui me firent réclamer par le commissaire. Il dit ces mots aux assassins : « Frères et amis, en voilà un que ses 2Dnsi-
« toyens réclament, dites, s'il vous plaît, qu'il soit mis « à part pour être jugé. » Ils répondirent : «Qu'on le « mette à part.» Le commandant parvintà faire cacher avec moi sous des bancs six autres de mes confrères. Tout le reste fut massacré. Ce ne fut qu'avec des peines infinies et au milieu d'une multitude immense de femmes et d'hommes qui demandaient qu'on nous livrât à leur fureur, que nos gardes parvinrent à nous conduire à l'église de Saint-Sulpice, où la section était assemblée.
« Là, après avoir rendu compte de l'inutilité (prétendue) de sa mission, le commissaire nous présenta au bureau, et demanda que la section disposât de nous suivant sa sagesse. Aussitôt un homme se leva et opina pour qu'on nous livrât sur-le-champ au peuple, qui nous attendait, disait-il, pour nous égorger au pied de l'église. Cette demande fut appuyée, mais rejetée aussitôt par une réclamation presque universelle. M. Leclerc, médecin, fut d'avis que l'on nous séparât, que l'on donnât à chacun deux gardes et que la section nommât des commissaires pour nous interroger. Cette motion fut adoptée '. L'objet de M. Leclerc, en gagnant du temps, était de se rendre maître, avec ceux qui pen-
1. Voici, en effet, ce que constate le procès-verbal de la séance du 2 septembre : a M. Violette, un des commissaires de la section, amène dans le sein de l'assemblée neuf particuliers, détenus aux Carmes, qu'il est parvenu à soustraire à ia vengeance du peuple. L'assemblée nomme MM. Lohier, Violette, Geoffroy, Rochet, Legendre et Lemaire à l'effet d'interroger ces particuliers. »
(Archives du palais de justice.)
Isa PRÊTRES ÉCHAPPÉS AT MASSACRE.
saient comme lui, des délibérations de la section, et par là, de nous sauver.
« A minuit les commissaires s'ajournèrent au lendemain matin, et l'on nous conduisit dans une salle du séminaire dont on avait fait une prison. Nous y étions depuis une heure , lorsque l'un des égorgeurs vint se plaindre à haute voix, tant en son nom qu'en celui de ses camarades, qu'on les avait trompés, qu'on leur avait promis trois louis et qu'on ne voulait leur en donner qu'un seul. Le commissaire répondit qu'ils avaient encore dans les prisons de Saint-Firmin, de la Conciergerie et autres , de l'ouvrage pour deux jours, ce qui ferait les trois louis promis; que d'ailleurs on ne s'était pas engagé à donner nos dépouilles et que, croyant devoir être déportés, nous nous étions presque tous fait habiller de neuf. L'égorgeur répliqua que ne sachant pas qu'ils auraient nos habits, ils tailladaient les prisonniers à coups de sabre ; que dans cet état de choses les fossoyeurs ne voulaient donner des dépouilles que quatre cents francs ; qu'au surplus il allait vérifier avec le commissaire si les prisonniers qui avaient été préservés étaient ou non habillés de neuf, et il entra aussitôt avec le commissaire dans la salle où nous étions. Heureusement nos habits, examinés de près, se trouvèrent usés, et les deux hommes sortirent ensemble....
« Le lendemain nous fûmes interrogés chacun en particulier par trois commissaires. Le choix, en général, avait été bien fait, et nous ne tardâmes pas à nous
apercevoir du désir de ces messieurs de nous arracher à La fureur des assassins. Nos amis employèrent la matinée à chercher des citoyens qui voulussent répondre de iimus et ils en trouvèrent. L'après-midi l'on nous conduisit à la section, où les procès-verbaux des interrogatoires ayant été lus, elle prononça la mise en liberté de chacun de nous l.
«Cependant on vint avertir le commandant qui nous avait gardés la veille dans la prison des Carmes, que des gens appostés nous attendaient au bas de l'escalier de l'église pour nous assassiner lorque nous sortirions. Comme j'avais entendu cet avertissement, le commandant, homme plein d'énergie et de bonne volonté, nous dit à l'oreille : « Soyez tranquilles, on a pourvu à votre « sûreté. » En effet, quand nous nous levâmes pour nous retirer, aussitôt se levèrent avec nous un grand nombre de gardes nationaux qui, le sabre à la main, nous placèrent au milieu d'eux et nous conduisirent ainsi dans la communauté des prêtres de Saint-Sulpice où, nous ayant demandé nos différents domiciles, ils se divisèrent en petites troupes, nous accompagnèrent pendant la nuit chacun dans nos maisons, et nous recommandèrent de ne pas sortir de quelques jours 2. »
1. Ci tte mise en liberté est constatée par le procès-verbal du 3 septembre 1792, ainsi qu'il suit: «Sur le rapport qui a été fait par MM. les commissaires nommés à l'effet d'examiner la conduite de M. Pierre Camouchard, de M. Jean-Baptiste Cliiron, de M. Jean-Marie Berthelet, qui avaient été détenus aux Carmes et qui en étaient sortis hier, l'as- Bemblée a arrêté qu'il» seraient mis en liberté. »
[rchives du palais de justice; greffe de la Cour impe'riale.)