‹ Le couvent de Carmes et le séminaire de Saint-Sulpice pendant la TerreurChapitre 68 sur 200 · Les Martyrs de ta foi, par l'abbé Guillon, p · texte numérisé non relu

Les Martyrs de ta foi, par l'abbé Guillon, p

L'abbé Bardkt, sauve à peu près de la même façon, donne, à son tour, sur ces diverses circonstances, les détails suivants :

« J'essayai de dire au garde qui me conduisait que je mourrais innocent, ne m'étant jamais trouvé dans aucun complot. Il me répondit : a Quand vous serez « auprès du commissaire, vous lui conterez cela. » Armé près de lui et passant la porte, je lui dis la nié me chose, et sans attendre que j'eusse fini, il me prit par le bras et m'ordonna de me ranger avec les autres. Je vis l'abbé Leroux, vicaire de Nantes; l'abbé Chériot, prêtre de Saint-Jacques la Boucherie; l'abbé Berthelet, l'abbé du Tillet, M. de l'Épine, prêtre de Saint-François de Sales, qui avait été sauvé par la compassion qu'il excita au garde qui le conduisait à la mort et qui, lui déchirant sa soutane, le revêtit d'un habit qu'il enleva à un de ses camarades.

« On nous emmena ensuite à la section assemblée à Saint-Sulpice. Il était nuit; je ne vis qu'une troupe de femmes qui remplissait les rues. Deux hommes conduisaient chacun de nous en criant comme des forcenés : k Vive la nation 1 Vivent les sans-culottes 1 Voici « d'honnêtes gens que nous amenons, tous les autres « sont morts, les scélérats ! ... »

«On nous conduisit ensuite au comité; on nous mit dans une salle sous la garde de deux hommes armés qu'on relevait toutes les deux heures, en leur laissant la consigne de nous tenir séparés et éloignés les uns des autres.

PRÊTRES ÉCHAPPES Ai: MASSACRE. un

« Environ une heure après que nous fûmes dans cette Balle, nous entendîmes un des malheureux qui revenaient des Carmes et qui se plaignait d'une manière nergique de l'injure qu'on lui avait faite aux Carmes, en lui refusant, dans la dépouille des morts, une culotte qu'il avait cru pouvoir prendre, en voyant tous les autres en faire autant, disant qu'il avait bien gagné une culotte, qu'il venait de rendre un assez grand service à la nation, qu'il savait ce que nous devions faire si on avait attendu plus tard de nous massacrer...

« Nous avions tout lieu de craindre que quelques malintentionnés ne lui fissent signe d'entrer dans notre salle. J'étais près de l'abbé Leroux, vicaire de Saint- Emilien de Nantes. La plainte du sans-culotte fut longue; elle aurait sans doute duré plus longtemps si l'un des commissaires qui tenait la séance permanente ne lui eût donné une espèce de satisfaction en prenant le même ton et en s'écriant : « Vivent les sans-culottes! « Je suis moi-même un sans-culotte ; mais quoiqu'il soit «juste de payer tous les sans-culottes, il ne faut pas que «l'intérêt seul les guide. » Le plaignant reprit : « Six « lianes pour une pareille journée n'est pas trop, et je « puis bien avoir une culotte de ces scélérats ! »

<v Ouelqu'un de l'assemblée lui objecta que six livres étaient une bonne journée, et que tous les ouvriers n'en gagnaient pas autant.

« Nous prîmes un peu de repos la nuit; le jour parut; c'est alors seulement que je reconnus tous mes mal-

heureux confrères. Celui dont la vue me frappa le plus fort fut M. de l'Épine, prôtrc de Saint-François de Sales, vieillard respectable...

« 11 était plus de sept heures lorsqu'un commissaire, en habit de garde nationale, entra dans notre prison; il nous parla avec bonté. Quelque temps après, en vint un autre, M. Geoffroy, qui nous parla d'une mani vraiment intéressante, nous dit qu'on venait de prendre une délibération pour que nous soyions interrogés dans la journée, qu'on porterait à la section nos procès-verbaux dans le temps où il y aurait moins de monde, et que de là, on viendrait nous mettre en liberté, sans que nous soyions obligés de paraître ; que cela avait été son avis, sans quoi il aurait donné' sa démission.

« Dans la matinée, on apporta différents effets appartenant à nos malheureux confrères; je reconnus les miens, et quoique je les montrasse, il ne me fut pas possible d'obtenir un mouchoir.

« Les commissaires s'étaient assemblés dans notre prison pour nous interroger, d'abord cinq, ensuite sept, qui prirent l'abbé Berthelet de Barbot.

« Avant cet interrogatoire on avait élargi le frère Istève, des écoles gratuites, sans interrogatoire; il partit avant dix heures du matin.

« Les commisaires se partagèrent ensuite pour interroger plusieurs en même temps; deux en prirent un, mais dans des appartements séparés. Dès ce moment on nous divisa, afin que nous ne puissions communiquer ensemble. Ce fut un petit maigre en perruque

PRÊTRES ÉCHAPPÉS AU MASSACRE. ISf

ronde qui m'interrogea, et il le fit d'une manière aussi rude que satirique; sa figure et son ton étaient sévi

«L'heure du dîner arrivée, MAI. les commissaires se retirèrent en nous disant que dans la journée on entendrait les autres. LTn d'eux, en habit de garde nationale, s'approcha de nous et nous demanda si nous aN ions besoin de quelque chose, si nous voulions de l'argent pour nous procurer à manger. Je m'approchai de lui. je le remerciai en lui disant que plusieurs de nous n'avaient rien, mais qu'il me restait encore quelque chose et que je me ferais un devoir de partager .i\c- eux tant que je le pourrais, lise retira; j'ai appris depuis que c'était M. Legcndre. Un moment après M. Geoffroy vint à nous et nous dit positivement de demander tout ce qu'il nous fallait, que la section payerait; il nous avait prévenu, il avait même déjà paye" le traiteur. Nous mangeâmes sur les bancs qui étaient autour de la salle et debout. M. de l'Epine, trop incommodé, se mit à genoux, ne pouvant assurer ses mains tremblantes *.

« On nous laissa assis assez longtemps sans reprendre notre interrogatoire. Sur les cinq heures, les commissaires revinrent. Quelques instants après, celui à perruque ronde me fit aller a\ec lui et un autre commissaire dans une espèce de cuisine où il fit venir un garde, de manière que j'étais toujours avec les gens à

1. Cette infirmité de M. l'abbé Allais de l'Epine est constatée dans s-verbal de son interrogatoire, daté du 7 septembre. (Voir cipage 182.)

m PRÊTRES ÉCHAPPÉS AP MASSACRE.

pique. Le procès-verbal dressé, je fus reconduit à la salle commune, eu je restai avec les autres en attendant ce qu'on déciderait à la section.

o Là, quelqu'un éleva la voix en annonçant la prise de Verdun. Cette nouvelle ne fit tort qu'à moi, car mes autres confrères furent élargis soit pendant la nuit, soit le mardi matin... Un ecclésiastique qui était à la section et avait assisté à la lecture de mon procès-verbal, s'était levé et avait dit que nous étions des vampires et qu'il fallait bien se garder de nous relâcher, que je ne manquerais pas de donner des principes contraires; on vint me dire, en effet, qu'il y avait un autre jugement porté pour moi.

« Le lundi au soir, je vis arriver MM. Lebreton, Martin et de Keravenant; le mardi, environ sur les neuf heures, arriva l'abbé de Pradignac.

« M. Violette, commissaire, entra un instant après l'abbé de Pradignac, et nous dit que nous avions eu bien du bonheur d'échapper à la justice du peuple, qui s'était porté dans toutes les prisons. Revenant ensuite à nos confrères massacrés, il dit avec enthousiasme qu'il n'y comprenait rien et qu'il était étonné, comme tout le monde le serait, de nous avoir vu marcher à la mort avec autant d'allégresse et de gaieté que si nous étions allés à la noce. Son gros embonpoint annonçait assez qu'il ne connaissait guère d'autre plaisir que la matière, et qu'il ne croyait pas beaucoup aux motifs qui nous déterminaient.

« Le mardi se passa sans interroger mes nouveaux

confrères. Le mercredi dans l 'après-midi on s'en occupa. Il vint un commissaire qui nous parla avec un ton de rage ; il questionna l'abbé Martin avec le même ton. C'est lui qui, la veille, avait refusé au môme abbé le bréviaire d'un de nos confrères massacrés en lui disant : « Priez Dieu par cœur, si vous y croyez ! »

« M. Bourgeois, nommé depuis deux jours trésorier de la section, vint nous visiter dans la matinée et versa des larmes sur nos malheureux confrères massacrés, témoignant le plus amer chagrin d'en avoir vu si peu échapper au fer des assassins.

« On apporta une lettre de Pétion. M. Bourgeois, à qui on remit cette lettre, entra dans la salle, et là, des larmes de joie coulant de ses yeux, il nous dit d'un ton plus touchant : « Messieurs, voici un des plus beaux «jours de ma vie, où j'aurai le bonheur de voir rendre « la liberté à d'honnêtes gens qui n'étaient pas faits « pour la perdre. Oui, cette lettre, qui est pour l'un de « vous, servira pour les cinq, et j'espère que ce soir vous « pourrez tous aller chez vous. »

« Après qu'on eut lu la lettre à la section, on nous y appela. Nous y fûmes reçus très-bien. On proposa à l'abbé Martin de prêter le serment de haine aux rois. Plusieurs particuliers s'élevèrent contre cette motion. Un autre dit que les députés l'avaient fait individuellement, mais que ce serment n'étant pas décrété, nous n'étions pas tenus de le faire. Cette opinion prévalut et nous sauva.

a On insista pour accélérer notre liberté à tous en

PRÊTRES ÉCHAPPÉS Al" MASSACRE.

exposant surtout le besoin que nous avions de changer de linge et de prendre du repos, qu'il se faisait tard et qu'il ne fallait pas nous exposer dans les rues à une heure aussi avancée; ce à quoi l'honnête M. Bourgeois répondit: «Ces messieurs ne seront point en peine pour « leur souper et leur logement; ils trouveront chez moi « tout ce dont ils auront besoin ; trop heureux de les re- « cevoir.»

« Nous touchions donc au moment d'être tous libres quand M. Carcel, un des commissaires, vint prier qu'on nous accordât quelqu'un pour notre sûreté. M. Alexandre, président, répondit que chacun s'empresserait de nous servir et de nous garder. M. Carcel insista, ajoutant qu'il venait d'entendre dire à ses oreilles qu'aucun de nous ne sortirait de l'église. Le président répliqua qu'il ne pouvait croire quelqu'un assez monstre pour oser tenir un pareil propos; qu'au surplus, s'il en existait un, il fallait le nommer, parce que ce serait lui qu'on chasserait de l'église ; qu'un tel langage ne pouvait venir que d'un scélérat et qu'on ne devait y faire aucune attention.

« On finit en nous délivrant à chacun un certificat de citoyen français. *S~osamis nous attendaient pour nous accompagner. Un de ceux qui avaient le plus parlé contre moi s'offrit pour m'escorter jusqu'à la voiture qui me reconduisit rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré. »

L'abbé Saurin dut son salut à une circonstance non moins providentielle : « Il attendait, dit l'abbé Guil-

PRÊTRES ÉCHAPPÉS \l' MASSACRE. i»;7

Ion, dans une chapelle de leglise des Carmes que son tour d'être massacré fût venu. Il entend un des assassins qui passait près de lui, parler avec l'accent provençal ; il s'en approche en lui disant : «Mon ami, vous êtes de Provence? — Oui, répond celui-ci, et je suis de Marseille. — Et moi aussi, je suis de la même ville. — Comment vous nommez-vous? — Saurin. — Oh! votre frère est mon parent. — Eh bien, puisque nous avons des rapports de famille, vous devriez bien me tirer d'ici, car vous savez qu'on ne peut me reprocher que ma qualité de prêtre. » Le Marseillais à l'instant interpella ses compagnons et leur dit : «Citoyens, cet homme est mon parent, et en cette qualité, il ne doit périr que par le glaive de la loil — Bastl répliquèrent-ils, ce prêtre est coupable comme les autres et doit périr avec eux. — Non, non ; il n'en sera pas ainsi, et quand je vous demande une exception, c'est que j'ai des droits pour l'obtenir. Sachez, continua-t-il, non sans quelque supercherie, que je me suis trouvé à la |>rise de la Bastille, aux journées des 5 et 6 octobre à Versailles, à celle du 20 juin aux Tuileries et à la dernière affaire, celle du 10 août, ajouta-t-il en découvrant sa poitrine ; voilà les blessures que j'y ai reçues. » L'abbé Saurin a assuré qu'il n'y aperçut pas la moindre égratipnure. Le stratagème n'en eut pas moins de succès, et il fut décidé que le Marseillais conduirait ce prêtre à la section pour y être jugé. Quand l'un et l'autre furent dans la rue voisine (rue Cassette), le libérateur demanda à l'abbé Saurin la redingote neuve dont il était

revêtu, et lui donna en échange son habit de garde nationale, qui était fort usé, pour lui servir de sauvegarde. Comme il demandait, en outre, quelque argent pour prix du service qu'il venait de lui rendre, celui-ci 1.» gratifia d'un assignat de 200 livres et ils se séparèrent'. )■>

M. Letellier, qui avait été emprisonné, quoiqu'il ne fût encore que minoré, fut sauvé à peu près de la même façon :

« Au moment du massacre, il parvint à adoucir et à intéresser en sa faveur un Marseillais, en lui représentant qu'il n'était point prêtre et que c'était par méprise qu'on l'avait saisi. Ce Marseillais le conduisit à la rue d'Enfer, où il le laissa2. »

M. l'abbé Lapize de la Panwonbe vit encore la mort déplus près. Dès qu'il s'aperçut que Msr l'archevêque d'Arles avait succombé sous les coups des massacreurs, il se réfugia un instant dans l'oratoire, puis s'en échappa et se retrouva au milieu du jardin. L'ordre étant venu alors de rentrer dans l'église, il s'y rendit et entendit des individus crier à plusieurs reprises: « Vous périrez tous. » « Voyant que rien ne pouvait les apaiser, je fis, dit-il, une courte prière et me déterminai à aller me faire égorger. Je m'avançai plein de confiance en la

Page 1