Les Martyrs de la foi, par M. l'abbé Guillon
2. Souvenirs de M. Letoumeur, e'véque de Verdun. [Documents particuliers inédits.)
M. Letellier a dirigé pendant plusieurs années une institution dans le quartier du Luxembourg.
miséricorde de Dieu et content de n'être plus témoin du massacre de mes frères. Je traversais la chapelle de la sainte Vierge pour me rendre au jardin , lorsqu'un garde national que je ne connaissais pas s'approcha de moi et me dit avec un grand air d'intérêt : « Sauvez-vous, mon aaini, sauvez-vous! » Je crus alors devoir profiter du moyen de salut que me proposait ce brave homme; je gagnai le corridor qui conduit à la petite porte du cloître. Aussitôt je me vis assailli d'une grêle de coups de baïonnette, dont neuf me blessèrent plus ou moins grièvement. Je me défendais machinalement de ces coups; je saisis avec la main quelques-unes de ces baïonnettes, que les brigands maniaient avec moins de facilité dans cet espace resserré. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'attendrir mes bourreaux, je me détermine à prendre le chemin du parc aux cerfs l. Je suis encore arrêté' par un autre garde national qui tâche de me soustraire à mes assassins; il leur dit que sans doute j'ai été jugé innocent, puisqu'on m'a laissé sortir. Il fait les mêmes représentations au commandant des Marseillais. Celui-ci, me regardant d'un œil foudroyant, répondit d'un ton brusque et pressé : « Mettez cet homme-là dans une embrasure de porte ; on le jugera. » « Mon garde bienfaisant se hâta d'accomplir cet ordre. Il y ajouta même une précaution que son humanité seule lui dicta; car quelques-uns des brigands ayant essayé d'entrer pour achever de m'assommer
1 . Les massacreurs avaient donné ce nom au jardin du couvent.
dans le corridor où il m'avait placé, il se donna luimêmela consigne; il les renvoya tons en croisant ses armes devant eux, en leur disant : « On ne passe pas. » Tandis qu'on massacrait mes frères, j'étais là debout, appuyé contre l'embrasure d'une porte, perdant beaucoup de sang par mes blessures et surtout par celle que j'avais reçue à l'avant-bras de la main droite, où la baïonnette avail produit sur une veine l'effet de la lancette. Mon garde me donnait tous les témoignages possibles de compassion et d'intérêt. Je lui demandai s'il espérait me sauver; il me répondit: « Si je ne l'espérais « pas, je ne tiendrais pas à un pareil spectacle; il me « fait trop d'horreur. » J'avais sur moi des assignats pour la valeur de six cents livres ; je le priai de les accepter, en disant que cette somme nuirait peu à ma fortune si j'échappais, et que si je mourais j'aimerais bien mieux que ces assignats fussent pour lui que pour les briga mis. Il les refusa absolument, trop bien payé, me disait-il, s'il était assez heureux pour me sauver la vie.
« Mes forces s'affaiblissaient de plus en plus; mon garde s'en apercevait et soupirait autant que moi après la fin de l'horrible massacre. Au moment où la populace entra, il me conseilla de passer à travers cette foule trop occupée d'aller piller les morts pour faire attention à moi *. »
L'abbé de la Pannonic suivit, en effet, ce conseil, et bientôt il se trouva dans la rue de Vaugirard. « Là,
1 . Récit de l'abbé de la Pannonie. Les Martyrs de la foi, par l'abb»'; Guilloa.
PRÊTRES tCHAPPÉS AU MASSACld.. m
il se t'appela qu'une ancienne maîtresse de pension qui conduisait ses élèves à son catéchisme, et dont il était connu, demeurait dans le voisinage. Elle avait donné dans le schisme de la Constitution, mais elle était d'une humeur obligeante. 11 alla donc lui demander un asile en lui disant : « Voilà l'ouvrage de vos schismatiques. — Kst-ce possible ! répondit cette brave femme; je vais fous mettre en sûreté. » Elle faisait alors un petit commerce et avait dans sa boutique un comptoir derrière Lequel elle était placée; comme elle savait qu'on allait faire des visites domiciliaires, elle le cacha dans son comptoir, où l'abbé se tapit, et échappa ainsi à la visite, qui eut lieu comme on s'y attendait.
Ensuite elle lui procura un passe-port au moyen duquel il passa en Angleterre. Il raconta aux émigrés les dangers qu'il avait courus, et un riche Anglais voulant avoir son gilet, qui était tout percé de coups de baïonnette : « Votre veste est toute déchirée, lui dit-il, « je vais vous donner en échange un vêtement com- « plet de velours. » L'abbé refusa. Sans se déconcerter, l'Anglais alla trouver l'évèque de Saint-Pol de Léon, qu'il pria d'agir pour lui auprès de l'abbé. L'évêque, en effet, dit à ce dernier de satisfaire la curiosité de ce bon Anglais. L'abbé lui remit donc sa dépouille '..»
A ces quelques prêtres qui ont été si miraculeusement épargnés viennent se joindre ceux qui, mus par