CHAPITRE I
Fondation du Couvent de IVotre-Daïue à La Flèche {lii2\l)
Premières démarches de la municipalité flécboise à Poitiers (Juin 16S3). — Achat d'une maison pour y installer les Religieuses (Juillet 16SS). — L'Eve que d'Angers et la municipalité fléchoise.
Nous lisons dans le P. Bouzonnier (1) : « Les Filles de Notre-Dame de la maison de Poitiers donnèrent, dès le commencement de leur fondation, tant d'édification au public et remplirent si bien les fonctions de leur institut, que leur Ordre s'étendit avec leur réputation, non seulement dans le Bas-Poitou, mais aussi dans l'Anjou et dans la Normandie. »
Il n'y avait que quatre ans qu'elles étaient établies à Poitiers, quand La Flèche eut connaissance du bien qu'elles y faisaient. Pressée de répondre aux désirs de
(i) Histoire de VOrdre, t. II, p. yS.
ses administrés, qui réclamaient des maîtresses pour leurs jeunes filles, la municipalité eut bien vite résolu la question; sans doute, on peut croire que les Jésuites ne furent pas étrangers au choix qui fut fait des Filles de Notre-Dame.
Au cours d'une séance des édiles fléchois, en mai 1622, il avait été décidé qu'on enverrait une députation exposer la requête de la ville à la supérieure du couvent de Notre-Dame à Poitiers. La maison de ville était alors représentée par le maire, Charles Davoust, sieur de la Marignerie, président en l'Election, par les échevins, Charles Foureau, sieur de Segrais, conseiller et avocat pour le Roy au présidial, Jacques Fontaine, sieur de Dezé, conseiller et élu pour le Roi en l'élection, René de la Porte, sieur temporel de Maupas, avocat au présidial, et Jacques Nadreau.
D'un commun accord, les édiles nomment les sieurs Dubien et Hamelin pour faire le voyage de Poitiers. M. Hamelin était le père des deux futurs curés de Saint-Thomas.
Jacquette de Chesnel n'était plus supérieure de Poitiers, Anne de Guérin lui avait succédé. Séduite parla proposition des députés. Mère de Guérin leur fit un accueil favorable. La première chose à faire, en celte circonstance, était de consulter la fondatrice, M™« de Lestonnac. Mère de Guérin le fit, en effet, suivant, en cela, l'habitude de toutes les supérieures de l'Ordre. Mais, en même temps, présumant une réponse favorable, sans s'inquiéter où elle prendrait des sujets et de l'argent, elle s'engagea, — après avoir toutefois consulté la communauté, — à satisfaire les Fléchois, et c'est pourquoi l'historien de l'Ordre dit
qu'elle s'engagea « avec un zèle et une confiance qui ne lui permirent pas de prendre d'abord les mesures nécessaires et de prévenir les difficultés qui surgirent dans la suite ».
Voulant profiter des bonnes dispositions des habitants de La Flèche, elle envoya dans notre ville deux commissaires, Messire Charles de Courues, prêtre prieur de Nanteuil, et M'" Jean Engaigne (1), avocat au siège présidial de Poitiers, celui-là même dont il a été parlé plus haut. Ces commissaires, chargés de faire l'enquête nécessaire sur le bien fondé de la réclamation fléchoise, sur la nécessité d'une nouvelle fondation, avaient été préalablement munis d'une procuration, passée le 2 juillet devant MM^^ Martin et Barraud, notaires à Poitiers, et signée de Anne de Giiérin, supérieure, Anne d'Arrérac, Jacquette de Chesnel, Marie de Tusseau, conseillères et discrètes (2).
Arrivés à La Flèche, les deux commissaires, promptement édifiés sur la sincérité des vœux de la population et la réalité de ses besoins, décidèrent de chercher d'abord la maison nécessaire à la fondation projetée. En vertu des pouvoirs qui leur ont été délégués, ils achètent, le 7 juillet 1G22, au nom delà communauté de Poitiers, et par devant M'' Jean Rouveau, notaire, la maison de M^ Gabriel Le Gaigneur (3),
(i) On trouve différentes orthographes de ce nom : Engueigne, Enguaigne, Engueingne, Enguaingne, Engaigne, nous adoptons cette dernière, comme la plus usitée.
(2) Reg. parch., p. 28.
(3) Legaigneur, Legangneur ou Legaigneux.
seigneur de la Hermelière , procureur du roi au grenier à sel de La Flèche et de Malicorne, et de Renée Chariot, son épouse, acquisition faite pour la somme de 12,000 livres (1) tournois, payable en deux fois: savoir 5,000 livres à Notre-Dame de septembre dite Angevine, et 7,000 livres dudit jour Notre-Dame en deux ans; jusque-là, la rente en sera payée aux vendeurs au denier vingt.
L'acte de vente contient cette clause, qu'il n'est pas sans intérêt de signaler : a Au payement de laquelle somme de cinq mille livres tournois et rente dicelle, chacun des nobles Charles d'Avoust, sieur de la Marignerie, président en l'élection de cette ville et maire de cette ville, René Foureau, sieur de Segrais, conseiller et advocat pour le Roy au présidial, Jacques Fontaine, sieur de Dezé, conseiller et eslii du Roy en l'élection, Christophe Fontaine, s'^ de la Crochinière, conseiller du Roy et grenetier au grenier à sel de cette ville, tous demeurans en ceste ville a ce présens establis et soubmis se sont, ensemble led. de Courues, solidairement obligés avec lesd. dames religieuses eux et cliacun deux seul et pour le tout... et en ont faict leur propre faict et debte... » (2).
Il me semblait de toute première nécessité de signaler de suite ce fait : que les Filles de Notre-Dame ne se rendirent point ici d'elles-mêmes, de leur propre mouvement; elles n'y vinrent, au contraire, que pour répondre à l'appel des habitants représentés en la circonstance par leurs ofTiciers municipaux. On vient de
(il Sous Henri I\', la livre tournois valait 3 fr. G6 de notre monnaie actuelle.
(2) Registre parchemin, p. 29.
— savoir que maire et échevins n'étaient pas seulement les porte-paroles de leurs administrés, ils se donnaient encore ofliciellement garants des sommes engagées aux achats effectués! C'est donc officiellement que les Filles de Notre-Dame sont demandées et établies à La Flèche. Ce sera officiellement encore qu'au commencement du XIX'^ siècle elles reviendront après un long exil. Dès lors, on peut dire, sans être taxé de mauvaise foi, qu'elles ne s'imposèrent pas en nos murs. En 1622, comme en 1817, elles ne se présentaient que sur le libre assentiment de la population d'abord, des autorités civiles et religieuses ensuite.
Aujourd'hui, comme en 1792, elles sont chassées officiellement de chez elles, de leur maison : elles n'ont plus pour elles l'autorité civile; mais si l'on consultait la population fféchoise, celle-ci répondrait unanimement — je ne veux point lui faire l'injure de croire le contraire — en réclamant le maintien du couvent trois fois séculaire.
La maison achetée pour la communauté future à Gabriel Legaigneur était située près de la porte Saint- Germain, à l'extrémité de la rue Saint-Germain — • rue de rHôtel-de-Ville aujourd'hui. Elle est ainsi décrite sur l'acte du 7 juillet :
«... Une maison où les dits vendeurs font à présent leur demeure en ceste ville, avec les cours, jardins, granges, estables et autres appartenances, mesme une place estant entre lad. maison et jardin et le rempart de ceste ville ainsy qu'elle a esté donnée auxd.
vendeurs par M. le M^« delà Varenne et maire et échevins de ceste ville... joignant d'un côté à la main gauche la Grande Rue tendant des Halles de ceste ville à la porte S' Germain; d'aultre costé aux terraces du rempart de ceste ville, un mur entre deux, abiitte d'un bout aux maisons de M" Pierre Nadreau, d'aultre bout à la terrace de la ville proche la porte S^ Germain... Lad. maison tenue du hef de la baronnie de La Flèche. »
Après cet achat, le maire et les échevins adressent une requête à l'évêque d'Angers qui était alors Monseigneur Charles Miron; il venait de succéder à Monseigneur Guillaume Fouquet de la Varenne, mort en 1621, et fils du premier marquis de la Varenne, favori de Henri IV, gouverneur et bienfaiteur de La Flèche. Notre ville tenait alors au diocèse d'Angers, d'où elle ne fut détachée qu'à la division des départements, et la nouvelle fondation religieuse ne pouvait donc s'établir sans l'assentiment de l'évêque d'Angers.
La requête municipale nous ayant été conservée, nons en reproduisons la teneur (I) :
« Supplient humblement et vous remonstrent les maire et échevins de lad. ville de La Flèche que depuis un an en ça sur la nécessité qu'ils ont jugée d'avoir personnes capables d'instruire de mœurs et de piété les filles de lad. ville, qui sont en grand nombre, ils auroyent soubs votre bon plaisir prié, requis , et convié les Religieuses de l'Ordre de Notre- Dame de Poitiers faisant ceste profession, de vouloir
(i) Reg. parch., p. 25.
accepter une maison en lad. ville dont votre Révérence aiiroit veu le project pour y establir un Couvent et Séminaire pour y faire lesd. fonctions dont elles sont obligées par leurd. Ordre, le tout en l'honneur de Dieu, ornement et accroissement ûe lad. Ville. A quoy lesd. Religieuses sont prestes d'entendre pourveu qu'il plaise à votre Révérence leur décerner votre décret.
(( Ce considéré mondict Seigneur plaise à votre Révérence permettre auxd. Religieuses leur establir en lad. ville, et à ceste lin leur décerner obédience pour se transporter de lad. ville de Poitiers ou autre ville où elles ont maison de Religion, dedans lad. maison, qui a cest efïect a esté destinée et vous obligerez lad. ville de prier Dieu pour votre prospérité et santé. »
Les officiers municipaux, il me semble, n'avaient donc point agi sans l'assentiment de l'évèque d'Angers, f[ui avait vu leur projet, et connaissait leurs démarches à Poitiers.
Par déférence pour le Prélat, « la Maison de Ville » arrête, dans son assemblée du 2 septembre, a que M*^ René Peillau, s"" de La Houssaye, procureur syndic de La Flèche, se transportera en la ville d'Angers pour présenter la requête au nom desdits maire et échevins à ^P le Révérend et Grand-Vicaire de M^' d'Angers et poursuivra l'entherinement de ladite Requête tendant afïin de l'établissement des mères religieuses de l'ordre de N. D. en cette ville et reportera icelle avec l'expédition » (1).
Cette première démarche fut bientôt suivie d'une
(0 Extrait du registre des délibérations de l'Hôtel de Ville de La Flèche, f" i33. Copie du 5 juillet 1773. (Archives de N.-D.)
deuxième en date du 7 septembre : « En l'assemblée des maire et échevins de cette ville a été délibéré et avisé que deux de la Compagnie se transporteront Dimanche prochain vers M-' d'Angers pour obtenir de lui son décret et permission pour rétablissement des religieuses Notre Dame en celte ville » (1).
L'Evèque, tout en leur faisant le plus bienveillant accueil, reconnaissance obligée du reste de leur dévouement et de la peine qu'ils se donnaient, crut de son devoir de ne faire aux députés que cette réponse à demi satisfaisante. Elle date du 12 septembre :
« Veu la requeste cy-dessus, déclarons qu'en asseurant par lesd. supplians l'entretenement des Religieuses dudict Ordre qu'ils désirent appeler en lad. ville de La Flèche, jusques à ce qu'il y ait fond certain et suffisant pour entretenir les Religieuses dud. couvent; et nous en faisant apparoir au préalable , nous consentirons cl approuverons led. établissement, et ce pendant leur permettons faire venir dès à présent lesd. Religieuses pour les y placer et establir aux conditions susdites » (2).
(i) Extrait du même registre, P i33. (Ce Iregistre, avec beaucoup d'autres, a été brûlé par les Vendéens.) (2) Reg. parch,, p. 25, v°.
L'Evêque donnait l'obédience aux Religieuses pour venir à La Flèche, mais se réservait d'accorder son approbation à cette fondation, lorsque la ville pourrait justifier que les Religieuses avaient un fonds suffisant pour vivre indépendantes et exercer librement, sans inquiétudes, leurs saintes fonctions. Prudence et sagesse de l'Eglise, qui ne veut accepter de nouvelles fondations religieuses que sur des bases certaines.
Cette réponse suOisait aux édiles fléchois pour le moment : l'essentiel n'était-il pas d'obtenir l'installation des religieuses? Aussi s'empressent-ils, quinze jours après, de prendre la délibération suivante (1) :
(( Du vingt sept septembre mil six cent vingt deux en l'assemblée des Maire et Echevins de cette ville de La Flèche a été avisé à l'ouverture du pacquet des lettres des Révérendes Dames religieuses de Notre- Dame de Poitiers, que M" René de la Porte, l'un des echevins de cette ville se transportera en la ville dudit Poitiers avec Monsr. de Dezé qui s'est offert d'y aller à ses dépens et prendront un carosse attelé de quatre chevaux avec le cocher et un homme de pied afïin d'amener et conduire le nombre des Religieuses que les dites dames nous ont mandé vouloir envoyer en cette dite ville pour leur établissement, et pour faire les frais dudit voyaige sera mis entre les mains dudit de la Porte la somme de (la somme est demeurée
(i) Extrait du Registre des officiers municipaux de l'Hôtel de Ville (copié en 1777}, f° i33.
en blanc sur le registre) livres, et nous représentera état de la dépense qu'il fera faisant le dit voyaige à son retour.
« Sera prié l'une des dames de cette ville de voulloir aller au dit Poitiers pour assister les dites Religieuses en leur voyaige à venir en celle dite ville suivant le mandement et désir des dites Religieuses.
(( Plus a été donné charge au procureur syndic de celte ville de faire garnir la maison dédiée en cette ville pour les dites Religieuses de meubles à leur arrivée, sçavoir de six couchettes de bois garnies de paillasse, matelal, chevets et mantes doubles, six chaises ou escabeaux, une paire de landiersavec deux chainnés, une poisle ronde d'airain, une poisle à queue, deux chauderons un grand et un moyen, une broche, une longue table garnie de tréteaux et de deux bancelles, une crémaillère, une grille de fer, deux chandeliers de cuivre, une douzaine d'escuelles, une douzaine d'assiettes, deux plats, deux sallières, un pot, une pinte, une chopine, une esquerre le tout d'étain, demie douzaine de couteaux, sera aussi acheté huit cent de fagots de bon bois avec douze chartes de gros bois de chauffage , une busse de vin, une huge et un coffre de bois de noyer, du prix et achat desquels meubles ledit procureur baillera Etat pour être remboursé sur les premiers deniers qui pourront être dus à la ville, de ce qu'il aura mis et déboursé pour l'achat des dits meubles et autres qui seront par les dites dames minses par mémoires jusques à la concurrence de deux cents cinquante livres, en ce non comprins le chaulîaige, laquelle somme à employer est pour tenir place du Brevet de sa Sainteté
pour lequel obtenir étoit destinée la dite partie. Fait et arresté en la dite Maison de ville. Sont signés Davoust, R. Foureau, Fontaine J. Nadreau, et R. de La Porte. »
En même temps, la municipalité prend cette seconde détermination :
(( Outre que Noble Charles Davoust, sieur de La Marignerie, Conseiller du Roy, président en l'Election de cette Ville et Maire de cette dite Ville, Nobles Christophles Fontaine, sieur de la Crochinière, Conseiller du Roy et son grenetier au grenier à sel de cette Ville Echevinet M'' René Peillau, sieur de la Houssaye, procureur Sindic de la dite Ville se transporteront en La Ville D'Angers vers Monsieur Le Révérend Evêque pour traiter avec Sa Révérence de l'entier établissement des dites dames.
(( Sont signés Davoust, R. Foureau, Fontaine, R. de La Porte et J. Nadreau. »
Démarches de la Supérieure de Poitiers auprès de la Bienheureuse de Lestonnac, — Intervention du Père de Lestonnac. - Jacquette de Chesnel est choisie pour aller fonder La Flèche.
Pendant que la municipalité fléchoise faisait ces démarches, la supérieure de Poitiers, Mère Anne de Guérin, ne restait pas inactive. A plusieurs reprises, elle écrivit à Bordeaux, à la Mère de Lestonnac; mais depuis juin, toutes ses lettres demeuraient sans réponse. Quelle en était donc la cause?
Le temps de l'épreuve avait commencé pour la Bienheureuse Mère. Depuis le 2o mars 1G22, elle n'était plus supérieure de la maison de Bordeaux. Les historiens de la Bienheureuse ont raconté tout ce qui se passa à cette époque dans la première maison de 1 Ordre; ils ont dit les errements momentanés d'une religieuse, Blanche Hervé, qui avait oublié, en entrant dans le cloître, délaisser à la porte l'esprit, les vanités et l'ambition du monde. Ces errements furent, il est vrai, de courte durée, et la malheureuse redevint au bout de quelques années une vraie Fille de Notre- Dame. Dieu, toutefois, permettait cette aberration passagère, pour procurer à sa fidèle servante, Jeanne de Lestonnac. la plus grande des épreuves.
« Les magniliques succès obtenus par la pieuse fondatrice, remarque le P. Tcyssèdrc, demandaient un contrepoids; c'est la règle invariable que Dieu observe à l'égard de ses prédestinés. M"'« de Lestonnac devait avoir ce trait de ressemblance avec les saints. Le contrepoids fut fourni par l'épreuve. »
Nous verrons la mère J. de Chesnel frappée de la même épreuve, au couvent tléchois, ayant de la sorte un trait de ressemblance de plus avec la bienheureuse fondatrice. L'une et l'autre devaient participer « à la passion et à l'agonie de leur divinMaître, après avoir comme Lui 1)6 au coup soulTert au milieu des travaux apostoliques ».
Mais, comme pour Notre Seigneur, répreuve finit par tourner à leur gloire aussi bien qu'à la honte de leurs persécuteurs.
(( Scimus autem quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum. Tout concourt à l'avantage de ceux qui aiment Dieu... de ceux qu'il a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils » (1).
Tout le temps (jue dura cette épreuve , la Bienheureuse se vit interdire, par celle qui lui avait succédé, par Blanche Hervé, toute communication avec les Religieuses, a Sans même se soucier du mécontentement de la communauté, Blanche Hervé renouvela à Jeanne l'interdiction de parler, et, de plus, lui défendit expressément d'écrire des lettres ou
(i) Ad Rom. ch. VHI, 28-29.
d'en recevoir. Toutes celles qu'on lui adressait étaient supprimées, ce qui causa une surprise universelle dans les maisons de l'Ordre, car on ne cessait de la consulter sur les affaires importantes » (1).
Mais cet interdit n'arrêta ni le zèle des religieuses, ni l'œuvre de Dieu.
La supérieure de Poitiers , surprise d'un silence dont elle ignorait encore la cause, se décida à consulter le Père François de Lestonnac, alors recteur du collège de Poitiers, pour s'en éclaircir.
D'après l'Histoire de l'Ordre, a le Père de Lestonnac apprit à la Mère de Guérin la déposition de sa sœur et l'élection d'une nouvelle supérieure, sans s'expliquer davantage sur ce qu'il y avait d'odieux et d'humiliant dans ce changement... Il lui promit d'écrire lui-même à celle qui lui avait succédé. Il fut aussi d'avis que le corps de ville de La Flèche lui écrivît une lettre commune sur le même sujet.
« Le Père de Lestonnac se persuadoit que la nouvelle supérieure entreroit dans les desseins de zèle de sa sœur, comme dans sa charge, mais il fut trompé; cette fille incapable de son emploi et qui ne fut propre qu'à exercer la patience héroïque de la Mère commune de l'Ordre, n'agit dans cette affaire que foiblement » (2).
En effet, Blanche Hervé, après avoir consulté l'archevêque de Bordeaux , répondit que l'on ne pouvait
(i) p. Mercier, p. 244.
(2) Histoire de l'Ordre, II, 74.
permettre à des religieuses de sortir de leur couvent (( dans un tems que les chemins sont remplis de gens de guerre pour le siège de la Rochelle ».
Cette raison ne parvint pas à convaincre le Père de Lestonnac. Si le siège de La Rochelle remplissait, en efïet, la contrée de gens de guerre, la crainte que Ton avait de rencontrer ces derniers, ne se pouvait vraiment étendre jusque chez les Fléchois, et, du reste, (( il éstoit aisé de choisir sa route et de se faire hien accompagner, pour éviler le danger et pour ne perdre pas l'occasion (jui se présentoit ».
La Fondatrice, mise an courant par son frère, dont on n'osait sans doute pas sui)primer aussi les lettres, vit hicn (piécette réponse de Blanche Hervé « étoit une défaite plutôt qu'un véritable empêchement, mais elle n'étoit pas en état d'en dire ouverte-
ment sa pensée. Elle se contenta d'écrire à son frère et de le prier de s'adresser à la Mère Marie de Roux, supérieure de la maison du Puy, afin d'obtenir quelques-unes de ses Filles pour La Flèche ».
Les religieuses de Poitiers « furent du même sentiment connoissant le mérite extraordinaire de cette digne religieuse, dont le zèle avoit déjà de grands succès dans l'Auvergne ».
Le Père de Lestonnac, suivant le conseil de sa sœur, écrivit donc à Mère Marie de Roux, et le lecteur trouvera bon que soit transcrite ici cette lettre (1).
« Ma Révérende Mère,
« C'est avec joye que je me sers d'une occasion aussi favorable que celle-ci de vous écrire, par le désir que j'ay d'aprendre de vos nouvelles que je ne crois pas moins bonnes, que celles dont je veux vous faire part. Le Père François Mesnier ajoutera de bouche ce qui regarde le bon exemple, la bonne odeur et l'édification que le saint et sacré Ordre de Notre-Dame donne en cette ville de Poitiers, auquel Dieu, divinement jaloux de l'honneur de sa très sainte Mère et de ses Filles. et servantes, donne de jour en jour de nouvelles bénédictions. La demande que font xMessieurs de la Flesche de quelques religieuses de cet Ordre pour en établir une Maison dans leur Ville, est une preuve de leur estime, et ce sera un moyen de vous donner entrée dans tout le Pays de France, dont cet établissement sera comme la porte. Ces Messieurs ont écrit à la Révérende Mère première de Bordeaux
(i) Histoire de l'Ordre, ll-jô.
B. H., mais la guerre qui rend de ce côté les chemins très dangereux a obligé à un refus. Néanmoins comme ce.t établissement est d'une grande importance pour le bien et accroissement de votre Ordre, je ne pense pas qu'on doive laisser échapper cette occasion. Après avoir consulté cette affaire, on a jugé qu'il falloit vous demander deux ou trois de vos Mères pour commencer une maison de votre Ordre à La Flesche, ou pour demeurer à Poitiers, comme on le jugera à propos après que nous aurons reçu votre réponse. Il y a ici assez de religieuses, mais peu de Mères. La Supérieure de Bordeaux laisse la liberté de tenter d'autres voyes pour ce dessein. Ainsi tout dépend de la volonté de Monseigneur TEvêque du Puy et de la vôtre. Il no faut point que la pensée d'avoir une Bulle de Rome retarde cette affaire, celles qu'on a eues suffisent pour faire ces transports de Religieuses et pour multiplier les Maisons, puisque le Saint-Père a mis votre Ordre sous la juridiction des ordinaires, et qu'il la approuvé et confirmé par dix ou douze Bulles. De sorte que les Prélats du lieu où Ion demande des Religieuses et de celui d'où elles partent donnant leurs permissions, comme font ici Messeigneurs d'Angers et de Poitiers, il n'est pas besoin d'autre chose. On désire seulement sçavoir, avant de pousser cette affaire plus avant, la réponse que vous aurez de Monseigneur du Puy, afin que s'il permet aux Religieuses de votre maison de venir, on puisse vous envoyer des personnes pour les conduire. J'ay écrit au P. Jean Martin, Recteur du » Collège du Puy; j'espère qu'il me fera réponse, j'attens aussi la vôtre. Si vous manquez d'occasion, envoyez un homme exprès. Au reste, ma chère fille, puisque
vous avez le bonheur avec toute votre Communauté, d'être un membre du sacre corps de l'Ordre de Notre- Dame, je vous conjure, au nom de Dieu, par la fidélité que vous avez jurée et vouée à sa Sainte Mère, de demeurer toujours unie au chef de ce même corps, quel qu'il soit. Car quoy que la personne change, l'autorité est toujours la même, autorité si nécessaire pour entretenir l'union et la conformité, que sans cela l'Ordre serait un désordre et le corps un monstre. C'est dans cette vue que toutes les autres Supérieures ont écrit à celle de Bordeaux pour lui renouveller et confirmer leur obéissance, comme à la première de l'Ordre, selon l'ancien projet, ce ([ui fera fleurir et entretiendra en santé et sainteté tout le corps de Religion. On nous mande de Bordeaux qu'on vous désire à Rion et à Billon, que la Bulle pour Rion est veniie, ce sera apparemment la dernière, mais non pas la dernière Maison de cet Ordre. Il n'a plus besoin d'aller chercher à Rome, ce qu'on tient de Rome même en France, puisqu'aucune Bulle ne restraint l'Ordre au seul lieu pour leciuel elle a été donnée, ni ne défend de s'étendre ailleurs. En attendant de vos nouvelles, je me recommande très affectueusement à vos prières, et à celles de votre sainte Communauté. Je suis votre très humble serviteur selon Dieu.
(( F. DE Lestonnac. »
« Ainsi, dit le P. Bouzonnier, le zèle du frère suppleoit à l'inaction de la sœur, sa charité couvroit l'indigne conduite que tenoit à son égard celle ({ui gouvernoit à sa place, sa prudence dissimuloit Fin jus-
tice, et son désintéressement portoit toutes les supérieures à reconnaître celle de Bordeaux selon le dessein et l'inclination des premières tilles de l'Ordre, et, quoique ce dessein ait man(]ué, cette lettre fait assez voir que l'ambition et l'esprit d'indépendance n'y eurent point de part. »
La supérieure du Pu y répondit à la demande du Père de Lestonnac par un refus très justifié. « Il s'en falloit de beaucoup, disait-elle, qu'elle eût assez de sujets pour fournir aux besoins de sa province, où l'on en demandoit de toutes parts. » Pour mener à bien ces sortes d'entreprises, une fondation nouvelle, il faut encore avoir sous la main un sujet d'élite ; or, la Mère Marie de Roux, n'avait que la Mère Marie Gachet, et les habitants de Tournon la demandaient.
« Voyant que l'on ne pouvait pas attendre le secours des autres maisons pour le dessein de La Flèche », le Père de Lestonnac s'adressa de nouveau à Poitiers.
La ville de La Flèche, dit-il en substanceàMèredeGuérin, se prévaut de l'assentiment de l'évèque d'Angers : pour conditionnel
que soit cet assentiment, il ne l'autorise pas moins à réclamer plus fort que jamais des Filles de Notre- Dame. Du reste, cet assentiment suflit, ajoute-t-il, et point n'est besoin de nouvelle bulle pour cette fondation, pas i)lus (|u'il ne faut à la maison de l^oitiers l'approbation de la communauté de Bordeaux. Sans craindre ce qu'on pourrait appeler un blûme « hiérarchique », Poitiers pouvait dès maintenant fonder le couvent de La Flèche.
Comme Mère Anne de Guérin ne demandait qu'à se rendre à toutes ces raisons, elle le lit, la joie au cœur.
Mais quelles religieuses enverrait-on? Qui chargerait-on de cette tâche surhumaine, guider, soutenir les débuts d'uue communauté?
Le Père de Lestonnac, sur le conseil de sa sœur, vint encore mettre fin aux perplexités de la supérieure de Poitiers. Du reste, nous l'avons déjà dit, le Ciel s'était chargé lui-même d'inspirer le choix de la fondatrice de La Flèche, mais il ne fallait rien moins que la parole du Père de Lestonnac pour faire accepter ce choix à la communauté qui devait ainsi « se priver, pour la gloire de cette fondation, d'un sujet qui lui était bien cher )). Tout le monde convenait cependant, sauf l'élue elle-même, « qu'il faloit la sacrifier comme la plus ancienne de la maison, et qui possédoit parfaitement ï esprit de l'Institut ».
Cette élue de loule uue communauté, celle qui pouvait, seule, mènera bonne fin la foudation projetée, n'était autre que Mère Jac(|ue'lle de Chesnel.
§ ni
Arrivée de Jacquette de Chesnel et de ses compagnes à La Flèche (5 octobre 16S3). — Leur pauvreté. — La Ville se charge de nourrir les Religieuses. — Travaux de Jacquette de Chesnel pour accommoder les bâtiments.
Nommée à runanimilé supérieure de la fondation
de La Flèche, Jacquette de Chesnel devait obéir et
subir ce nouveau joug.
Combien grand dut être son serrement de cœur en quittant une maison quelle avait fondée! Mais, en vraie Fille de Notre - Dame, vouée entièrement au service de Dieu, elle avait anéanti sa volonté dans la volonté divine :
elle dit son Fiat en toute liberté et paix du cœur.
Elle avait trente-huit ans.
Mère de Guérin lui associa, avons-nous dit, les
Mères Jeanne Audebert, Marie Mangin, Catherine
Engaigne.
« Elle et ses compagnes, au dire du Père Bouzonnier, furent, à leur départ de Poitiers, les fidèles copies de la Sainte Vierge dans ses voyages. La pauvreté les accompagna. » Au sujet de ce voyage, Fauteur de la vie manuscrite de Mère de Chesnel ajoute ce détail : « La pauvreté... a esté très chèrement aymée de ceste bonne Mère, surtout en ceste nouvelle fondation , où elle fut envoyée à V Apostolique, sans argent ny commodités temporelles. Elle ne résista ny répliqua aucunement à la sup^^ de Poitiers, qui l'envoyoit ainsy dépourvue, mais se confiant en Dieu se disposa à partir. Un R. Père de la Compagnie de Jésus, sçachant qu'elle n'a voit denier ny maille procura que la maison de Poitiers lui donnast cent escus. »
On peut supposer que ce Jésuite fut le Père de Lestonnac lui-même.
De leur réception à La Flèche, le 5 octobre 1622, on ne trouve le récit nulle part. La municipalité ht sans doute exécuter sa délibération citée plus haut : les religieuses arrivèrent en carrosse, mais leur maison ne contenait encore rien de ce qu'on avait décidé d'y mettre. Les historiens s'accordent à faire ressortir la triste situation de ces saintes filles en arrivant dans nos murs.
« Jacquette de Chesnel, dit l'un d'eux, trouva à son arrivée dans ceste ville une maison à payer... Elle entra avec ses compagnes dans ceste maison despourvue de meubles, vuide de provisions, et sans avoir d'habits nécessaires pour l'hyver qui commençait dès lors ; de sorte qu'on leur prêta des lits de l'hospital — la pauvreté qui les accompagna dans leur voyage, les reçeut à leur arrivée, — et une dame
de ceste ville, M'"^ Deniau (t), leur servit de caution chez le marchand pour avoir les estotïes nécessaires à faire leurs habits d'hyver » (2).
« Elles arrivèrent à La Flèche, dit à son tour le Père Bouzonnier, sans autre appui et sans autre fonds que celui de la Providence, ([ui a fait presque autant de miracles qu'il y a de maisons de cet Ordre. Elle a principalement éclaté en celle-ci, qui fut établie avec bien de la peine et après de grandes contradictions. La sage conduite de la Mère de Chesnel, soutenue de sa confiance en Dieu, les surmonta.
Une fois mis au courant de la situation si précaire des inslilutrices de leurs enfants, les habitants rappellent les édiles à l'exécution de leurs promesses.
Les 21 et 29 octobre IG22, dans deux délibérations qui les honorent grandement, les officiers municipaux s'engagent d'une façon formelle envers les religieuses, jusqu'à ce qu'elles puissent se subvenir à ellesmêmes.
(( Du vingt un octol)re mil six cent vingt deux. En rasseud)léc des maire et échevins de cette ville a été délibéré et arrêté que pour la nourriture de six religieuses pour le tems de six mois, sera baillé et fourni aux dites dames religieuses la somme de trois cent livres pai' le jiror-ureiir de ville des deniers communs de celle (|iie le dit procureur prendra et recevra des
(i) Dieu récompensa la charité de M""" Deniau, en appelant ses petites filles à la vocation religieuse dans le couvent de Notre-Dame. (2) Annales manuscrites, Vie de Mère de Chesnel, p. 3.
premiers et plus prêts deniers de la dite ville suivant la composition qui en a été faite par nous Maire et Echevins à commencer les dits six mois du premier novembre prochain et que le dit procureur payera des deniers communs comme dessus leur dépense jusqu'au dit jour. ))
Le 29 octobre 1622, ils décident encore que « pour obtenir l'entier establissement des Religieuses.... elles seront nourries et entretenues aux dépens de lad. ville jusques à ce qu'elles a vent faict apparoir à monseigneur (l'Evèque d'Angers) le fond et revenu suflisant pour cet efïect. Au moyen de quoy, lesd. maire et eschevins ont soubs le pouvoir à eux donné par le général des habitans de la ville affecté à lad. )ioHrriture et entretien les deniers communs de lad. ville tant sur le droict de dixième, droict de deux sols six deniers par minot de sel... »
La délibération du corps de ville ne demeura pas lettre morte : on passa aux actes. Des ordres furent donnés pour meubler la maison, lui faire toute clôture nécessaire.
Du reste, la Mère de Chesnel elle-même n'était pas restée inactive ; dès son arrivée et aussitôt apiès l'ouverture des classes, elle veillait à a accommoder les bâtiments ».
« Nonobstant la pauvreté et la disette dont nous avons parlé, la Mère de Chesnel ne laissa pas d'entreprendre l'établissement de sa nouvelle fondation et de faire beaucoup de dépenses pour mettre la maison en état d'y faire les fonctions de la reigle de l'Institut : faisant incontinant construire les murailles de clôture, accommoder une chapelle, mettre les grilles, faire des
tours, logement des tourières et autres lieux réguliers )) (1).