‹ Le couvent des Filles de Notre-Dame de La Flèche, 1622-1905Chapitre 15 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jacquette de Chesnel, supérieure

Ouverture des Classes gratuites et du Pensionnat.

« J'ai demandé une seule chose au Seigneur, s'écrie le Psalniiste, et je ne cesserai de la demander, c'est que je demeure avec lui dans sa sainte maison, tous les jours de ma vie » (1).

Il nous semble que Mère de Chesnel devait avoir ces paroles sur les lèvres, en recevant le décret épiscopal qui érigeait définitivement son monastère, et lui permettait, ainsi qu'à ses trois compagnes, de remplir librement la principale fonction de son Institut : l'enseignement de la jeunesse.

Après ce que nous avons rapporté du dévouement

(i) Ps. XXVI-4,

et de l'activité de Mère de Cliesnel, le lecteur pensera avec raison qu'elle n'a pas dû attendre six mois pour s'occuper de la jeunesse fléchoise. En efïet, le P. Bouzonnier nous dit que, dès leur arrivée, ces saintes filles, selon l'autorisation provisoire reçue de l'évêque d'Angers avant de quitter Poitiers, ouvrirent des classes, qui furent immédiatement remplies.

La maison de la Hermelière n'était pas très considérable, et pour recevoir les nombreux enfants qui, dès le 10 octobre, s'étaient présentés, Mère de Chesnel fut obligée de transformer la maison, de prendre plusieurs appartements primitivement destinés à l'usage personnel des religieuses. L'intérêt dos enfants primait tout chez la Fondatrice, car elle avait au cœur le véritable amour des obligations de son Ordre. Dieu lui prouva, dès les premiers jours, qu'il avait pour agréables son zèle et ses efforts. De tous côtés on venait au^ nouvelles écoles : les enfants affluaient, non seulement de la ville, mais de Saint-Germain-du-Val, de Clermont, de Verrou. Pour tout dire en un mot : (( Le succès dépassa toutes les espérances et prit les proportions d'un triomphe. On ne parla plus que des merveilles opérées à Notre-Dame. »

A voir la sincérité du dévouement de ces institutrices, ^a justesse et la méthode de leur enseignement, on ne pouvait tarder à les admirer; leurs louanges se proclamaient à tous les foyers oîi des enfants racontaient leur bonté et leur sainteté.

Dès lors, ce qu'on avait prévu se produisit : la prospérité, le succès des classes gratuites, engagèrent les familles à proposer des pensionnaires.

L'Internat, dirigé par de telles maîtresses, ne pou-

vait produire que les meilleurs fruits, au point de vue intellectuel et moral.

Mère de Chesnel, qui ne savait jamais refuser, accueillit favorablement les enfants qui lui furent présentés. « Dieu, disait-elle fréquemment, saura bien

pourvoir k la vie et au bon gouvernement de ses filles. Agissons d'abord, la Providence fera le reste. »

Au contact de si bonnes éducatrices, ces jeunes pensionnaires savaient vite les apprécier à leur juste valeur : facilement attachées par la vue d'une si ^randç

et si pure abnégation, elles étaient souvent ellesmêmes gagnées à Dieu par l'imitation des vertus pratiquées sous leurs yeux.

En efïet, quelques-unes de ces premières pensionnaires, — et le fait se renouvellera plus d'une fois dans la suite, — passeront du couvent au noviciat, pour faire ensuite profession.

Les esprits forts, les âmes perverses crieront, nous le savons, à l'oppression des consciences, à l'élouffement de la liberté : leurs cris ne nous empêcheront point de proclamer la vérité historique, toute à la gloire et à la louange des religieuses, quoi qu'on en dise. Jamais, au pensionnat de Notre-Dame, à aucune époque, il n'y eut de pression sur les esprits, et ce fut toujours librement que tant de jeunes filles se sont données au Seigneur.

D'ailleurs, ce n'était jamais sans une profonde joie, que les familles voyaient leurs enfants rester comme novices et professes au couvent. La grâce de la vocation religieuse était encore comprise à cette époque; loin de la fuir, on la recherchait comme une source inépuisable de bénédictions pour les parents restés dans le monde, non moins que pour celle qui se consacrait h Dieu.

Les premières pensionnaires de Notre-Dame, comme celles qui vinrent plus tard, appartenaient, pour la plupart, aux meilleures familles de notre ville ou des villes voisines, toutes familles, trop chrétiennes, il est vrai, pour s'opposer à l'appel du Ciel, mais aussi trop conscientes de leur liberté pour ne pas veiller à l'indépendance d'âme de leurs enfants.

Ces parents, qui occupaient de hautes situations

dans le pays, ont-ils fait entendre une seule réclamation ? Qu'on nous montre une seule plainte contre notre monastère fléchois !

Il y a impossibilité de le faire, car, bien loin qu'on se soit plaint des Filles de Notre-Dame, ce n'était autour d'elles et à leur sujet qu'un concert unanime de louanges et de bénédictions, concert continué à travers les siècles jusqu'à nos jours.

Gouvernement temporel et spirituel de la Mère de Chesnel.

Ses Vertus.

Les Maisons de la Hermelière et Nadreau.

Les postulantes se présentèrent en si grand nombre, que Mère de Chesnel ne tarda pas à être délivrée des pénibles fonctions de l'enseignement. Elle ne demeura cependant pas oisive, et il lui sera, du reste, nécessaire de posséder toute sa pleine liberté d'esprit et de temps pour conduire à bonne fin cette fondation. Elle s'y employa tout entière, et, par un prodige inouï d'énergie et d'intelligence, où paraît bien la main divine, elle mena de front, avec un égal succès, la direction spirituelle et temporelle delà petite communauté.

Au point de vue temporel, nous avons vu qu'il n'y avait rien de brillant, et si les débuts du couvent furent vraiment pénibles, par défaut de ressources, au point de donner un moment aux supérieurs ecclésiastiques la pensée de renvoyer les religieuses à Poitiers, la situation ne s'améliora un peu, dans la suite, que grâce à la sage économie, à la prudente administration de la Fondatrice.

Les dots, que lui apportèrent les postulantes, servirent à payer les achats de meubles et immeubles, sans qu'il fût nécessaire, pour régler cette dette, de faire exécuter les généreux engagements des Fléchois. Ces dots, pour quelques-unes, furent de 1,000 livres, quelquefois 2,000 ou 3,000 livres, mais plus souvent de 400 (1). Et encore, à l'exemple de Mère de Lestonnac, J. de Chesnel « reçut fréquemment en communauté des jeunes fdles qui n'apportaient rien ou très peu de choses, regardant bien plus à la vertu qu'à la dot. Persuadée que Dieu ne manque jamais d'assister une maison où l'on préfère les bonnes qualités aux avantages de la fortune, elle accoutumait ses religieuses à se régler sur sa conduite » (2). Le biographe de la Mère de Chesnel nous dit à son tour : (( Elle estoit si esloignée de toute avarice, qu'elle disoit que si la maison estoit reniée sufîisamment pour la nourriture et l'entretien des religieuses, elle ne prendroit point de dot pour les fdles qui entreroyent dans la Religion, mais seulement des pensions, d'autant que les trop grands biens temporels ruinent les maisons religieuses, et il est autant à craindre de les voir trop riches que trop pauvres » (3).

Cependant, le nombre des élèves et des novices s'augmentant tous les jours, l'on se trouva bientôt à

(i) Il est intéressant de lire tous les contrats passés à l'entrée au couvent. Le chiffre de la dot y est toujours inscrit.

(2) P. Mercier, p. i25.

(3) Annales manuscrites, p. 8.

l'étroit. Mère deChesnel se résolut à acheter la maison voisine, qui appartenait à Pierre Nadreau, greffier de la Prévôté d'Anjou , et à sa femme Renée du Fay.

Où se trouvaient les deux maisons de la Hermelière et Nadreau ? Je n'ai pu le préciser. J'ai des raisons de croire, cependant, — l'avenir me le prouvera peut-être — que c'étaient les numéros actuels 69 et 71, que l'on voit au premier plan, à droite de notre gravure (1).

Le 29 mars 1G24, Jacquette de Chesnel achète donc des époux Nadreau leur maison a joignant d'un costé aux appartenances de M« Florand Deshays, sieur de l'Esnaudière, un paliz broché entre-deux, d'autre costé le jardin dud. couvent et les murailles entredeux qui sont mutuelles entre les parties, abutte d'un bout sur la rue Saint-Gennain, et d'autre bout aux remparts de la ville. Les vendeurs avaient achepté le fond de noble home M« Gabriel Le Gaigneur, sieur de la Hermelière, par contrat passé devant M« Pierre Pezé, le 7 mai 1616 n (2).

La Supérieure fait cet achat « pour la somme de six mille livres payable sçavoir la somme de deux mille livres d'huy en un an prochainement venant, et le surplus montant quatre mil livres d'huy en trois ans et la rente par chacun an à raison du sol la livre à commencer du jour et feste Monsieur Jean-Baptiste prochainement venant auquel temps de sainct Jean lesd. vendeurs demeurent tenus de vuider de corps et de biens lad. maison ».

La première partie de la somme ne fut payée que le

(0 Cf. page 59.

(2j Registre parchemin, p. 3y.

3 juin 1G2G (1), et le reste se solda fort péniblement.

(( La Mère de Chesnel, nous disent les Annales (2), estoit celle qui participoit le plus aux travaux et aux difficultés et sur laquelle tomboit le poids des affaires, des peines et des travaux qu'il falloit subir. »

Malgré la prospérité spirituelle de la maison, malgré l'atlluence chaque jour grandissante des élèves, une àme moins fortement trempée, moins abandonnée à la Providence, aurait reculé devant de telles dépenses a qui dépassaient toutes les ressources actuelles et grevaient fortement l'avenir. Mais elle, toujours pleine de confiance en la libéralité de Celui pour qui elle avait tout sacrifié, ne recula devant aucune charge, devant aucun embarras et eut encore lieu de se féliciter de sa sainte audace ».

Après avoir constaté et admiré la puissance d'action de la R. Mère de Chesnel, on est tenté de lui appliquer, et à juste titre, l'excellent raisonnement d'un psychologue contemporain (3) : « La puissance d'action que nous admirons chez les saints, dit-il, tient à l'état de leur intelligence, à la solidité et à la netteté de leur foi. Certains du but où ils tendent, ils sont circonspects et prudents pour les moyens qu'ils emploient. C'est là une nouvelle différence qu'il y a entre eux et les sceptiques : ceux-ci prennent les premiers moyens venus, mais ils se découragent vite, parce qu'ils en arrivent vite à se demander : A quoi bon? Le saint, précisément parce qu'il a hésité, réfléchi, douté même avant d'agir, ne doute plus ni

(i) Registre parchemin, p. 3g.

(2) Annales manuscrites, p. 2.

(3) Psychologie des Saints, par M. Henri Joly, p. 190.

n'hésite plus une fois que l'action est engagée. « Quand on agit purement pour Dieu, dit sainte Thérèse, Il permet que l'àme éprouve je ne sais quel effroi, au moment où elle aborde l'action. » Mais sainte Thérèse eût volontiers pris à son compte cette autre maxime de sa sœur italienne, que le serviteur de Dieu « ne tourne pas la tête en arrière pour regarder la charrue ».

Mère de Chesnel non plus ne regardait pas en arrière; c'est pour Dieu seul qu'elle agissait. L'amour de Dieu était le seul mobile de ses actes. Forte de cet amour qui, seul, inspire les grands sacrifices, non sans donner en même temps la force d'àme nécessaire pour les accompHr, elle semblait suivre cette maxime de saint Augustin — maxime audacieuse, dont l'esprit est cependant facile à comprendre — : « Aimez et faites ce que vous voudrez, )>

Mère de Chesnel avait, dès le premier instant, béni, aimé la divine volonté par laquelle lui était incombée la charge de cette nouvelle fondation. Si, dans son humihté, elle se faisait frayeur de toute fonction comme de tout honneur, elle ne laissait cependant, dès que le vouloir divin se manifestait, de s'y abandonner, de lui livrer complètement son cœur. Aussi ne sommes-nous point surpris de constater que, lors de la promulgation du décret épiscopal érigeant le nouveau monastère, Jacquette de Chesnel en avait déjà solidement assis les premiers fondements.

La prudence et la sagesse de son gouvernement, la sainteté de sa direction vont vite donner à l'œuvre une expansion que seules peuvent acquérir les œuvres bénies de Dieu. Vovons donc brièvement

ce que fut le gouvernement de notre Fondatrice.

Ce que l'Eglise chante en la fête des confesseurs pontifes « Non est inventus similis illi qui conservaret legem Excelsi, se peut appliquer à la Révérende Mère de Chesnel « avec proportion au sujet de son gouvernement », et on peut dire « qu'il n'y en a point eu de seml^lable qui se soit si bien acquittée de la charge de supérieure. C'est l'idée et l'exemple des bonnes supérieures, c'est la femme forte des Proverbes qui a si sagement gouverné sa maison, si soigneusement pourveu ses domestiques de double vestement, de la perfection intérieure et extérieure ou bien de leur perfection propre » (1).

Louons d'abord le zèle qu'elle montrait au service de Dieu et au salut du prochain.

Le zèle est un ardent désir « d'oster tout ce qui desplaist à celuy qu'on ayme ».

Il comprend deux actes : l'un s'exerce envers Dieu et cherche à procurer sa gloire, à faire en sorte « qu'il sçoit cogneu, servy et aymé de tout le monde », l'autre regarde le prochain dont il désire la perfection et le salut.

Pour ce qui regarde Dieu, Mère de Chesnel n'a rien épargné.

Elle désirait de tout son cœur et employait toutes ses forces à ce que Dieu fût, non seulement servi en sa communauté, mais encore que toutes ses filles le glorifiassent hautement par une vie parfaite et fervente,

(i) Annales manuscrites, p. 6.

« ne pouvant souffrir les lachetez ny les paresses, usant de toutes sortes d'industries et de dilligences pour réveiller ou exciter celles qui al lovent trop lentement à la perfection, et se portoyent laschenient au service de Dieu ». Une fois, tout embrasée de ce zèle, ayant lu la façon dont Jésus-Christ corrigeait ses Apôtres, et les excitait aux choses plus parfaites, elle

appela une de ses filles, pour lors employée à la conduite des sœurs novices, et lui montrant dans le livre le passage de l'Evangile, lui dit : « Ma sœur, voyez comme N.-S. s'est comporté avec ses disciples; suivons ses exemples, ne permettons pas que les fautes régnent, il les faut reprendre, et advertir publiquement celles qui manquent ». Une autrefois ayant commencé un entretien en forme de conférence spirituelle, « voyant qu'une de la compagnie traversoit le discours par des paroles de raillerie, elle se prit à pleurer amèrement de voir une religieuse se lasser d'entendre

parler de Dieu, et prendre plaisir à de saints entretiens ».

Mais où son zèle « a reluy grandement » encore, c'est dans l'ornementation, l'entretien et le service de l'église. Elle comprenait que, pour honorer et glorifier dignement le Dieu du Tabernacle, qui s'abaisse et s'humilie pour nous, rien n'était trop beau, ni trop riche. Elle s'y prépara si bien que la sacristie fut promptement garnie des choses nécessaires au culte. « Lorsqu'elle traictoit avec les personnes du monde pour la réception des filles, elle ne demandoit point de quoy disner et traicter le corps, mais seulement de quoy orner l'autel, leur faisant donner quelque parement ou autre chose pour l'Eglise. »

Elle voulut que le Saint-Sacrement fût toujours conservé dans le tabernacle qu'elle avait acheté, dès qu'on accommoda la chapelle, et comme la Maison était encore pauvre et dénuée de tout, elle demanda à ses filles si elles accepteraient « de manquer de quelque commodité temporelle, afin d'employer ce que l'on espargneroit pour achepter de l'huyle, afin d'entretenir la lampe jour et nuit devant le S. Sacrement ». Cette chère Mère voulait, par cette demande, tenter ses filles et éprouver leur affection envers le Saint-Sacrement, « car elle sçavoit bien qu'elles n'auroyent autre volonté que la sienne ». Toutes répondirent qu'elles jeûneraient volontiers et souffriraient « toute sorte de disette, afin de posséder ce bonheur incomparable d'estre continuellement en la compagnie de leur sauveur et divin Espoux au Irez S'-Sacrement de l'autel ».

Son zèle paraissait encore au soin qu'elle apportait

— loi —

« que les prières et les offices qui se disent en public se disent avec dévotion et gravité, que l'on apprist à lire, à chanter, et que l'on s'exerçast et préveust ce que l'on devoit dire et chanter avant ({ue de s'exposer en public ».

Son zèle pour le salut du prochain n'était pas moins remarquable. Non seulement elle désirait ardemment le salut de ses filles, mais elle cherchait aussi à procurer leur perfection par toutes les voies possibles, « leur faisant souvent faire des exhortations et des conférences particulières par les meilleurs et plus zélés prédicateurs qu'elle prioit de leur rendre ceste assistance ».

Elle montrait beaucoup de joie « du profit que ses filles faisoyent en vertu ». Et son zèle la rendait « jalouze de leur pureté et saincteté ».

Après avoir donné tous ses soins à l'organisation des classes, il était tout naturel qu'elle veillât à leur bon fonctionnement. Il ne lui suffisait pas, en effet, de s'occuper des élèves, les maîtresses réclamaient aussi conseils et direction. Mère de Chesnel les choisissait elle-même, puis a elle apportoit grande diligence à faire apprendre à chascune toutes les sciences propres à son sexe comme bien lire, escrire, compter, faire toutes sortes d'ouvrages, afin d'exercer dignement les fonctions de l'Institut vers les pensionnaires et escolières externes ».

Après s'être exercé au dedans, son zèle « rejaillissait au dehors; elle avait soin de l'instruction des serviteurs de la maison ».

Ce même zèle pour le service de Dieu et le salut du prochain lui fit entreprendre les deux établissements

d'Alençon et de La Ferté-Bernard, et « en eiist volontiers faict davantage si elle en eust eu l'occasion, sans crainte de la peine, des difTicultez et de la despence )).

Ce zèle est la source même de sa force, de son énergie, et on peut dire de Mère de Chesnel ce qu'un de ses historiens dit de la Bienheureuse (1) : « De ce zèle naît son courage, un courage que rien n'abat, ni les difïicultés, ni les contradictions. Elle entreprend, elle poursuit et elle achève avec une inlassable constance, une inébranlable décision. Les faiblesses, les déceptions, si communes aux personnes de son sexe, lui sont étrangères. Aucun événement, si fâcheux soit-il, aucune peine ne la trouble ».

A l'exemple de la Bienheureuse de Lestonnac, Mère de Chesnel comnmniquait cette force d'âme à tous ceux qui la secondaient et l'entouraient. « Aussi n'a-t-elle besoin de personne pour décharger son cœur et partager ses ennuis, tandis qu'elle est toujours en état de consoler les autres et de les conseiller. »

Mais la source commune de ce zèle, comme de cette force d'àme, ne se trouvait que dans la parfaite conformité de sa volonté à la volonté divine. Cette conformité, nous la rencontrons à chaque pas dans la vie de la Mère de Chesnel, et elle brillera encore d'un plus vif éclat aux jours de son abaissement et de ses épreuves.

A côté de ce zèle, c'était merveille de voir « la vigillance qu'elle a voit en sa charge ».

Elle voyait si toutes ses filles a estoient diligentes »

(i) La Bienheureuse Jeanne de Lestonnac, par R. Couzard.

à se lever, à se préparer à l'Oraison. Un jour, à une novice qui se plaignait de n'avoir point de dévotion, elle répondit : a Ma sœur, il ne faut pas vous en étonner, c'est que vous n'êtes point soigneuse de vous préparer, de lire et de savoir votre méditation ; ne prétendez pas à la dévotion avec cette négligence ! n

Elle visitait les ofTicières et avait a surtout les yeux ouverts sur les officières principales, selon la reigle de la Supérieure, comme sont la maistresse des novices, la principalle des pensionnaires, allant souvent au noviciat et dans l'appartement des pensionnaires, prenant garde comme elles s'acquitoyent de leurs charges ; quel advencement faisoyent les novices et pensionnaires, et vouloit qu'on luy monstrast chaque sepmaine leurs écritures et qu'on luy rendit compte de leurs ouvrages. »

Elle parlait souvent en particulier avec les maîtresses « sur le sujet de leurs disciples ».

Toutes ses visites, ses veilles, ses soucis et tracas « n'empeschoyent point sa paix et tranquillité ». Partout, toujours, on la voyait aussi calme que si elle n'eut eu rien à faire. On conçoit, dès lors, comment avec cette sérénité sur sa face, elle portait la paix partout ».

De son autorité, on ne peut dire qu'une chose : qu'elle était « douce et efiîcace tout ensemble pour se faire obéir ». Elle n'en usait que rarement et avec réserve, aimant mieux persuader que commander et préférant former les cœurs à l'amour de Dieu que les plier à sa volonté.

Je ne puis dire qu'il faille s'étonner si la conduite et le bon gouvernement de la Mère de Chesnel produisaient de salutaires effets, car a ces œuvres pré-

cédoyent ses paroles, son exemple devançait ses commandements. Elle estoit la forme et l'idée de son troupeau comme enjoinct la reigle. Elle scavoit fort bien joindre l'humilité, la douceur et la condescendance d'une simple religieuse dans les exercices de la communauté, avec la gravité et l'autorité d'une supérieure dans les fonctions du gouvernement ».

Elle était si exacte à observer la règle, que, pendant les dernières années de sa charge, se trouvant fort affaiblie, tant par les maladies que par les travaux excessifs, et sentant « que ses forces n'estoyent pas bastantes pour faire les fonctions de la supériorité et suivre tout l'ordre commun de la religion, elle le représenta avec grande humilité au confesseur et à ses conseillères, ne voulant pas sans leur approbation laisser aucune observance, quoy qu'elle peust s'en dispencer d'elle-mesme, et en a voit assez de raison »• Malgré cela, elle s'exempta de peu et le moins qu'il lui fût possible.

La grande charité de Mère de Chesnel n'avait garde d'oui)lier les pauvres. Une année de grande cherté, au lieu de retrancher les aumônes, elle les augmenta, et vouhit qu'on fit plus de pain pour secourir les pauvres. « Il sembloit qu'il y eust un sainct débat entre Dieu et celle Mère, elle à donner aux pauvres tout ce quelle pou voit, et sa libéralité divine à luy rendre au centuple, et à pourvoir par sa Providence amoureuse à tous les besoins de sa communauté » (1).

(i) Annales mamiscrites, p. lo.

Les vertus qui « reluisoyent » dans la Révérende Mère Chesnel, et le bel ordre qu'elle avait mis dans sa communauté, « jettèrent une si douce odeur et line si haute estime de la maison de Notre-Dame dans les esprits » que l'on en regardait les religieuses comme des anges a en sainteté et pureté. ».

A quelques jeunes filles qui désiraient entrer en religion, le Révérend Père des Rans, de la Compagnie de Jésus, disait : c Entrez dans la maison de Notre- Dame de La Flèche ; les religieuses de cette maison ne sont pas des filles, mais des anges. »

Peu de temps après son arrivée à Angers, Monseigneur Claude de Rueil (1), vint faire sa visite à La Flèche. Il n'eut garde d'oublier la maison de Notre- Dame et sa vénérée Supérieure. « 11 demeura si édifié et si ravy du bel ordre qu'il trouva dans sa communauté, qu'il la loua hautement, et dist à des personnes de quahté qu'il n'avoit point de maison de religieuses en son diocèze qui l'esgalast. Ses officiers en dirent pareilles louanges. » Monseigneur de Rueil conservera toujours cette bonne opinion de Mère de Chesnel et de son bon gouvernement, malgré tous les faux rapports qu'on viendra lui en faire, comme nous le verrons plus loin.

Il n'y eut pas que les hommes à rendre témoignage de la vertu de Mère de Chesnel , « Dieu mesnie l'a authorisée par des moyens extraordinaires dont je rapporteray deux exemples : le premier, d'un enfant, lequel estant soubz le porche où estoit la chambre de

(i) Monseigneur Claude de Rueil, grand archidiacre de Tours, fut nommé en 1G21 à lévêché de Bayonne, ei en 1628 à l'évêché d'Angers, où il entra le 3 juillet. 11 mourut le 20 janvier 164g, à l'âge de 74 ans,

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nos tourrières, s'approcha de la porte qui estoit sur la rue et la tenoit de sa main ; une personne séculière sortant ferma ladite porte sur la main de l'enfant, sans la pouvoir rouvrir n'ayant pas la clef, et les tourrières estant absentes, la Mère Chesnel fist promptement sortir un manœuvre qui travailloit dans la maison, le quelayant ouvert la porte amena ce pauvre enfant à la B. Mère par son commandement; elle luy prit doucement la main otïencée, la caressant pour l'appaiser, aussitôt il cessa de pleurer et sa main se trouva saine comme auparavant cet accident. L'autre est que Mère de Chesnel estant hors la charge de supérieure, un soir elle estoit avec les autres pour entendre la lecture de la méditation du lendemain, avec silence et modestie comme une novice ou jeune professe : on luy apporta un siège, à raison qu'elle estoit debout; une Mère ancienne fist un jugement téméraire de cette bonne Mère, pensant qu'elle avoit de l'ambition et vouloit estre honorée; la lecture estant achevée, Mère de Chesnel se retira dans sa chambre. Ceste reMgieuse qui avoit eu ceste pensée mauvaise la regardant marcher la vit entourée d'une grande lumière, et cognent en mesme temps la tromperie de son jugement, que la Mère Chesnel estoit bien esloignée d'estre ce qu'elle la croyoit ».

Le lecteur voudia bien se rappeler que lorsque je citerai des faits extraordinaires au sujet des saintes Filles de Notre-Dame, comme je viens de le faire pour leur Fondatrice, je n'entendrai nullement porter de jugement sur ces faits. Je les rapporte simplement, selon les traditions du couvent, traditions écrites pour la plupart et toujours contemporaines, ou à peu près,

de la religieuse en question. J'aurais pu laisser de côté tous ces faits extraordinaires. Toutefois, il m'eût semblé imprudent d'établir l'histoire de notre couvent tléchois sur le récit des seuls événements naturels. Pour cette fondation, en effet, l'intervention divine s'est si souvent manifestée qu'il n'est pas téméraire de donner certaine créance à l'intervention visible de la Providence, à la puissance miraculeuse communiquée par Dieu à certaines de ses pieuses servantes.

PREMIÈRES PRISES D'HABIT (S5 Mai 16S3)

Claude Foureau, Françoise Mouteul, Jeanne Contentin, Marie Pelard, Jeanne Belot, Françoise Touchard, Barbe Pignard. — Premières Mères : Marie Mangin, Jeanne Audebert, Catherine Engaigne.. — Autres novices : Catherine Bidault de Rochefort, Catherine Bidault de la Lizardière. — La famille Bidault. — Renée Legaigneur.

ès la lin d'octobre 1G22, vingt jours à peine après l'arrivée des Filles de Notre-Dame, en même temps que de nombreux enfants venaient au pensionnat, il se présenta également des postulantes pour le noviciat. Malgré les difïicultés matérielles où elle se trouvait, dans ces premiers jours de son installation, Mère de Ghesnel fit bon accueil à quelques-unes des

— lus —

demandes qui lui furent faites d'entrer au couvent. Sans doute déjà pensait-elle pouvoir agrandir les premiers bâtiments du monastère. En effet, elle se mit immédiatement à l'œuvre, comme nous l'avons vu plus haut.

Toute novice, avant de prendre l'hahit, devait faire un certain temps de postulat; c'était pour lui donner à elle-même la faculté d'étudier sa vocation dans la paix et la prière, et, à ses supérieures, le temps de l'examiner à loisir et de porter sur elle le jugement qui devait la faire accepter ou refuser à la vèture.

Les postulantes acceptées vers octobre et novembre ne devaient pas prendre l'habit avant le mois de mai.

D'ici là, les constructions nouvelles seraient plus avancées, et, surtout, l'édifice spirituel devait être complètement établi; Mère de Chesnel espérait (ju'avaut cette époque les pressantes réclamations des Fléchois et les paroles du P. de Lestonnac auraient eu raison des hésitations de l'évêque d'Angers.

Dieu donna raison à la Fondatrice puisque, avant la fin de mai venue, elle avait agrandi son couvent par l'achat de la maison Nadreau, elle avait obtenu le décret épiscopal, et, enfin, elle avait donné l'habit à sept servantes de Dieu et de Marie. Cette dernière joie lui fut accordée le jour de l'Ascension, 25 mai 1623, sept mois vingt jours après son arrivée à La Flèche.

Le lecteur ne s'étonnera point de trouver ici, avec les noms de ces premières novices, quelques détails sur leur vie et leurs vertus. Ne sont-elles pas les pierres vivantes sur lesquelles s'est établie la communauté naissante? A ce titre, ces saintes filles méritent une'mention toute spéciale.

Voici, nommées, clans l'ordre de leur entrée au couvent, ces sept premières novices : Claude Foureau, Françoise Mouteul; Jeanne Contentin, Marie Pelard, Jeanne Belot, Françoise Touchard, Barbe Pignard.

La première qui se présenta fut Claude Foureau.

Née à La Flèche de René Foilreau, sieur de Segrès (1), avocat du Roi au Présidial de notre ville, et de Marie Marsollier (2), elle entra à Notre-Dame le 2 novembre 1622, et fut la première vêtue du saint habit de l'Ordre, en cette maison, le 21) mai 1023.

Claude Foureau était alors âgée de vingt-un ans ; son père nous est déjà connu : n'est-ce pas lui, en effet, qui, avec plusieurs autres Fléchois, le 1''^ mars 1023, se porta garant des religieuses envers M. Legaigneur de la Hermelière?

Dans un contrat passé le 3 juin, Claude apporta en dot 3,000 livres tournois, mais son père les versa au sieur de la Hermelière pour se libérer de la rente de 185 livres qu'il s'était engagée à lui payer (3).

Ainsi, la Providence qui veillait plus particulièrement sur les origines difficiles de notre couvent, lui aplanissait lentement, mais sûrement, toutes les voies, en l'aidant à surmonter les obstacles matériels. Plusieurs novices, suivant leur état de fortune, apporte-

(i) Ou Segrais.

(2) Un acte du 3 juin 1623 l'appelle Claude Marsollier. Les Amiales manuscrites déforment quelquefois les noms. On me permettra de leur rendre leur véritable orthographe.

(3) Etude de M^ Vollet, notaire. Minutes Rouveau, 624.

— nu —

ront en dot, soit de l'argent, soit des meubles, et la Supérieure n'aura plus besoin, de la sorte, d'attendre des secours des charitables Fléchois.

Les Annales de l'Ordre nous disent de Mère Foureau que a si elle fut la première voilée de ceste communauté, elle fut aussi la première qui reçeut de Dieu l'esprit de l'Institut des Filles de Notre-Dame ».

« Si tost qu'elle eut embrassé la religion, elle s'estudia d'estre vraye religieuse. » Elle n'avait qu'une pensée, observer les saintes règles, remplir les fonctions de l'Ordre, ce qu'elle fit surtout d'une façon parfaite, dans les classes gratuites.

Elle vécut ainsi à l'édilîcation générale pendant quarante-deux ans, et mourut le 11 août 1665.

« Le jour devant sa mort, nous dit son biographe, sur le soir, monsieur son confesseur estant auprès de son lict pour l'assister, fut inspiré de commander au diable en vertu de la puissance que l'Eglise luy avait donnée de sortir de ce lieu, et s'enfuir bien loin, et à mesme temps jetta de l'eau béniste par toute la chambre. Après quoy les religieuses qui estoyent présentes remarquèrent que la malade qui sembloit inquiétée auparavant demeura fort tranquille; c'estoit sur les dix heures de nuict.

« Plusieurs de nos pensionnaires n'estoyent pas encore retirées, et avoyent prié leur maistresse de les laisser ensemble parce qu'elles avoyent peur. En ceste mesme heure, elles entendirent en l'air un cry ou hurlement si laid et si horrible qu'elles ne scavoyent à quoy le comparer.

« Une d'entr'elles, figée d'environ onze ans, dit aux autres : « Mes sœurs, cest le meschant diable qui est

fasché de ce qu'il n'aura pas ceste bonne religieuse qui se meurt.

({ On remarqua que cecy arriva à la mesme heure que le confesseur avoit conjuré le démon.

(( Une de nos mères anciennes estant couchée dans sa chambre en un autre corps de logis entendit sur la couverture un grand bruit comme un tourbillon violent qui passait en mesme temps. »

La seconde novice fut Françoise Mouteul, fille de Michel Mouteul et de Françoise Germain qui demeuraient paroisse Saint -Germain- sous -Daumeray(i). Françoise fut élevée à Durtal, chez une sœur de sa mère, Renée Germain, veuve de M^ Michel Guéhery (2).

« Elle passa les quinze premiers jours de la première probation qui se faict avant d'entrer au noviciat avec tant de joye qu'elle ne se pouvait contenir, et remplissoit ses compagnes qui estoyent au nombre de six, d'une sainte allégresse; embrassant la croix et le service de Notre-Seigneuravecun cœur joyeux suivant le conseil du prophète royal et de S'-Paul » (3).

Mère Mouteul avait une dévotion très particulière au Très Saint-Sacrement, et se tenait devant l'autel le plus qu'elle pouvait ; elle eût désiré avoir la permis-

(i) Etude Vollet. Minutes Rouveau. Acte du 19 avril i623 — 621.

(a) L'autel du choeur de Saint-Germain a été fait en 1629 « aux frais de Renée Germain veuve de Michel Guéhery, sieur de la Bourelière, qui fit don du tabernacle doré encore existant ». Dictionnaire de Maine-et-Loire. Article de Saint-Germain-soiis-Daumeray.

(3) Annales manuscrites, i5.

sion de communier tous les jours et portait une sainte envie à celles qui avaient congé de le faire ; elle disait alors : « Pensez-vous que si nous eussions esté au monde lorsque Notre-Seigneur favorisoit tant S^® Marthe que de choisir sa maison pour loger, que nous ne luy eussions pas porté envie, et que nous n'eussions pas tasché d'avoir aussi ce bonheur? ».

Son humi-

lité la pous-

sait à s'abais-

ser, à s'accu-

ser en toute

occasion.

0 u a n d elle

voyait re-

prendre une

religieuse de

WmÊ

ses fautes pu-

bliquement,

elle s'en allait

trouver la su-

périeure et

lui faisait d'a-

gréables re-

proches : « Hé bien, ma Mère, lui disait-elle, l'amitié particulière paraît bien là où elle est; il est aisé de voir combien vous aimez cette bonne Mère, vous avez grand soin de sa perfection, vous la faites avertir et ne lui laissez rien passer; vous n'auriez garde de me faire cette charité, moi qui en ai plus grand besoin, j'ai tant d'orgueil et comets tant de fautes. » Son occupation ordinaire était de faire les choses

négligées des autres. Un jour qu'elle était comme à son ordinaire en oraison devant le Saint-Sacrement, une religieuse, passant, l'aperçut et dit en riant assez haut : « Je me plaindrai à la Supérieure qu'il y en a qui prient toujours Dieu, pendant que les autres travaillent beaucoup. » La Mère Mouteul se leva promptement et lui dit tout doucement : « Ma sœur, n'en dites rien; je m'en vais vous aider. Qu'avez-vous à faire? »

Françoise Mouteul avait un vrai mépris du monde et de ses maximes. Elle disait souvent et naïvement que ses parents étaient pauvres. Une fois, ayant à écrire à son frère, et étant empêchée de le faire, elle pria une religieuse de lui rendre ce service. Quand il fallut mettre l'adresse, on lui demanda les noms et titres de son frère : « Mettez, dit-elle, à mon frère Pierre Mouteul; ne lui mettez pas monsieur, car ce n'est qu'un pauvre garçon, cela lui donnerait de la vanité. »

Enfin, elle « était admirable en la vertu de silence ». Lorsque La Rochelle fut assiégée, elle garda un perpétuel silence plusieurs mois de suite, et après la prise de cette ville il était passé en proverbe de dire au couvent : a La Mère Mouteul a pris La Rochelle par son silence. »

Il ne faut pas omettre de dire qu'elle allait, avec le plus grand empressement, instruire les petites filles dans les classes. Mais, nous dit bien naïvement son biographe : a Elle les faisait prier avec tant dardeur... qu'elle eust facilement oublié de leur faire dire leur leçon, si elle n'eust pas été accompagnée d'autres religieuses qui l'advertissoyent de cesser. )>

Enfin, cette chère Mère, après une vie des plus saintes, rendit sort ànie à Dieu le 23 janvier 1641.

Après François3Iouteul vint Jeanne Contentin. Un contrat passé le 20 mai 1623, cinq jours par conséquent avant sa prise d'habit (1), nous dit, qu'à ce jour, elle était « veufve de defïunct M. Pierre Pezé, vivant notaire royal en ceste ville, fille de Messire François Contentin et Perrine Deceur (?) sieur et dame de Grandbois aagée de trente ans ou environ, meue de dévotion dezirant de se randre religieuse et de vivre et mourir en la vie contemplative au service de Dieu en l'Ordre Nostre-Dame )). L'acte ajoute : « C'est pourquoy elle se seroit adressée roila huict mois à la Révérende Mère Jacquette de Chesnel... à quoy lad. supérieure après l'avoir ouie et examinée et recogneue depuis le tems de huict mois que lad. Contentin auroit fréquenté le couvent et faict sa demeure en icelluy... après en avoir conféré avecq les aultres mères discrettes et antiennes dud. ce seroit consentie. Ce jourd'huy (20 mai 1023) pardevant nous Jehan Rouveau notaire... furent présentes... lad. Chesnel, supérieure, Jehanne Audebert, Marie Mangin, Catherine Engaigne religieuses professes dud. ordre Notre-Dame, etdeuement congregées et assemblées capituUairement à la grille et parloir dud. lieu en la manière accoustumée, d'une part, et lad. Jehanne Contentin, assistée de ses père et mère, lesquels de leurs libres vollontés ont recongneu et confessé estre d'accord de ce qui ensuit. »

(i) Elude de Me Vollei. — Minutes Rouveau (620).

Jeanne Contentin, mariée une première fois à François Sopiiier, fils de Michel Sopiiier et de Marguerite Ciierbonnier, donne à la communauté, comme dot, diverses rentes reçues de son premier mari, puis d'autres rentes avec des meubles provenant de la succession de son second mari Pierre Pezé.

S'il faut en croire son biographe, Jeanne Contentin, issue de parents honorables et vertueux, « vescut en l'estat de mariage honnestement et en réputation de vertu, ayant l'amitié et l'approbation de toute la ville de La Flèche, spéciallement de ceux qui la fréquentoyent, à cause de la singulière douceur, naifveté, bonté dont elle traittoit avec tous ceux qui avoyent affaire avec elle ».

Demeurée veuve à l'ùge de trente ans, vers le temps de l'arrivée de nos premières Mères à La Flèche, « elle s'affectionna tellement à leur manière de vie et sainte conversation, qu'en peu de temps elle disposa ses affaires, et dit adieu au monde pour venir passer avec elles le reste de ses jours au service de Dieu ». Elle mourut le 2 janvier 1G70.

Des quatre autres novices qui prirent l'habit le 25 mai 1623, nous en retrouverons plus tard deux en qualité de supérieures de La Flèche, Marie Pcïard et Barbe Pignard ; deux autres, Jeanne Belot et Françoise Touchard, avec Catheriue Bidault de Rochefort, accompagneront Mère Marie Pelard, envoyée par la Mère de Ghesnel pour fonder une maison à Alençon.

Disons tout de suite que la sainteté de ces premières novices contribua beaucoup à établir et à étendre la bonne réputation de la communauté.

— IIG —

Pouvait-il, du reste, en aller différemment, quand ces postulantes avaient sous les yeux les exemples de vertu de leur supérieure ?

Quant aux trois religieuses venues avec elles de Poitiers, les Annales de Notre-Dame de La Flèche ne nous en disent presque rien ; elles ne ,nous ont conservé que la biographie de Catherine Engaigne, mais nous savons que la vocation de Mère Marie Mangin avait été reconnue par la Bienheureuse de Lestonnac elle-même, détail qui a bien son importance.

Jeanne Audeberl retournera à Poitiers, en 1G39 (1). Nous lisons dans la vie de Mère de Chesnel « que quelques unes de celles qui luy estoyent adjoinctes à l'establissement pour n'avoir pas l'expérience et mathurité requise, luy donnèrent beaucoup de peine : spéciallement la plus ancienne des trois qui estoit douée à la vérité de beaux talens naturels, et capable de beaucoup advencer le bien de la maison, si elle eust eu autant de prudence que d'esprit. Mais estant dénuée de prudence, elle causa du trouble et de la confusion parmy ce grand calme et cette paix dont la maison jouïssoit lequel fut appaisé par son retour en sa première maison de Poictiers ».

Mère Catherine Engaigne est décédée à La Flèche le 15 janvier 1G46, « âgée d'environ quarante ans, dont elle avoit passé vingt-six dans la religion tant à Poictiers que dans cette maison avec une pureté et une simplicité d'enfant. Elle abhorroit et fuyoit le

(i) Cf. Notice biographique de Mère Gautier.

monde avec tant de soin, que niesme la première année qu'elle arriva en ceste maison, la closture n'estant pas encore faicte et les religieuses estant contrainctes de recevoir plusieurs visites des séculiers qui entroyent dans la maison, elle, simple colombe, s'enfuyoit et se cachoit dans quelque chambre ou quelque cour de la maison; et lorsqu'elle estoit obligée de paroistre, elle demeurait toute honteuse et toute craintive. Elles n'estoit pas de celles qui ayment les parloirs et les entretiens des séculiers. »

Mais j"en ai dit assez de ces premières novices et religieuses de La Flèche, pour donner aisément à comprendre que leur ferveur devait attirer les âmes d'élite, leur inspirer le goût et le désir du cloître.

Les demandes d'entrer en religion atïluèrent en elïet, et plusieurs postulantes se présentèrent en même temps que les sept citées plus haut. II est juste de les nommer ici, comme ayant aidé à fonder la maison de La Flèche sur ses seuls véritables fondements : la pratique des vertus, la soumission aux volontés divines.

En tête de ces postulantes, il faut metlre Catherine Bidault, fille de « noble François de Bidault, vivant s'' de Rochefort, et de dame Urbanne Coubard », qui se présenta le 2 novembre 1G22, « à l'âge de dix-sept ans ».

Catherine Bidault, nous le voyons dans un acte du 22 mai 1623 (1), est reçue par les supérieure et reli-

(0 Etude de M. Vollet. Minutes Rouvcau.

gieuses « à estre sœur religieuse pour faire profession, etc.. » et, cependant je ne trouve nulle part la mention de sa vèlure et de sa profession.

Entrée au couvent le 2 novembre 1622, elle aurait pu prendre part à la première cérémonie de vêture du 25 mai. Catherine et sa mère, assistée de «Jacques Denyau, escuier, s"" de Nojon, conseiller du Roy et juge magistrat au siège présidial de ceste ville » donnent « de leurs libres voUontés » à la communauté, pour « la pention de la demie année et led. noviciat et la profession... la somme de deux mille livres ».

Catherine Bidault de Rochefort méritera par ses vertus d'être appelée à gouverner INotre-Dame d'Alençon d'abord et de La Flèche ensuite.

En même temps que Catherine Bidault de Rochefort, entrait au couvent, sa parente, Catherine Bidault de la Lizardière, « fille de Jacques Bidault, escuier, sieur de la Lizardière, lieutenant pour le Roy au gouvernement de ceste ville et chasteau, et de defïuncte damoiselle Anne Desboys ».

Nous lisons, dans un acte du 27 juin 1023 (1), que Catherine Bidault de la Lizardière a recongnoissant que le don par elle cy davant faict aud. couvent des religieuses dicelluy de la somme de deux mille livres ts en faveur de sa réception en quallité de religieuse en icelluy n'est sufïizant pour son dot et entretien et que la plus part des religieuses dud. couvent ont apporté en icelluy jusques à la somme de trois mille livres ts sans y comprandre leur ameublement, dézirant augmenter sond. dot pour plusieurs bonnes

(i) Etude Vollet. Minutes Rouvcau (632).

considérations... donne aud. couvent la somme de quatre cents livres pour être employée au paiement et décoration de l'église et bastiment dud. couvent »,

Disons quelques mots, en passant, de cette famille Bidault, dont nous allons retrouver plusieurs membres dans l'Ordre de Notre-Dame au XVIP siècle.

Jacques Bidault, sieur de la Lizardière, épousa en premières noces Anne Desbois (1), dont le frère, René Desbois, sieur des Hardières, fut marié à Magdelaine de Foussard.

Jacques Bidault eut de Anne Desbois deux fdles, Catherine, dont nous venons de signaler l'entrée au couvent, et Jacqidne, qui y viendra le 30 mai 1626.

La deuxième femme de Jacques Bidault fut Eléonore Denyon, qui lui donna deux fils et une fille,

(i) Etude de M. Vollet. Minutes Rouveau.

François, sieur de Rocliefort, Jacques, sieur de la Lizardière, et Jchannc.

François hérita sans doute du nom que l'on a vu, plus haut, porté par la première novice; celle-ci, Catherine Bidault de Rochefort, était fille unique, et comme elle n'avait plus son père à son entrée en religion, le nom de Rochefort dut passer à la branche cadette, et l'aîné des Bidault de la Lizardière, François, le releva. François assiste, le 7 février 1642, au mariage de son cadet, Jacques, avec Renée Mauloré, fille de René Mauloré, du Mans, et de Marguerite Tiby (1). Enfin, Jehannc demandera, à son tour, a à estre reçeue religieuse au couvent de l'ordre Nostre- Dame », le 30 mai 1626. Nous la verrons supérieure du Couvent des Filles de Notre-Dame à La Ferté-Bernard, en 1656.

Il y eut donc trois sœurs en même temps au monastère fléchois; ce nejsera pas un fait isolé dans cette histoire. En tout cas, la famille Bidault de la Lizardière était, comme on le voit, privilégiée du Seigneur.

Les Bidault de Ruigné (2) n'étaient pas moins bien partagés. Le représentant de cette famille était, en 1622, Guillaume, qui avait épousé Marie Foureau.

Guillaume assista, en 1642, au mariage de son parent, Jacques Bidault de la Lizardière, avec Renée

(ij Inventaire des minutes anciennes des notaires du Mans, par M. l'abbé Chambois, lI-iG.

(2j Burbure rapporte sérieusement, en son Histoire de La Flèche, p. 214, le fait suivant : « En 1754, M™e Bidault de Ruigné, de La Flèche, accoucha naturellement et à terme de neuf enfans qui furent portés vivans aux fonts baptismaux. Leur vie fut courte; ils moururent les uns après les autres, dans l'espace de quarante-huit heures. » Les Registres paroissiaux de Saint-Thomas et de Sainte- Colombe ne portent aucune trace de celte extraordinaire lignée.

Maiiloré, mais il était mort, ainsi que son épouse, lors du mariage de son propre 111s, René, avec Isabelle Poussin, le 22 décembre 1G59.

Guillaume avait hérité de Ruigné en 1G21, et il continua d'y recevoir une parente de sa femme, Marie de la Ferre, qui fonda rinstitut des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, avec M. Jérôme Le Royer de la Dauversière. L'historien de cette fondation qui, de trois siècles d'admirable etïlorescence religieuse, va être la seule à subsister, nous rapporte une parole prophétique de Marie de la Ferre, lors d'une de ses visites à Ruigné.

(( M*"® Bidault, nous dit M. Couanier de Launay, caressait une de ses petites fdles nommée Marie, pour laquelle elle sentait une tendresse particulière. M^^® de la Ferre lui dit en souriant : « Marie est votre mignonne, vous voudriez tout faire pour elle; mais elle ne voudra pas s'établir dans le monde, elle sera religieuse de Notre-Dame, o 11 en fut ainsi, car Marie Bidault de Ruigné fera profession le 20 mai 1640.

M. Couasnier de Launay continue : « Le chagrin, le souci, la tristesse se peignaient sur le visage d'une de ses parentes; elle se préoccupait de l'établissement de ses enfants dans le monde. Marie lut dans son âme et lui dit : « Ne vous allligez pas, ma cousine, vos trois filles seront religieuses. )) Toutes trois entrèrent plus tard au couvent, deux dans l'Institut des Hospitalières de Saint-Joseph, et la troisième chez les religieuses de Notre-Dame. Il s'agissait sans doute ici des sœurs Havard de la Tremblaye.

La future fondatrice de nos Hospitalières de Saint-

Joi^eph avait appris à connaître l'admirable Institut de Notre-Dame ; elle en visitait souvent les saintes filles, puisant, dans leur pieuse compagnie, dans leurs édifiantes conversations, l'amour de la règle et la ferveur au service de Dieu. Aussi, à chaque instant, parlait-elle avec vénératiop et respect de cette communauté; Dieu lui permettait même d'en proclamer par avance les futures novices. Nous venons d'en citer plusieurs exemples, l'histoire rapporte encore le suivant :

M™® Maillard, sœur de Marie de La Ferre, étant enceinte, se troublait de sinistres appréhensions ; Marie, émue de ses inquiétudes, la rassura en lui disant : « Ne t'inquiète point, tu donneras le jour heureusement à une fille qui sera religieuse de Notre-Dame ; je m'en l'éjouis » (1). 11 en fut ainsi, en efïet, nous dit M. Couanier de Launay. J'ai cherché en vain dans les archives de La Flèche le nom de Mère Maillard parmi les Filles de Notre-Dame, mais je l'ai trouvé chez M. VoUet, parmi les minutes de M" P. de La Fousse, dans un acte du 25 février IGGO, et un autre du 25 février 16G2, pour la vèture et la profession de Marguerite du Bois. Marie Maillard est nommée parmi les conseillères qui reçoivent la novice après examen.

Dieu choisit encore une de ses premières servantes dans l'une des familles qui avaient contribué à faciliter la fondation nouvelle : dans la famille Legaigneur.

(i) Histoire des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche, par M. le chanoine Couanier de Launay, t. I, p. 44 et seq.

M. et M™*' Legaigneur de la Hermelière avaient une fille qui suivait les classes à Notre-Dame. La charité de ses parents, abandonnant leur demeure pour faire place aux Filles de Notre-Dame, devait retomber en bénédictions sur la fille, qui mérita ainsi la grâce de la vocation religieuse. L'acte suivant en fait foi :

Le 8 mars 1623 « sont présens Jacquette Chesnel, supérieure, Gabriel Legaigneur, sieur de la Hermelière, et Renée Chariot, son épouse, ceux-ci obtempérant aux prières faictes pf«r Renée Legaigneur, leur fille, d'estre religieuse du dit ordre Notre-Dame et pour luy donner moien d'executter son pieux désir à servir Dieu et la Sainte-Vierge Marie, la dite Chesnel a promis de recepvoir au dit couvent la dite Renée Legaigneur, la loger, coucher, norir, vêtir et gouverner jusqu'à ce qu'elle ayt atteint l'aage dentrer en religion et pendant longtemps linstruire faire instruire à lire escrire en touttes choses propres et honnestes comme les autres pentionnaires dudit couvent et est faict et moiennant la somme de quatre vingts livres de pention annuelle quelle somme sera déduitte par chacun an sur la rente deue aux Legaigneur et commencera la dite pention à courir du quinziesme jour du pnt, et pendant son noviciat sera encore deduict la somme de 2,000 1. qui restera pour la pention, et le temps du dit noviciat accomply demeurera la somme de 2,000 1. déduicte sur les 7,000 1. restant.

Ont signé : Jacquette Chesnel, Legaigneur, Renée Chariot. »

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