CHAPITRE I La Révolution
Vente des biens religieux. — Etat du personnel des couvents. — Abolition des vœux. — Le serment. — Mort de Mère Colasseau, supérieure. — Election de Mère Thérèse Saullay.
La supérieure de Notre-Dame, en 1789, était Modeste de Colasseau de la Machefollière. Par sa grande réputation, elle avait attiré au couvent un nombre considérable d'excellents sujets, et le pensionnat était rempli de jeunes filles des meilleures familles de la province. En 1789, il y en avait plus de quatre-vingts. Quant aux classes gratuites, elles comptaient plus de trois cents élèves, et ce nombre demeura à peu près le même jusqu'à l'heure de la séparation. Al'encontre
de beaucoup d'autres communautés, celle de Notre- Dame était donc alors très prospère.
L'heure, pourtant, était critique. Dans un décret du 2 novembre 1789, l'Assemblée Législative avait déclaré que les biens du clergé seraient mis à la disposition de la nation, et que la vente en commencerait le 9 avril 1790. Dès le li avril, l'Etat « voulait bien «se charger de l'administration des biens ecclésiastiques non vendus. Pour les administrer en connaissance de cause, et comme un bon père de famille, il ordonna d'en faire l'inventaire. De la sorte, rien ne pouvait échapper à la cupide rapacité des révolutionnaires.
Le couvent de ïAve fut mis en vente, comme tous les couvents fléchois, en 1790, mais il ne se trouva point d'acquéreur, sinon pour les quelques petits logements qui touchaient immédiatement les remparts.
Le Gouvernement, en s'emparant des biens des communautés, avait forcé les parents des religieuses à verser les dots, dont jusqu'alors on ne payait très souvent que la rente, et, naturellement, les dots passèrent également dans les caisses publiques. On s'engageait toutefois à faire des rentes aux religieuses, à chacune selon son âge. Je lis à ce sujet dans les notes de M. l'abbé Loiseau : « Une des anciennes religieuses du temps de la Révolution m'assure n'avoir jamais reçu que quinze sous en tout. »
Après avoir fait l'inventaire des biens, meubles et immeubles des couvents, il fallait bien connaître leurs habitants. Au mois de février 1790 (1), le comité ecclésiastique de l'Assemblée Constituante demanda
(i) Annales Fléchoises, 11-5, Les Religieuses de La Flèche en i jgo, par M. l'abbé Uzureau.
aux évêques de lui donner ïétat des communautés religieuses de femmes.
« L'évêque d'Angers, M^' de Lorry, s'empressa de répondre au désir du comité ecclésiastique. Dès le 17 mars, il adressait aux supérieurs de toutes les communautés de son diocèse une lettre leur recommandant d'envoyer audit comité le nombre exact des religieuses qui étaient dans leur Maison, avec le nom et l'âge de chacune. Vingt communautés répondirent au double appel de l'évêque et du comité. Parmi elles se trouvaient quatre Maisons de La Flèche : les Visitandines, les Religieuses de Notre-Dame, les Hospitalières de Saint-Joseph et les Pénitentes. »
Nous savons ainsi que le couvent de ÏÀve comprenait, en 1790, trente religieuses de chœur et six converses ou sœurs compagnes.
Après avoir dépouillé les couvenis, on leur défendit de recevoir des novices. C'est ce qui nous explique pourquoi, en 1792, il ne se trouvait plus à l'Ave qu'une seule novice, sœur Marie lUiillé, et deux postulantes.
Dans le livre des Iixamois des yovices, nous trouvons, à la dale du 2 mars 1790, cette réflexion de la Mère Fleury, maîtresse des novices, à la suite de l'examen de la sœur Ruillé : « Dieu veuille pour elle adoucir les mauvais jours et permettre qu'elle fasse profession, c'est le seul désir de mon cœur. »
Les mauvais jours se succédèrent, hélas! bien nombreux pour les pauvres religieuses, et l'heure approchait où la Révolution allait violer leur retraite pour les rendre de force à un monde dont elles se croyaient séparées à jamais.
L* Assemblée Constituante supprima les vœux de religion (comme s'il lui appartenait d'enchaîner ou de dégager la volonté de chacun). On croyait bien, par là, attirer les religieuses hors de leur cloître. Il n'en fut rien pour Notre-Dame, car toutes les religieuses y voulurent rester, malgré les menaces qu'elles entendaient chaque jour.
Un décret du 26 décembre 1790 instituait le serment constitutionnel. Les Filles de Notre-Dame le refusèrent, imitées en cela par les Visitandines. Les Hospitahères, trompées par un prêtre déjà assermenté, obéirent au décret, mais quelques jours après, mieux éclairées, elles se rétractèrent.
L'aumônier de VAve, M, l'abbé Langevinière, prêta également le serment qu'il rétracta quinze jours après. Les religieuses, toutefois, ne voulurent plus se confesser à lui.
Dieu, qui permettait tant d'angoisses et de persécutions, réservait à ces saintes filles une épreuve cruelle entre toutes : Il leur enleva celle qui, depuis dix-huit ans, maintenait la communauté dans sa prospérité et sa ferveur primitive ; la Mère Modeste de Colasseau mourut le 23 janvier 1792.
La perte de cette excellente supérieure était d'autant plus douloureuse qu'elle favorisait les projets des agents du gouvernement; ceux-ci, en effet, cherchaient sans cesse à s'immiscer dans les affaires des maisons religieuses (I). La mort de la Mère de Colas-
(i) « La Mère de Colasseau était à l'article de la mort lorsque les commissaires vinrent pour présider à l'élection. Mos Mères les prièrent d'attendre le décès avant de rien faire. Elles députèrent secrèiement un exprès à Mgr Miron, évêque d'Angers, et suivirent les avis du saint
seau leur en fournit l'occasion favorable. Des commissaires se présentèrent aussitôt au couvent et déclarèrent qu'ils allaient eux-mêmes procéder à l'installation d'une nouvelle supérieure. Lorsqu'ils eurent nommé celle qu'il leur plut de désigner pour cette charge, les Mères protestèrent contre ce choix et prouvèrent qu'il était tombé sur une personne incapable de la remplir. L'élue fut la première à protester. Les commissaires voulurent bien alors consentir à ce que les Mères fissent elles-mêmes une nouvelle élection , mais en leur présence, et à condition que les sœurs compagnes prissent part à l'élection, au nom du principe de l'égalité.
Les religieuses ayant procédé auparavant à une élection régulière et canonique, lorsque les représentants de l'autorité civile vinrent pour présider l'élection à la grille du parloir, les sœurs compagnes, animées d'un véritable esprit de foi, n'eurent garde de porter leurs voix sur une autre que sur celle qui venait d'être secrètement élue et qui réunit ainsi tous les suffrages. Cette élue de toute la communauté était Mère Thérèse Saullay, issue d'une très vieille famille tléchoise.
Les agents, très surpris de cette conformité de vues, approuvèrent l'élection et se retirèrent.
prélat. Les commissaires avaient consenti à se retirer sur la promesse qui leur fut faite de les requérir après le décès. > (Notes transmises de vive voix par Mère Launay à Mère Devaux.)
§ Il
Serment prescrit au personnel enseignant. — Dispersion des Filles de Notre-Dame. — Ce que devint le couvent. — Vandalisme des jacobins fléchois.
Malgré toutes ces persécutions, les Filles de Notre- Dame gardaient toujours ouvertes leurs classes gratuites, où se rendaient chaque jour des centaines d'enfants. L'administration ne pouvait supporter cela, et, le 24 avril 1792, le Procureur syndic du district envoya « à Messieurs les Otîiciers municipaux de Saint-Thomas et de Sainte-Colombe » cette lettre fort suggestive :
La Flèche, 24 avril 179S.
Messieurs,
La loi impose aux personnes des deux sexes chargées de l'instruction l'obligation du serment. Les enfans appartiennent à la Patrie, et c'est un devoir d'empescher que leurs Ames sensibles reçoivent des impressions contraires aux principes qui doivent assurer leur bonlieur.
Je vous invite donc, Messieurs, à requérir le serment prescrit et à éloigner de l'éducation ceux ou celles qui le refuseront.
Le Procureur sindic du district, Péan,
Les Filles de Notre-Dame refusèrent de nouveau ce serment, et, à dater de ce jour, elles ne cessèrent d'entendre les menaces les plus effrayantes. Dans le même temps, « les religieuses de la Visitation appelaient auprès d'elles de jeunes enfants pour leur apprendre le catéchisme; c'est ainsi que le Ciel permet dans tous les temps que le feu de la persécution allume celui de la charité » (1).
Comme les Filles de Notre-Dame, elles furent invitées de nouveau à prêter serment : de nouveau, elles s'y refusèrent.
Et cependant, tout près de chez elles, elles avaient un spectacle bien capable d'effrayer les cœurs les plus aguerris. Tous les prêtres insermentés de la Sarthe, et ceux de La Flèche avec eux, avaient été ramenés du iMans pour être conduits à Angers. « Ils arrivèrent à La Flèche, marchant deux à deux dans le silence, au milieu du grand chemin, entre deux haies de garde nationale, couverts de sueur et de poussière, la chaleur étant extrême; de la paille leur fut jettée pour se coucher dans la chapelle des Capucins... » (2).
Mais déjà beaucoup de communautés religieuses avaient été dispersées, seule, la communauté de Notre- Dame ne pouvait se décider à quitter sa sainte retraite. Un jour vint cependant où il fallut céder à l'orage. La Révérende Mère SauUay réunit une dernière fois ses tilles et elle les prévint en pleurant quelles devaient se séparer. Tout ce qu'elles possédaient était déjà sous séquestre ; il leur était permis d'emporter
(i) Mémoires du docteur Bouchet, page 242 (2) Docteur Bouchet, loc. cit.
seulement quelques vêtements. » Le 30 septembre 1792, — ou les premiers jours d'octobre, selon une note de iMère Claude Davoust, — de tristes adieux se faisaient à la porte de cette communauté, jadis si heureuse et si tlorissantc.
Déjà la plus grande partie des pensionnaires s'étaient peu à peu retirées, mais vingt-deux jeunes filles avaient refusé obstinément de se rendre, à cet égard, au désir de leurs familles; elles avaient voulu prouver, jusqu'à la fin, à leurs bonnes Mères, leur filial attachement : elles ne sortirent qu'avec elles.
Les pieuses filles « se dispersèrent où la divine Providence leur fournit un azile ; elles étaient trentetrois ». Depuis 1790, étaient mortes, en effet, la Mère de Colasseau, Françoise Deschamp et une sœur compagne.
« La sortie de Mère Angélique Durand, au moment de l'expulsion, fut marquée d'un petit incident que nous signalerons en passant, pour montrer comment la Providence la déroba aux dangers que couraient alors toutes les religieuses.
« M. Durand, son père, était venu la chercher pour protéger sa fuite. Il avait eu soin d'apporter un costume noir, du genre qui se portait alors dans un grand deuil. Mère Durand sortit donc, accompagnée de son père, sans négliger de couvrir son visage du voile épais des veuves. Au moment de prendre place dans la voiture publique qui devait les conduire à leur résidence, ils s'aperçurent l'un et l'autre que l'attention du conducteur et des voyageurs se portait beaucoup sur eux. Etait-ce un sentiment de sympathie, de curiosité ou de haine? Le père et sa chère
fille se le demandaient avec inquiétude, lorsque l'un des voyageurs, s'adressant à M. Durand, lui dit : « Madame est veuve? o — « Oui, Monsieur, elle a perdu son mari le Vendredi-Saint. » (Ceci se passait peu de temps après Pâques.) Grâce à cet à propos, la fugitive devint l'objet des égards et du respect de toute cette société, qui compatissait au malheur de cette belle petite veuve, comme elle s'entendit appeler. La pauvre religieuse avait le cœur bien ulcéré! Des larmes coulaient de ses yeux, à la pensée du cloître qu'elle quittait, et, cependant, elle bénissait Dieu, dont la sollicitude couvrait sa servante en la dérobant aux poursuites exercées envers quelquesunes de ses sœurs » (1).
Après le départ des Filles de Notre-Dame, leur couvent fut bientôt saccagé; ce fut, d'ailleurs, le sort commun à tous les autres couvents fléchois.
Aux premiers temps de la Révolution, La Flèche était sous le pouvoir du tribunal du district, lequel (( ne fut lui-même soumis qu'à l'inlluence du club ».
(( Ce tribunal était aux mains de cinq hommes dénués d'honèteté, de justice, d'humanité et de religion ». M. Boucher nous en donne les noms (en anagramme).
« Ces cinq individus étaient de francs jacobins, qui se signalèrent par cet esprit de destruction qui a mérité le nom de vandales à leurs semblables.
« Ils s'emparèrent de tout ce qu'il y avait de plus précieux dans les châteaux et dans les monastères de
(i) Notes de Mère Launay,
la ville et des environs ; ils entassèrent dans les magasins, les livres, les statues, les tableaux, peints par de grands maîtres, qui furent achetés par des femmes des fauxbourgs ; celles-ci, après les avoir fait passer par des lescives, en firent des serviettes , des nappes, des draps.
« Ces patriotes pensèrent qu'en se hâtant de vendre les biens dont la nation s'était emparée, ils feraient éclater leur zèle; d'ailleurs, comme il leur était alloué quelques sols par livre du prix, et que le besoin les pressait, non seulement ils mirent une grande diligence dans la vente des biens nationaux, mais ils firent en sorte que tous furent vendus même ceux de l'hôpital. Le peuple ne sentait pas que l'on vendait sa propriété et qu'il était souverain ; il laissa vendre les lits oii il devait recevoir, comme ceux qui l'avaient précédé, les secours de l'humanité et de la médecine. La municipalité eut dû faire des réclamations, elle n'osa » (1).
« Les biens nationaux vendus dans les deux premières années de la Révolution furent portés à leur valeur ; mais, par la suite, le dessein du gouvernement étant particulièrement de dépouiller les émigrés, on vit des citoyens acheter 23 louis d'or 40 à 50,000^ de papiers et payer avec ce même papier des métairies du produit de 2 à 3,000 K II ne fallait qu'abdiquer la catholicité, adopter le schisme, et se tenir
(ij « Duperrai, iléchois, établi à Château-du-Loir, eut le bon esprit et la fermeté de s'opposer à la vente des biens de l'hôpital de sa ville. Il apprit qu'un particulier voulait acheter une ferme qui en était dépendante, il lui fit dire par sous mains qu'on lui ferait donner cent coups de bâton, s'il osait présenter une enchère. Voilà l'exemple qu'il fallait suivre » (Df Bouchet, loc. cit. page 299).
continuellement sur ses gardes envers les chouans pour faire de bons marchés » (1).
Je n'ai point à raconter ici ce que devinrent tous nos monastères, celui de ÏAce, seul, nous intéresse.
« Les biens, meubles et immeubles furent vendus, l'église fut détruite, et la rue seulement conserva le nom de Xotrc-Damc de l'Ave. Les vastes terrains de l'enclos du parc (parc des dames), séparés naguère du couvent par le chemin de ronde et les remparts, sont aujourd'hui couverts par les quartiers de la nouvelle ville, de jour en jour plus peuplés et plus embellis.
« Un boulevard planté d'arbres, un canal aux talus gazonnés. des promenades, des places, un marché, et tout le bruit humain qui animent ces espaces permettent à peine aujourd'hui de se figurer qu'un peu avant le dernier demi-siècle on n'entendait là que le murmure de la prière, le son de la cloche qui appelait à laudes et à vêpres les dames bénédictines, ou le bruit des chants et des jeux de leurs jeunes pensionnaires » (2).
(i) D' Bouchet, page 299, loc. cit.
(2) Clère, Le Couvent de PAve,
§ in
Notre-Dame pendant la dispersion (1793-180S). Les religieuses à La Flèche, à Baugé, à Angers, au Lude, etc.
Chassées de leur cloître, les Filles de Jacqiiette de Cliesnel se dispersèrent de tous côtés. Beaucoup d'entre elles restèrent à La Flèche, des anciennes comme les Mères Davoust et Fleury, de plus jeunes comme les Mères Launay, Douasne, Desmares et Bourge ; huit se réfugièrent à Baugé, d'autres à Angers, partout enfin où l'on voulait bien les recevoir, et où, pour ce faire, on ne craignait pas de se compromettre.
Parmi celles qui restèrent à La Flèche, plusieurs furent enfermées dans nos prisons : elles y retrouvèrent des Franciscaines, des Yisitandines, et plus tard des Hospitalières. Mère Anne Launay a donné sur cette incarcération de précieux détails : a Un jeune homme de quinze ans, nous dit-elle, appartenant à une de ces familles qui ont montré alors toute la force que le christianisme donne h ses enfants, et la charité qu'il leur inspire, visitait les prisonnières pour leur porter des vivres et pourvoir aux nécessités d'une situation si pénible. Ce jeune homme, M. Dorveau, devait donner un jour, à l'Ordre de Notre-Dame, une fille qui est une de nos gloires par les exemples de vertus qu'elle nous a laissés, et les services immenses qu'elle a rendus à notre première Maison de Bordeaux dont elle est appelée, à juste titre, la Restauratrice )).
Du reste, au dire de leurs contemporains, et du docteur Boucher en particulier, « les reHgieuses fié-
choises nous ont donné l'exemple de la plus grande soumission aux ordres de la Providence : elles se sont réjouies de ce que Dieu les trouvait dignes de soufïrir pour lui ; leur état était celui du plus grand dénuement à partir du moment où elles ont refusé le serment ; alors la médiocre pension, qui leur avait été accordée quand on décréta la vente des biens du clergé, fut supprimée, leur vertu seule leur resta ; elle leur a tenu lieu de tout bien. Quelques âmes charitables se sont empressées de les retirer au nombre de deux, de trois et de quatre, suivant que le domicile le permettait. Je les ai fréquentées dans ces chambres dont les murs étaient parés de quelques images ; de mauvais lits, de vieilles chaises, de pauvres armoires, en étaient tous les meubles. Je les ai vues mangeant dans de petits plats de Ligron, sur une table sans nappe, et sans serviettes; les linges de corps, leurs robes étant usées, il leur a fallu les porter en pièces, le travail de leurs mains, joint à quelques aumônes, ne pouvant les renouveler qu'en petite partie; la nourriture était bien au-dessous de celle à laquelle elles étaient accoutumées; je les ai vues souvent réduites à du laitage, des poires cuites, des noix. Quoiqu'elles aient manqué du nécessaire, elles ont toujours observé de se lever à l'heure ordinaire, leur santé affaiblie par les circonstances n'était point une raison de relâchement. Au milieu de l'hiver, dans les jours les plus froids, la terre couverte de neige ou de verglas, je les rencontrais le matin, venant des oratoires ou de la messe; j'étais toujours étonné qu'un sexe si faible, si délicat, put se dévouer et soutenir une vie aussi dure, aussi pénible,
« Le caractère de ces filles s'est montré grand dès le premier instant et s'est toujours soutenu. Une observation que tout le monde a faite dans le temps, c'est que les religieuses se sont beaucoup mieux conduites que les moines, dans toute la France. (Les femmes, en général, se sont mieux conduites que les hommes dans la Révolution). On n'a vu, parmi elles, qu'un très petit nombre qui se soit soumis au serment et elles ne se sont point répandues dans les sociétés » (1).
Mère Marguerite Desmares fut du nombre de celles qui subirent deux années d'incarcération à La Flèche. « Combien de fois dut-elle offrir à Dieu le sacrifice de sa vie? Satisfait de son dévouement, le Seigneur avait sur elle d'autres desseins. Des jours plus calmes présentent quelques sécurités. Notre bonne Mère Desmares, à qui l'opulence de sa famille offrait des ressources abondantes, piit une maison dans la ville, où elle appela quelques-unes de nos Mères avec qui elle forma un petit corps de communauté où l'on exerçait les fonctions de l'Institut près des petites filles pauvres. C'est ainsi que cette digne religieuse préludait à un plus grand bien, objet de ses vœux et de ses désirs. » La plus jeune de toutes ces saintes filles, Mère Marie Bourge, était leur garde-malade; elle leur prodiguait ses soins les plus assidus.
Huit religieuses, avons-nous dit, se réfugièrent à Baugé: ce furent : la supérieure. Mère Thérèse Saul-
(i Dr Bouchet, page 252.
lay, les Mères Durand, Lehay-Grandmaison, Liberge des Bois, Portebœuf, du Hozel, La Roche, et la Sœur Renée Gentilhomme.
Toutes ces religieuses, pour je ne sais quel motif, prêtèrent serment « de liberté et d'égalité » à Rangé, le 20 février 1794; du reste, leur supérieure, Mère SauUay, l'avait prêté trois jours auparavant, le 17 février. Mais toutes se rétractèrent bientôt, le V6 avril 1795, les unes aux Incurables de Rangé, les autres à l'Hôpital, où elles avaient été reçues. La Révérende Mère SauUay et la Mère du Rozel se rétractèrent trois jours plus tard, le 18 avril (1).
Pendant cet exil, qui dura dix années, les religieuses cherchèrent, par tous les moyens, à se rendre utiles dans les maisons qui les avaient reçues. Nous savons, par exemple, tout le bien que firent à Poitiers et à Rangé les Mères Lehay-Grandmaison et Durand.
On lit, dans la Vie de J/'"" de la Girouardière, fondatrice de l'Hospice des Incurables de Rangé, par M. l'abbé Rarrau (2).
« Le catholicisme n'était pas entièrement détruit, même en France, son culte subsistait encore au fond des chaumières, dans les caves, etc.. etc.. 11 ne fut pas aboli non plus aux Incurables. Dès les premiers
(i) Je dois ces renseignements à l'aimable et savant directeur de l'Anjou Historique, M. l'abbé Uzureau, qui me communiqua en même temps les dates de naissance de plusieurs religieuses : Elisabeth- Angélique Durand, née le i5 janvier 1769; Renée Gentilhomme, i3 janvier 1751; Madeleine Laroche, 17^9; Anne Lehay, 1760; Angélique Liberge, 1754; Judith-Bernardine du Rozel, 2 3 novembre 1767; Catherine Frémond, née à Angers, en 1732; Anne Perrault, née ù Cherré.
(2) Editée à Angers en 1879, à la page 179 (chapitre XII).
jours de la persécution, bon nombre de prêtres vinrent chercher un asile auprès de M"*' de la Girouardière. Des religieuses, de divers Ordres, de la Visitation, des Augustines, de l'Are Maria de La Flèche (les Filles de Notre-Dame sont souvent désignés ainsi dans notre pays) étaient aussi accourues se jeter dans la Maison du Sacré-Cœur de Marie. Comme l'arche au temps du dékige, elle devait préserver du danger tous ceux qui venaient se réfugier dans son sein. »
Plus loin (1), on trouve ce passage sur Mère Lehay Grandmaison :
« Mais ce qui paraîtra plus étonnant, c'est que M^'*^ de la Girouardière ait eu à soufïrir même de la part des religieuses qu'elle avait reçues si maternellement dans sa communauté
(( Il y eut cependant, hàtons-nous de le dire, parmi ces religieuses, des esprits plus nobles, qui furent à l'abri de pareilles misères, et qui firent de généreux et touchants etïorls pour dédommager la supérieure des Incurables, des sacritices qu'elle s'imposait pour les assister. Mère Grand'Maison de ÏAve Maria, de La Flèche, fut de ce nombre. Cette pieuse sœur chercha, par tous les moyens en son pouvoir, à rendre des services à l'Institut du Sacré-Cœur de Marie. Voyant l'extrême indigence à laquelle était réduite la maison des Incurables, par suite des grandes charités de la Vénérable Fondatrice, elle proposa à celle-ci d'élever un pensionnat déjeunes filles, comme moyen de subvenir à ses propres besoins, et d'augmenter
(i) Au chapitre X\'ll du môme ouvrage, page 262 et suivantes.
les ressources de la communauté. Celle idée, qui n'était pas contraire aux fonctions de l'Institut, fut accueillie avec empressement et reconnaissance. C'était un nouveau moyen de faire aimer Dieu, d'être utile au prochain ; il ne pouvait manquer de sourire à un cœur f|ui n'avait pas d'autre but. Toute pensée défaire le bien, en efïel, trouvait un éclio dans son âme, toute bonne œuvre avalises sympathies.
(( Le pensionnat fut donc bientôt ouvert; il fut rempli aussitôt d'un nombre considérable de jeunes filles. Les parents furent heureux de trouver ce moyen de donner de l'instruction et une bonne éducation à leurs enfants, car la Hévolution avait détruit tous les établissements scolaires, et, dans ces temps malheureux, le trouble et la crainte paralysaient toute initiative. Bien ne se fondait, on attendait des temps meilleurs. La jeunesse était négligée et forcément laissée dans une déplorable ignorance. Mère Grandmaison soutint cette œuvre avec succès, jusqu'à sa rentrée dans son monastère. L'a-uvre fut ensuite continuée par les religieuses de la Maison. »
Mère Grandmaison fut bientôt rejointe à Baugé par une autre sœur. Mère Durand, que le lecteur connaît déjà.
Mère Durand avait encore son père et sa mère : ils l'accueillirent avec empressement, mais elle ne fut pas à l'abri des persécutions d'un monde qui ne comprenait pas l'attachement de cette digne fille de la Sainte Vierge pour l'état saint qu'elle avait embrassé. « Tout fut mis en usage pour la rendre infidèle à son
Dieu et lui faire oublier ses engagements sacrés... Que ne soufïrit-elle pas! La prière était sa consolation, son refuge, sa force; elle y puisait le courage dont elle avait besoin et le conseil qu'elle ne pouvait que bien difficilement trouver auprès des ministres du Seigneur, errant presque tous loin de leur troupeau ou passant leurs jours menacés dans des retraites inconnues. Elle ne voyait de salut que dans la fuite... Mais où fuir?... Enfin elle apprit qu'il s'était formé à Baugé une société de pieuses filles qui recevaient de pauvres infirmes et qui vivaient en religieuses en attendant que des temps meilleurs leur permissent de régulariser leur charitable association. Notre chère Mère sollicita la faveur d'être admise comme pensionnaire dans cette maison, et ses parents consentirent volontiers à ce départ. Quelle ne fut pas sa consolation de retrouver les exercices de la vie de communauté? Il ne lui fut pas accordé de demeurer longtemps dans ce saint asile, mais elle n'en sortit que pour entrer aux mêmes conditions à l'hospice de Baugé. Là, elle suivit la règle des religieuses et partagea leurs occupations ; elles avaient quelques pensionnaires à qui cette bonne Mère se trouva heureuse de consacrer ses soins et de remplir ainsi une des plus importantes obligations de notre saint Institut. Elle y demeura jusqu'en 1807, qu'elle apprit le rétablissement de notre chère maison de Poitiers. Il lui sembla que c'était l'arche où elle devait rentrer; elle fit des démarches pour y être reçue, et les religieuses de Poitiers accueillirent sa demande. Quel bonheur pour notre chère Mère de se trouver après tant d'épreuves dans une communauté de son Ordre, dans celle sur-
tout dont elle se regardait comme la fille puisque la maison de La Flèche lui avait dû son existence!... Elle en bénit le Seigneur et reprit avec joie et ferveur la pratique de nos saintes règles qu'elle trouvait si parfaitement établie à Poitiers. Comme à Baugé, avec plus d'empressement et de consolation, elle ofïrit ses services et seconda autant (lu'il hii fut possible les Mères, les Sœurs chéries qui la recevaient avec tant de charité et de bienveillance. Elle ne tarissait pas lorsqu'elle nous racontait l'accueil cordial (pii lui avait été fait et les jours paisibles et doux qu'elle avait passés dans cette maison si chère aux Filles de Notre-Dame de La Flèche! Notre Mère Durand y pratiqua les vertus d'une sainte religieuse de Notre-Dame : le zèle, l'obéissance, l'humilité. »
Mère Modeste Piveron se réfugia, avec une autre religieuse, au Lude, lieu de sa naissance. Elle y ouvrit une école pour le succès de laquelle elle ne cessa de se dévouer jusqu'à ce que le nouvel asile de ÏAve lui eut ouvert ses portes.
Mère Catherine Fremond se réfugia à Angers chez sa mère. Le 14 août 1793, elle obtint un certificat de civisme de la municipalité d'Angers (1), mais elle n'en était pas moins étroitement surveillée.
Un jour, (( elle fut accusée, par les représentants de la nation, de porter des correspondances aux aristocrates, culpabilité fort grave dans ces temps malheureux. Soumise à un interrogatoire, la Mère nia le fait, et sur le champ, ces hommes sans pudeur lui enjoignirent de se déshabiller pour vérifier l'exactitude de
(i) Communication de M. l'abbé Uzureau.
ses paroles. Lui ayant enlevé ses habits du dessus, ils s'arrêtèrent en présence d'un vêtement qui leur parut si étrange, qu'ils ne purent retenir une exclamation : « Qu'est-ce que cela ? » Surmontant sa timidité naturelle qui devait s'accroître en une telle circonstance, la Mère Frémond répondit : « Citoyen, c'est un instrument de pénitence dont tu aurais, pour le moins, aussi grand besoin que moi 1 » (C'était un cilice).
Envahis comme malgré eux par le respect qu'impose la vertu, les agents révolutionnaires engagèrent la religieuse à reprendre ses habits, ce qu'elle fit en grande hâte. Cette épreuve n'était que le prélude de celles qui devaient suivre. Dieu s'était choisi cette âme pour en faire une victime de sa plus grande gloire; nous savons qu'elle entra dans ses voies avec une générosité digne d'une Fille de Notre-Dame.
« Mère Anne Perrault était aussi arrivée à Angers en avril 1793, mais, le 13 avril, elle fut arrêtée comme insermentée : le même jour, Mère Catherine Frémond vint partager sa prison, et, peu de temps après, toutes deux furent déportées à Cayenne, et là, elles endurèrent des soutïrances de tous genres : soufïrances matérielles telles que : manger à la gamelle avec les soldats, supporter les ardeurs du soleil de l'équateur qui agit si fortement sur elles que la Mère Frémont devint noire comme une négresse. Les souffrances matérielles étaient la moindre partie des croix multiples qu'il leur fallut supporter.
« Ces deux ferventes religieuses traversèrent ainsi toute la tourmente révolutionnaire; nous les retrouverons dans la nouvelle Maison en 1817. » (1)
(i) Notes de Mère Launay.