CHAPITRE III Les préparatifs de la Restauration
Rétablissement provisoire (1806).
Démarches de M. Delaroche auprès du gouvernement.
Les religieuses informées de la « faveur accordée par le gouvernement aux associations consacrées au soulagement de l'humanité et à l'instruction de la jeunesse », présentèrent, le 12 fructidor an 13 (30 août 1805), au ministre des Cultes, la pétition tendant à obtenir le rétablissement de leur association pour la ville de La Flèche (1). Cette pétition fut approuvée et très favorablement apostillée par MINI, de Ravenel, maire, Perrinelie aîné et Leprou, adjoints de cette commune, qui disaient que « les dames religieuses de Notre-Dame, établies en cette ville depuis 1622, et dévouées uniquement à l'instruction des jeunes demoiselles, y ont dans tous les tenu rempli l'objet de leur institution avec un succès constant, que la suppression des corps religieux ayant obligé ces dames de sus-
(i) Cette pétition est signe'e des treize religieuses présentes à La Flèche : Claude-Marguerite Davoust, Louise Flcury, Anne Launay, Françoise Douasne, Marie Bourgc, Anne Perrault, Louise Bruas, Modeste Piveron, Louise Portebœuf, Madeleine Faligan, Renée Gentilhomme, Angélique des Bois et Jeanne Guillier.
pendre leurs exercices, il oi est résulté pour les familles une privation vivement sentie, et pour les mœurs l'effet le plm désastreux; que la ville de La Flèche, convaincue qu'une instruction solide ayant la religion pour base principale et la vertu pour objet, peut seule concourir efficacement au maintien des nururs et au bonheur des familles, n'a cessé, depuis la Révolution, de former des vœux pour le rétablissement d'une institution qui fut pour elle un bienfait signalé )).
De son côté, le sous-préfet de La Flèclie, M. Hardouin-Fichardière, disait, à l'appui de la pétition, que la communauté de Notre-Dame ne s'est signalée à La Flèche « qjie par des bienfaits, que par des exemples de la piété la plus solide et par les succès constans qu'elle a obtenus dans l'enseignement de la jeunesse. Aussi il n'est peut-être pas de famille qui, dans la ville, ne lui doive sa part de reconnaissance ».
Enfin, le préfet de la Sarthe, M. le colonel Auvray, et, en dernier lieu, M"' de Pidoll, évêque du Mans, aposti lièrent non moins élogieusement la pétition des religieuses.
Elle fut présentée au ministre des Cultes par M. Le Mercier, sénateur d'Angers, ainsi qu'une lettre adressée par les religieuses à Son Altesse impériale Madame mère de l'Empereur, pour solliciter sa protection. M. Le Coq. chapelain de Madame, répondit aux religieuses que Son Altesse impériale avait pris la demande en considération spéciale et l'avait recommandée au Ministre des Cultes. M. le Sénateur, de son côté, y mil le plus grand zèle, le plus vif intérêt, comme il parait par sa lettre du 2^ septembre 1805 à M. le Curé de La Flèche.
Le 21 mars 1806, Sa Majesté impériale rendit le décret d'un rétablissement provisoire, dont une expédition parvint par la voie de la préfecture à la mairie de cette ville, qui l'inscrivit sur ses registres, et un autre par la voie de l'évêché aux religieuses ellesmêmes.
Ce décret, plus favorable encore à la ville de La Flèche qu'aux religieuses, ne pouvait avoir aucun effet réel et solide si on ne leur trouvait une maison assez grande pour qu'elles pussent s'y réunir toutes, s'y établir en corps de communauté, y recevoir des novices et former des sujets qui partageassent leurs travaux, et y recevoir tous les enfants qu'on pourrait envoyer à leurs écoles. Elles jettèrent les yeux sur la maison de Fontevrault (1); mais il fallait de l'argent, et de l'argent comptant pour la payer, du moins en partie, et elles n'avaient que la pauvreté en partage. Elles cherchèrent de l'argent à emprunter, dans l'espérance que, étant une fois suftlsamment logées, elles pourraient le rembourser peu à peu, par leur économie personnelle, par les profits justes et honnêtes qu'elles pourraient faire sur les pensionnaires dont l'éducation leur serait confiée, et par les dots que les novices pourraient leur apporter. C'est de cette manière que leurs sœurs rétablies à Poitiers commençaient déjà à rembourser les avances qu'on leur avait faites. Mais toutes leurs recherches furent inutiles.
* C'est alors que le Curé de La Flèche, qui avait pris
(i) Rue de Fontevrault actuellement.
tant à cœur le rétablissement de cette maison, se détermina à écrire à Monsieur Je sénateur Le Mercier, le is juillet 180G, pour lui exposer l'embaiTas de nos religieuses et le prier de leur solliciter des secours pécuniaires de la part du gouvernement ; il en reçut (2G juillet) une réponse pleine de promesses. Mais pour le moment l'état de guerre avec l'Angleterre arrêtait toute autre chose.
Cependant les propriétaires de la maison de Fontevrault (1) pressaient vivement les religieuses et voulaient disposer prochainement de cette maison. La mère de l'Empereur demandait alors un état détaillé de toutes les associations consacrées à l'hospitalité ou à l'instruction. Les religieuses en profitèrent pour lui adresser (10 janvier 1807) une supplicjue et lui demander des secours pécuniaires.
Cette seconde lettre, présentée encore par le sénateur, fut accueillie aussi favorablement que la première : Son Altesse fit répondre qu'elle avait pris en très grande considération la demande de nos religieuses, qu'elle l'avait renvoyée au Ministre qui devait en connaître, avec spéciale recommandation de s'en occuper ; que vu la multiplicité de semblables demandes auxquelles on ne pouvait satisfaire à la fois, le succès serait bien plus prompt et plus assuré, si on pouvait présenter au gouvernement une maison nationale invendue, qu'à défaut il faudrait solliciter des secours pécuniaires sur un rapport fait à Sa Majesté l'Empereur par le Ministre.
! i) C'étaient les directeurs du Collège qui lavaient achetée pour leurs jeunes élèves, mais les ayant tous réunis au Collège, Fontevrault leur devenait inutile.
Le Curé de La Flèche en renvoyant à M. le Sénateur la lettre de Son Altesse, lui observa qu'il n'y avait, à La Flèche, aucune maison nationale invendue qu'on put présenter au gouvernement, et qu'il ne restait que la ressource d'un secours pécuniaire.
« Cependant, disait M. Delaroche (1), il est urgent d'aviser aux moyens de procurer une maison suffisante aux religieuses, si on veut jouir longtemps du bienfait de leur rétablissement, si même on veut retenir leurs personnes.
« Depuis le décret de leur rétablissement, une d'entre elles est morte, nne autre est allée se réunir aux sœurs de son ordre, rétablies à Poitiers, deux autres sont hors d'état de continuer leurs fonctions par les maladies, infirmités dont elles sont tourmentées : toutes sont faibles et anciennes, et si on ne se hâte de les placer dans un local où elles puissent recevoir des novices, elles vont s'éteindre, et l'établissement sera perdu pour la ville. 11 y a plus : on leur a déjà offert une maison en deux villes étrangères, et on vient encore de leur en offrir nne troisième dans une ville du diocèse de Poitiers, et de la part même de AP' l'Evêque de Poitiers. La lettre ({u'elles ont reçue est écrite de Poitiers, en date du 18 novembre présent, et on leur demande réponse afTirmative ou négative sur le champ, afin (ju'on leur dispose la maison pour Pâques au plus tard, ou qu'on la donne à d'autres religieuses. Si donc on ne prend pas aussitôt des mesures efficaces pour assurer leur existence à La Flèche, il sera impossible, il serait injuste de les
(i) Notes conservées à Notre-Dame.
retenir plus longtemps, et les empêcher d'aller jouir ailleurs des avantages qui leur sont offerts, et dont elles seraient privées dans la ville, pour laquelle néanmoins elles ont été rétablies par Sa Majesté l'Empereur et Roi. A quoi il faut ajouter encore que leur réunion actuelle ne tient qu'à la vie, tous les jours menacée, de la respectable dame (Mère Davoust) qu'elles honorent comme leur supérieure, et que celle-ci morte, toutes les autres se disperseront à moins que leur état ne soit assuré.
« Or, quelle perte ce serait pour la ville! Le curé de La Flèche est à portée de la connaître et de la sentir mieux que personne, et de rendre un témoignage fidèle des heureux fruits de leurs travaux assidus. Depuis qu'elles ont repris l'enseignement public des jeunes filles, en cette ville, on distingue leurs élèves (dont le nombre est d'environ cent cinquante) par leur maintien, leur sagesse, leur piété, leur émulation, leur inlelligence, leur précision dans leurs réponses, leur savoir. Les écoles de ces respectables institutrices sont une pépinière d'où il ne peut manquer de sortir nombre d'excellents sujets, nombre de bonnes mères de familles, qui contribueront à faire disparaître ce qu'il y a d'ignorance, d'irréligion, de dépravation dans la génération présente et à renouveler, en quelque sorte, la face de cette ville, qui ne s'est que trop ressentie des désordres occasionnés par la Révolution. Déjà, même, les pères et mères, les voisins, témoins du changement merveilleux qu'ils voient dans leurs enfants, admirent, bénissent les institutrices, et profitent, par contre-coup, de leurs sages leçons. En sorte que la rehgion, les bonnes
mœurs et la société sont également intéressées à la conservation et à la prospérité de cette précieuse association, qui a mérité et obtenu l'approbation de Sa iMajesté, et qui ne peut manquer d'obtenir celle de cette ville qui y a le principal intérêt. Otez nos religieuses, privez de leur enseignement les enfants de la classe indigente, et vous verrez revivre tous les désordres que l'ignorance fait naître, que les passions fortifient et que l'exemple autorise.
(( C'est donc ici l'occasion de faire les sacrifices, pour procurer une autre maison aux religieuses de Notre- Dame, puisque tout a été tenté sans succès jusqu'à ce moment, qu'on a épuisé tous les moyens, et que la maison qu'elles occupent est absolument insufllsante, qu'elles n'y ont môme qu'une existence précaire, et qu'elles peuvent en être expulsées d'un jour à l'autre.
« Mais où la trouver aujourd'hui cette maison? Celle de Fontevrault n'est plus ce qu'elle était. La moitié est affermée et occupée par M. Sabardon, maître de pension, et un beau jardin, qui en faisait l'agrément, et qui eut clé d'une si grande utilité pour les religieuses pour leur délassement et par ses productions, a été vendu ; enfin, on parle plus que jamais du projet d'ouvrir une rue (}ui passerait presqu'immédiatement au pied de la maison, lui ôterait presque tous ses dehors, et mettrait dans l'impossibilité d'y faire dans la suite les édifices nécessaires à une communauté, nombreuse autrefois et qui peut encore le devenir. La maison qu'il faut aujourd'hui, c'est une maison assez spacieuse pour y réunir les associées, y recevoir des novices et au moins quelques pension-
naires, y avoir des classes capables de contenir les jeunes filles de la ville, et y trouver place à un petit oratoire provisoire, mais qui, en même temps, soit située de manière à pouvoir espérer de s'y étendre et s'agrandir par la suite, et où les religieuses puissent être assurées de n'être jamais troublées, de ne pouvoir en être expulsées, puis qu'autrement leur existence et leur état seraient toujours incertains. »
M. le Curé de La Flèche ajoutait que la petite association de la rue Vernevelle avait besoin de la somme de vingt mille francs pour acheter une maison.
Le ministre des Cultes, M. Higot de Préamneu, écrivit, le 5 décembre 1808, à W" l'Evêque du Mans, pour lui demander encore l'avis des autorités locales et de plus amples renseignements.
Les autorités locales donnèrent, en janvier 1809, un avis aussi favorable aux religieuses que les précédents.
Toutes ces démarches entretenaient les douces espérances de la petite communauté; cependant, le succès ne semblait pas devoir venir bientôt couronner tant de pieux eflorts.