CHAPITRE III
IVotre-Dame, de 1S53 à 1S91
MÈRE DORVEAU, SUPÉRIEURE (1853-1855)
Cause de la Vénérable de Lestonnac. — La Maison de Bordeaux. — La Mère Dorveau en est élue supérieure.
Marie-Rosalie-Aniie Dorveau était née à La Flèche, le 15 février 1807, de Ambroise-René Dorveau, banquier, et de Anne Caignard. La mission de 1822 et les bons conseils du saint M. Delaroche, curé de La Flèche, éclairèrent son àme et lui montrèrent la voie ; elle entra à Notre-Dame et fit ses vœux le 31 mai 1825, entre les mains de son oncle , chanoine de la cathédrale du Mans. Nommée successivement préfète des classes
gratuites, puis maîtresse des novices, elle s'acquitta de ses fonctions avec tant de mérite que toutes les
voix se portèrent sur elle pour remplacer la R. M. Fradiii dans le gouvernement de la Maison. Son jugement droit, ses talents, et, par dessus tout, ses vertus, en tirent une supérieure accomplie.
C'est elle qui eut le bonheur d'établir ses religieuses dans le bâtiment principal de la communauté, œuvre de Mère Fradin ; on en fit la bénédiction le 3 décembre 18o3, et, le 8 décembre, les religieuses s'y installèrent.
En septembre 1854, la R. M. Dorveau, accompagnée de Mère Stanislas Delaunay, se rendait à Poitiers pour l'enquête sur la vie et les vertus de la vénérable Jeanne de Lestonnac.
Mais, revenons un peu en arrière pour mettre le lecteur au courant de ce qui se passait dans l'Institut de Notre-Dame.
Je a'ai point à rappeler ici les démarches qui furent faites pour l'introduction de la cause de la Fondatrice, ni les miracles successifs qui motivèrent et appuyèrent cette introduction. Je me contenterai de résumer les faits :
« A partir du jour où l'on retrouva la dépouille mortelle de la sainte Fondatrice (23 novembre 1822), la R. M. Duterrail, supérieure de Notre-Dame de Toulouse, n'avait eu qu'une pensée : procurer à sa vénérable Mère les honneurs de la béatification » (1).
Elle les attendait depuis longtemps, et, par une suite extraordinaire de circonstances diverses, elle ne les recevra que longtemps après, mais à l'heure marquée par la Providence.
La Mère Duterrail avait été appelée à fonder à Rome
(i) Vie de J, de Lestonnac par le Père Mercier, page 327 et seq.
une Maison de Notre-Dame, celle de Saint-Denis, dont nous parlions plus haut. Profitant de son séjour à Rome, elle sut communiquer au postulateur de la cause (( sa conviction profonde touchant la sainteté de Jeanne de Lestonnac et le zèle ardent dont elle était animée pour procurer sa gloire )). Tout faisait présager un prochain succès ; malheureusement, la Mère Duterrail ne devait pas jouir ici-bas du fruit de ses travaux. Elle mourut à Rome, le 19 juillet 1834.
Son œuvre n'en continua pas moins, et le postulateur, M. l'abbé Trinchant, obtint enfin, le 19 septembre 1834, que Grégoire XVI signât la commission de l'introduction de la cause de la vénérable servante de Dieu.
Après l'obtention de cette signature, on pouvait commencer la longue série des informations nécessaires. Nous ne nous attarderons pas à les rappeler ici. Disons seulement ({ue le premier procès de Bordeaux échoua grâce aux Considérations critiques de l'abbé Sabatier. C'était en 1845.
La Maison de Bordeaux traversait une pénible crise à cette époque, et la supérieure ne pouvait reprendre cette importante afïaire. La première Maison de rOrdre ne pouvant plus être considérée comme le centre de l'Ordre, il fallait en choisir une autre. La lettre suivante de la R. M. Labouche, supérieure de Pamiers, nous indique que Notre-Dame de La Flèche était digne d'être choisie pour centre de l'Institut. La lettre est du 25 mai 1853 :
Ma très Révérende Mère,
Je reçois à l'instant une lettre de la R. M. de S'-Flour, qui
m'annonce que vous avez la l)onté de vous occuper très activement de notre importante atlaire. Toutes ou presque toutes nos maisons pensent de même que nous ne pouvons que rompre avec la maison de Bordeaux. Vous avez sans doute reçu comme nous le bref donné à Bordeaux, etc.. nous sommes étonnées de la réserve avec laquelle le Souverain Pontife donne son consentement pour dispenser cette maison du vœu de clôture. Vous penserez sans doute comme nous, ma Révérende Mère, ce ne sera pas un encouragement pour les maisons qui seraient tentées de l'imiter.
Il nous tarde de savoir quelle maison sera choisie pour centre, d'avance vous savez, ma bonne Mère, quelle confiance, quelle reconnaissance et aussi quelle syinpotliic nous lient à la maison de La Flèche. Voilà notre choir.
Nos communautés ne peuvent ignorer son dévouement, sa régularité, son zèle, son aptitude enfin pour opérer le bien, et le rendre constant. Aous verrons avec bonheur nos Révérendes Mères, apprécier des qualités, qui donnent de si bonnes garanties, pour assurer Vobservation de nos saintes règles, dans les maisons qui sont animées du même esprit.
Je vais faire part de noire choix à la Mère de Saint-Flour, qui me dit avoir écrit à 18 de nos communautés, et qui me presse de fixer notre choix.
Cependant, ma bonne Mère, pour ne pas retarder une décision qui presse, si, malgré notre désir, une autre communauté était choisie, par la pluralité, veuillez toujours nous compter du côté du plus grand nombre, soyez sûre, bonne Mère, de notre adhésion...
Dans la réunion de septembre 1854, où assistaient la R. M. Dorveau, ce fut la Maison de Poitiers qui fut clioisie comme première Maison, et aussitôt la Mère de Cluzel, supérieure de la Maison de Saint- Denis de Rome, et la Mère de Bruncan, supérieure de Toulouse, supplièrent la Mère du Rivaux, supérieure de Poitiers, de reprendre la cause de la vénérable.
« Ces demandes ne faisaient que devancer le vœu le plus cher de Mère du Rivaux. Elle en entretint son saint évêque, M^'Pie, qui nomma aussitôt, en
septembre 1854, les membres de la nouvelle commission. « Parmi les témoins se tronvaient : Mère Dorveau, supérieure de La Flèche; Mère Corties, supérieure de Masseube, et M. l'abbé Sabatier.
Le procès était terminé le 23 décembre.
Nos deux religieuses fléchoises revinrent à La Flèche après un séjour de cinq semaines à Poitiers.
La Mère Dorveau était à peine depuis deux ans en charge que Dieu l'appela à une mission de la plus haute importance.
La première Maison de l'Ordre, établie à Bordeaux, était en ce moment en butte à une terrible épreuve et semblait être arrivée à la veille de sa ruine ; comme un puissant vaisseau près de sombrer dans la vague écumeuse d'une mer orageuse, ainsi le berceau de l'Ordre de Notre-Dame faillit trouver sa perte sous le choc d'un funeste écueil.
« La Supérieure, Mère de Meilhac, chercha auprès de personnes séculières les conseils et les lumières qu'elle n'aurait jamais dû puiser que parmi ceux qui étaient préposés à sa direction. L'esprit du monde pénétra dans cet asile jusque-là fermé aux vains bruits de la terre. Bientôt les grilles, ce rempart sacré posé entre la vie religieuse et la vie du monde, furent enlevées à la douleur de l'Ordre entier et aux regrets de toute àme délicate qui comprend ce que c'est que la violation d'un serment solennel. »
11 ne restait plus au couvent que six religieuses de chœur et cinq compagnes. De plus, le couvent était endetté de plus de cent cinquante mille francs.
Le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, fit un appel, en 18o3, à toutes les supérieures de lOrdre, pour sauver le vaisseau du naufrage et nommer une supérieure dont les vertus, le courage, le dévouement pourraient effacer la déplorable impression jetée sur cette malheureuse Maison de Bordeaux.
Cette imposante réunion de toutes les supérieures eut lieu à Bordeaux, le 10 septembre 1855.
Le choix unanime tomba d'abord sur R. M. du Rivaux, supérieure de Poitiers, mais sa modestie et l'impérieux désir que M^' Pie avait de la conserver à son diocèse lui firent refuser le titre qui lui était offert.
Une seconde élection étant faite, toutes les voix se portèrent sur la Mère Première de La Flèche, sur l'excellente Mère Dorveau, qui accepta après avoir obtenu l'assentiment de M. Vincent, vicaire capitulaire pendant la vacance du siège épiscopal du Mans. Après son retour à La Flèche, on fit, le 10 octobre, une élection qui lui donna comme remplaçante Mère Delmas, et, le 22 du même mois, elle repartait pour Bordeaux avec les Sœurs Joséphine Baffour, Pauline Le Lasseur, sœur du Père Le Lasseur, jésuite, dont le souvenir s'est bien gardé à La Flèche, et avec Sœur Modeste, compagne. Elle se mit à l'œuvre immédiatement, et, pendant vingt ans, elle remplit sa charge de supérieure avec un zèle infatigable. Elle réussit à couvrir le déficit signalé plus haut; elle fit replacer les grilles de la clôture, rendit la prospérité morale et matérielle au couvent en rétablissant la règle et la discipline.
Quoique d'une santé délicate, on la voyait venir
mêler sa voix à celle de ses religieuses jusqu'à la fin de sa vie. Après cinquante années de profession (elle venait de célébrer ses noces d'or le 30 mai I87G), elle fut soudainement atteinte d'une fluxion de poitrine, le 10 décembre; deux jours après, elle reçut le saint Viatique, et, le soir même, S. E. le cardinal Donnet, malgré son grand âge et le froid intense qui sévissait alors, vint, avec son coadjuteur, M^' de la Bouillerie, visiter la mourante et lui apporter une dernière bénédiction.
Mère Dorveau s'éteignit doucement, dans la nuit du 13 au 14 décembre 1876, au milieu de toutes ses religieuses qui fondaient en larmes.
Cette mort atteignit non moins cruellement la communauté de La Flèche.