MÈRE DELMAS, SUPÉRIEURE
Visites épiscopales et préfectorales. — Le Curé d'Ars et Notre-Dame. — Les Communautés françaises de Notre- Dame en 18S9.
harlotte Durand, dite Delmas, naquit à Tanger (Afrique), le 3 mai 1801 , de M. Durand de la Blague, consul de France, et de dame Magdeleine-Eugénie de Simony , sœur de l'Evèque de Soissons. (( Les cérémonies de son baptême furent splendides.
Les missionnaires de Tanger, afin de frapper les infidèles par l'éclat et la beauté du culte catholique, ne mirent pas moins de six jours à en préparer les pompes » (1). Nous avons vu que la cérémonie de sa profession lut présidée par i\P' Bouvier, et que c'est l'Evêque de Soissons qui lui donna le voile.
Mère Delmas remplit tour à tour les principales fonctions de la communauté et toujours elle fit le bien sans bruit et sans ostentation, montrant combien elle avait compris cette maxime de la vie intérieure : « Le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit... »
(i) Lettre nccrologiqiie.
Religieuse parfaite, elle était encore maîtresse émérite. « Les élèves qu'elle a formées, dit Mère Laumonier, en 1870), conservent d'elles un souvenir si plein de vénération et de tendresse qu'il éclate dans toutes leurs lettres de condoléance en termes touchants. Dans la direction des études, son tact et son savoir lui donnaient une action puissante sur les choses et les personnes. — Comme tout marchait bien avec Mère Delmas! disait une maîtresse. — On ne la voyait que lorsque sa présence était nécessaire, mais son influence était partout.
Elle fut non moins dévouée aux enfants pauvres lorsqu'elle devint préfète des classes gratuites.
Appelée à succéder à Mère Dorveau, en 1853, elle déploya dans ce poste éminent et surtout difficile, un courage, une patience, une générosité à toute épreuve. Réélue en 1858, elle le fut encore en 1861.
Le gouvernement de Mère Delmas s'ouvrit par une fête splendide, célébrée deux mois après, le 8 décembre, en l'honneur de la proclamation du Dogme de l'Immaculée Conception.
Le 6 mai 1853, le couvent reçut la visite d'adieu de M^Tillion, partant pour Saint-Claude : il avait été supérieur de cette communauté. Le 11 juin suivant, visite de M^' Nanquette, évèque du Mans, donnant aux religieuses M. l'abbé Toury, grand-vicaire, comme supérieur; il le demeurera jusqu'en octobre 1866.
Le 8 octobre, M^' de la Bouillerie vint faire à Notre-Dame sa visite annuelle, amenant avec lui le R. P. Hermann, qui voulut bien jouer du piano dans
la salle de réception et alla ensuite à la tribune accompagner et chanter quelques-uns de ses cantiques.
L'année suivante, le 20 décembre 1859, on érigea un chemin de croix dans la chapelle extérieure.
Dans cette année 1839, il se passa un fait relatif au saint curé d'Ars et à l'Ordre de Notre-Dame, qui mérite d'être signalé. Bien qu'il se rapporte plus particulièrement à la communauté de Castelnaudary, il nous touche tout de même en ce que le récit en est fait par notre chère Mère Dorveau :
Aujourd'hui, mes bien chères Filles, écrit-elle à Notre- Dame de La Flèche, le J5 décembre, je vais vous faire part d'un heureux événement pour notre communauté de Castelnaudary et aussi pour moi : je vous laisse à penser ce qui m'a inspiré de vous le transmettre. « Le départ d'une Mère prêtée à Castel (écrit-on à Bordeaux) fait un grand vide, et sans l'arrivée de deux postulantes je crois qu'on eût été un peu en peine. L'une des deux prétendantes appartenait à la congrégation dite Saint-Joseph, elle a 26 ans. C'est le bon et saint curé d'Ars (|ui a décidé sa vocation pour l'Ordre de. Notre-Dame, voici comment : La jeune personne avait été élevée auprès de sa tante, supérieure à une maison de Saint-Joseph de Cluny. A l'âge de 15 ans, sentant du goût pour la vie religieuse, elle prit l'habit de cette congrégation, sans trop chercher à connaître si le bon Dieu la voulait là réellement. Plus tard le Seigneur fait entendre sa voix, et lui inspire l'attrait pour le cloître. Sa supérieure, à qui elle en fait l'ouverture, traite cela d'illusion, de rêverie, enfin pour se débarrasser de ses instances, on l'envoie chez sa tante, qui demeurait alors près de Valence. Là, ses idées sont combattues. Pour en finir, elle dit à sa tante : « Allons trouver le curé d'Ars, et je m'en tiendrai à ce qu'il dira. » La tante approuve et les voilà bientôt au village d'.Ars. L"affluence des personnes qui venaient consulter le bon prêtre était si grande qu'elles ne purent le voir que le troisième jour. Elles se tenaient agenouillées dans le lieu saint lorsque le vénérable curé frappa doucement sur l'épaule de la jeune personne en lui disant : « Venez, ma Sœur, venez. » Elle le
suivit et entra au confessionnal, et sans qu'elle eût dit un seul mot, le saint curé lui parla ainsi : « Vous êtes religieuse depuis telle époque, ce sont des motifs naturels qui vous ont fait choisir la congrégation de Saint-Joseph... » Là il fit en peu de mots Thistoire de cette Sœur, puis il ajouta: « Vous ne devez pas rester là, le bon Dieu veut que vous entriez dans ÏOrdre de Xotre-Dame, cet Ordre qui eslja fleur des communautés religieuses. Ne craignez pas les obstacles, vous les surmonterez, et, malgré tout, vous réussirez. Ensuite, dans l'espace d'un quart d'heure, il lui fit faire une confession de toute sa vie; après cela, elle sortit du saint tribunal remplie de consolation et bien décidée à suivre l'attrait de la grâce. De retour dans sa communauté, elle raconta tout à ses supérieurs et en obtint la permission de rentrer dans sa famille.
Après avoir langui trois mois dans le monde, le bon Dieu l'envoya dans la chère maison de Castelnaudary. Le jour de l'Immaculée-Conception elle a demandé le saint voile... » Ici se termine le récit.
En 1860, le 20 mars, M^' Nanquette vint lui-même présider la cérémonie de vèture de trois postulantes et recevoir les vœux de trois novices.
« Après le déjeuner, Sa Grandeur visita la communauté, puis le pensionnat; elle était accompagnée de M^' Grandin, évéque apostolique de Sathala, au Canada (mort depuis peu évêque de Saint-Aliiert). Ce digne prélat, malgré l'altération de sa santé et une toux opiniâtre, poussa la condescendance et l'amaljilité jusqu'à chanter aux élèves, en langue canadienne, des prières et des refrains pieux, employés par les zélés missionnaires pour convertir les sauvages; il y ajouta les plus touchants récits sur leur manière de vivre.
« Cinq mois après cette belle cérémonie, M^' Fillion, ancien vicaire général du Mans, aujourd'hui évéque de Saint-Claude, recevait les vœux de deux novices et donnait le voile à une postulante.
Le 7 juin 1800, le Préfet du Mans, accompagné du Sous-1'réfet et du maire, M. Latouche, vint à Notre- Dame. « Ces messieurs, disent les lettres annuelles, se montrèrent très bons et témoignèrent s'intéresser beaucoup à la Maison. » Ils visitèrent, outre le pensionnat, la salle de communauté, les réfectoires et le cbœur des religieuses. Comme c'était un jeudi, ils ne purent visiter les classes gratuites.
Que les temps sont changés, et si un préfet visite aujourd'hui les couvents, c'est plus souvent pour en expulser les habitants que pour leur apporter des louanges et des félicitations !
Le 28 mai 1861, M. d'Andigné, préfet du Mans, accompagné du Sous-Préfet et du maire, M. Latouche, vint encore visiter les classes gratuites et parut s'intéresser beaucoup à ces enfants. Il s'informa si la communauté recevait quelque rétribution du gouvernement et sur la réponse négative qu'on lui en fit, il témoigna une grande surprise. Il manifesta par ses élogieuses félicitations l'admiration que lui inspirait le dévouement des religieuses enseignant gratuitement les enfants. « Au pensionnat, le Préfet fit un discours plein de raison et môme de foi, leur faisant remarquer la vie d'abnégation à laquelle se vouent leurs maîtresses pour les instruire et les former à la vertu. »
La Mère Delmas, réélue au mois de mai 1861, avait sollicité en vain d'être relevée de sa charge, mais ayant demandé de nouveau à M^' Xanquette un repos qui lui semblait nécessaire, elle obtint de Sa Grandeur lautorisation désirée. Le 8 septembre, le supérieur de ÏÀvc, M. Toury, fit procéder à une nouvelle élec-
tion : toutes les voix se portèrent sur Mère Laumonier. iMère Deliiias mourut le 10 décembre 1875.
A l'époque où nous sommes arrivés, le couvent de Notre-Dame était des plus florissants ; on en peut juger par le tableau comparatif de tous les couvents de Notre-Dame que publia, en 1859, la supérieure de Bordeaux, Mère Dorveau.
Il y avait alors en France trente-deux couvents de Notre-Dame; quinze existaient déjà avant la Révolution , et ressuscitaient peu à peu ; c'était, par ordre de fondation : Bordeaux, Poitiers, Le Puy, La Flèche, Tournon, Rodez, Toulouse, Saint-Flour, Limoges, Issoire, Narbonne, Salers, Pradelles, Saint-Léonard, Langogne.
Les dix-sept couvents nouveaux depuis la Révolution étaient ceux de Pamiers, Saint-Geniez-d'Olt, Lautrec, Carcassonne, Masseube, Tournemire, Saint- Julien-d'Empare, Albi, L'Isle-en-Jourdain, Ussel, Castelnaudary, Beaumont-de-Lomagne, Vienne, Cavaillon, Villeneuve, Mauriac et Millau.
Parmi toutes ces communautés, celle de La Flèche occupait une très bonne place, tant par le nombre de ses religieuses que par celui de ses élèves. Elle avait trente religieuses de chœur et venait après Carcassonne, qui en avait trente-cinq, Poitiers et Toulouse, trente-deux. Saint- Genièz et Langogne, trente.
Poitiers venait en tète pour les sœurs compagnes, au nombre de dix-neuf; La Flèche ensuite, avec dixsept.
Quelques communautés possédaient des pension-
nats entièrement remplis, tels ceux de Rodez (deux cent-dix élèves), de Langogne (cinq cents avec externes), de Carcassonno (cent soixante-six), Saint- Genièz (cent vingt-sept), Limoges (cent), Poitiers (quatre-vingt-dix); La Flèche en avait quatre-vingts, c'était déjà très beau.
Quant aux classes gratuites, après celles de Langogne, celles de La Flèche étaient les plus fréquentées ; elles comptaient trois cents élèves.
Enfin, pour compléter ce tableau, disons que le couvent fléchois ouvrait tous les dimanches des classes d'adultes, exemple suivi par Bordeaux et Vienne.
On comprend dès lors la renommée de ÏAve à La Flèche et dans toute la contrée; le dévouement, le zèle, l'activité de tant d'excellentes maîtresses ne pouvait produire que de merveilleux résultats.