CHAPITRE IV A'otre-Dame, de 1S91 à f
Mère Devaux, supérieure.
Depuis 1891, la communauté est dirigée par la Révérende Mère Marie Devaux, qui fit profession le 13 juin 1876. C'est elle qui, après avoir si saintement et si heureusement conduit son troupeau pendant quatorze ans , a eu la douleur de lui ouvrir les portes du cloître pour le voir ensuite se disperser de tous côtés.
D'autres historiens diront, plus tard, les vertus et les œuvres de cette digne supérieure. Je sais trop, en elïet, combien lui était chère la sainte vertu d'humilité, pour vouloir lui rendre ici le témoignage de louanges qui lui est dii.
Je ne crois pas cependant manquer à la discrétion en disant que toutes ses pieuses Filles l'ont aimée et vénérée, que tous ceux qui, comme le modeste auteur de ces pages, l'ont vue, jusqu'au jour de l'expulsion, suivre son long calvaire d'agonie, tous, sans exception, ont admiré sa foi inébranlable, son invincible espérance, son ardente charité. N'a-t-elle pas été sublime d'énergie morale? N'a-t-elle pas montré le plus beau caractère religieux qui se puisse rencon-
trer, restant la dernière au couvent, tel le capitaine sur son navire s'engloutissant dans les eaux? Il lui a fallu consoler, fortifier ces pauvres âmes qu'une loi impie arrachait de ses bras. Chaque jour, un nouveau départ était pour les Filles un accroissement de douleur, une recrudescence de larmes, et pour la Mère un plus pressant motif de paraître plus forte que l'épreuve. A elle seule était refusé le droit de montrer sa douleur ; elle devait se garder ferme et consolatrice, jusqu'à la dispersion de la dernière de ses fdles ; avec l'adieu, elle devait donner à chacune la parole d'espérance pour un revoir prochain. Mais, je me refuse à m'imaginer l'inexprimable angoisse de cette pieuse Mère, lorsque, au moment de dire à son tour adieu à son cher couvent, elle le visita une dernière fois : elle n'y entendit que le bruit de ses pas ; en vain, a-t-elle appelé ses compagnes ! Aucune voix ne pouvait lui répondre. L'œuvre néfaste de destruction était bien consommée.
Quittez donc, vous aussi, ma Révérende Mère, votre saint asile ! Après vous y avoir appelée, Dieu vous impose le sacrifice, pénible entre tous, de l'abandonner. Ce sacrifice, que tant de saintes Filles de la Bienheureuse de Lestonnac ont, comme vous, accepté généreusement, ne pourra manquer de toucher le Divin crucifié; ne tient-il pas, du reste, ses bras étendus sur le monde entier, pour vous montrer que, partout où s'exileront les Filles de Notre-Dame, partout elles recevront ses grâces de consolation et de force : ce que Dieu garde est bien gardé.
Emportez avec vous, ma Révérende Mère, l'assurance du respectueux attachement et de la reconnais-
sance éternelle de toute une cité. Quoi qu'en disent des aveugles et des sectaires, le souvenir des dévouées maîtresses de Notre-Dame se perpétuera de génération en génération, et la mémoire de leurs bienfaits inspirera chaque jour de ferventes prières pour leur prompt retour.
J'arrive à la fin de ce volume, mais c'est aussi, on le voit, la lin de notre chère communauté fléchoise. Depuis quatre ans, on a recommencé pour elle l'œuvre de la Révolution. On a réclamé d'abord l'état de toutes les religieuses, pour mieux, sans doute, les poursuivre en dehors du cloître; ensuite, on a exigé Vinventaire de tous leurs biens. Enlin, voilà huit mois déjà passés, on leur a déclaré qu'elles n'étaient plus chez elles dans leur maison parce que, n'ij enseignant plus, elles perdaient le droit d'y habiter ensemble (on avait eu la précaution de leur enlever auparavant le droit d'enseigner):
On ne peut pas plus cyniquement méconnaître la justice et la liberté, le droit du propriétaire et du citoyen.
A quoi bon m'arrêter désormais plus longtemps ? Je suis ici sur le terrain de l'histoire contemporaine, que chacun connaît et peut apprécier, et, devant de tels faits, l'historien n'a plus besoin de guider ni d'éclairer le jugement de ses concitoyens : les faits parlent d'eux-mêmes et assez clairement pour que les esprits droits et honnêtes soient bien définitivement fixés.
Et cependant, au milieu des ténèbres épaisses qui nous entourent, une lumière apparaît aussi consolatrice que brillante, si je puis ainsi parler, et cette lumière c'est la Fondatrice de l'Ordre qui l'apporte à ses lilles, c'est la Bienheureuse Jeanne de Lestonnac.
(( Si les saints n'apparaissent pas fortuitement sur la scène de ce monde, ce n'est pas non plus le hasard qui, après leur mort, détermine l'époque de leur glorification. Dans le Ciel des Elus, ainsi qu'au firmament visible, c'est sur un signal du Très-Haut que les étoiles, longtemps cachées et comme endormies dans un point reculé de l'espace, accourent en criant : nous voici ! et qu'elles commencent de briller pour obéir à celui qui les a faites. Stellœ vocatœ sunt et dixerunt : adsumus, et hi.rcnmt ei cum jucunditate qui fecit nias.
(( Des rapports secrets ont été établis entre l'Eglise triomphante et l'Eglise militante, et, quand Dieu nous destine de nouveaux combats sur la terre, presque toujours II nous montre de nouveaux alliés et de puissants défenseurs dans les cieux. De avlo dimicatum est contra eos. Stellœ manentes in ordine et cunu suo, adversiis Sisaram pugnaverunt. »
En relisant un jour ces paroles évocatrices des textes sacrés que prononçait jadis l'éloquent évèque de Poitiers, AP' Pie, je n'ai pu m'empécher d'en faire l'application aux heures sombres que nous traversons, et cette application, je la trouve aujourd'hui d'une saisissante vérité.
Il y a des rapports, c'est un article de Foi, entre l'Eglise du Ciel et l'Eglise de la Terre, mais ces rapports, à n'en pouvoir douter, doivent être plus inti-
mes, plus salutaires entre les membres d'une même famille, entre une mère et ses enfants. Cette union des âmes qui se traduit, ici-bas, par un culte pieux, des prières ferventes, là-haut, par une vigilance de tous les instants, une protection active et toute-puissante, cette union, dis-je, est réelle et etïicace entre la Bienheureuse Jeanne de Lestonnac et ses Filles, qui continuent sur la terre ses vertus et ses œuvres.
Je dirai plus : cette union du Ciel et de la Terre est visible dans la glorification encore toute récente de la Bienheureuse Fondatrice, dans son exaltation demandée par tant de voix, et enfin agréée du Ciel, mais agréée à l'heure voulue par Dieu.
Oui, mes Révérendes Mères, permettez-moi de vous le rappeler, puisque c'est à vous que j'ai dédié ces pages, la Béatification de Jeanne est arrivée à son heure, alors que vous aviez besoin plus que jamais de l'assistance divine. Si Dieu vous destine à de nouveaux combats, à la plus cruelle des épreuves, si vous ne voyez pas sans angoisses votre vie de prière et de paix, de labeur et de dévouement, menacée et détruite dans sa liberté, s'ils vous apparaissent bien éloignés et incertains les jours bénis qui vous ouvriront de nouveau les portes de votre cloître, ne vous découragez pas cependant! Dieu, prévoyant pour vous les croix et les persécutions, les tristesses de l'exil, les douleurs de la séparation, n'a-t-il pas affirmé sur vous sa sollicitude toute paternelle en donnant à votre Fondatrice, qui reste, en môme temps et toujours, votre gardienne et votre mère, une autorité plus grande dans le ciel, des droits nouveaux à ses bienfaits?
Et, vous le savez , mes Vénérées Mères, pour qui
une mère pourrait-elle prier sinon pour ses enfants? En faveur de qui usera-t-elle de son pouvoir, sinon en faveur de celles qu'elle a entraînées à sa suite dans une vie d'abnégation et de sacrifice?
De même que le Ciel, il y a trois siècles bientôt, la faisait paraître pour sauver les jeunes âmes en péril au milieu des doctrines et des guerres de la Réforme, de même, aujourd'hui encore, Dieu l'envoie pour vous aider et vous soutenir.
Jeanne était, depuis un demi-siècle, comme endormie dans un point reculé de l'espace céleste. Dieu l'appelle pour l'exalter davantage, lui donner plus de force et de puissance.
Et ainsi privilégiée de Dieu , la Bienheureuse, du haut de son trône de gloire, semble dire à chacune d'entre vous, comme elle le disait autrefois : « Courage, ma plie! pourfjiioi craignez-i:om ? Jiieu n'est-il pas toujours avec nous ! »
Courage, donc, et espoir ! Si le jour présent est aux persécuteurs, demain est à Dieu. Rappelons-nous que la séparation de 1792 a eu son glorieux lendemain, lors de la rentrée triomphale.
Dieu ne meurt pas, a dit Garcia Moreno. Il fera de nouveau, et bientôt, sentir sa main protectrice.
A vous aussi, enfants , chères élèves de Notre-Dame, courage ! Gardez fidèlement le souvenir de celles qui vous ont montré tant de dévouement, et qui ne demandaient qu'à se dévouer pour vous jusqu'à leur dernière heure. Priez la Rienheureuse de Lestonnac de
hâter le retour de vos chères maîtresses, et vousmêmes, méritez ce retour, par l'imitation de toutes les vertus qui vous ont été enseignées, et que vous avez vu pratiquer si longtemps sous vos yeux.
A quoi bon redire ici l'éclat des fêtes de la Béatification de Jeanne de Lestonnac à Notre-Dame de La Flèche, en 1900? Le souvenir en est encore dans tous les cœurs. Chacun se rappelle et l'éloquent ora-
teiir (1) qui nous tint sons le charme de sa parole pendant trois jours, et la splendide procession qui termina le triduum dans l'enclos illuminé.
La foule atïlua à Notre-Dame pendant ces fêtes, et c'est à cette atlluence extraordinaire que l'on constata le filial attachement (jue les maîtresses avaient su inspirer à leurs élèves, tout le bien (ju'elles avaient fait autour d'elles. Si, de ce bien accompli avec tant de généreuse abnégation, les hommes ne veulent plus tenir compte, le Tout-Puissant, au contraire, en garde la mémoire, et inscrit sur son livre de vie les noms bénis de celles (jui, aujourd'hui, « souffrent persécution pour la justice ».
La Fin d'un Cloître au XX« siècle.
Tout esprit réfléchi et indépendant ne peut manquer de trouver odieuse la mesure qui ferme un couvent, en pleine activité, si je puis me servir de cette expression. En effet, au 1'^'^ juillet dernier, il y avait encore à ÏAve vingt-neuf religieuses de chœur, six tourières et douze sœurs compagnes ; le pensionnat ne comptait pas moins de cinquante élèves et plus de deux cents enfants fréquentaient les classes gratuites.
Le Gouvernement et 11 niversité avaient concédé à ces religieuses le droit d'enseigner et avaient reconnu leurs réelles capacités en leur délivrant les diplômes nécessaires. Aujourd'hui, volontairement oublieux de
(i) p. Gaudeau, S. J.
CIMETIKHE DES RELIGIEUSES