LIVRE QUATRIÈME
Plus triste que la nuit, une brume assidue ,
En nuages stagnants obscurcit retendue,
Et retient, comme un drap, dans ses plis spongieux ,
Le cadavre moisi d'un monde pluvieux.
Les volcans, délabrés, ont du givre aux artères,
Et l'eau, sans rien éteindre, entre dans les cratères.
Le mandat de la vie est partout protesté :
Ce qui reste à mourir n'a jamais existé.
Leglobe, au lieu d'humains, n'a plus que des décombres; Mais absents de la terre, il y reste nos ombres. Des spectres de cités, dans les marais épars. Lèvent sous un ciel lourd leurs morceaux de remparts. Et, pourris à demi, ces squelettes de villes, Allongent, ébranlés, leurs routes immobiles, Où rien ne passe plus et ne doit plus passer. Dans ces lambeaux de murs, qui vont se dépecer, L'architecte aboli survit par sa statue, Phare éteint, qui résiste à la nuit qui le tue. Et, de l'homme au néant racontant le trépas , Proclame ce qu'il fut devant ce qu'il n'est pas. A qui s'adresse donc cette forme de gloire.
Qui quèle un souvenir où n'est plus de mémoire ,
Et , quand le temps n'est plus , puisqu'il n'est plus compté , De son pied sans témoin touche à l'éternité ? Que cherche en ces déserts, où nul ne le salue, Cette immortalité, stérile et vermoulue, Qui ne présente à rien sa lettre de crédit?
Le marbre moribond vainement se roidit; Quand le vide implacable envahit son royaume , Où le Dieu n'a rien pu, que pourrait le fantôme ? Le fantôme s'éclipse : et les cieux interdits. Ne voient plus à la place, où la terre jadis Marquait pour nos compas l'ornière de sa roue, Circuler dans les airs qu'une masse de boue.
Vous vous figurez mal ce globe de rebut.
Naufragé dans l'espace, et flottant là sans but,
Comme sur l'Océan, remué par l'orage.
Le corps paralysé d'un vieillard qui surnage!
Et l'homme, à ces combats qu'il ne peut concevoir,
Assiste tous les jours, sans paraître les voir!
Oui, tous les jours, on voit, comme un drame ordinaire,
Haleter et mourir ce monde pulmonaire :
Car l'homme en est l'image aussi bien que le roi ,
Et du ciel de poussière, où parque notre effroi.