LES BLUETS
Vous demandez pourquoi j'aime mieux mes gazons, Que les tapis frileux de vos froides maisons ? Demandez donc aussi pourquoi de la vallée La robe de luzerne est d'aubépine ourlée ; Pourquoi, quand vos chemins de fange sont couverts, Nos ruisseaux sont si gais et nos sentiers si verts ? Mon âme, que salit la poussière des villes, N'y suit, dans les brouillards, que des songes serviles; Mais aux champs tout sourit, tout pour elle a des vers : J'y vois plus de printemps que vous n'avez d'hivers. J'y cueille, le matin, des moissons de pensées. Et mes moissons, le soir, sont déjà repoussées. Le Créateur y semble, attentif à nos pleurs.
Éparpiller son temple en paillettes de fleurs ;
Et, sans quitter la terre, on s'absente du monde. Je n'ai pas parmi vous d'écho qui me réponde : Ici, pour me parler, aucun n'attend ma voix.
Ohl que j'aime à fouler, aux lisières des bois. Ces sentiers en rubans, dont la courbe si douce Rampe, le long des prés, comme un lézard de mousse ! Négligent de la rime et de tout autre soin.
L'herbe m'y dit des mots, qui sentent le sainfoin. Quand de l'or des blés mûrs la plaine au loin blondoie. Et des seigles jaunis quand la mer fauve ondoie. J'aime à voir, dans les plis de leurs flots nourriciers , Se jouer des bluels les saphirs familiers.
J'y reconnais de Dieu les simples armoiries, Et de son nom d'azur quelques lettres chéries; • Il le signe dfi près aussi bien que de loin.
Des besoins de la terre invisible témoin, Il écrit sa bonté dans les fruits qu'il nous donne; Et de ce monde ingrat quand l'oubli l'abandonne. Lui, nous prêchant tout bas un céleste avenir, Sème encor dans nos champs son fécond souvenir. Il cherche à nous rouvrir le port de la prière. Et, rapprochant de nous sa rive hospitalière, Il détache du ciel, qu'accusent nos chagrins, Une étoile, qu'il place à côté de nos grains.