LES COQUELICOTS
La campagne, que j'aime, est un livre d'images, Une bible en relief, qu'on lit à tous les âges, Qui prêche pour l'esprit, en enchantant les yeux : Quand on la sait par cœur, l'âme se porte mieux. Chacun, s'il le veut bien, peut y glaner sa gerbe. Que de jolis châteaux j'ai vus pousser dans l'herbe, Avec des tours de moire, et des colonnes d'or, El des murs parfumés en spath du Labrador!
D'une maflte de fleurs quand la plaine s'habille, La pensée aiguisée est comme une faucille.
Qui récolte, en courant, ses magiques moissons. Pour l'homme, quel qu'il soit, prodigue de leçons, La campagne apprend même à ravager la terre.
Le héros y poursuit ses études de guerre :
Il dispose le sol aux marches des combats; Dans les plis des guérets embusquant ses soldats , Il cache au fond des blés ses semeurs de mitrailles , Et gagne 9 en pleine paix^ de classiques batailles. Souvent même pour lui les sillons complaisants Semblent se pavoiser d'exploits moins innocents ; Il voit rougir au loin Témail vert des herbages , Gomme s'il avait plu du vrai sang des nuages , Ou que y pleurant ses fils, avant l'heure couchés, Sur son sein maternel par leurs frères fauchés, La terre en deuil saignât pour toutes leurs blessures. Le sage, plus heureux dans le choix des augures, Consulte, en les voyant, de moins tristes échos, Et, sous un jour plus doux , voit les coquelicots Courir dans ces vallons en ruisseaux d'écarlate. Sous leur pourpre rustique un sens plus noble éclate. Ce n'est pas, à ses yeux, un drapeau de terreur : Cest le manteau de roi, qui sied au laboureur. Il est roi celui-là, qui sait faire produire, Qui nourrit les humains, au lieu de les détruire; Qui, sans jamais songer aux vains honneurs du rang, Croît que l'homme est petit , et que Dieu seul est grand. Dédaigneux de la pourpre, où la gloire se cache, Il la laisse à ses pieds : souvent même il l'arrache.