‹ Le couvre-feu: dernières poésiesChapitre 61 sur 172 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Et dans rÉgypte, au bord de ses fleuves hostiles, La lune, encor païenne, honorer les reptiles, Qui dormaient, étendus dans le sable mouvant, Comme des palmiers morts arrachés par le vent. J'ai connu, poursuivant la nuit sous chaque zone. Cet immense repos, que berce l'Amazone, Qu'interrompt seulement, sans troubler les forêts, Le pas lourd du bison dans les joncs des marais, Ou de l'oiseau moqueur le cri grêle et sauvage. Changeant, à chaque instant, de mer et de rivage, Et, cherchant près du pôle un ciel plus idéal. J'ai vu l'argent frileux du croissant boréal Guider les froids Lapons sur leurs steppes de neige, Ou baigner de p&leur les pins noirs de Norvège* De l'astre des sultans j'ai vu Içs rais lomtains Trembler sur l'or aigu des clochers byzantins. Se blottir au désert dans les nids de porphyre. Où sommeillent en rois les serpents de Palmyre ; San9 réveiller Balbek s'y coucher en riant.

Ou, dans Grenade en pleurs ramedant l'Orient, Des murs de ses palais rajeunir la dentelle; La nuit parle en ces lieux une langue immortelle , Qui rend impérissable : et, pour en bien juger, Ce n^est pas là pourtant, qu'il faut l'interroger.

40i LE COUVRE-FEU.

Chanteurs religieux de cette heure chérie.

Vous y. dont la terre entière est la vaste pabîe. Et qui 9 cueillant partout vos simples précieux, Tirez des fleurs de Fâme un miel harmonieux,. Dites-nous sous quel ciel, et sur quels bords d*élite,. La nuit plus éloquente à rêver nous invite.

N'est-ce point sur ces bords , gardés par un volcan, Où les Napolitains ont établi leur camp, Quand, mirant ses colliers et son bandeau de reine Dans Tazur transparent du golfe de Tyrrhène, Ses astres descendus semblent, aux matelots, Des mouettes de feu qui couvent sur les flots? Ohl qu'elle paratt bien Tange d'un meilleur monde. Quand sa tiède fraîcheur se balance sur Tonde, Gomme un écho mourant de la chaleur du jour; Quand la lune, effleurant la vague avec amour, Guilloche au loin les eaux d'une écaille mobile; Quand, de Castellamare aux jardins de Yii^ile, Des roches de Caprée aux laves d'Iscbia, Des balcons de Sorrente aux grottes de Baïa, Les citronniers en fleurs et les jasmins d'Espagne Se répondent dé loin de montagne en montagne ,

LIYHE DEUXIÈME. 405

Et semblent préparer, aux purs Esprits de l'air, Un istjune de parfums, pour traverser la mer! L'àme, que le malheur a le plus poursuivie, Ne sait plus sous quels noms elle a maudit la vie : Et le génie en deuil, qui se manque de foi, Se rattache à deux mains sa couronne de roi.

Exposez, à cette heure, aux souffles de la brise, Ces harpes, qu'un baiser de son vol électrise! Leurs cordes, j'en suis sûr, exhaleront sans art Des chants, qu'auraient notés Pergolèse ou Mozart, D'ineffables soupirs qu'aurait traduits le Tasse, Dont Pétrarque jaloux eût envié la grâce.

Virgile y semble encor, prolongeant ses concerts, Abandonner aux vents une ombre de ses vers.

Et les Muses,, glissant comme un essaim de rêves, Étoiler de leurs pas l'or sablonneux des grèves.

Eh bien! pour en jouir, pour la mieux admirer. Ce n'est pas encor là, qu'il faut la respirer, La nuitl Où donc alors? Partout sur cette terre. Partout, où vous aurez, près d'un toit solitaire. Quelques arbres à vous, pour ombrager vos pas. Et, comme vos regards, égayer vos repas :

OÙ le soir, au jardin , dans Therbe déjà brune, Vous serez deux à voir la blancheur de la lune Argenter le sommeil de votre jeune enfant; Partout où, loin du bruit, loin d'un monde étouffant. Vous pourrez, dédaignant de fastueux désastres. Voir ce printemps nocturne, où fleurissent les astres, D'un seuil béni du pauvre éclairer le bonheur; Où vous vous écrierez : Puissent mes fils. Seigneur, Vivre après moi sans tache où j'ai vécu prospère , Et, pour le ranimer, priant comme leur père, Dire, où je l'aurai dit : « Que l'on est bien chez soi. Pour applaudir du ciel le merveilleux tournoi! Seigneur, conservez-nous le goût des saintes choses. Le dédain des grandeurs qui font les cœurs moroses. Le respect du travail qui fait la liberté.

Rien ne vaut sur la terre un champ qu'on a planté; Ce n'est que là que Dieu tout entier se révèle. Et la plus belle nuit y semble encor plus belle. »

LA COLOMBE POIGNARDEE.

U existe un oiseau , dont le pâle plumage ,

Des forêts du tropique étonne la gaieté;

Seul sur son arbre en deuil , les pleurs de son ramage

Font gémir de la nuit le silence attristé.

Le chœur ailé des airs, loin de lui rendre hommage , Insulte y en le fuyant, à sa fatalité; Lui-même se fuirait, en voyant son image :

Poignardé de naissance, il naît ensanglanté.

Et le poëte aussi, merveilleuse victime.

Qui mêle de son sang dans tout ce qu'il anime,

Arrive dans ce monde, un glaive dans le cœur;

Et Ton n'a point encore inventé de baptême.

Qui puisse en effacer le stigmate vainqueur : Cette tache de mort, c'est son àme elle-même.

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