‹ Le couvre-feu: dernières poésiesChapitre 65 sur 172 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Des foins gras et mouillés le parfum villageois, Et les soupirs chanteurs des oiseaux dans les bois, Rien n'éveillera plus ces longues causeries Du cœur, qui s'entretient avec ses rêveries.

Tout sera nuit pour vous, nuit lugubre et sans air. Nuit stérile, et tombant d'un firmament de fer, Où rien n'ira vous dire, interprétant le vide. Comment, sur nos fuseaux, l'or des cieux se dévide. Je vous plains, et pourtant, peut-être voyez-vous, A travers vos linceuls, plus d'étoiles que nous; Peut-être que la mort, de ses mains maternelles. Pour fuir de vos cachots vous attache des ailes. Nous pleurons, et, peut-être, ô mes amis perdus. Que vous êtes montés et non pas descendus; Nous pleurons, et pourtant peut-être qu'où vous êtes, Les matins et les soirs ont de plus longues fêtes. Peut-être habitez-vous, à l'abri des hivers.

Comme autrefois l'Espoir, des pays toujours verts. Où l'eau, sans s'arrêter, rit dans les chèvrefeuilles. Où l'arbre avec ses nids garde toujours ses feuilles : Où du printemps vermeil l'automne a la couleur, Où le fruit peut pousser sans détrôner la fleur. N'importe où vous soyez, nos guerres, nos divorces. Nos désirs, dont l'oi^eil va plus loin que nos forces,

44t . LB COUVRE-FEU.

Tout a cessé pour vous, 6 morts, et je vous croi. N'importe où vous soyez, bien plus heureux que moi.

Quoique rien de durable ici-bas ne se fonde , J'ai beau dire, je plains ceux qui s'en vont du monde. Capitole muet, qui dévore ses dieux, Que sai&-je du tombeau , qui nous promet les cieux ? De ses jours disparus garde-t-on la mémoire?

Si nous allons ailleurs achever notre histoire, La fin nous en fait-elle oublier le début?

Regarde-tH^n la route, après qu'on est au but : Quand on ne les voit pas, se souvient-on des hommes ? Ne savent-ils plus rien de la terre où nous sommes. Ceux qui, nés avec nous sous l'astre des gémeaux. Pour en faire des biens, ont partagé nos maux? Ont-ils, comme un poison, renié cette flamme, Qui fait, en la brûlant, épanouir notre âme?

Ont-ils, loin des éclairs qui percent nos brouillards, Apostats du génie, abjuré les beaux-arts?

Ont-ils, comme un hymen aussi fou qu'illusoire. En changeant d'univers, répudié la gloire?

Sur ceux qui n'en font pas, quels rêves nous faisons! Mais comment croire au jour, en voyant leurs prisons ?

LIYBE DEUXIÈME. 443

Incertain du banquet ^ où le ciel nous convie, Oh ! i]ue je plains les morts, quand je songe à la vie ! Et peut-être qu'hier. à mon joug attachés, Vous étiez mal debout , ô mes frères couchés ! Dans le monde sans doute, où le cercueil aborde. On ne se traîne pas de discorde en discorde; On ne tend pas la main au vice parvenu; On ne fait pas au pauvre un crime d*ètre nu.

Comme un Christ permanent, souffletant le génie. Là vous ne verrez pas au moins la calomnie.

Pour en nourrir des nains, immoler un géant.

Et tailler dans sa bière un trône à leur néant. Quand vingt fléaux ligués sur nous fondent ensemble. Vous, que ce soit un peuple ou la terre qui tremble. Vous dormez , et peut-être, ô morts, que rien n'atteint, Ètes-vous plus heureux que celui qui vous plaint !

Qu'il est triste, pourtant, quand Tàme en pleine sève Veut jeter plus de fleurs que Ton n'en cueille en rêve. De la voir, sous le marbre, emportant nos sanglots. Replier des bouquets qui ne sont goiut éclosl Quand , las des vers poudreux dont j'çi pétri l'argile. Je m'égare à loisir dans les champs de Virgile,

Et crois que son talent va devenir le mien.

Que j*ai pitié des morts, qui ne sentent plus rienl Prompte à faire germer Textase et la prière, La lyre du poëte est pour eux sans lumière; Fermés comme leurs yeux, les livres qu'ils ont lus, Les livres qu'ils aimaient ne se rouvriront plus. morte, peuple effacé des cartes de la terre.

Que devient, quand on meurt, notre soif de mystère? Sans pénétrer peut-être un seul secret de Dieu, A combien de plaisirs vous avez dit adieu I Plus d'entretiens pour vous, plus de ces confidences, Qui font des cœurs amis autant de providences. Et semblent, pour pleurer, nous prêter d'autres yeux. Vous ne connaîtrez plus ce baume merveilleux. Qui tombe sur nos maux d'un regard que l'on aime. Et, plus religieux, plus doux que la voix même. Ce que dit le silence à notre âme, le soir.

Lorsque l'on n'est que deux, et qu'on n'a qu'un espoir. LasI vous ne saurez plus, dans votre pâle empire. Tout ce qu'il tient pour nous de ciel dans un sourire. Dans une larme aussi : combien on peut puiser De bonheur dans un cri, d'effroi dans un baiser? Il est vrai ; mais aussi, dans vos camps de poussière. Nul dard ne vient percer vos cuirasses de pierre :

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