LIVRE PREMIER
Oui, l'ange dédaigné, qu'abjurait mon ivresse. Est revenu prêter la main à ma détresse :
M'épai^ant les mots durs qui pouvaient me froisser. Laissant à mes remords à me les adresser; Cherchant par ses conseils à retremper ma force. Près encor de se prendre à quplque folle amorce; Me ramenant des fleurs qui m'avaient dit adieu; M'enseignant, las de l'homme, à m' appuyer sur Dieu, Seul écho qui se taise et pourtant nous réponde ; Des morts mélodieux dont vibre encor le monde. Mais dont mes yeux ingrats n'évoquaient plus les vers. Remettant devant moi les livres tout ouverts; Faisant, pour apaiser mes dernières tortures, De leur parfum sans tache un baume à mes blessures. Ses soins^ ont réussi : je me suis apaisé.
Et rien ne saigne plus ; tout s'est cicatrisé.
Aujourd'hui j'ai vieilli : de cuisantes souffrances, Qui succèdent chez T homme à son lot d'espérances, Me forcent quelquefois, multipliant mes torts, De songer à mon âme un peu moins qu'à mon corps. Ma femme, mes enfants, prévenant ma faiblesse, M'ont fait de leur amour comme une forteresse ; Mais ils ne sont pas seuls : celle qui m' éleva, Et qui de tant d'écueils tant de fois me sauva, L'ange du temps passé, de son aile intrépide. Couvre encor ma maison, où sa grâce préside.
De ses chastes attraits nul n'a subi d'affront,' Et le hâle des ans n'a point touché son front. Son œil est toujours vif, et sa voix aussi tendre. Que la première fois qu'elle s'est fait entendre. Peut-être même a-t-elle, avec plus d'onction. Plus de langueur, d'amour, ou de compassion, Qu'elle n'en témoignait naguère à ma tristesse : Car au terme où j'en suis, la douce enchanteresse N'a plus rien à promettre : elle n'a qu'à donner. Pour engourdir le mal, prompte à le deviner,