QUI REGRETTE DE N*ÈTRE PAS POETE
Aucun homme à son goût ne se trouve doté :
Ces vieux mots sont toujours jeunes de vérité. Hors le riche, blotti sous ses chaudes tentures, Qui, peu jaloux d'avoir les cieux pour couvertures. N'a jamais, à son or, préféré les gros sous.
Je ne connais, je crois, personne parmi nous. Qui ne voulût changer de vie avec un autre.
Du destin qu'il n'a pas chacun se fait l'apôtre : Tacticien d'écus, le vaillant financier.
Toute bataille à part, voudrait être officier;
i|26 LE COUVRE-FEU.
L'architecte inconstant fait des plans de sonates; Le pianiste 9 infidèle aux chants de ses pénates, Gémit de ne pouvoir aller, dans nos salons, Jouer des concertos de plâtre et de moellons. L'un à son encrier demande une palette, L'autre, aux dépens du peintre, exalte le poète. Personne n'est exempt de défauts, Dieu merci! Raphaël en avait : vous en avez aussi.
N'auriez- vous pas, un jour de spleen ou de délire, Au lieu de l'inspirer, voulu toucher la lyre? A quoi bon le trafic, quand on n'y gagne rien! Est-ce que vos pinceaux ne chantent pas très-bien ? Vos pinceaux cadencés font des vers à merveille. L'œil, quand il sait s'y prendre, entend comme l'oreille : J'écoute un orateur que je vois respirer; Et son silence adroit a Tair de pérorer.
Vous avez dans les mains un vrai luth oculaire, Dont la corde éloquente, en vibrant, nous éclaire. Les notes et les mots se pressent sous vos doigts. L'âme, en vous regardant, traduit à haute voix Vos strophes de couleurs, vos rimes de lumière. Qu'avez- vous donc besoin d'un autre auxiliaire?