LIVRE DEUXIÈME
Croyez-moi, restez peintre, et fier de vos trésors, Gardez-vous d'envier nos stériles accords.
Nos accords sont bornés , vos trésors sont sans nombre. Le soleil est à vous, nous n'en avons que l'ombre. Nous visitons la terre, elle vous appartient. Quand Moïse ouvre un roc au fleuve qu'il contient. L'onde appelée en sort et coule à grand spectacle; Mais ne voilà-t-il pas pour vous un beau miracle ? Vous touchez une toile, et, comme du chaos.
Un monde inopiné jaillit de vos pinceaux.
Oh! respectez votre art, élus de la peinture. Qui forcez l'idéal d'être dans la nature!
Nous foulons des chemins, par les hommes tracés : Vous, c'est sur ceux de Dieu que vous vous avancez. Nous sommes ses hérauts, et vous ses vrais prophètes : Nous éveillons l'esprit, vous lui donnez des fêtes.
Quand le peintre est complet, quand son doigt traducteur Devient, en l'imitant, rival du Créateur, Combien son art magique est au-dessus du nôtre 1 poètes muets, quel langage est le vôtre! Certains d'être entendus, et sûrs d'être obéis, Vous pouvez converser avec tous les pays.
i|28 LE COUVRE-FEU.
Quand votre pinceau parlé , on voit ce que vous dites. Nous y qui jamais a vu, dans nos phrases maudites, Des traits que nous aimons vaciller le profil? Une femme nous quitte, on pleure son exil; Quel charme, émané d'elle, à nos vers se rattache! Tout notre cœur s'y montre, et sa beauté s'y cache. Vous, nous retracez-vous un portrait enchanté? Il vit : votre cœur bat derrière sa beauté.
Au même dieu que vous l'âme devient crédule, Et l'idole fait croire à l'encens qu'on lui brûle.
Tout en souffrant comme eux, bienfaiteurs des humains. L'illusion par vous reverdit nos chemins .* La mort devient un rêve et l'absence est un doute. De nos songes perdus vous retrouvez la route. Et, fixant près de nous d'éphémères amours, De leurs ennuis pleures vous repeuplez nos jours. Une ombre, avec mes vers, voltige à ma fenêtre! De ce fantôme -là vous me ferez un être.
Vous empêchez de fuir l'enfance d'un enfant : Le passé, qui s'en va, vainement se défend.
Nos jardins défeuillés, nos cieux vides d'étoiles, Retrouvent leurs bouquets, leurs astres sur vos toiles.
Vous rendez au printemps son sceptre de lilas : Vos fleurs sont sans parfum, mais ne se fanent pas. Triomphant de l'espace /aussi bien que des heures. De pays tout entiers vous meublez nos demeures; Même en le resserrant, vous doublez l'univers. Faites-en donc autant avec nos pauvres vers!
Ds ont beau remuer le ciel, la terre, et l'onde. Sans pouvoir l'agrandir ils allongent le monde.
Peut-être pensez- vous que je pars de ce point. Pour jalouser tout bas un art que je n'ai point? C'est là précisément, mon cher, ce qui vous trompe. Dans notre Vatican, quand je vois, avec pompe, Trôner en souverains ces poëmes vivants.
Qui des murs en repos font des sites mouvants. Je voudrais à coup sûr avoir pu les écrire ; Quand, changeant à la fois d'horizon et d'empire. Je vais, soit au salon, soit dans les ateliers. Voir, dans leurs cadres d'or, fleurir vos espaliers, Certe, il en est plus d'un, fût-ce comme épitaphe. Où je serais très-fier d'avoir mis mon paraphe, Etje sens, à part moi, que les vers les plus beaux Ne sont que de l'eau claire auprès de vos tableaux ;
Tout cela, j'en conviens. Mon front, sur ma parole, Troquerait bien ses plis contre une autre auréole; Mais de ne' pas l'avoir être désespéré.
En mourir! ma foil non. Tout bien considéré.
Sans en être ravi, je reste dans ma sphère.
J'aime encor mieux chanter vos œuvres que les faire : C'est beaucoup plus facile, et beaucoup plus tôt fait. Oui, tout est pour le mieux, si tout n'est pas parfait. Chacun, pour s'y piquer, a ses propres épines; Que sert d'en emprunter à des ronces voisines ? Lesquelles valent mieux pour nous faire saigner? C'est ce qu'on peut, je crois, s'abstenir d'enseigner. Continuons tous deux de rimer et de peindre.
Sans envier personne, et surtout sans nous plaindre; En fait d'art comme en tout, n'en déplaise aux railleurs^ Les fruitsqu'on peut manger sont toujours les meilleurs.
LES ARDEMTS.
Que de comparaisons, pleines de transparence, Ne voit- on pas fleurir entre notre espérance, L'illusion volage ou le plaisir léger, Ou même le chagrin si facile à changer; Entre l'éclat tremblant de nos jeunes délices. Et ces vapeurs d'été , dont les rusés caprices Sautillent, aux beaux jours, dans l'herbe des tombeaux ^ Ou des étangs dormeurs hantent les mornes eaux ! Ces malignes lueurs, qui trompent nos poursuites, Et qui, multipliant les détours de leurs fuites. Perdent le voyageur qui veut courir après, Ne ressemblent que trop à ces rêves secrets, Qui s'élèvent du cœur en atomes de flammes.
Oh! que de feux follets aux marais de nos âmesl
^n LE COUVRE-FEU.
On raconte aux enfants, que ces paillettes d'or, Dont la tiédeur de Tair sollicite Tessor, Ce sont des trépassés , venus du purgatoire, Pour chercher de nos pleurs l'aumône expiatoire, Ou qui trouvant, sans nous, qu'on est mal dans les cieux, Voudraient, avant notre ombre, y conduire nos yeux; Us s'éclipsent si vite, hélas! que c'est possible. Mais pourquoi, si c'est vrai, leur dédale nuisible Voudrait -il égarer nos pas et nos efforts?
Les suivre, n'est-ce pas se souvenir des morts?
Le soir, des grains vermeils qu'il vanne dans ses voiles , Nous fait des papillons envolés des étoiles.
Pont l'émail, en glissant sous leur portique bleu. Prend aux jardins du ciel leur poussière de feu. Pour moi , quand je les vois , rêveuses étincelles , Chercher en vain la fleur qui convient à leurs ailes, Je me dis bien souvent, qu^esclave déguisé.
Sur cette terre aussi l'homme dépaysé.
Sans y trouver sa place, en tremblant se promène. Aux lueurs des ardents jugeant la vie humaine,