LIVRE DEUXIÈME
Habitants animés de l'empire des morts ,
Ils rongent sourdement leur linceul et leurs bords,
Et, pour monter au jour, dévorent leur barrière :
Ils le trouvent parfois au bout de leur carrière.
Quand de ce long tombeau Thumide pèlerin
Sent Todeur de la mer percer son souterrain,
Il fend de sa prison la surface jalouse :
n boit, de tous ses flots, la clarté qu'il épouse;
Et, du gouffre atlantique usurpateur vermeil.
Il y porte, en triomphe, un reflet du soleil.
Il existe de même, au milieu de la foule.
Des esprits généreux, que le malheur refoule, Qui dans l'ombre et l'ennui roulent inentendus, Sans rien savoir des cieux, dont ils sont descendus. Ils sont assez puissants, pour enrichir la terre; Mais, quoiqu'elle ait la force et l'élan du tonnerre, Leur pensée intrépide, esclave de la nuit, Qrcule sans témoins, sans éclair, et sans bruit. Leur. course nuageuse est morne et désolée.
Et la création, pour eux, reste voilée.
Leur désert est sans fleurs, et leur air sans oiseau : Jamais à l'horizon, qui cerne leur tombeau.
L'arc-en-cial n'a courbé Témail de sa ceinture. Sans en faire partie , habitant la nature , Us aspirent au jour, sans pouvoir s'y pousser : Leur lisière de fer ne veut pas se casser.
Mais quand le voyageur, qui marche dans sa fosse, Sent qu'il va s'y coucher, et que la mort l'exauce. Il brise les barreaux qui lui cachaient les cieux : Avant de les fermer, il ouvre enfin les yeux; Le sépulcre est un monde, où la lumière éclate. Sa pensée étincelle au jour qui la dilate :
Au gouffre qui l'éclairé il se plonge enivré, Et, si c'est là se perdre, il se perd délivré!
L'ELYSEE DE THALES.
De l'immortalité, que l'on prodigue aux hommes, Pourquoi déshériter, orgueilleux que nous sommes, Les plantes, qui s'en vont plus vite encor que nous, Et semblent, en partant, nous donner rendez- vous? Ces fleurs que nous voyons, sur leur tige penchante. Mourir au bruit des vers , et pendant qu'on les chante , N'ont-elles pas besoin, ne vivant qu'un matin, Elles, qu'on ne peut pas guérir de ce destin. Besoin qu'une existence, autre que la première. Leur laisse, sans compter, respirer la lumière? Pouvons-nous supposer, disait le vieux Thaïes, Qu'artisan, comme nous, de bienfaits incomplets. Le Dieu, qui fit les fleurs, soit injuste pour elles 1 Éphémères joyaux, ces diamants fidèles.
Qui s'enlacent d'eux-méme au collier des saisons , Qui y comme nos palais , visitent nos prisons, Et croissent dans nos champs, sans que nos mains les sèment; Ces fleurs qui, comme nous, se recherchent et s*aiment. Qui s'ouvrent au soleil et s'endorment, le soir, Pour être, en s' éveillant, plus charmantes à voir, Ces enfants du printemps, que l'automne rappelle, Comme ceux de la femme ont une àme immortelle. Leur éclat le promet, leur parfum le prédit : Le parfum vole au ciel, quand. l'éclat s'engourdit. Du corset de la Vierge, ou des nœuds de son voile, La rose tombe fleur, et se relève étoile.
Soyez donc sûr qu'admis à ses riants banquets, L'Elysée adoptif vous rendra vos bouquets , Et que vous verrez, tous, leurs suaves fantômes. Des cieux colonisés embaumer les royaumes.
Leur bonheur sera là de vous plaire toujours. D'enivrer, sans pâlir, votre ombre après vos jours. Oui, croyez-moi, leur âme escortera la vôtre : Les fleurs de cette vie ont un jardin dans l'autre.