‹ Le couvre-feu: dernières poésiesChapitre 93 sur 172 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

» Comme un son qui se meurt, dans l'esprit se prolonge. » C'est tout ce qu'aujourd'hui j'ai conservé d'un songe, » Où les harpes du ciel m'ont peut-être bercé : » Mon cœur en vibre encor, mais le reste est passé.

» Néophyte amoureux d'un souvenir sublime,

» Ma vie est à l'étroit dans le corps qu'elle anime.

» Pour fixer ce qui glisse en moi comme un éclair,

» Mon âme d'aujourd'hui n'a que mes sens d'hier;

» Loin de les maîtriser, ce sont eux qui l'enchaînent;

w Au lieu de la servir, mes organes la gênent.

» Par un essai de mort esclave émancipé,

» On dirait que ce monde, où j'ai déjà campé,

» Dont j'ai vu, dont je touche encore les deux pôles,

» Le monde des vivants pèse sur mes épaules.

» L'être convalescent, qui crut perdre le jour,

» En accueille , enivré , le magique retour :

» La terre est plus brillante , et plus fraîche , et plus belle ;

» Il la foule à pleins pieds, pour sentir que c'est elle.

» Moi, je revois aussi la terre avec orgueil,

» Mais mon bonheur frileux a des frissons de deuil.

» Rien n'est comme autrefois, n'a la même parure :

» L'optique du tombeau m'a changé la nature.

no LE COUVRE-FEU.

» Tantôt tous les objets se peignent à mes yeux,

» Comme, au miroir d'un lac, l'opulence des cieux,

» Ou la verte forêt, à sa berge adossée :

» La peinture est fidèle, hélas! mais renversée;

» Tantôt toutes les fleurs, les arbres, les coteaux,

)' Et les vallons baignés de l'écharpe des eaux,

» Les monuments de l'homme, et les hommes eux-mêmes,

» Tout, à mes yeux, frappé d'éclipsé et d'anathème,

» Paraît nager, obscur, dans ces flots de vapeur,

» Que les spectres du soir traînent devant la peur.

» Je suis debout ici, comme ces obélisques,

» Que , de leur lit de sable , on retire à grands risques :

» Ils remontent dans l'air, de poussière tachés;

» On devine, à les voir, qu'ils ont été couchés.

» Banni, par le trépas, de la terre où nous sommes, » Et, du trépas vaincu, renvoyé chez les hommes, » Ma résurrection n'est qu'un exil de plus, » Où, porté par les flots, j'en attends le reflux. » Sentant, au fond de tout, un implacable vide, » Plus j'en vois le néant, et plus j'en suis avide.

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