LIVRE TROISIÈME
Qui sait, lorsqu'ils vivaient, si le Dante ou Bacon, Charlemagne, Leibnitz, Bonaparte ou Mil ton.
Ne s'étaient pas déjà présentés sur la terre. Et n'y reprendront pas leur course solitaire; Si tous ces fiers esprits, tous ces porte-flambeau. N'étaient pas des bannis de leur premier tombeau. Qui , se souvenant tous de leur mort commencée , Associaient leur vie au deuil de leur pensée I Pleins d'un autre univers qui parle par leur voix. Tous ont l'air d'exister pour la seconde fois. Oui, ces puissants humains, qui dominent le monde. Dont l'âme nous parait si vaste et si profonde, N'ont peut-être de grand que de se rappeler Des secrets, que la tombe allait leur dévoiler: Chiffres interrompus, dont leur génie en peine Aspire sans relâche à renouer la chaîne.
Sépulcres voyageurs, qui semblent, vers les cieux. Exhaler, au passage, un air religieux.
On marche, mais de loin, sur leur trace céleste. Et, tout en les suivant, la foule les déteste. Et ce qu'on hait en eux, ce n'est pas leur pouvoir : On les hait d'avoir vu ce qu'on ne peut pas voir. Ils traînent, après eux, des restes de lumière, Qui font, en la touchant, honte à notre poussière.
A les voir vivre seuls, seuls au milieu de tous,
On devine qu'ils sont d'autre espèce que nous.
Et que leur horizon va plus loin que le nôtre.
Leur corps est de ce monde, et leur esprit d'un autre;
Voilà pourquoi leur sort est si triste ici-bas!
Us sont dépaysés. Ahl vous ne savez pas
Ce qu'on souffre à sentir des fragments de mystères
Rouler avec le sang qui bat dans nos artères,
A vouloir reporter, à sa source de feu.
Le secret dont on meurt, quand ce secret c'est Dieu,
Qui nous a pris pour ciel, et qu'en soi l'on contemple.
Mais Dieu n'en peut sortir, qu'il ne brise son temple:
Et ce temple vivant, qu'il daigne visiter.
Est lent à démolir, comme à ressusciter.