CHAPITRE IV
La psychicité du criminel
Sans doute le cerveau est un organe vierge, dès le début de la vie; sans doute la première opération cérébrale est contemporaine de la première sensation et l’on pense moins que jamais à soutenir avec les rationalistes (Descartes, Leibnitz, etc.), l’hypothèse vécue des idées innées; mais on ne saurait néanmoins accepter sans un correctif l’opinion des sensualistes (Locke, Condillac, etc.), car le cerveau n’est pas absolument une table rase à la naissance : il porte en lui des dispositions organiques héréditaires qui expliquent que deux individus placés dans des milieux identiques, soumis aux mêmes impressions extérieures et à une même éducation, n’en sont pas moins très souvent profondément différents l’un de l’autre au point de vue psychique. C'est qu’en naissant nous apportons héréditairement des éléments histologiques nerveux qui ont une tendance à vibrer à l’unisson de leurs ancêtres. Nous héritons, comme le dit Maudsley, « de circonvolutions prêtes à reprendre, à certaines époques de la vie, le même genre d’activité qu’elles ont été appelées à remplir chez les ancêtres. >,
Il ne faut pas oublier ce côté héréditaire quand on étudie la psychologie d’un homme, que cet homme soit vertueux ou criminel.
Dans notre cerveau, certains groupes de cellules sont plus aptes que d'autres à recevoir certaines catégories d’impressions et aies emmagasiner d’unefaçon plus ou moins durable (souvenir) selon les personnes. La division du travail, toujours associée à la spécialisation et au progrès morphologiques, a ainsi créé dans le cours des temps des centres fonctionnels dans le cerveau. Ces centres sont autant d’ouvriers dont le travail consensuel et coordonné aboutit à l’opération mentale réglée.
A l’origine des opérations mentales, à l’origine de toute connaissance, il y a la sensation (visuelle, auditive, tactile, musculaire, etc.); mais cette sensation serait une pauvre ressource pour l’esprit si celui-ci ne possédait la propriété d 'associer les sensations et les idées qui en découlent comme l’eau jaillit d’une source. L’association des états de conscience dans le temps et dans l’espace, voilà le phénomène fondamental des opérations cérébrales. La sensation remémorée constitue une image mentale; les images mentales nous servent de formules pendant la réflexion ; elles donnent un corps à notre pensée et la précisent. Quand nous réfléchissons, elles se présentent à notre esprit, et nous entendons (images auditives), nous voyons (images visuelles), nous parlons (images motrices) mentalement. C’est là ce que l’on a appelé le langage intérieur; et si c’est la parole qui a surtout fait l’homme, n’oublions pas que le mot parlé ou écrit n’est que le symbole d une image; il donne plus de netteté à l’idée et la développe à ce point qu’on ne largement penser sans signes, mais il n’est que le représentant et l’ auxiliaire de l’idée. La parole mentale est là quand nous lisons; tout en lisant des yeux, on entend intérieurement le son des paroles que l’on voit. Elle est là quand nous parlons; il suffit de parler en « s’écoutant » pour entendre la parole intérieure qui dicte les mots que nous allons prononcer. Elle est encore là quand nous écrivons ; c’est elle qui dicte les mots que nous traçons sur le papier. L’audition mentale qui nous fait percevoir sous forme d’images auditives, c’est-à-dire sous forme de sensations conservées et plus ou moins nettes encore, toute la série des bruits, des sons, des mots que nous avons antérieurement entendus, joue un rôle considérable en psychologie.
A côté de l’audition mentale, il y a la vision mentale. Chez
les visuels la pensée se forme en mots écrits. Ces hommes n’entendenl pas leur pensée, ils la lisent; la langue n’est pour eux qu’une peinture. Enfin, il y a une autre catégorie de gens qui ni ne voient , ni n’ entendent leur pensée, mais qui la 'parlent menlalement. Chez ceux-là, la parole intérieure devient souvent assez vive pour qu'ils en viennent à prononcer à voix basse les mots que dit le langage intérieur; la langue se meut involontairement dans leur bouche quand ils pensent. Ce sont là les moteurs (1).
Comme on le voit les sensations gravées dans notre cerveau, après avoir suivi chaque jour la voie de nos organes des sens, constituent notre bagage intellectuel. Eh bien, ce bagage est variable avec chacun de nous. Chez les uns prédomine l’image visuelle, dans une autre catégorie l’image motrice. Acquises par les sens, ces images doivent varier avec l'acuité même des organes des sens. Gravées dans le cerveau en des centres fonctionnels distincts, mais reliés intimement les uns aux autres, elles doivent varier avec la puissance même de ces centres fonctionnels. Cela est tellement vrai que l’une ou plusieurs d’entre elles peuvent péricliter à l’exclusion des autres. L’effacement des images auditives des mots amène la surdité verbale ; l’effacement des images visuelles produit la cécité verbale ; l’effacement des images motrices ou centrales du cerveau amène la paralysie de l' expression mimique et des mouvements volontaires.
La psychologie du criminel a beaucoup à retirer de tous ces faits. N’est-il pas évident, par exemple, que l’imperfection même ou le trouble originaire ou acquis d’un des organes des sens pourra aboutir à une perversion dans l’association des images mentales ? Ne peut-on pas supposer que chez les criminels, — qui sont d’ordinaire des impulsifs, — les images motrices ont pris une ampleur et une puissance exagérées ? De là ne peut-il découler des troubles cérébraux ou psychiques qui aboutissent au dérèglement de la pensée ? Ce dérèglement ne peut-il avoir un retentissement marqué sur la façon de se conduire dans le
(1) Jacques Inaudi, par exemple, ce calculateur- prodige, est un auditif e t un moteur qui a besoin de répéter et marmotter les chiffres ; le résultat obtenu par calcul mental vient comme par déclanchement, automatiquement pour ainsi dire.
Debierre 15
monde, en un mol sur la moralité ? Il ne nous paraît pas douteux qu’il en soit ainsi, car de môme que l’œil du daltonien ne voit point la couleur rouge, l’image mentale de l’altruisme et du bien est absente dans le cerveau du criminel. — Or, les idées, vues du côté efférent, sont des mouvements naissants, c’est-à-dire, des intuitions de mouvements.
Ilest démontréquel’idée d'un mouvement, c’est déjà le mouvement qui commence, tellement l’impression est liée à la réponse, c’est-à-dire au mouvement (acte réflexe) qui en est le corollaire en quelque sorte fatal. Quand celui-ci ne survient pas, il faut une inhibition, un frein qui vienne l’arrêter au moment même où il allait se produire. Ce frein dans la vie psychique, c’est la raison et la volonté. Où cette dernière défaille, la brute reparaît tout entière avec ses appétits impérieux. Les habitudes sociales sont foulées aux pieds, le bien et la vie des autres sont en péril ; c’est le vol violent ou hypocrite, c’est le meurtre au grand jour ou lâche en ses louches allures.'
L’homme pour assurer sa vie et celle de son espèce possède un mécanisme particulier qui l’avertit à chaque instant des conditions à satisfaire pour assurer cette double existence.
La vibration ou mouvement intérieur qui lui sert d’avertisseur impeccable, c’est ce que l’on appelle le besoin. Né d’impressions extérieures, le besoin s’appelle sensation ; engendré dans quelque organe de la vie végétative, il prend le nom d’ appétit ; naît-il dans le cerveau, il se nomme sentiment. Voilà le bagage fondamental à l’aide duquel l’homme sent, peme et agit.
Les sentiments, poussés à leur extrême puissance, dirigent l’homme sous le nom de passions. L'instinct n’est qu’un besoin fixé par l’hérédité qui a perdu conscience de lui-même à force d’être répété et par suite de la loi de l' automatisme des habitudes. Les besoins sont des solliciteurs ; ils mettent en jeu le mécanisme cérébro-médullaire dont le point d 'aboutissant est le mouvement destiné à satisfaire le besoin. Mais chez l'homme adulte, et spécialement chez l'homme cultivé, entre le besoin, l'appétit et les sentiments qui mettent en mouvement l’activité cérébrale, et les centres d’impulsions cérébro-médullaires qui dirigent les mouvements propres à satisfaire les sollicitations
LA PSYC1IICITÉ DU CRIMINEL
extérieures et intérieures, vient se placer l'association des sensations et des idées, ce que l’on appelle Y intelligence, qui compare, apprécie et juge.
Au début, à l’impression brutale, répondait un mouvement non moins brutal et plus ou moins bien approprié au but; c’était l’acte réflexe pur. Plus tard, une fois l’homme sorti de l’animalité ou de l’enfance, autrement dit une fois l’intelligence éveillée l’homme n’est plus entièrement dominé par le besoin ou le sentiment ; la raison, acquise par l’expérience répétée, vient peser la valeur du besoin et, selon les résultats de ses jugements, laisse libre carrière à ses exigences ou bien en modifie le cours. Toutefois la raison ne fait qu’opposer un sentiment à un autre, et se borne, en définitive, à laisser triompher le plus fort au moment où elle se détermine.
Mais dans l’organisation actuelle des sociétés humaines, tel que l’a faite l’état social, les besoins et les sentiments de l’homme ne. peuvent plus toujours trouver une libre et complète satisfaction ; ils trouvent un frein dans* les besoins d’autrui, dans les sentiments, la façon de penser, les traditions, les lois de la collectivité, et la liberté de chacun, on l’a souvent répété avec raison, s’arrête là où elle nuit à celle des autres.
C’est alors que naissent ces sentiments d’un nouvel ordre que l’on appelle les sentiments moraux, la moralité.
Ouvrons ici une parenthèse et demandons-nous brièvement ce que c’est au juste que la morale, la chose en vaut la peine.
Nous demander, dirai-je avec Garofalo, si tout ce qui est délit et crime pour notre époque et notre Société a toujours eu partout le même caractère, serait puéril. . . La Sociologie comparée nous a édifié sur la prétendue constance du bien et du mal par toute la terre et par tous les temps... Vérité en deçà, erreur au delà
des Pyrénées Mais on peut néanmoins accorder que
le délit et le crime sont toujours des actions nuisibles pour l’individu ou la communauté, qui blessent en même temps ce que l’on est convenu d’appeler le sens môral d’une société humaine. Or, le sens moral s’est lentement dégagé de la bête ; il s’est lentement développe dans l’humanité. 11 est né, selon Darwin, de la sympathie instinctive pour nos semblables, ou plutôt, comme le dit Herbert Spencer, d’expériences d’utilité
accumulées et devenues graduellement organiques, instinctives et héréditaires. Du reste, que ce soit ou non les expériences d’utilité organisées et consolidées à travers les générations passées de l'espèce hnmaine ; que ces expériences aient produit des modifications nerveuses correspondantes qui, par transmission et accumulation continuelles sont devenues des facultés morales, c’est-à-dire des émotions correspondant à la bonne ou à la mauvaise conduite, il n’en reste pas moins vrai que chaque race possède aujourd’hui une somme d’instincts moraux qui sont le partage de l'individu comme le type physique de la race à laquelle il appartient...
La preuve que la morale n’est pas le fruit du raisonement individuel, c’est qu’elle n’est pas plus développée souvent chez les hommes de haute culture intellectuelle que chez les rustiques très bornés. Les sentiments de Tartuffe et de Machiavel ne se retrouvent pas seulement dans la basse classe, et chez plus d’un membre de nos sociétés bourgeoises le fond du caractère est l’hypocrisie et le mensonge. . . L’existence psychologique du sens moral n'est donc pas niable... Mais si c’est une activité psychique, il n’est pas immuable et il peut être sujet à des altérations comme la raison elle-même.
Les gradations sont innombrables, comme le dit Maudsley « entre la suprême énergie d’une volonté bien organisée et l’absence complète du sens moral. »
« Il existe, comme le fait observer Garofalo, par toute l’espèce humaine un sentiment de pitié négative , c’est-à-dire un sentiment d’abstention de certaines actions cruelles ; l’opinion publique a toujours considéré comme des crimes les violations de ce sentiment nuisibles à la fois à l’individu et à la communauté. Pareillement nous trouvons par toute la terre un sentiment plus ou moins chaud de probité, c’est-à-dire un sentiment altruiste qui correspond au sentiment égoïste de la propriété; la violation de ce sentiment est partout considérée comme un délit. Voilà pourquoi un général d’armée, qui a commis un massacre, n’est pas considéré comme un criminel, mais au contraire, comme un héros ; car, pour qu’il y ait crime, il ne suffit pas que les actes soient en eux-mêmes cruels et injustes, mais il faut encore qu'ils soient nuisibles à la société...
Voilà aussi pourquoi la guerre n’est pas un crime. C’est un mal, un malheur, mais c’est un mal nécessaire.
« Dès lors si les sentiments moyens de pitié et de probité sont le substratum de toute moralité, le délinquant, le criminel, ne pourra être qu’un homme chez qui il y a absence, éclipse ou faiblesse de l’un ou l'autre de ces sentiments «(Garofalo).
Eh bien ! la moralité, voilà ce qui va dominer l’homme civilisé, et que dans sa quintessenciation on peut peindre par ces mots : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait.
Mais le sentiment primitif, omnipotent dans ses âpres désirs et dans ses convoitises sans bornes, n’est pas mort pour cela. A un moment donné, par suite de circonstances particulières, il peut reprendre tout son brutal empire. Il terrasse la raison et entraîne l'homme en dehors des lois du contrat social qu’il a plutôt subies du reste qu’acceptées. Grattez l'écorce, vous retrouvez l’animal. «Le maître reparaît, dit justement Corre qui a analysé avec talent cette partie de la psychicité; il brise l'obligation à laquelle il avait paru se soumettre jusqu’alors, et ici le délit, ailleurs le crime, comme on est convenu de le dire, est le résultat de la rupture du contrat... obligatoire, imposé. Mais là où il y a des droits, il est de toute nécessité qu’il y ait des devoirs, et chacun doit s’y soumettre de bon cœur. »
La satisfaction d’un besoin, d’un désir, d’une idée suppose naturellement un acte. Cet acte, sollicité par la sensation, c’est au fond le besoin qui l'ordonne, c’est l’instinct (acte réflexe, plus ou moins compliqué mais inconscient) ou l’intelligence (association d’actes réflexes conscients) qui le dirige et l’adapte au but. D’un côté des conducteurs centripètes (nerfs sensitifs) qui portent l'impression, de l’autre des conducteurs centrifuges (nerfs moteurs) qui conduisent l’impulsion et font exécuter le mouvement par des ouvriers spéciaux qui sont les muscles ; entre les deux des centres récepteurs, enregistreurs, idéomoteurs, qui sentent, perçoivent, pèsent, analysent la sensation, et coordonnent le mouvemenl, voilà la chaîne. Dans cette chaîne où est la volonté?
En tant que concept autonome, métaphysique, nous le verrons quand nous traiterons de la responsabilité morale, la
volonté n'existe pas. L’intelligence, résultat de l’expérience accumulée, qui nous a édifié sur les relations des êtres avec le milieu cosmique et sur les rapports des êtres entre eux, oppose un sentiment à un autre sentiment, un besoin, un appétit à un autre ; le plus faible au moment succombe, le plus fort persiste et régit l'acte. Rien ne se fait sans motif; le motif détermine l’acte volontaire, voilà ce qui est, voilà le rôle de la raison, simple conséquence d’actes réflexes complexes, associés et coordonnés. Le déterminisme le plus rigoureux préside à tout ce travail. Rétentivité des sensations (mémoires), association des souvenirs, association des sentiments et des idées, combat de sentiments, bataille d’idées, lutte de passions, voilà la vie cérébrale, tels sont les éternels caractères de la vie psychique.
C’est ce qui explique qu’un acte puisse être exécuté en dépit de ce que l’on appelle la raison. La puissance d'un sentiment, à un moment donné de la vie, peut être forte à ce point que ce sentiment devient une véritable obsession ; elle peut être telle que le raisonnement semble avoir perdu toute existence. La vue d’un objet ardemment désiré, au point de s’imposer à l’esprit comme nécessaire, indispensable, peut entraîner à des actes délictueux; l’intimité soudaine d’une femme ardemment convoitée peut troubler l'imagination, hypnotiser la raison, au point de traduire la passion chère à Cythère en une impulsion qui aboutit au crime ; l’abandon d’une' maîtresse chérie peut conduire au suicide l'homme jusqu’alors le plus sensé ; l’homme le plus doux qui subitement surprend un amant aux pieds de sa femme peut, par un sentiment décoléré, d’amour-propre blessé ou de jalousie, devenir tout à coup un meurtrier. Dans tous ces cas, la faute contre les us et coutumes, contre les lois sociales, n’est que le résultat presque fatal d’une impulsion excessive, comme agrandie par une loupe puissante, sollicitée elle-même par un stimulus extérieur dont l’empire étreint et absorbe l’individu. Où est la frontière nette et évidente qui sépare l’acte réflexe brutal delà liberté psychique ? Où commence la volonté? Où finit-elle? Où l’acte cesse-t-il d’être un simple accident physiologique? Redoutables problèmes pour ceux qui basent la pénalité sur la responsabilité morale.
Je ne puis que m’associer à Corre lorsqu'il dit : L’impulsion
à laquelle obéit l'hypnotisé succède à un travail cérébral silencieux et inconscient comme celui qui peut se produire dans le somnambulisme naturel ou au cours de certains rêves ; l’acte résulte d’une élaboration cérébrale et découle de l’opposition d’une série de sentiments ou d’idées, mais l’élaboration ellemême reste inconsciente, sans liaison, apparente du moins, avec les sentiments et les idées de la personne à l’état de veille, et l’acte auquel elle se livre contraste étrangement avec ses tendances et ses allures ordinaires.
Et qu’on ne s’y méprenne pas, l’hypnose, la contemplation, l’extase, n’a pas lieu que dans l’art, que dans le beau et le grand, elle plonge aussi ses racines dans le vice et la débauche. Combien d’autres sollicitations du reste, les unes d’ordre physique, les autres d’ordre social, toutes aussi impérieuses les unes que les autres ne sont pas susceptibles de bouleverser l’idéation à un moment donné et d’appeler presque directement l’excitomotricité à des actes qui n'ont aucune relation appréciable avec la raison et le jugement !
11 résulte de là que si la physiologie cérébrale conserve le mot de volonté , de volition , ce n’est là qu’un simple mot qui sert à désigner le rapport qui relie la sensation à l’incitation motrice réclamée par cette sensation. De l’ensemble des voûtions habituelles ainsi comprises résulte le caractère , important à connaître pour prévoir et apprécier les actes d’un individu et « sorte de résultante des modalités cérébrales individuelles », mais ni la volonté, ni le caractère ne sont fonction spéciale, autonome, d’un centre particulier, que la psycho-physiologie n’a jamais trouvé.
Mais, dira-t-on, si la volonté disparaît, la liberté morale s’éteint et avec elle la responsabilité des actes a vécu ! Certes, l’homme n’a que bien peu d’influence sur le milieu qui l’entoure, tandis que ce milieu réagit sur lui à tout instant de la vie et lui imprime, sans qu’il s'en aperçoive, son cachet toujours changeant. Il s’agite sans cesse, mais c’est l’événement qui le mène; c’est l’esprit des autres, — jusqu’à l’esprit des morts, — qui le guident; c’est à la tradition, c’est à la mode, c’est à son entourage qu’il obéit; c’est l’exemple — si contagieux, — qui sautille sans cesse devant ses yeux, qu'il imite, et le malheureux s’écrie : Je suis libre ! Libre, oui, de faire comme les autres !
Néanmoins, il serait imprudent de nier que l’homme possède un pouvoir réactionnel suffisant pour assurer ses besoins et satisfaire à sa vie propre et à la vie de son espèce. Si c’est l’expérience qui lui a appris que pour lui-même, dans l’intérêt de sa famille et de ceux qu’il aime, dans l’intérêt de la société et de la nation dont il fait partie, il est bon de se conduire de telle façon pour retirer tel et tel avantage et éviter tel et tel désagrément; si c’est l’expérience acquise, — à ses dépens parfois, — qui lui a fourni la notion du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste, il n’en est pas moins vrai qu’il possède cette notion. Mais cette notion du bien et du mal est toute relative; elle est dominée par l'égoïsme sous toutes ses formes, — et l’on sait si l’égoïsme en revêt beaucoup, — et n’est séparable ni de l’expérience ni de l’intelligence. Au fond, elle est tout ce que nous connaissons de la conscience morale. Il est nécessaire à la vie matérielle et morale de chacun de nous de savoir apprécier les actes; cette faculté d’appréciation,notre organisation cérébrale nous la donne et de là résulte pour nous ce que l’on appelle la liberté des actes, la volonté. Mais, encore une fois, la volonté n’est qu'une modalité de l’intelligence qui, par la compréhension qu’elle donne du plaisir ou de la peine, de l’utilité ou de la nocivité des actes, les doit diriger de préférence dans un sens ou dans l'autre. On ne veut pas parce qu’on veut, on veut parce que l’on a un motif de vouloir. « Avec ses moyens d’appréciation limités, dit Corre, l’homme a compris de bonne heure la nécessité de lois conventionnelles. Il a créé la morale pour les individus, le droit poulies collectivités, et ce qu’il a établi avec sa liberté réduite, il peut l’observer avec cette même liberté toute proportionnelle. Le bien-faire existe donc à côté du mal-faire, le crime ou le délit à côté de l’honnêteté. »
Ce préambule, nécessaire pour bien saisir la valeur de la psycho-physiologie générale, m’amène tout naturellement à’ esquisser les éléments de la cérébralité du criminel.
On admet assez généralement, avec Lombroso, que la sensibilité générale est amoindrie chez les criminels, qui, de plus, d’après Benedikt, seraient doués de dysvulnérabilité (?).
Féré (1) a constaté avec l’esthésiomètre de Bloch que chez la
(1; Féré, Soc. de Biologie, 12 novembre 1892.
plupart des épileptiques, des hystériques et des dégénérés il existe une diminution de la sensibilité cutanée. S’il est vrai que les criminels soient des dégénérés , on s’explique la diminution de la sensibilité et le ralentissement de l’acte réflexe que certains auteurs auraient constatés chez eux. De là sortiraient aussi leur apalhie et leur paresse assez communes.
Chez eux aussi, les sensibilités spéciales seraient pauvres. C’est ainsi qu’ils auraient le tact obtus (Ramlot et Warnots); l'acuité visuelle faible avec troubles oculaires divers, (amblyopie, daltonisme, scotomes périphériques, bémiopie partielle, verticale, hétéronyme, etc.) d’après les recherches de Bono, Holmogrenn, Ottolenghi, Marro, Biliakow, Bamlot et Warnots; l’ouïe moins fine (Biliakow, Gradenigo). On a même dit, en se fondant sur l’habitude plus générale de priser et de boire des liqueurs fortes parmi les criminels de profession, que ceux-ci avaient l’olfaction et la gustation, le flair et le goût moins développés (I!). Par contre, la sensibilité de cette classe à l’action de l’aimant et à celle des météores (Lombroso) serait plus vive (??).
Lombroso, à l’aide du « phlétysmographe », aurait constaté que l’impression était ralentie chez les criminels, et Hipp, avec son « psycbomèlre », essayant de mesurer la pensée, en mesurant la vitesse des perceptions, aurait remarqué, de son côté, la lenteur de l’idéation dans la même catégorie de sujets. Enfin, l’acuité du sens musculaire serait diminuée 38 fois 0/0 (Ramlot et Warnots), et le mancinisme et l’ambidextrie accrus (??). Baer a contesté formellement l’existence plus fréquente des gauchers et des ambidextres chez les détenus de la prison de Ploetzensee. Sur 1.004 détenus, il y avait 11 gauchers (1,06 0/0) et 5 0/0 d ambidextres, même proportion que chez la population libre. Lombroso signale encore la perturbation du réflexe rotulien, qui serait plus souvent amoindri qu’exagéré, ce qui ne cadre guère, pour le dire en passant, avec l’impressionnabilité plus grande à l’électricité et aux météores signalée par le même auteur, et l'amoindrissement de l'activité vasomotrice. Les délinquants, dit-on, ne rougissent plus, mais chez combien de gens des basses classes de la société, réputés honnêtes, ne retrouverait-on pas cette même absence de pudeur et de houle !
D’autre part, H. Joly (1) qui a fait une enquête à l’Infirmerie centrale de la Santé, rapporte que les criminels sont beaucoup moins courageux devant la douleur que les malheureux qu’on opère dans les hôpitaux. Le criminel ne serait donc pas si insensible qu’on l’a prétendu. Baer comme Joly, Næcke comme Laurent, ont constaté que la plupart des criminels sont lâches et peureux. Baer, Laurent, Héger, etc., s’accordent pour repousser l’opinion de Lombroso et Benedikt en ce qui concerne la dysvulnérabilité et la prétendue analgésie des criminels.
Bref, je n’insiste pas sur ces altérations de la sensibilité générale et des sens spéciaux que l’on a accordées aux criminels, car elles auraient besoin d’être mieux démontrées; mais si ces imperfections de la sensibilité en ses diverses formes étaient prouvées, comme l’impression sensitive et la condition première, initiale des sensations, des mémoires et des jugements, on conçoit déjà que dans le cerveau du criminel les manifestations intellectuelles se dérouleront -sous une forme qui différera fatalement de celle qu’elles prennent dans la tête d’un honnête homme, qui sent, perçoit, et nécessairement juge et se décide autrement. Cela se comprendra encore mieux quand j’aurai dit que 55 0/0 des dyschromatiques, d’après Schmitz, sont sujets à des maladies nerveuses graves (épilepsie, chorée, etc.).
J’aborde maintenant la question des sentiments.
Les sentiments, a-t-on pu dire, sont comme des besoins cérébraux. Ils se décomposent en impressions d’ordres divers, que l’activité cérébrale perçoit et élabore suivant certaines tendances inhérentes à chaque personne. Ces tendances, c’est ce que l'on appelle les penchants, dont le groupement dans un individu constitue le caractère. Celui-ci est la conséquence d’associations cérébrales habituelles qui déterminent une réaction excilo-motrice en concordance avec les penchants. Il marque l’individu d’un cachet spécial et propre.
Un homme éprouve le besoin de voir souffrir, et ce besoin est chez lui habituel ; cette tendance se traduit par des actes particuliers : il prendra plaisir, — car toute satisfaction d’un besoin entraîne une émotion agréable et le contraire une émotion pénible, — à torturer les animaux ou... ses semblables, et en
H. Joly, La France criminelle, 15 juillet 1888.
l’espèce, la torture physique n’est pas toujours la plus à redouter. On dira de cet homme qu’il a le sentiment de la cruauté, le caractère méchant, l’instinct sanguinaire. Un autre a le besoin d’aimer et d’être aimé : ce besoin reste limité à la grossière satisfaction chez l'un et s'élève chez l’autre au noble sentiment ne l’amour, de l’abnégation, du dévouement, du sacrilice..-. Ailleurs, c’est le sentiment de l’orgueil, de la fierté de la réputation, de l’honneur, etc., qui domine l’homme. Il y a donc des sentiments de plusieurs ordres. Les uns rapportent tout à la satisfaction brutale des désirs de l’individu (sentiments égoïstes); les autres tiennent compte des besoins des autres membres de la famille et de la société (sentiments altruistes). Les premiers sont l’apanage presque exclusif des peuples sauvages et des individus grossiers et mal élevés, le lot de l’enfant qui commence par tout limiter à sa petite personne et par présenter les sentiments d’un petit tyran; les sentiments généreux et altruistes ne se dessinent nettement que dans les nations parvenues à une haute culture intellectuelle, et encore combien souvent l’âpre lutte pour la vie n'étouffe-t-elle pas les sentiments dans le cœur de l’homme le plus civilisé !
Eh bien, dans les races les plus civilisées, certains sujets restent en retard ou retournent en arrière par suite de besoins personnels, impétueux et pressanls; ils conservent les instincts égoïstes de l’état primitif et n’éprouvent jamais l’heureuse influence du milieu social et de l’éducation. Ce sont des inadaptés. C’est parmi eux que se recrute l’armée du crime...
Le criminel a conservé quelque chose de la bête malfaisante ; il oppose au fond d’égoïsme tempéré qui règne un peu dans chaque âme humaine, un ensemble de sentiments égoïstes sans freins ni bornes, qui le poussent à une lutte incessante contre la société, ses mœurs et ses lois. Le malfaiteur a pour essence même d’aimer tout ce qui fait plaisir ou flatte son être matériel, tout ce qui accroît ses jouissances matérielles du moment. « Il est paresseux, car le travail fatigue; il aime le vin et le jeu, qui stimulent ses appétits grossiers et lui donnent l’occasion ou le moyen de les satisfaire, il se complaît dans la grosse débauche avec la femme facile et prêle à tout. » — On ne saurait s’étonner après cela que les statistiques judiciaires accusent comme point
de départ du plus grand nombre d’actes criminels, tous les sentiments d’un bas et grossier égoïsme, la cupidité (homicide, assassinat), l’amour du gain et du luxe (vol, faux, escroquerie, prostitution) ou les sentiments anti-altruistes les plus dangereux (jalousie engendrant la haine des favorisés de la fortune, le dédain de la vie humaine dans laquelle on trouve le germe de l’anarchie) ; — (attentat aux mœurs, viol, infanticide), la gourmandise et la gloutonnerie (vol, etc.), la vengeance (meurtre, assassinat), etc.
Voler et tuer pour satisfaire des appétits aussi déréglés, aussi impérieux que pervers, voilà bien l’un des côtés de la criminalité. Il est si doux de ne rien faire et... de mener joyeuse vie.
Mais ce ne sont pas les seuls sentiments qui guident le criminel.
Ecoutons ce que dit à ce sujet Lauvergne (1). « Un forçat, enfermé dans la geôle avec un de ses compagnons de bagne, lui dit un soir en s’étendant sur la couche de paille : « Comme tu ronfles, bon Dieu ! Ne pourrais-tu t’empêcher de ronfler et me laisser dormir ? Si cela t'arrive encore, je te tue. »Et cela arriva une heure après et pour si peu, un homme reçut la mort. »
En 1889, à Lille, une petite bonne empoisonnait les deux enfants de ses maîtres avec le phosphore d’un paquet d’allumettes pour avoir le « plaisir » de sortir et de se distraire, en allant chez le médecin et chez le pharmacien. N'est-ce pas là le besoin futile, impatient, impondéré qui pousse l'aliéné, le sauvage et l’enfant aux actes les plus insensés? Ce défaut de proportionnalité entre le mobile et l’acte coupable ne peut qu’être le fait d’une cérébralité faussée, peut-être aussi d’une insensibilité physique et morale qui éteint toute pitié.
L’assassin est un vaniteux doublé d'un lâche. . . Le crime se commet la nuit, pendant le sommeil de la victime, ou en plein jour contre une personne inoffensive, sans armes, qui a le dos tourné, souvent contre un vieillard, une femme, un être incapable de se défendre ; il est perpétré par guet-apens et sans aucun risque pour le malfaiteur lui-même... « Menesclou attire
(1) Lauvergne, Les Forçats considérés sous le rapport physiologique, moral et intellectuel , observés au bagne de Brest, 1841.
doucement chez lui une petite fille de quatre ans, la viole, Tétouffe et la découpe en morceaux. Ternon étrangle et écrase un petit garçon de trois ans après l’avoir souillé en compagnie de son camarade de débauche Gastex. .. »
Dumollard entraîne dans les bois, les endroits déserts de la route de Montlnel à Ambérieu, les servantes qu’il promet de placer et là les assomme et les dépouille. Lemaire opère la nuit avec sa bande ; dans le jour il fait la reconnaissance des lieux et la nuit il pénètre sans coup férir dans le logis de pauvres cuit ivateurs qu’il égorge dans leur sommeil pour dévaliser la maison ensuite.
Baillet (1891) s’enfonce la nuit, avec son complice Dutilleul qui lui a préparé les voies et fait le guel, dans la maison d’une vieille femme ou d’un pauvre vieillard curé de campagne, les assomme traîtreusement dans l’obscurité, s’emplit le ventre des restes d’un repas et de vin qu’il va chercher à la cave et se retire après avoir emporté l’argent.
Bref, ces histoires successives, c'est l’histoire de la plupart des assassins.
Cruel, le malfaiteur n’est pas moins lâche. Il tremble à l’idée du châtiment ; il a peur de mourir. C’est ce qui explique que messieurs les décapités aient une peur si grande de l’amphithéâtre de dissection ; c’est ce qui permet de comprendre que le coquin ne se suicide point, et que le suicide soit rare dans le monde des malfaiteurs d’habitude et d’instinct. Et l'exception présentée par des criminels de haute volée et d’énergique volonté ne fait que confirmer la règle.
Le suicide en effet, — qu’on nous permette ici une parenthèse, — n’est pas une lâcheté, comme se plaisent trop à le répéter des bourgeois aussi satisfaits que pédants. Se tuer de sang-froid et sans pose, exige une certaine vigueur de caractère. Ce qui ne veut pas dire que le suicide banal, comme l’a fait remarquer Corre, ne se rapproche point du crime. L'un et l’autre peuvent résulter d’actes impulsifs qui se relient à des défectuosités cérébrales analogues. L'un et l’autre peuvent aussi résulter d’idées monomanes et délirantes, et par là ont une certaine parenté avec la folie.
Les mêmes faits expliquent la lâcheté ordinaire de l’assassin
devant l'échafaud. — Corre, dans sa statistique (1), rapporte que dix-huit assassins seulement sur soixante-quatre sont morts courageusement.
Au point de vue de ce que l'on appelle le spirituel , que sont les malfaiteurs? La plupart sont, ou bien des mystiques, des religieux pratiquants, ou bien des indifférents, mais presque tous les bandits vulgaires, — et c'est le plus grand nombre, — sont superstitieux, ce qui, en somme, est encore être religieux...
On s’est demandé si le criminel a des remords?
Le remords, comme on l’a bien dit, suppose une notion exacte du juste et de l'injuste, selon une morale apprise par leducation. Or, dans l'évolution des sentiments moraux, celui de la probité et de la justice suppose l’existence de la bienveillance, sinon de la pitié. Dès lors, comment retrouverait-on chez les criminels de profession, « ces imbéciles de l’intelligence et du sentiment » comme on les a heureusement qualifiés, le sentiment de la justice? Sourd à tout sentiment altruiste, le criminel, âme basse, grossière et vile, n’a point de remords. C’est ce dont on peut s’assurer en parcourant les prisons et les bagnes, et l’exception, rare il faut le dire, confirme la règle, que viendrait encore prouver, si cela était nécessaire, l’incorrigibilité des récidivistes.
Ce qu’on rencontre parmi les prisonniers, c’est le faux remords , qui ne se manifeste qu’avec la punition et disparaît au moment où le condamné recouvre la liberté.
Mobile à l’extrême dans ses sentiments et ses idées, le criminel est imprévoyant au dernier degré. Le proverbe ne dit-il pas, non sans raison, généreux comme un voleur! C’est une conséquence de la vanité excessive et de l’imprévoyance des malfaiteurs.
Les criminels sont paresseux. Ce vice dérive de leur sensibilité obtuse, dit-on, et de leur inertie... « Le crime comme la prostitution s’alimente par l’oisiveté », cette mère de tous les vices.
Tout sentiment de générosité et de pitié ne paraît cependant pas toujours banni du cœur des criminels. Chacun connaît l’histoire du forçat Petit : « Evadé du bagne de Toulon, il venait,
(1) Corre, Les Criminels, p. 208-214.
très correct d'allures, d’entrer dans un magasin pour y voler; apercevant une femme en pleurs, il s’informe poliment du motif de son chagrin, apprend qu’elle est menacée d’une saisie faute d'être en mesure de payer son loyer, console l’affligée et s’offre à intercéder pour elle, court chez le propriétaire impitoyable, le tue, brise son secrétaire et porte son argent à sa protégée de rencontre, qui le comble de remerciements et de bénédictions, comme un sauveur inespéré! »
Fig. 86.
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Œuvre d'un souteneur (E. Laurent).
Toutefois, il faut peut-être moins voir dans ce fait le résultat d’un sentiment de pitié que la conséquence même d’une bizarrerie de caractère peu commune et en rapport direct avec un certain degré de déséquilibration cérébrale.
Dans tous les cas, si les criminels ont une certaine connaissance du juste et de l’injuste, ils n’ont ni le degré de sentimentalité altruiste voulu, ni le degré de jugement nécessaire pour refouler leurs appétits déréglés et malsains dans un intérêt personnel éventuel et dans l’intérêt des autres. L'égoïsme, dans
toute sa force brutale, domine leurs sentiments, et le « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais point qu’il fût fait à toimême » n'a aucune prise sur leur façon de penser. Constamment le jouet de ses mauvaises passions, à la merci de ses sentiments affectifs, le criminel est avant tout l’homme du moment: l’avenir l’inquiète peu, il ne le voit pas.
Fig. 87.
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Nymphe de Belleville se balançant dans un hamac. Œuvre d’un souteneur (E. Laurent).
Après avoir parcouru une partie de la gamme des sentiments, si nous nous demandons ce qu'est Y intelligence habituelle chez les délinquants, la réponse peut être prévue d’avance. Malgré les finesses et les roueries qu’on leur prête trop volontiers, ils sont en général d’une bêtise peu croyable; ils ressemblent presque tous à l’autruche, comme le dit Macé, qui, la tête cachée sous une feuille, s’imagine qu’on ne la voit pas parce qu’elle ne voit point.
Ils ont généralement une cérébralité très restreinte; ce sont des apathiques d’esprit... Ils sont portés à l 'imitation, mais sous l’influence d’idées de vanité et d'orgueil... Ils font preuve de spontanéité et d’esprit d’initiative, de calcul, et parfois d’invention, mais sous l’action impulsive d’un sentiment qui chatouille agréablement la satisfaction d’un besoin grossier ou
Fig. 88.
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Une « rôdeuse » garnie d'ailes faisant un entre-chat. Œuvre d'un souteneur (F. Laurent).
banal... Ils sont peu curieux , mais surtout indifférents et dédaigneux... Ils n’ont aucun sentiment de l 'art, et si les jeunes vauriens sont parfois «malins comme des singes », reproduisant avec aisance les scènes risibles ou immondes, la très grande majorité des criminels n’est ni lettrée ni intelligente. Leur argot ne dénote pas des idées bien étendues et leur paraphe n’indique qu’une grossière vanité... Leur amour du tatouage, du tatouage Debieure. 16
où domine l'obscénité sur tou t (1 ), les rapproche des races humaines sauvages et des enfants; il résulte la plupart du temps d’idées superstitieuses ou bien de goûts pervers ou lubriques. Le mode
Fig. 90.
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Un souteneur des barrières. Œuvre d’un souteneur condamné pour vol (E. Laurent).
de tatouage dans les bagnes et les prisons s'explique assez par les conditions propres au milieu sans qu’il soit besoin de voir là un phénomène atavique.
(t) Lacassagne : Les Tatouages, Paris, 1881.
Néanmoins nombre de criminels, il faut le reeonnaître, surtout parmi ceux qui savent se tenir habilement le long des frontières du code criminel, ont déployé beaucoup de talent, de sagacité et de persévérance dans l’accomplissement de leurs mauvais des-
Fm. 91.
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Une « inviteuse # de bas étage. Œuvre d un compagnon de la pègre (E. Laurent)
seins. Le raisonnement, fût-il faux, n’est donc pas exclu de leur intellect, et à ce point de vue leur responsabilité reste toute entière. — Je ne sais s’il y a des « criminels de génie », comme le dit Lauvergne, mais ce que je crois c’est qu’il y a de grands criminels honorés et respectés dans « le monde ».
Quelques criminels ont cependant eu le sentiment des belleslettres. Ainsi fut le célèbre Lacenaire.
Né à Lyon d’une bonne famille, il fit ses études premières au collège de Saint-Chamond où il eut pour condisciple Jules Janin; puis on le retrouve au petit séminaire d’Aix, et enfin soldat. Partout faux et dévot, il joua d'abord, vola ensuite et devint assassin. La pente est fatale.
Une pensionnaire des lupanars de faubourg (E. Laurent).
Voici quelques-uns des vers que ce gredin composa à Poissy, à la Conciergerie (1836). Je les cueille sur le « registre des criminels du Muséum » que le professeur Hamy a eu l’amabilité de mettre à ma disposition. Ces vers sont pleins de goût et de sensibilité.
Etre divin, beauté touchante et pure, Que je rêvais dès mes plus jeunes ans, Qui que tu sois, esprit ou créature, Prête l’oreille à mes derniers accents : Sur les récifs d’une mer agitée,
Tu m’as guidé, phare mystérieux;
Fig. 92.
Les Beaux- Arts dans les Prisons.
Fig. 93.
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Scène macabre (E. Laurent).
Fig. 94. ' *
Les Beaux-Arts dans les Prisons. Une « dégrafée » de bas étage, dessinée à l'antique, et rappelant les statues hiératiques de l’art byzantin et égyptien et les madones des églises grecques (E. Laurent) (1).
(1) E. Laurent, Les Beaux-Arts dans les Prisons (Arch. de l’Anthrop. criminelle, IV, 1889, p. 266), et Les Habitués des Prisons de Paris, Lyon, Storck, 1890
Je vois le port où mon âme enchantée Ira bientôt te chercher dans les deux,
Jete revois dans la grotte sauvage,
Au souffle aigu des autans furieux;
Je te revois sous un épais feuillage;
Aux doux accords d’un luth mélodieux,
Si tu n’étais qu’une vaine chimère,
D’un cœur malade, enfant capricieux Mon âme enfin va percer lé mystère ;
Vierge immortelle, attends-moi dans les cieux.
Ecoutez-moi, je chante l’espérance Car, mes amis, je vais mourir demain.
Oui, pour souffrir dussé-je te connaître, L’éternité flatte encore mon orgueil.
Mais non, mon Dieu! Ta bonté paternelle N’a pu vouloir enfanter pour punir.
A Ja Conciergerie , 7 janvier 1 836.
Lacenaire
Est-ce assez joli pour un assassin, aujourd’hui dans la cellu e des condamnés à mort, demain décapité, ce chant d’espérance et de sensibilité!
En résumé, on peut dire qu’au point de vue psychique, le criminel est un insouciant, un imprévoyant, insensible et méchant, grossier et cynique, vaniteux et poseur, haineux et paresseux, menteur et vindicatif, parfois rusé, rarement intelligent, il est le jouet de ses passions, à la merci de ses sentiments bas et vils, incapable de commander à ses appétils impérieux et malsains, commettant les actes les plus monstrueux sous les motifs les plus futiles.