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CHAPITRE V

La physionomie du criminel

Le visage est un tableau qui extériorise et traduit en langage mimique le travail qui se déroule sous le crâne. Ne lisons-nous pas sur le visage de ceux qui nous entourent les sentiments et les émotions qui assiègent leur âme, l’ordre d’idées qui hantent leur cerveau? Le jeu de la mimique, les gestes, les manifestations extérieures traduisent les émotions, les sensations passionnelles ; ils sont l’expression, le rellet fidèle de l’état mental du moment.

Lajoie comme la douleur, — et toute sensation peut en définitive être ramenée, à sa plus simple expression, à un sentiment de plaisir ou de peine, — lorsqu’elles ne dépassent pas les bornes ordinaires, se traduisent par des mouvements de la face, des gestes, des cris, des actes divers. Au delà d’un certain degré, la violence de l’émotion se traduit par une parésie et une impuissance passagères. Les grandes joies comme les grandes douleurs restent muettes. L’ennui, la tristesse produisent les mêmes effets que les impressions trop fortes, c'est-à-dire le relâchement, l’inertie des muscles, l’éteignement des traits. Sur la frontière qui sépare l’état exubérant de l’état d'atonie, on voit se produire des spasmes, de l’incertitude musculaire, des tremblements. L’émotion fait trembler les lèvres et fait hésiter la

Debierre

langue et le gosier. Le poète l’a dit : Vox faucibus hæret. Une faible émotion fait rougir, un ébranlement violent fait pâlir et peut aller jusqu'à la syncope. Les émotions se traduisent donc par des mouvements d’expansion ou de rétraction selon qu’elles sont agréables et gaies ou pénibles et tristes. De plus, la vivacité de l’expression paraît être en raison inverse de la valeur intellectuelle de celte expression.

La mimique est une forme de l’expression ; c’est une partie du langage intérieur qui augmente en intensité et en variété avec l’intelligence.

Chez l’enfant qui vient de naître, l’expression est à son maximum de simplicité : l’âme est encore vierge de toute émotion et la physionomie au repos est absolument insignifiante. Mais dès que le petit être vient à ressentir les impressions extérieures, dès qu’il est capable d’être émotionné, les muscles de sa face entrent en action pour peindre les passions sur son visage.

Plus les facultés sont vives, intenses, originales, plus le visage aura d’expression et de caractère. « Il y a beaucoup de figures insignifiantes parce qu’il y a beaucoup d’âmes banales. » (Schack). L’exercice prépondérant d’une faculté ou la réceptivité particulière de l’âme à certaines impressions ou à certains sentiments, développe certains traits plus ou moins stables dans le visage, selon que la direction affective ou mentale subsiste depuis une plus ou moins longue série de générations. Les traits qui caractérisent une physionomie sont donc susceptibles d’être transmis par l’hérédité.

Examinons avec Mantegazza (t) et Schack (2) cette partie intéressante de la parole interne.

C’est toujours la volonté, dominé par l’éducation et le caractère qui trouble et modifie l’expression simple et ingénue ; mais la volonté peut à son tour être mise en branle par un x psychique de nature variable.

Le sentiment de la pudeur peut cacher l’expression de la volupté ; le désir de plaire à un compagnon de plaisir peut

(1) Mantegazza, La [Physionomie et les Sentiments. Paris, Alcan, 1885.

(2) S. Schack, La Physionomie chez l’homme et les animaux. Paris J. -B. Baillière, 1887.

porter à simuler la volupté que l’on ne ressent pas. Le courage peut faire briller un sourire sur un visage contracté par la douleur. Le plaisir faux s'exprime par un rire forcé, mal mesuré.

L’exagération d’une émotion ou sa simulation conduit à une hypocrisie mimique fatigante qni se caractérise par de l'exagération et du désordre dans les mouvements expressifs. Dans une expression menteuse, on voit une tempête de convulsions qui agitent la face, les membres et la langue (paroles, cris, sanglots mal marqués), mais l’œil qui reste d'ordinaire terne et sec et la face qui ne rougit ni ne pâlit pas, indiquent la supercherie, à moins que l'on ait affaire à un artiste en tartufferie. J’ai encore sous les yeux l’image d’une jeune femme, dont la mobilité de la face est extrême. Son visage pâle et souriant, son œil humide et affable, donnaient à sa tête blonde un air de douceur et de bonté qui m’en faisaient une charmante et délicieuse amie. Un jour elle s’est oubliée. Son sourcil s’est abaissé. .. l’œil est devenu dur et farouche, la prunelle projetait la haine et la cruauté comme à travers un prisme... Cette image n’a été qu’une éclipse, mais j’en ai conservé dans le fond de l’œil une photographie ineffaçable... Le fond du caractère de cette femme, — j’en ai fait la triste expérience, — était le mensonge et l’hypocrisie.

Les émotions bruyantes sont souvent des émotions ou exagérées ou feintes, les grandes douleurs sont ordinairement silencieuses. L’immobilité des membres, l’impassibilité de la figure par contre, peuvent faire croire à l’absence d’émotion, mais l’émotion concentrée dans le regard n’échappe pas à l’œil sagace. Inversement l’héroïsme ou l’hypocrisie réussissent à faire taire la mimique tout entière. Abreuvé d’amertume et d’humiliation, l’homme peut rire et manifester la joie par ses gestes, mais l'œil qui s’était tu, roule tout à coup une grosse larme qui révèle le secret de la douloureuse bataille qui se livrait dans le crâne.

Dans tous les cas de feinte et de dissimulation, il s’agit toujours d’un déploiement de force musculaire, de sécrétion de larmes, de phénomènes vaso-moteurs, mais il y a encore d’autres transformalions plus profondes et plus cachées dans lesquelles la force, qui ne se fait plus jour à l’extérieur, s’élance dans les régions de la pensée où elle suscite d’énergiques manifestations.

« Un homme entre dans un salon ; la femme qu’il aime ne trahit aucune émotion ; mais de silencieuse, elle devient tout à coup excessivement causante, ou bien si elle parlait d’une façon indifférente, elle se met à parler avec volubilité et enthousiasme ; le son de sa voix se modifie... Le plus souvent elle oublie le sujet de la conversation, et, par une étrange et bizarre association d’idées, elle se met à discourir de cent autres choses qui n’ont aucun rapport, ni avec celles dont on parlait, ni avec le milieu où l’on est. Caresses inattendues... enthousiasme subit pour un tableau quelle n’avait pas remarqué... voilà des signes très précieux et très graves qui nous révèlent que l’émotion a été très forte et que, ne pouvant s’épancher par l’expression mimique naturelle, elle a envahi le champ de la pensée et du sentiment pour y éveiller tout à coup une activité insolite et confuse.

« Magistrats qui jugez, mères qui élevez vos enfants, filles qui aimez, femmes qui osez vous enfermer tête à tête avec des libertins... Vous tous qui recherchez sur le visage humain la culpabilité ou l’innocence, l’amour ou la trahison, le péril, l’ambition ou la fausse modestie, étudiez et réétudiez les modérateurs et les perturbateurs de la mimique. » (Mantegazza) (1).

Le visage sans expression, indifférent, présente une immobilité générale, atone, tandis que le visage rendu immobile par l’excès d’émotion est dans un état d’immobilité contractée (tonus musculaire, spasmes tétaniques). L’intensité de l’émotion se mesure d’après l’énergie même des contractions musculaires expressives. La première ébauche du sourire et le rire à gorge déployée, le crépuscule de la douleur et la douleur poignante ainsi que les divers degrés de haine et d’amour, sont principalement exprimés par la diversité de l’énergie des mouvements mimiques (Mantegazza).

« L’acte de serrer les mâchoires l’une contre l’autre est un des signes les plus certains de la colère ; mais l’on passe par degrés de la simple occlusion de la bouche au grincement des dents et finalement à la contraction spasmodique. »

(1) Mantegazza, La Physionomie et les Sentiments , chap. XIX ; Les Réserves et les Mensonges de l’expression, p. 207.

La persistance et la diffusion de l’acte mimique indiquent, toutes choses égales d’ailleurs, l’intensité de l’émotion. « On peut étudier la diffusion progressive de la mimique en observant le sourire, qui d'abord fait à peine contracter l’élévateur de la lèvre supérieure, qui ensuite se change en un rire auquel participent tous les muscles de la face et en outre le diaphragme et les muscles respiraloires du thorax et du cou ; quand le rire devient immodéré et excessif, les bras, les jambes, les muscles du tronc entrent aussi en branle, et à la fin, l’émotion, franchissant les frontières du monde cérébro-spinal, semble envahir celui du grand sympathique et amène l’évacuation involontaire des urines et des gaz intestinaux » ( Mantegazza) (1). L’émotion extrême, on le sait, peut amener la paralysie, l’inhibition, la syncope.

Voici deux hommes au visage pâle, amaigri, sombre et contracté ; déshérités de la fortune, enfants du malheur, ils paraissent tous les deux présenter le même type physionomique. Essayez déliré sous ce masque monotone et triste les émotions et la tourmente qui ébranlent leur âme. et aussitôt, à moins que vous n’ayez affaire à de profonds comédiens, les nuances se dessineront et les différences surgiront. Celui-ci, vaincu résigné de la bataille sociale, s’il a encore dans les yeux quelques fugitifs éclairs de fierté, conserve un air de tristesse, de douceur, de résignation et de scepticisme qui appelle la pitié ; celui-là, artisan de sa chute, déguise mal sous un masque grimaçant l’hypocrisie, la haine qu’il a vouée à la société, le cynisme et la colère sourde et comprimée que projettent ses regards.

Mantegazza a divisé les éléments de la physionomie en caractères esthétiques , qui relèvent de la beauté ou de la laideur ; en caractères intellectuels qui expriment la puissance ou la faiblesse de l’idéation et de la mentalité ; en caractères moraux qui tracent sur le visage les traits de l’émotion que cause la lutte des sentiments, et que l’on apprécie trop souvent avec grande difficulté, à cause même de leur fugacité et de leur dissimulation ou travestissement ; en caractères physiologiques & nfin, qui peignent la santé ou la souffrance.

(1) Mantegazza, toc. cit. p. 217.

Lajoie comme la santé sont des émotions gaies ; toutes deux se traduisent par un évanouissement du visage, une clarté des yeux, une allure auxquels on ne se trompe pas; la tristesse et la maladie sont des émotions tristes ; l’une et l’autre se traduisent par une contraction des traits, un regard mélancolique ou vide qui peignent bien l’état de l’âme.

La physionomie franche est celle de l’homme plein de sérénité qui ne fuit point les regards. Elle exprime la joie et la douleur, l’amour et la haine, sans réticence et sans hypocrisie. La parole ne cache rien, les yeux recherchent ceux de l’interlocuteur tranquillement, naturellement. La physionomie fausse est agitée, inquiète, avec des muscles vaguement tendus ou relâchés ; cette incertitude a valu au regard le nom de regard oblique ou regard dérobé. Le fourbe ne regarde jamais en face celui à qui il parle.

Une petite tête, un front étroit et fuyant, des yeux petits et sans feu, un nez écrasé, des oreilles grandes et laides, une forte figure sont des caractères qui appartiennent aux imbéciles et aux stupides. L’homme intelligent et à volonté énergique a l’œil vif, Ja bouche fermée, le visage ouvert et mobile, constamment agité par l’émotion et la pensée. L’homme stupide et sans énergie a le regard terne et vague, la bouche demi-ouverte, la lèvre inférieure pendante, le visage relâché et sans aucune trace de phosphorescence intellectuelle.

La mimique du plaisir se traduit par un rire expansif, une face colorée et ouverte, La mimique de la douleur se traduit par le froncement du sourcil, l’abaissement de la bouche et le serrement des mâchoires; la main se ferme, il survient des soupirs, des gémissements, des cris, des larmes, des sanglots, de la pâleur de la face, des spasmes musculaires, de la paralysie et le tout peut aboutir à l’évanouissement et à la syncope.

La mimique de l'amour est celle du plaisir, de la satisfaction, de l’enchantement. C’est dire qu'elle se caractérise par un visage coloré comme le lys, par un sourire plein de charme et de promesses.

L’amour et la haine sont les deux pôles du monde des passions. L’affection est une force centrifuge, expansive. Elle conduit à rechercher ce que l'on aime ; elle éclaire l’œil qui s’allume du feu du désir. Il s’ensuit des contacts affectueux, des serrements

de mains, des caresses, des baisers. Le baiser donné, comme ledit Mantegazza, n’est rien; c’est une lettre de change non acceptée. Le baiser rendu est un pacte qui laisse en nous quelques lambeaux de la chair, du cœur et de la pensée d'un autre; le baiser dans lequel deux bouches n'en font plus qu’une s’accompagne d'une rougeur pour le passé, d’un compromis pour l’avenir. Dans l’ivresse de la volupté la femme ferme les yeux, respire profondément, un soupir bruyant s’échappe de sa poitrine haletante et un léger frisson parcourt tout son corps.

La passion et la sensualité se trouvent sur des visages à lèvres épaisses, rouges et charnues, et dont les yeux enfoncés à l'ombre des sourcils, sont très rapprochés de la racine du nez (Schack). C’est la tête du faune.

La mimique de la bienveillance s’exprime par une expression affectueuse, franche, sereine, tranquille, souriante (sans la teinte chaude du désir et de la volupté, et sans le coloris triste de la compassion qui est, lui, un mélange de la mimique de l’amour et de la douleur).

La mimique de la haine se caractérise par un visage contracté et couvert d'un nuage ; le nez se contracte, les sourcils se froncent et l’œil s’enfonce, les dents se resserrent, les poings se ferment, la voix tremble, le rire sardonique relève un côté de la lèvre et donne à la figure la grimace d’un sourire. A cette figure s’ajoutent des mouvements d’éloignement et de répulsion, des menaces en puissance ou en acte. On ne méconnaît point les traits d’une nature méchante et cruelle, d’un esprit chagrin et violent, dans une parole courte, brève et entrecoupée, qui ne cède jamais, mais a toujours un démenti à opposer à tout argument sérieux qui ne lui plait point. L’astuce et la férocité se caractérisent par un profil d’aigle, l’œil vif est à demi voilé par une paupière complaisante; le cynisrge par un regard effronté et un aplomb qui étonne.

La mimique de la colère allume le visage ou parfois le blanchit à le rendre livide; à la pâleur s’ajoutent la dilatation des narines, des yeux fixes et éclatants qui semblent sortir de l’orbite et une tension statique de tous les muscles. A ces signes expressifs, il se joint des cris, des hurlements, des trépignements et des battements de pieds ; parfois la voix devient trem-

blante ou encore il survient un mutisme complet, un tremblement de tout le corps. La crise peut se terminer par d’abondantes larmes. C’est là une éruption violente qu’il vaut mieux voir largement sortir au dehors que concentrée en dedans. La colère qui s’échappe en cris et en mouvements impétueux est moins grave que celle qui se concentre en haine et en rancune éternelle.

La mimique de l’orgueil et de la vanité est toute faite d’expansion, et le « gonflé d’orgueil » est un mot bien juste et qui peint bien à l’extérieur l’état de lame (regards altiers, redressement du corps, épanouissement de la poitrine, voix haute et exclamante, etc. ). L’orgueil est une des énergies affectives les plus vieilles et dont la mimique est la plus expressive. La tête est portée haute et fière, le regard est hautain, froid et faussement majestueux (superbus), l’accent et le geste, un peu railleurs, ont un caractère impérieux.

La modestie et la discrétion au contraire font courber la tête, abaissent le regard (humilis) et à l’inverse de l’orgueilleux, le modeste se fait le plus petit possible pour passer inaperçu et ne gêner personne.

La haine et tous les vices qui grondent dans l'homme méchant finissent par imprimer à sa physionomie les traces de cette lutte incessante. De là son expression de mécontentement, de déception , de là aussi cetle fausseté du regard qui se dérobe à celui qui voudrait y lire ses mauvaises inclinations (Schack).

La mimique intellectuelle est une des plus complexes et des plus difficiles à saisir et à bien apprécier. Elle varie avec 'l’âge, le sexe, le caractère, l’éducation et la race. La mimique de l’enfant est forte, un peu turbulente et assez pauvre ; celle du jeune homme est forte aussi, riche et surtout expansive ; celle de l’adulte, riche encore et mieux équilibrée, plus calme, plus réfléchie, moins expansive ; celle du vieillard est débile, appauvrie, concentrée (Mantegazza) (1).

L’homme raffine la mimique de la volonté, de l’énergie: la femme pousse au suprême degré la grâce invincible du sourire et de l’enjouement. Comparez les larmes d’une petite fille qui

(1) Mantegazza, loc.cit., p. 189.

pleure pour être conduite au théâtre à celles d'une femme qui veut convaincre son amant trop insensible ou trop incrédule, et voyez les différences dans les ressources 1 Quelle indigence d’une part, quelle richesse de l’autre ! Tandis que la petite fille ne fait que crier à tue-tète et s’enlaidit comme à plaisir au milieu des contorsions du visage et des pleurs qui rougissent et gonflent les yeux, la belle dame, comme une sirène infernale, vous caresse avec un sourire plein de larmes ; dans chaque regard de ses yeux larmoyants, dans chaque sourire de ses lèvres roses, elle met une promesse de langueur et de volupté ; chaque larme est une source de pilié, chaque frémissement de ses chairs, chaque caresse de sa main, chaque serpentement de son torse, chaque soulèvement sanglotant de sa poitrine vous enlacent dans les mailles d’un réseau où vous tombez bientôt vaincu et... prisonnier. Quelles félonies, quelles trahisons dans ces larmes qui cachent une impudence ! Quel libertinage secret dans cette pudeur qui veut remettre en ordre ce que la douleur a dérangé ! Quelle flèche lancée par chaque mouvement de la prunelle! Quel sublime génie de mimique se dégage de tout ce corps souple et gracieux, qui fascine et paralyse l’esprit le plus sûr et le plus fort ! Mais aussi quelle hypocrisie !

Tu avais raison, ô philosophe poète, lorsque tu écrivais : Le monde appelle son fard vertu, son chapelet religion, son manteau traînant innocence... Il va à l’église, et le soir venu, il dénoue sa robe et on aperçoit une bacchante avec deux pieds de bouc !

Le caractère donne le ton à la mimique,. L’homme à l’esprit satirique, habitué à souligner malicieusement le côté faible ou ridicule des choses, sourira ironiquement même dans la volupté, même dans la mélancolie... Le libertin donne un cachet voluptueux ou lubrique à toutes ses émotions... L’orgueilleux a une façon orgueilleuse de rire ou de pleurer, une vaniteuse façon de se montrer qui rappelle le paon de la fable... Le méchant falsifie toutes ses expressions et donne à sa mimique un caractère insupportable d'hypocrisie et de fausseté...

Le faible possède des lignes mobiles, mais molles et incertaines; l’énergique, au contraire, présente des traiis fermes, accusés, un profil angulaire ou droit.

Avant qu’une personne ait parlé, nous jugeons d’après ses « manières » de l’éducation qu’elle a reçue ; et les manières ne sont que les gestes, la mimique, c’est-à-dire la façon de causer, de marcher, de saluer, d'exprimer ses sentiments...

C’est l’éducation qui a donné à notre monde lin de siècle ce caractère de tartufferie qui le distingue à un si haut degré.

Kléber avait la «tête du lion». Chez lui le courage naissait des sentiments les plus nobles et les plus sublimes. Talleyrand, Fouché, avaient le profil du renard : leur physionomie respire l’astuce et la ruse. Dans la tête de Méphistophélès on devine la souplesse, la ruse et la fourberie qui enivrent l’esprit de Faust et le cœur de Marguerite.

Les cheveuxne. sont point un caractère bien certain de la valeur mentale d’un individu. « La passion est brune, l’amour est blond, » a dit A. Dumas, mais c’est beaucoup plus là une question de race que de sentiment. « Cheveux raides, esprit tendre; cheveux tendres, esprit raide», dit un vieux proverbe allemand, mais quoique Schack (1 ) nous dise qu’il l’a maintes fois vérifié, je ne crois pas qu’on puisse ajouter beaucoup de créance à ces suppositions. Il est peut-être plus vrai de dire que la face glabre ou déshéritée en barbe coïncide assez souvent avec un esprit supérieur. Peut-être aussi les cheveux droits et bas sur un front droit indiquent-ils aussi une tète entêtée. 11 est plus certain encore que dans la coupe et l’arrangement des cheveux, comme dans la manière de s'habiller, on peut reconnaître certains traits du caractère d’un homme. La tête du « gommeux » est instructive à cet égard.

Le front éprouve le contre-coup des agitations qui se passent dans le crâne.

Le front haut et large indique la vigueur de la pensée. Au contraire, un grand front, arrondi et bombé, n’abrite souvent qu’un caractère et un esprit médiocres, tant il est vrai qu’en toutes choses les deux extrêmes se touchent. Dans le calme des sens et delà pensée, le front est serein; les soucis et les passions se déchaînent-ils dans le cœur, aussitôt il s’assombrit. « Le crime comme l’innocence, l’honnêteté comme la perversité, y impriment leurs traces profondes » et les rides du front traduisent les soucis et les peines, la réflexion et la pensée profonde, que celle-ci soit d’intention pure ou d’ordre criminel.

Les sourcils forment un des éléments les plus mobiles et les plus expressifs du visage ; ils renforcent ou .effacent la physionomie en s’abaissant ou en se détendant.

« Puisque les sourcils nous montrent les principaux mouvements passionnels du visage, dit Schack (1), puisqu’ils trahissent instantanément certains sentiments, ils doivent garder peu à peu le caractère de la passion dominante. » Le sourcil bien arqué, détendu, ouvert, est le caractère de ceux qui n’ont pas encore eu de fortes passions, ou du moins qui n’ont eu que des passions fugitives ; quand, au contraire, la réflexion profonde, la recherche de l’idée ou les poignants soucis et les chagrins de la vie ont tourmenté le cerveau, les sourcils sont rabattus sur l’œil qui semble de la sorte s’être enfoncé dans l’orbite. Plus ils se rapprochent des yeux, plus ils indiquent de volonté et de dureté; plus ils s’en écartent, plus l’individu est mobile et léger. On représente souvent Méphistophélès avec un sourcil grandement arqué surmontant un œil grandement ouvert, tandis que l’autre sourcil s’abaisse sur un œil investigateur qu’il chercherait à voiler : c’est là le double caractère de la férocité et de la ruse (Schack).

L'œil est la partie la plus « spirituelle « de la physionomie ; c’est à juste titre qu’on l’a appelé le « miroir de l'âme ». Brillant ou éteint, il nous raconte le passé, nous permet de lire le présent et peut nous laisser deviner l’avenir. Lajoie l’éclaire, la tristesse l’assombrit ; il parle une langue que la sympathie et l’amour font comprendre à tous sans avoir besoin de maître.

Mais ce n’est que chez les jeunes gens que l’œil reste franc dans toute sa pureté. Quand le cœur a senti les « ravages de la vie-», l’homme masque ce beau miroir de sa pensée au nom de la prudence ; on ne voit plus alors dans nos yeux ce qui se passe au fond de nous-mêmes qu’aux rares instants où nous nous oublions. Bien souvent pourtant, nous ne réussissons pas à masquer ce qui se passe dans notre cœur en essayant de réprimer l’expression naturelle de nos yeux Que de fois ne lisonsnous pas dans les regards de ceux qui nous enlourentautre chose que ce que leur langue nous dit !

(1) Schack, loc. cit., p. 71.

De grands veux doux et clairs, indiquent un caractère loyal et bon, facile à émouvoir, rapide à exprimer. De petits yeux vifs et alertes, accompagnés d’un front bien développé et de grands traits arrondis et fiers, indiquent à la fois la douceur, la gravité, la finesse et la perspicacité; quand « ils font le guet derrière les sourcils en s’accompagnant d’un vague sourire qui erre sur des lèvres minces et des traits brusquement dessinés, il y a grande probabilité pour que la vive activité mentale de l’individu soit au service de sa ruse et de sa malice (Schack). L'œil enfoncé et encadré d'un arc osseux saillant, anguleux, annonce un esprit positif; l’œil grand et brillant, calme et doux, indique la dignité, la noblesse du caractère, l’imagination ardente et l’âme poétique. La pupille élevée donne à la tête une allure altière ; abaissée, une contenance empreinte de modestie et de timidité. Bref, dans ses mille mouvements derrière les paupières, l’œil peint nos sentiments et nos pensées, et s’il est dificile de décrire l’œil franc, l’œil ardent, l’œil impétueux, l’œil langoureux, l’œil calme, l’œil éveillé, l’œil rusé, l’œil courroucé, etc., il est facile de dévoiler un tel œil en face d’un regard qu’on analyse avec attention.

Les pensées riantes et fleuries animentnotre œil en lui donnant un éclat plus doux, une couleur plus profonde ; les pensées sombres et pénibles lui donnent un aspect gris et terne ; l’amour et la haine l’enflamment, et font jaillir de sa prunelle, dans un cas un éclair menaçant et sinistre, dans l’autre un rayon d’azur qui porte avec lui le charme et l’enchantement.

On pourrait comparer l’œil à la mer. Tour à tour agité et calme, il peint les passions de la vie, le bonheur et les déceptions cruelles. Mais l’habitude du monde lui a appris à se grimer. Le regard mobile, mal assuré, oblique et louche cache un cœur troublé qui redoute la lumière, une conscience chargée ; c’est l’œil de l’homme vicieux, du fourbe, du criminel. Mais l’homme pervers sait cacher sous le couvert d’un œil effronté et d’un sourire agréable la conscience la plus chargée. Chez le premier la physionomie reflète le combat qui se passe encore entre les bons et les mauvais penchants, tandis que chez le second, la conscience endormie ne ressent plus le mal que l’on commet.

Lavater disait qu’un beau nez ne s’associe jamais à un visage

difforme. Si l’on en croit Scliack, le nez droit et fin serait un signe de goût,' de délicatesse et d’intelligence. C’est à celte catégorie qu’appartient le nez grec dont l’Apollon du Belvédère, la Vénus de Milo, etc. nous donnent de si beaux exemples ; c’est encore à cette classe qu’appartient le nez aquilin des anciens Romains (Jupiter, Hercule, Minerve, etc.) et que Charlemagne, François Ier, Henri IV, etc., nous présentent dans toute sa pureté. « Un nez à racine et à dos larges et puissants indique la force de la pensée, la solidité du caractère et la fermeté de la volonté (Schack), c’est le nez de Cromwell, de Pierre le Grand, etc. Un nez long et recourbé indiquerait du jugement, de la raison et de l’égoïsme ; un petit nez retroussé (nez de soubrette) annoncerait la ruse et la finesse, et un nez grossier, épaté, coïnciderait avec un esprit lourd, sans tact, sans finesse (Schack) .

Les passions se reflètent aussi violemment sur le nez. C’est ainsi que la colère comme l’effroi, le désir comme l’amour en agitent les ailes et en dilatent l’entrée. Mais un nez insignifiant, mal fait n’est pas toujours le compagnon d’un esprit peu subtil et grossier. Il y a à cette loi de nombreuses exceptions.

La bouche comme l’œil est un centre d’expression délicat. Le caractère même se révèle dans sa forme ; il y a des lèvres ardentes qui ne s’ouvrent que pour parler le langage de l'amour, il y en a d’autres qui, froides comme le marbre, suffisent à vous glacer quand elles vous effleurent.

La petite bouche rosée et souriante est le symbole de l’innocence et de la grâce, la bouche épaisse et lippue fait penser au satyre et à la faunesse.

Une large bouche, dit Schack (1), indique plus de caractère qu’une petite ; la ligne droite est un signe de fermeté et de hardiesse ; légèrement enlr’ouverte et bien bordée, elle annonce une nature communicative et franche; sanglante et avancée, comme provocante, elle indique la passion et l’amour charnel ; pincée, elle est le signe d’un esprit froid, actif et méthodique, mais aussi le stigmate de la vanité méprisante.

Quand les commissures des lèvres se relèvent, elles donnent

(1) Schack, loc. cit. p. lia etl-16.

à la bouche un cachet de mobilité qui tourne à la prétention et à la pédanterie ; mais si ce caractère se retrouve - dans un visage aux traits rudes et sévères, il n’est pas rare qu'il coïncide avec de la finesse du goût, de la prévoyance et de la prétention. Les commissures abaissées, coïncidant avec une lèvre supérieure haute et brisée, annoncent un caractère froid, inébranlable et cruel. Une lèvre inférieure tombante ne dénote pas un esprit bien élevé, pas plus qu’elle n’annonce la bravoure et la vaillance lorsqu’elle s’accompagne d’un œil grand ouvert et de traits tendus .

Bref, la bouche trahit tour à tour l’amour et la haine, la joie et le chagrin. Il s’ensuit que peu èi peu, avec la répétition même, nos lèvres portent les traces de nos penchants, de nos émotions et de nos passions.

Le sourire et le rire, dans lesquels la bouche joue un rôle si actif, sont une sorte de langage silencieux qui porte en lui le caractère de chacun.

Quelle différence par exemple, entre le sourire du penseur et celui du simple d’esprit ! Quelle différence entre les sourires de la volupté, de la tristesse, du dédain, du mépris, du sarcasme, de la ruse ou de la méchanceté ! Le rire du dédain, le rire sardonique, etc. sont des rires complexes qui répondent exactement aux états de conscience qui leur correspondent. Le sourire qui accompagne un sentiment agréable, se caractérise par la rétraction des commissures et l’exagération des plis des angles des lèvres auxquelles s'ajoute un regard éclatant. Un rire franc, cordial et large indique un caractère franc et loyal ; un rire froid, mordant, ironique, contrefait est le signe d’un caractère faux et méchant. Un rire affecté, dysharmonique anno'nce la prétention, et un rire grossier, bruyant, intempestif, ne dénote ni goût ni délicatesse; c’est le rire du sot ou de l’homme sans éducation. « Le cœur dur et pervers n’a point de sourire, le mouvement qui sillonne ses lèvres n’est qu’une longue grimace. » (Schack).

Le sourire agréable et lin, pur et franc, est un langage sublime qui répand sur les traits du visage un rayon de lumière comme pour l’éclairer et mettre ses beautés en relief. Mais défions-nous toujours de l’homme habile et de la femme rouée

qui ont l’habitude de dissimuler les sentiments pervers qui les agitent ; ceux-là savent se grimer la bouche comme ils savent se grimer la face. Aussi, méfiez-vous toujours du sourire qui ne met en mouvement que la bouche alors que les yeux et les traits du visage restent impassibles; un tel sourire n’annonce le plus souvent que le mensonge et l’hypocrisie.

Enfin, si l’on en croit Schack, les visages doux et tendres semblent tout faits pour le rire, tandis que les visages anguleux et secs sont rebelles à cette expression. «Le rire ou le sourire, dit-il encore, tendent à élargir le visage, aussi les figures larges nous paraissent plus gaies, tandis qu’un visage allongé et tourmenté est un signe de chagrin. »

Bref, rien ne dénote la finesse ou la bêtise, la bonté ou la méchanceté, la franchise ou la fausseté comme le rire. L’homme se peint dans son sourire.

Dans un menton ample et proéminent se trouve, dit-on, la persévérance, la ténacité et une pensée puissante et résolue (témoins Napoléon, Wellington, Franklin, etc.) ; dans un menton fuyant comme celui de Louis XVI, l’indécision et la faiblesse de caractère.

Les joues, par leurs contours, leurs lignes et leurs plis jouent aussi un rôle actif dans la physionomie. Arrondjes et replètes chez le jeune enfant, elles continuent à demeurer fermes chez l’adolescent, mais acquièrent un contour plus droit ; chez l’adulte les luttes de la vie en accusent davantage encore les lignes qui gagnent en sécheresse ce qu’elles perdent en douceur (Schack). Dans la vieillesse, lorsque le feu des passions s’est éteint, les contours des joues prennent un aspect dur et sévère rehaussé encore par l’amaigrissement et les rides qui sillonnent la face.

Celui qui conserve jusqu’à un âge avancé des formes arrondies et potelées avec un teint coloré, possède la chaleur du tempérament que donne la santé et l’absence de soucis; avec un teint mat cette forme dénote un tempérament froid et flegmatique. Des contours secs, des traits fortement gravés et brisés indiquent par contre des. passions violentes et profondes, plus de chaleur que de tendresse, plus de volonté que de docilité, une pensée profonde et ardente, mais des sentiments affectifs peu prononcés (Schack), excepté quand ces traits énergiquement

gravés sont le reflet d’une âme tourmentée, déçue et mélancolique. Avec des yeux vifs et profonds, la ligne droite du profil des joues donne à la physionomie un caractère de noblesse que l’on retrouve d'ordinaire dans les sentiments.

De grosses pommettes saillantes, avec des arcades sourcilières épaisses et des yeux sans expression dénotent un esprit peu cultivé ; c’est la face du paysan. La réplétion et l’incarnat des joues indiquent une santé florissante ; coïncidant avec une carnation claire et des yeux bleus, elles annoncent un caractère gai, aimable et communicatif. Des joues pâles et flasques sont l’apanage du tempérament lymphatique. Une belle figure ovalaire avec des yeux vifs et profonds est un signe de culture intellectuelle ; avec un teint clair, elle dénote la vivacité et le bon goût ; avec un teint bilieux, elle annonce l’énergie, mais aussi l’esprit désabusé et caustique.

On sait que les sentiments de pudeur, de timidité, de modestie et de honte, comme ceux de la peur et de l’effroi, se reflètent fortement sur les joues : les premiers se peignent par une rougeur émotionnelle plus ou moins vive ; les seconds par une pâleur qui peut aller jusqu’au livide. C’est 1 à un phénomène réflexe, vasomoteur, qui relie les centres nerveux qui sentent, au visage, qui exprime l'émotion. Il n’y a que les blasés, les sceptiques et les pervers qui ne rougissent plus.

La voix dont l'expression est le complément de l’expression parlée reflète les nuances du caractère et l’émotion du moment. Malgré le raffinement et la contre-façon que lui ont fait subir les usages du monde, elle trahit souvent les sentiments qui agitent le cerveau. Amené hors de cette réserve calculée que notre siècle plus que tout autre a imposé au plus grand nombre, l’homme reprend sa voix naturelle ; dans le feu de la colère par exemple, il redevient lui-même et permet de lire ses vrais sentiments. — L’homme grossier et mal policé ne rebute-t-il pas ceux qui l’approchent par ses paroles sèches et brusques ? Un cœur sensible ne se sent-il pas péniblement affecté par une parole brève, saccadée, incisive et glacée? Le rusé qui veut enrober dans ses filets fait la voix tendre et onctueuse, mais dans ses yeux, malgré lui, on voit le renard se peindre et miroiter. Le séducteur adoucit sa voix, la rend douce, harmonieuse et cares-

santé comme un zéphyr printanier pour attirer l’innocente fillette qui écoute ses chansons. La coquette raffinée prend une voix aussi langoureuse que ses yeux pour gagner et abuser celui qu’elle méprise ou liait du fond de son cœur. Bref, la voix raisonne comme un clairon à l’appel d’un cœur loyal et franc ; elle sonne faux quand elle est actionnée par le cynisme et l'hypocrisie. Le juge arrivera souvent à démêler la vérité dans la voix du criminel, non pas en écoutant le timbre et la nature de ses paroles, mais enscrutant attentivement le jeu de sa physionomie qui n’est point parallèle aux nuances de la voix.

La physionomie varie aussi avec le tempérament. Le lymphatique, froid et lourd, se fait remarquer par un visage, un regard, une démarche qui portent avec eux le cachet de l’apathie. Il aime la quiétude, le calme et le repos et ne regimbe avec humeur que si l’on vient à vouloir lui enlever sa tranquillité qu’il aime avant tout. A ce caractère correspond un visage rond, plein, des chairs molles, des yeux souvent clairs et un peu mats, un nez rarement bien fait.

Le tempérament bilieux est particulier aux climats secs et brûlants; c’est aussi celui des névropathes sédentaires, des agités par les contradictions, les polémiques, les passions violentes. A ce tempérament correspond un visage au profil droit, au teint pâle, jaune, terreux ou basané mais souvent sérieux, souvent sombre et sévère ; une peau chaude, des yeux foncés et vifs, une démarche et des gestes brusques, énergiques, une contenance fière et audacieuse.

A cette physionomie s’allie un esprit sagace, pénétrant, précis, hardi et persévérant. Cet esprit déteste les détails et les frivolités et se plaît dans les conceptions sérieuses et de haute envergure. Le style du bilieux est comme sa parole, vif, expressif, et dans les grandes émotions, il devient caustique, saccadé, paradoxal, foudroyant, railleur et satirique. Bon compagnon, mais toujours amer, il semble avoir le cœur plus léger quand il a vomi sa bile. Chez lui, les passions offrent souvent un grand contraste Aussi à côté de la grandeur d’àme, de la générosité, de la vertu, de l’audace et de l’héroïque dévouement, présente-t-il la jalousie la plus aveugle, l’ambition, l’envie insatiable, la dissimulation et la perfidie.

Debierre. 18

« Le sujet bilieux, dit Schack, est excessif en tout ; la plus faible contradiction l’irrite, le blesse et entraîne la fermentation de son fougeux caractère. Aussi devient-il insupportable et aveugle quand il se laisse aller à ses mouvements irréfléchis. Mais s’il maîtrise par une raison supérieure la force et la vivacité de ses passions, il parvient à faire de grandes choses... (1) »

Capable des vertus les plus sublimes et des forfaits les plus noirs, il faut beaucoup lui pardonner, car c’est de « ce bois » que sont faits les Pierre le Grand et les Napoléon.

L 'homme sanguin a une figure ouverte, au profil arrondi, le teint finement coloré, des yeux clairs; toute sa physionomie respire la santé, la joie de vivre. Sa démarche est alerte et vive ; son extérieur avenant et agréable ; il a l’air aimable et franc; il ne sait se taire ni de la bouche ni des yeux, et son bavardage irréfléchi serait assommant s’il n’était tempéré par une gaieté cordiale et une bienveillance naturelle qui le font toujours pardonner. C’est une imagination vive, mais un superficiel qui se rebute facilement; c’est le type du sans-souci qui aime le bruit du monde et ne voit et n’entend que rarement autre chose que ce qui est directement sous son nez. A chaque instant, il commet une erreur, mais il se la pardonne si facilement qu’il recommence le lendemain. La seule chose qu’il ne comprenne pas, c’est pourquoi tout le monde ne lui ressemble pas ! (Schack).

Le mélancolique a la ligne des profils concave, les lèvres minces et serrées ; ses yeux reflètent une expression qui est douloureuse dans sa tristesse profonde ; son teint mat et jaunâtre ajoute encore à cette pénible image. Renfermé en lui-même, il vit avec le monde de ses pensées ; excitable et sensible, il est craintif et 'peu communicatif. Dépaysé et incompris dans le monde, il prend l’habitude de tourner et de retourner les côtés pénibles des choses et des hommes. Mais on dirait, comme le remarque Schack, que la Nature lui a réservé les sentiments les plus profonds et les plus beaux ; triste et souvent au milieu des larmes, il s’élève au-dessus des vulgaritéé de la vie quotidienne et semble prendre son vol vers un monde idéal. C’est la mélancolie qui inspire l’apôtre, c’est elle qui vit dans le poète au moment de ses rêveries les plus belles et les plus douces.

(1) Schack, loc. cit., p. 209.

Il n’est pas jusqu’aux professions qui n’impriment au cerveau, qui reçoit et élabore les sensalions, ordonne et règle l'impulsivité, des habitudes particulières qui sont à leur tour reflétées par la physionomie. Sans doute, ce n’est pas « l'habit qui fait le moine », mais il y a des habits et des habitudes qui caractérisent d’une façon très générale des groupes d’individus ou des personnes particulières. Il ne faut rien exagérer cependant. Si l’amateur de paradoxes peut dire que la parole paraît avoir été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, il faut avouer que le langage mimique, cet autre caractère d’expression, sert dans maintes circonstances à tromper celui qui cherche à lire la pensée d’un autre. Le comédien, en entrant dans son personnage comme dans un moule, lui prend son masque, et sur la scène déploie, dans certaines circonstances, tout son talent pour donner le change sur les vrais sentiments qui l’agitent.

Mais le caractère de l’individu déteint, non seulement sur sa figure, mais sur ses gestes, sur sa tournure, sur sa démarche. Un geste calme, mesuré, élégant, n'est ni celui d’un manant ni celui d’un imbécile ; une démarche agitée, incertaine, orgueilleuse et arrogante n’est point celle d’un homme d’esprit ni d’un homme doux et bon.

L 'appréciation d'une physionomie demande beaucoup de sagacité, de sens critique et de jugement.

Dans bien des cas, il est difficile d’apprécier une physionomie parce qu’elle est insignifiante ; mais cette absence de caractères est elle-même un signe de médiocrité. La physionomie d’un tel personnage reste inaperçue et passe indifférente. En lui-même, le personnage n’a point de caractère, il n’est ni bon ni méchant, ni ardent ni froid et n’inspire ni sympathie ni haine : « ardent sans amour ni enthousiasme, empressé sans passion. » (Schack). Comme le caractère est la résultante des luttes que l’individu soutient contre ses passions et les circonstances de la vie, il est évident que si le sujet ne réagit point contre tout ce qui l’agite, aucune note dominante ne se développera dans son caractère (Schack), et conséquemment aucun trait caractéristique ne se reflétera sur sa physionomie.

La médiocrité se rencontre souvent sous des traits réguliers et uniformes. Il y a toujours une ou deux de ces beautés dans

LA PHYSIONOMIE DU CRIMLNEL

les salons, dit Stahl, elles sont en émaii, en porcelaine ; elles ont de ces beaux yeux bêtes qui font d'elles des « beautés insupporlables... » ; c’est de la nacre, c'est de la soie peut-être, c’est quelque chose, nuiis à coup sûr, ce n’est pas quelqu'un.

Mais la simulation et la dissimulation sont venues compliquer la diagnose de la physionomie. Qui donc se laisserait séduire si Méphisto se présentait avec les cornes et les pieds fourchus du vieux satyre ! Pour présenter le mal sous des attraits enchanteurs, il fallait à Satan les traits de l’Archange, il les a pris.

Le type idéal du criminel, sans conscience et sans remords, serait donc un être de belles formes, aux dehors calmes et polis, aimables et doux. Mais il est rare qu’il ait à ce point dominé sa conscience, c'est pourquoi l’artiste ne représente pas Judas sous une physionomie tranquille.

Une lutte terrible s’établit d'ordinaire dans le cœur du félon et du criminel, et cette lutte se reflète dans une physionomie dont les traits tourmentés annoncent la violence des passions qui ont agité l’âme

Le diplomate, l’homme politique habile ont acquis, par une éducation spéciale, l'art de ne point dévoiler leur pensée au regard qui scrute leur visage et leurs yeux. Outre donc que beaucoup d'hommes saveni se « grimer » et se « faire une tête » de circonstance, il ne faut pas toujours juger de la valeur intellectuelle et morale d'un homme par sa figure, pas plus qu’on ne peut juger du cœur d’une femme par sa beauté et sa grâce enchanteresse ou par sa laideur repoussante et son incorrection mondaine.

Des prémisses que nous venons de poser, il résulte qu’il est malaisé de démêler le caractère vrai et la nature exacte des sentiments qui circulent dans un crâne à l'examen de la physionomie. La dissimulation, hélas 1 est trop le propre de la nature humaine pour ne pus voiler la véritable étincelle de l’œil et masquer la mimique primitive, naïve et pure dans son naturel, qui correspond chez l’homme honnête, loyal et brave, aux vrais sentiments qui agitent son cœur.

Il n’y a donc pas de physionomie criminelle . Le bandit a un habitus extérieur qui peut trahir la classe de la société à laquelle il appartient, et même dévoiler la catégorie d’individus qu’il a

l’habitude de fréquenter, mais c’est tout. S'il a une sorte de cachet professionnel; si l’exemple l’a pétri physiquement aussi bien que moralement, aucun mot le dénonçant à la justice n’est écrit sur son visage. Les criminels de la haute société ont les habitudes et les mœurs de leur classe; ceux des faubourgs et

Fig. 95. — Troppmann.

des bouges ont celles du milieu social d'où ils sont. Les uns et les autres dissimulent avec plus ou moins d’art et d’habileté leurs vrais sentiments.

Je vais esquisser l’image physique et morale d’un certain nombre de criminels, pour montrer combien grande est la difficulté de reconnaître à l’inspection d’un visage la vertu et le vice, la loyauté et la fourberie, l’honnête homme du coquin.

Parmi les criminels, il y a des catégories. A côté de la brute qui tue pour voler et satisfaire ses passions nutritives ou sexuelles, qui frappe en aveugle et en lâche, il y a le criminel moins bestial pour ainsi dire, celui qui excité par une violente passion, quelle qu’elle soit d’ailleurs, se fait meurtrier.

Certains criminels sont des natures indolentes, paresseuses, lâches, des êtres sans volonté. Tels sont les mendiants, les vagabonds, et toute une catégorie de voleùrs qui voudraient bien travailler pour gagner leur vie, mais qui n’en ayant pas le courage, volent ce que leur travail n’a pu leur donner. Leur aboulie les jette dans le délit.

D’autres, au contraire, sont des impulsifs; la puissance d’arrêt est chez eux incapable de lutter contre l’impulsion du moment. A cette catégorie appartiennent tous les violents, un grand nombre de meurtriers, les violateurs, les alcooliques. C’est le règne des passions libres et déchaînées. D’un côté c’est l’absence

Fig. 96. — L’abbé Boudes Avant l’arrestation.

Fig. 97. — L’abbé Boudes Pendant le procès.

d’impulsion ou de volonté qui fait le criminel, de l’autre c’est l’excès d’impulsion, l’absence d’un frein pour retenir le bras qui se lève et va frapper.

D’autres encore, délinquants ou criminels selon l’occasion, ou bien suggèrent à des âmes faciles le crime qu’ils n’ont pas le courage d'accomplir, ou bien dévalisent sans vergogne le malheureux

Fig. 98. — Mécréant.

qui croit en leur parole et le jettent dans la noire misère, sans aucune commisération. Si ceux-là ne sont pas des criminels de profession, c’est uniquement parce qu'ils ne sont pas sûrs de l’impunité.

Esquissons le portrait de quelques criminels de marque, et commençons par un des plus célèbres, Troppmann.

Troppmann (1869), pauvre sire au physique et au moral, a prémédité un crime infernal. Pour s’approprier la modeste

fortune d’une pauvre famille, il attire le père dans une forêt d'Alsace, l’empoisonne avec l’acide prussique et l'enterre; il creuse une fosse dans un champ de Pantin, y attire le fils aîné, l’assomme et l’enterre; il creuse une fosse pour la mère et quatre ou cinq enfants, les y attire aussi, les tue à coups de pioche et les jette pêle-mêle dans la fosse,

Fig. 99. — Hoijos.

B. Hackler, périodiquement paresseux, commence par voler, puis étrangle sa mère, la dépouille et va s’amuser ensuite. Il rentre tranquillement les jours suivants, prend tout ce qu’il peut trouver dans la maison pour le vendre ou le porter au Monl-de-Piélé, et s’adonne ensuite au plaisir et à la débauche. Une fois ses ressources épuisées, il se dénonce lui-même à la justice. Quelle inconsistance! Quelle bizarrerie !

Voici l’abbé Boudes, grand, presque chauve, l’air grossier et louche. Débauché et voleur, il viole les petites filles, souille les garçons et empoisonne son curé pour se venger d’une

remontrance que ce dernier lui avait faite. Boudes est un monstre en soutane, quelque chose comme Y Abbé Jules d’Octave Mirbeau.

Gasparonne, poussé jadis à un premier meurtre par amour excessif de sa maîtresse, la tue quelque temps après parce que de sa bouche était tombé un seul mot de reproche !

Fig. 100/ — liaps.

Géomay (1889), un dégénéré héréditaire, un vicié dès l’origine par une éducation déplorable, un paresseux par nature, fut le type du loustic parisien, du garçon noceur et vantard. Il commence par l’indélicatesse, il achève par le vol et le meurtre. Et pourquoi assassine-t-il la « mère Gironde »? Pour lui voler quelques louis destinés à acheter des bijoux à sa fiancée! Géomay tue pour une futilité; dans un tel esprit, le mépris de la vie des autres éteint toute espèce de pitié.

Passons aux sinistres gredins d’Auteuil, Allorto, Sellier, Mécréant, Catelain.

« Voici Allorto, une figure blême de rufian italien, le type du monsieur correct, au linge blanc, aux moustaches cirées, qui vous aborde à la porte des hôtels de Naples avec des sourires engageants, des signor , mia sorella !

Fig. 101. — Durand.

« Voici Sellier, le manchot, le géant, l’homme qu’on engage pour tuer, l'assassin de complexion, le sang au visage, un cou de taureau, émergeant de la chemise de couleur et de la longue blouse bleue déteinte par les nuits de vagabondage.

« Voici Mécréant, un grand garçon blafard, au profil de pierrot, si pâli par les orgies précoces qu’il semble enfariné comme un clown.

<( Et le dernier, Catelain, le plus répugnant de tous, avec ses cheveux pommadés, sa raie soigneusement faite, sa cravate de grenadine rose, son regard alangui, ses chairs molles et ce déhanchement presque féminin qui révèle les. honteux métiers dont il a vécu. » (A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1889 , Paris, 1890).

Fig. 102, — Dauga.

Voilà pour le physique. Au moral, Allorto est un rôdeur de profession qui a subi un nombre considérable de condamnations pour vols, escroqueries, rixes. Sellier est un héros de la pègre, vaniteux et vantard, condamné huit fois pour vols, coups et blessures. Mécréant, qui a été convenablement élevé, déserte de bonne heure le toit familial; paresseux et aimant la joie, il vit en compagnie des filles qu’il exploite, toujours en quête d’un coup à faire qui lui rapportât quelques louis pour s’établir

bookmaker, son rêve. Catelain vit de débauche et de prostitution; il a des maîtresses qui le nourrissent et de vieux amants qui l’entretiennent.

Yoici Hoyos, l'assassin de Chantilly (1888); mélange de violence et d’hvpocrisie, ce gredin médite et mûrit son crime avec

Fig. J Oit. — Vodable.

audace et sang-froid, et l’accomplit sans sourciller. Il fend le crâne de sa femme dans son écurie et fait croire que l’assassin est le sabot d’un cheval! Il écrase la tète du malheureux Baron pour toucher une prime d’assurance, après avoir machiné avec une grande habileté une histoire destinée à faire croire que le mort c’est lui, Hoyos, écrasé par le chemin de fer! (Voyez E. Laurent, L'Année criminelle , A. Storck, Lyon, 1889-90, p. 49 et sq . ).

Kaps, l’assassin du père Vinçard et de sa maîtresse est un type de voyou parisien, au corps frêle, au visage pâle et imberbe, aux yeux mobiles et verdâtres, aux cheveux châtains retombant sur le front. Paresseux, il vagabonde et vit de maraudages et de vols, puis il acquiert une « marmite » qui l’entretient, et quand celle-ci rentre les poches vides, il se fait « petit Jésus ». 11

Fig. 104. — Michel Eyraud.

étrangle le père Vinçard pour « voir la gueule qu'il ferait ! »; il troue la tempe de sa maîtresse endormie à côté de lui d’un coup de revolver, pour l'empêcher de jaser (il lui avait confié qu'il avait étranglé le père Vinçard), et il se livre ensuite à la justice! Kaps supprime qui le gêne; il tue pour s'amuser. C’est un cynique et un féroce.. .

Durand, qui empoisonna la servante du docteur Cassan (d’Albi), pour se débarrasser d’elle, et qui poignarda le docteur Cassan quelques jours après pour le voler, est un paysan sournois

et cupide, un être lâche et cruel, au front bas et étroit, au regard froid et fuyant, avec une mâchoire de bête et l’air d’un souteneur de bas étage. Ce Durand, c’est le Misard décrit par Zola dans La Bête humaine. Lui qui tue sournoisement Philippine Sicard qui le gène et empêche ses petits vols quotidiens; lui qui assomme son maître par surprise pour le voler, il était presque mort de peur quand le couperet de la guillotine prit son « âme ».

Fig. 103. — Gabrielle Bompard.

Dauga, l’assassin de Pont-à-Mousson, a le regard dur et louche; homme peu scrupuleux, froid et vindicatif, égoïste, grossier et brutal, il tue pour se venger, il tue pour satisfaire ses passions, pour trouver Pargent qui donne et la femme et le vin. Il médite ses coups avec calme ; il assomme ses victimes et les saigne, car il sait, lui, gendarme, que les assommés parlent encore quelquefois...

Yodable qui viola, puis étrangla la fille de sa maîtresse, une enfant de 12 ans, a le front déprimé, les cheveux plats, les zygomes saillants, des yeux vagues et pâles qui papillotent comme ceux d’une bête de nuit (E. Laurent, loc. cit ., p. 223). C’est un paresseux et un ivrogne, un être violent et brutal, sans pitié comme sans remords.

Fig. 106. — Mère Berland.

L’assassin de l'huissier Gouffé, Michel Eyraud, est un chevalier d’industrie doublé d’un débauché et d’un gredin; il s’entend avec une fille vicieuse, Gabrielle Bompard, versatile et détraquée, qui, peut-être, devient entre ses mains un instrument docile, et avec elle tend une affreuse souricière à un huissier lubrique qui y laisse son cou dans le lacet...

Eyraud le ruiné, l'escroc, le voleur, l’assassin, meurt bravement avec le regret de mourir sans son ancienne maîtresse, la fille Bompard... qui, soit pour soulager sa conscience, soit pour se mettre en « bons termes » avec la justice avait dénoncé son complice.

C'est ici le cas de répéter : la femme est faite de contradic tions. Elle ne sait conserver un secret et a l’amour immodéré

Fig. 107. — Fils Berland.

du mensonge. Ceux qui confient leurs secret aune femme, dit un proverbe arabe, viennent le crier au milieu des rues. Les femmes mentent à tout le monde, écrit Zola, aux juges, à leurs amants, à leurs femmes de chambre, à elles-mêmes. La nature, a dit Schopenhauer, n'a donné à la femme, pour se défendre et se protéger, que la dissimulation. La femme criminelle reste femme. Insensible psychiquement, manquant de logique, elle ment jusqu’à l’absurde; légère, inconstante, vaniteuse et aimant

LA PHYSIONOMIE DH CRIMINEL

bavarder, elle avoue son crime à un amant et dénonce ses complices pour se préserver; facilement suggestionnable, elle est toujours un danger. Ayant comme un besoin de défigurer et de cacher la vérité, elle le fait avec une sorte d’attrait; tout secret est pour elle d'un poids trop lourd... Elle se trahit et les autres avec elle (Yoy. G. Ferrero, Le Mensonge et la Véracité chez la femme criminelle , Archives de l’Anthrop. criminelle, p. 138, 1893).

Fig. 108. — Dore.

Les assassins de Courbevoie, la « mère Berland », son fils Berland et leurs jeunes associés du crime, Boré, Deville, Chotin, sont des bandits sinistres. Une fois arrêtés, ils font les fanfarons; à la Morgue, en présence du cadavre de leur victime, ils se regardaient, souriants et gouailleurs. Devant le jury, seul le jeune Berland, élevé dans l’ignominie, la fainéantise et le vice par sa digne mère, conserva une certaine assurance; les autres se firent hypocritement humbles et pleurnicheurs.

Debierre 19

Le fils Berland a la lèvre imberbe et lippue du souteneur... Doré a la tête de la bête, l’air à la fois naïf et sournois, l’œil petit comme celui du porc... Deville et Chotin sont les types du pâle voyou parisien, rusés et corrompus, filous et voleurs, mais manquant de courage et d'audace... Quant à la « mère Berland », avec sa mâchoire de brute, ses lèvres épaisses et tombantes, ses regards louches, elle rappelle le type de la Louve des Mystères de Paris , d’Eugène Sue; usée de vice et de débauche, elle n'a plus la face d’une femme, elle a celle d’un monstre brutal et sanguinaire.

Fig. 109. — Deville.

Baillet est un fauve, une bête brute qui tue avec cynisme et sang-froid pour voler sa victime; il rencontre Dutilleul, vaurien moins sanguinaire peut-être, à coup sûr plus lâche, mais non moins hideux. Tous deux, sans aucune pitié, sans aucun remords, entendent vivre par le vol et l’assassinat. Ce sont des types du scélérat achevé.

Degroote et Clayes, les voleurs assassins d’Hautmont, sont des gredins sournois et méchants; leur face terne et leur œil de fauve annoncent que sous leur crâne il n’y a aucune place pour la pitié.

Fig. 112. — Degroote.

Fig. 113. — Degroote.

Vann ieuwenhœve assomme, pour la dépouiller, une vieille femme, puis tue deux malheureux pelils enfants pour leur lier la langue à tout jamais. Devant ses victimes, celte bête brute reste impassible, presque indifférent et s’écrie : « Mi èch tue ben des cochons, mais èch tue puoint des gins! » Deux jours

Fig. 114. — Vannieuwenhœve.

après, sous la promesse qu'on lui donnera un « tricot » pour résister au froid vif qu’il faisait alors, il avoue son crime et le raconte avec cynisme...

Jeantroux, dit « la Sardine » est un long garçon, maigre et hâve, au regard sournois et faux ; enfant de mère et grand’mère folles, c’est un dégénéré, intelligent mais paresseux et doué des plus mauvais instincts. Le vol et la rapine remplacent pour lui le travail. Ribot, dit « le Chétif » est lout petit , avec des cheveux

coupés ras et une mâchoire « en bénitier » ; c’est un vagabond doublé d’un voleur. Pillet a une figure fraîche et rose, mais avec un air louche et des regards sournois ; paresseux et violent, il était digne de s'associer aux deux précédents. Ces trois précoces vauriens, de dix-sept à vingt-un ans, s’unirent pour assassiner

Fig. 115. — Jeantroux.

la concierge du n° 86 de la rue Bonaparte et lui voler le montant des termes qu’elle avait dû encaisser. C’est défaits et chancelants que Jeantroux et Ribot reçurent le baiser de « la veuve ».

Les pâles voyous parisiens, Burkart, Clausse, PaulBecqet Cie, en sont arrivés au vol pour satisfaire leur passion du jeu et des femmes.

La criminelle de Chantelle, la veuve Achet, est une femme cupide, qui, pour payer ses dettes, tend à un vieux notaire libertin

un guet-apens mortel. Tuer le notaire Lépine était pour elle le moyen de faire le bénéfice de 17,000 francs; encore quelle en ait dit, elle n’a jamais eu rien d’une Lucrèce, ses antécédents, ainsi que l’a dit Tarde, prouvent que sa pudeur ne lui était pas plus chère que sa vie.

Fig. 116. — Rib t.

Avec Wladimiroff, nous entrons dans une autre catégorie de criminels. Orgueilleux et emporté, audacieux, paresseux et aimant la « grande vie », Wladimiroff rencontre Madame Dida, jeune veuve fortunée, névropathe et détraquée par l'usage de la morphine ; il en devient éperdûment amoureux. Sa maîtresse refusant de l’épouser, à cause de ses emportements, de ses violences et de ses goûts, il la tue brutalement à l hotel de la Chaumière, à Ville-d’Avray, moins peut-être par exaltation et ivresse d’amour que par dépit en présence d’espérances qui

sombrent. Wladimiroff n’avait pas sans doute prémédité son crime mais, refusé une dernière fois, il a tué de dépit et de colère, comme un sauvage à qui on enlève sa proie.

Fig. I 17. — Mmc Achet.

Jeanne Daniloff (Madame Weiss) , l’empoisonneuse d'Aïn- Fezza, est une aventurière aux passions vives et emportées ; subjuguée par un ingénieur qui devient son amant, elle verse lentement et lâchement le poison à son mari pour pouvoir épouser cet amant, l’ingénieur Roque. Découverte, elle est con-

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. — Burkart.

Fig. 120.

Fig. 121

Claussc

damnée à dix ans de réclusion. Elle s’empoisonne dans sa prison avec la strychnine... Jeanne Daniloff est une joueuse audacieuse et sans pitié qui a perdu ; elle s’est fait justice. C’est bien. — Avec Séverine, on peut dire : Ce cercueil qui passe, je le salue, — je ne le suis pas !

La suggestion a entraîné la petite George tte Boges dans les bras de Plot, elle lui a fait dire faussement qu’elle était l’auteur de l’infanticide commis sur son propre enfant ( L' Infanticide de Saumur , 1890). C’est la répétition du prétendu infanticide pratiqué par Adèle B. .. dont parle Liégeois dans son livre sur la Suggestion et le Somnambulisme et qui s’accusa, sur les obsessions de ses parents et de la sage-femme, d’avoir jeté son enfant aux porcs. Dans une âme simple et crédule, ces suggestions à l'état de veille sont possibles. E. Laurent se demande si Gabrielle Fenayrou etGabrielle Bompard n’ont pas trempé dans le crime par suite de ces suggestions persuasives.

Ici, qu’on nous permette d'ouvrir une parenthèse.

La suggestion hypnotique ou la suggestion persuasive à l’état de veille peuvent-elles devenir une source du crime?

Fig. 123. — Mmc Weiss.

On sait que cette opinion a été soutenue avec énergie, avec trop d énergie môme, devant la Cour d assises au sujet de Gabrielle Bompard. E. Laurent a mentionné un cas de viol commis sur une fille hynotisée et un autre d’avortement par suggestion (voy. Emile Laurent, les Suggestions criminelles ,

Archives de l'Anthrop. criminelle, t. Y, p. 596, 1890. Ladame, L’ Hypnotisme et la Médecine légale , Archives de l’Anthrop. criminelle, 1887).

Cherchons donc ce qu’il peut y avoir de vrai dans une pareille opinion.

La suggestion est l’opération par laquelle, dans l’état de sommeil somnambulique ou dans certains états de veille à définir, on peut, à l’aide de certaines sensations, surtout à l’aide de la parole, provoquer chez un «bon sujet » une série de phénomènes automatiques, et le faire sentir, penser, parler et agir comme on veut, en un mot à le transformer en une sorte de machine.

La théorie de la suggestion repose sur deux grandes lois physiologiques, la loi de l' association des idées et la loi de l'association des mouvements. On peut ainsi formuler la première : Lorsque deux idées se sont trouvées ensemble, ou l’une après l’autre, dans un même acte de conscience, si l’une se produit accidentellement, l’autre tend également à se reproduire, en un mot l’une suggère l’autre. La loi de l’association des mouvements se formule de la même manière : Lorsque deux ou plusieurs mouvements se sont répétés une ou plusieurs fois ensemble ou l’un après l’autre, ils tendent à se reproduire ensemble, et plus ils sont répétés, plus l’association devient facile, au point qu'à la longue, ils finissent par être presque indissolublement liés les uns aux autres. C’est là ce que l’on appelle vulgairement l'habitude. On voit par ce seul énoncé combien la suggestion est différente du magnétisme animal. L’un invoquait des agents mystérieux et des causes occultes, la théorie de la suggestion est fondée sur la science expérimentale et positive.

Les deux lois de l'association des idées et des mouvements, considérées dans leurs rapports réciproques, nous conduisent à admettre : 1° que les idées suggèrent les mouvements auxquels elles ont été primitivement associées ; 2" que les mouvements suggèrent les idées qui les ont primitivement précédées.

La première de ces lois se vérifie dans de nombreuses circonstances. Ainsi la vue du bâillement suggère l’idée de bâiller, et l'idée à son tour suggère le fait; et plus tard, l’idée seule du bâillement, qui résulte d’une sensation primitive, suffit à faire bâiller. 11 en est de même de l’idée de nausée, de l’idée du rire, etc...

La seconde loi, à savoir la suggestion des idées par les mouvements, se vérifie tout aussi bien, et nous verrons bientôt que les mouvements et les attitudes extérieures déterminent dans l’âme des impressions correspondantes.

Les suggestions de mouvements se font par le sens musculaire et par la vue.

Si vous donnez un objet connu à une hypnotisée, elle s’en servira machinalement comme on a l’habitude de le faire. Donnez-lui un balai, elle balayera; donnez-lui une allumette, elle l'allumera, mais machinalement, et elle se brûlerait les doigts si vous n’aviez soin de la lui retirer aussitôt des mains. Mettez-la dans une certaine position, et du même coup, elle achèvera le mouvement dont l’attitude que vous lui avez donnée constituait pour ainsi dire un commencement.

Ainsi placez-la dans une position comme celle de grimper et vous la verrez faire tous ses efforts pour accomplir cet acte. Mais il est digne de remarque que ces mouvements suggérés par le sens musculaire et par la vue ne réussissent que s’ils sont préalablement connus. Alors même que la parole intervient et suscite des mouvements nouveaux, les actes suggérés ne se composent dans ces cas que de mouvements habituels. C’est l’habitude d’associer telle idée à tel son et la liaison naturelle de telle idée et de tel mouvement qui conduisent à reproduire telle ou telle action, mais si on dépasse le cercle des choses sues par le sujet, l’expérience ne réussit pas.

C’est encore à la suggestion par la vue que l’on peut rapporter les mouvements 'par imitation , mouvements inversés et mouvements contrariés , mouvements quisemblentdéjouerlasimulation car on sait qu’il est assez difficile sans un apprentissage préalable de répéter des membres gauches ce que l’on voit faire par les membres droits d’un autre (comme dans un miroir) ou d’exécuter des mouvements en sens inverse des deux bras.

L’influence réciproque de la physionomie sur les attitudes et des attitudes sur la physionomie n’est pas moins remarquable. (Yoy. plus loin.)

Tous ces mouvements qu'on peut suggérer dans l’état somnambulique ne se font pas par l'intermédiaire d’un fluide que le magnétiseur transmettrait à la pensée de l'hypnotisé, comme

l’affirment les magnétiseurs, mais par l'intermédiaire des signes. C’est simplement par association des signes avec les actes représentés par ces signes que ces actes se produisent. Ainsi le somnambule obéit à l’ordre exprimée t non pas à l’ordre mental , lorsqu'il y a contradiction entre les deux (Alexandre Bertrand, Cumberland).

Mais si on suggère le mouvement, on peut aussi suggérer la paralysie, et même la catalepsie (Bernheim) . Mais il y a plus, si l’on peut paralyser quelqu'un par la suggestion, on peut aussi supprimer cette paralysie par le même moyen, et guérir de même la paralysie nerveuse spontanée. Il y avait un jour dans le service de Charcot une jeune fille de quatorze ans paralysée des jambes depuis plus d’un mois. Le Maître la fait sortir de force du lit, et l’ayant placée sur ses pieds, il lui dit : Marchez , et elle marcha. La simple intimation soudaine l’avait guérie ! C’est là l’explication des guérisons miraculeuses.

Mais si l’on peut suggérer les mouvements, on peut aussi suggérer des phénomènes plus complexes, la suggestion des sensations et la suggestion des actes. La suggestion de sensations, autrement dit les hallucinations , peut être produite pai diverses impressions sur les sens ou par la parole.

On donne un flacon rempli d’eau à un sujet hypnotisé et on lui dit de le respirer en lui suggérant que c’est de l’ammoniaque ; à peine a-t-il approché le flacon de son nez, qu’il le repousse en disant qu’il ne peut le supporter. Au contraire, vous lui donnez un flacon d’ammoniaque en lui disant que c’est de l’eau ; il respire et peut le conserver indéfiniment sous ses narines, quoique tout le monde sache que l’ammoniaque est presque irrespirable au bout d'un très court temps. On peut obtenir les mêmes effets par lasimple affirmation : Voici une rose,ellerespire avec délices ; voilà une couleuvre, elle la repousse avec horreur.

L’hallucination en entraîne d’autres par enchaînement d’idées. « Lorsque j'endormis miss C., dit Ch. Richet, cédant à son désir, je la fis voyager sur un steamer allant à New-York ; la vue du vaisseau lui inspira un véritable enthousiasme : « Entendez-vous « comme il siffle ? » Mais bientôt elle pâlit et, rejetant la tête en arrière, eut de véritables nausées comme si elle avait ressenti le mal de mer. »

On peut aller plus loin. Comme on dédouble les mouvements, on peut dédoubler les sensations, c'est-à-dire dédoubler la physionomie à l’aide de la suggestion simullanée de denx sensations opposées. On peut, par exemple/donner à la moitié de la figure l’air souriant et doux, et à l’autre côté l’air colère et farouche. C’est ce que Dumonlpallier appelle le dédoublement cérébral.

Comme on suggère la paralysie du mouvement (hémiplégie, paraplégie, monoplégie), on peut aussi suggérer l’anesthésie ou l'analgésie. Voici un sujet hypnotisé, dit Bernheim, qui par exception n’est pas analgésique du môme coup. Je lui mets sous le nez un flacon d’ammoniaque il se recule vivement; je le pique avec une épingle, il réagit vivement. Alors je lui dis: Vous ne sentez plus rien, tout votre corps est insensible, je vous pique, vous ne le sentez pas ; et de fait le sujet se conduit dès lors comme s’il ne sentait plus.

Bernheim cite encore d’autres catégories d’hallucinations provoquées qu'il appelle rétroactives et négatives. « Je dis à une de mes somnambules : Vous vous êtes levée dans la nuit. Elle répond : Mais non. J’insiste et je lui dis : Vous vous êtes levée quatre fois, et la quatrième fois vous êtes tombée sur le nez. Cela est certain et, quand vous vous réveillerez personne ne pourra vous faire croire le contraire. A son réveil je lui demande : Comment cela va? Bien; mais cette nuit, je me suis levée quatre fois, je suis même tombée et je me suis fait mal au nez. Je lui réponds : Vous avez rêvé cela? Elle persiste dans son affirmation. »

Voici maintenant un exemple d’hallucination négative raconté encore par Bernheim. « Un jour je me trouvais chez le docteur Liébault; il suggéra à une femme endormie qu’à son réveil elle ne me verrait plus : je serais parti, ayant oublié mon chapeau. Quand elle se réveilla je me plaçai en face d’elle. On lui demanda : Où est le docteur Bernheim? Elle répondit : Il est parti ; voici son chapeau. »

A côté de ces hallucinations vraies, cérébrales ou sensorielles, il y a d’autres hallucinations qui ne sont pas moins curieuses. Ce sont les hallucinations objectives ou illusions.

Chez un halluciné naturel, Browster ayant eu l’idée un jour

d’exercer une pression sur le globe de l’œil, l’halluciné voyait double l'objet qui n’existait pas, absolument comme dans la même expérience nous voyons doubles les objets qui sont devant nos yeux; Despine, Bail, etc., ont observé depuis les mêmes faits. Vous marquez sur un mur, sur une toile, une petite croix et vous dites à l’hypnotisée : Regardez ce point, voilà un papillon. Eh bien, si vous lui mettez alors en main une lorgnette, une loupe, un miroir., elle voit le papillon grandir, se rapetisser, se renverser selon les lois de l’optique. Si vous lui suggérez qu’il y a sur la table qui est devant elle un portrait placé de profil, à son réveil elle voit distinctement le même portrait. Si alors, sans l’en prévenir, vous placez un prisme devant un de ses yeux, immédiatement elle s'étonne de voir deux profils, et toujours l’image fausse est placée conformément aux lois de l’optique, ce qui exclut la supercherie chez des gens qui ne connaissent point un mot de physique.

Quelques mots pour terminer des suggestions d'actes. La suggestion pendant l'hypnose d'actes à accomplir pendant le sommeil somnambulique est maintenant bien connue. C’est une sorte de rêve qu'on détermine dans l’esprit de l’hypnotisé, mais rêve cohérent, suivi, dont le fil conducteur du reste est le sens musculaire qui persiste et permet au sujet de suivre sans s’égarer tout ce qui se rattache à son hallucination. Peut-être aussi que les autres sens, vue, ouïe, restent en partie ouverts chez le somnambule provoqué comme chez le somnambule naturel. On fait croire à l’hypnotisée qu elle est au bain ; elle se déshabille; elle se plonge; elle a froid; elle remonte; elle se couvre; elle se revêt, etc. .. C'est en quelque sorte une série de mouvements qu’on lui suggère et qu’elle accomplit machinalement. Mais dans ces phénomènes, le sujet est-il un simple automate qui vit sur un fonds passé et qui n’obéit qu’aux lois de la mémoire et de l’habitude, ou au contraire, possède-t-il encore un grain de spontanéité et d’initiative?

Les faits cités par Ch. Richet des femmes qui, par simple suggestion, deviennent successivement paysanne, danseuse, général, archevêque de Paris, "etc., états dans lesquels elles parlent et agissent avec « la figure de l’emploi », et cela d’une façon remarquable, laisse supposer que la faculté d’imitation

Debierhe. 20

tout au moins peut persister chez certaines hypnotisées. Sans doute dans ces circonstances, chacune des phases des rcves est déterminée par la suggestion et sous l’intervention de l'opérateur, mais le sujet développe le reste, et se grime avec tant d’habileté, alors qu’il n’est pas accoutumé à faire ce métier, qu’on peut réellement se demander si le sommeil hypnotique ne développe point l’acuité de l’imagination créatrice.

Les suggestions pendant le sommeil hypnotigue d'actes à accomplir pendant la veille sont autrement curieux encore que tous ceux dont nous avons parlé. « Au mois d’août dernier, ditBernheim (1883), je dis, pendant son sommeil, au somnambule S..., ancien sergent : Le premier mercredi d’octobre, vous irez chez le docteur Liébault et vous trouverez chez lui le président de la République qui vous remettra une médaille et une pension .. Le 3 octobre, je reçus de M. Liébault la lettre suivante : Le somnambule S... vient d’arriver chez moi à onze heures moins dix minutes. Je l’ai vu saluer respectueusement, puis entendu prononcer le mot : Excellence. Je lui ai demandé à qui il parlait. Mais, m’a-t-il dit, au président de la République. Quelques jours plus tard, il m’aflirma que l’idée d’aller chez M. Liébault lui était venue subitement le 3 octobre, à dix heures du matin . »

«A... étant endormie, dit Ch. Richet, je lui dis : vous reviendrez tel jour, à telle heure. Réveillée, elle a oublié cela et me dit : Quand voulez-vous que je revienne? Quand vous pourrez, un jour quelconque de la semaine prochaine. A quelle heure? Quand vous voudrez. Et régulièrement, avec une ponctualité surprenante, elle arrive au jour indiqué. »

« Nous montrons, dit Ch. Féré, à une somnambule, sur un plan uni, un point fictif que nous ne pouvons retrouver que par des mensurations multiples, et nous lui commandons d’enfoncer un canif sur ce point après son réveil : elle exécute l’ordre sans hésitation avec une exactitude absolue. » Et si on remplace le canif par un coupe-papier et si on lui fait l’injonction d’aller en frapper M. un tel, qui est là présent, elle le fait avec la même précision.

Ces faits sont-ils mystérieux? Non.

On sait que la sensation persiste quelque temps après que la

cause qui lui a donné naissance a disparu. Regardez un objet vivement éclairé parle soleil et fermez brusquement les yeux : Vous continuerez à le voir.

Si l’on applique cette loi à l’hallucination provoquée, on comprend que cette hallucination, comme jetée par l’opérateur dans le cerveau de l’hypnotisée, puisse encore durer quelque temps après le réveil. Vous faites croire à une hystérique endormie qu’elle tient un miroir dans la main alors qu’elle n’a qu’un carton, au réveil elle continue à prendre le carton pour un miroir et à se voir dedans. L’expérience la plus curieuse de ce genre est celle du portrait. « Si on fait apparaître un portrait sur un carré de carton blanc, la malade est capable, au réveil, de retrouver ce carré au milieu de cinq ou six autres parmi lesquels on l’a confondu ; si on lui présente le carré renversé selon ses bords, elle voit le portrait la tête en bas; si on lui présente le portrait renversé selon ses faces, elle le retourne. »

Donc l’hallucination persiste au réveil, et si l’hallucination persiste, on comprend de la même façon que l’acte suggéré puisse continuer à subsister dans l’imagination et à s’accomplir après le réveil. « Vous allez compter jusqu’à dix, dit Bernheim à un malade endormi, et à six vous vous réveillerez. » Le sujet compte jusqu’à six, se réveille et continue à compter jusqu’à dix ! Le mouvement une fois commencé s’était continué.

Mais s’il n’est pas surprenant que l'hallucination commencée pendant le sommeil hypnotique continue au réveil, car nous avons pendant quelque temps une certaine souvenance de nos rêves; s’il n’est pas extraordinaire que le mouvement suggéré pendant l’hypnose s’accomplisse une fois l’hypnotisée réveillée, il n’en est pas de même du réveil de l’idée à date fixe, sans autre point de repère que la numération du temps, une abstraction ! Qu’une image persiste dans la mémoire à l’état inconscient, cela n’est que très naturel; qu’elle se réveille en présence de telle ou telle circonstance, cela s’accomplit à chaque instant dans notre vie quotidienne, mais qu’elle réapparaisse à l’heure tixée, voilà qui est plus merveilleux. Faut-il accorder au somnambule la faculté inconsciente de mesurer le temps? Je ne le pense pas.

La vie normale est peut-être moins séparée de la vie somnam-

bulique chez le même sujet qu’on ne le croit. L’oubli au réveil, qui a été longtemps considéré comme caractéristique du somnambulisme, n’est plus rigoureusement sans exception (Ch. Richet). On peut donc admettreTque l’injonction donnée à une hypnotique pendant son sommeil, non seulement se conserve dans son souvenir de vie somnambulique, mais qu’elle peut gagner la vie ordinaire, et dès lors l’explication de tel acte à telle heure s’ensuit tout naturellement.

Reste à parler des suggestions que l'on fait pendant la veille. Ici le champ des témoignages dignes de foi se restreint considérablement. On sait ce que c’est que la condition seconde. Eh bien ! il serait possible, rien qu’en les obligeant à regarder avec fixité pendant quelques instants, de faire tomber certains névrosés dans la vie anormale, autrement dit dans une vie somnambulique, où, cessant de s’appartenir, ils sont dépossédés de leur volonté, subissent celle de d’opérateur, et conséquemment ne sont plus responsables de leurs actes (Voyez P. Janet, Les Suggestions hypnotiques . Revue politique et littéraire, 1884). Il y a quelques années, Motet et Mesnet ont fait acquitter, devant la Cour d’appel de Paris, un malheureux névrosé de ce genre qui avait été condamné en première instance pour outrage à la pudeur.

Un fait qui paraît certain, c’est que chez une personne « impressionnable » tout état de conscience vif tend à s’actualiser, en vertu de cette loi physiologique que « toute cellule cérébrale, actionnée par une idée, actionne les fibres nerveuses qui doivent réaliser cette idée. » (Bernheim). On sait qu’on a pu obtenir, par simple suggestion, une élévation ou un abaissement thermique localisé (Dumontpallier) , des brûlures (Charcot), des sueurs de sang (Bourru et Burot) chez des hystériques. Mais en suggérant l’idée d’un crime, soit à l’état d’hypnose, soit à l’état de veille, à un sujet sensible, est-il vrai que ce sujet puisse réellement accomplir l’acte odieux qu’on lui a suggéré?

Ici, deux opinions opposées se contrecarrent. Si l'Ecole de Nancy (Liébault, Bernheim, Beaunis, etc.) regarde l’hypnotisé comme une sorte d’automate qui ne conserve de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur (Beaunis, Du Som-

nambalisme provoqué, p. 181), l’Ecole de la Salpêtrière, au contraire, ne reconnaît pas aux suggestions post-hypnotiques ce caractère de fatale irrésistibilité qui entraîne le somnambule comme l’impulsion entraîne lepileptique. Brouardel, Ch. Ferré, Cille de la Tourette, etc., considèrent queThypnotisé reste toujours quelqu'un et qu’il peut résister aux suggestions qui lui sont profondément désagréables.

Chambige n’a pas hypnotisé la chrétienne zélée qui meurt nue et en païenne à la Villa-Mabrouck ; non, il l’a dominée par ses allures, ses regards, ses déclarations. Très suggestionnable, Mme G... fut ainsi captivée, au point d’oublier ses devoirs d’épouse et de femme et d'accepter la mort de son amant après quelques heures d’un bonheur quasi inconscient. N’est-ce pas là la captation d’un cœur de femme par suggestion passionnelle et érotique? Et ce qui semble prouver mieux que tout argument que cette hypothèse est vraie, c’est que Mme G... n’aimait pas ce jeune dilettante du crime auquel elle vient tout à coup se livrer !

Soularue n’a pas assassiné sa maîtresse, mais a abusé de l’ascendant qu’il avait sur elle pour la forcer au suicide... Soularue avait promis à sa maîtresse de se tuer... Il s’est manqué. Vous avez « triché! » lui a dit le président de la Cour d’assises... Soularue n’a pas tenu parole; Soularue n’a pas eu le courage de suivre dans la tombe celle qu’il y a entraînée ; Soularue s’est conduit comme un lâche.

On a soutenu que Chambige et Soularue ont accompli leur crime par suggestion. Rien n’est moins démontré. L’un et l’autre ont fasciné la femme qu’ils aimaient, cela n'est pas douteux; ils les ont amenées l'une et l’autre à accepter la mort de leur main. Mais s'ils sont parvenus à entraîner leurs maîtresses à se faire tuer par eux, on peut parfaitement admettre que les amants avaient fait le pacte de mourir l’un avec l’autre. Les deux hommes ont manqué de parole, ou plutôt ils se sont manqués... Mais qui oserait soutenir qu’ils n’avaient pas l’intention de mourir au moment où ils donnaient la mort à celle qu’ils aimaient? Après avoir tué, avec le consentement de la victime, ils ont manqué de fermeté, leur main a dévié, ils ont fait banqueroute à leur serment, voilà, à mon avis, comment,

au point de vue philosophique, il faut envisager le meurtre dramatique accompli par Chambige et par Soularue.

Puisque le visage reflète l'état émotionnel habituel chez ceux qui ne savent pas commander à leur émotivité, on peut se demander s’il ne peut servir à caractériser les criminels. En d’autres termes, les voleurs, les faussaires, les escrocs, les bandits et les assassins ont-ils une physionomie à part? Nous avons déjà répondu en grande partie à la question. Achevons ici notre réponse.

Sous le rapport esthétique, le criminel est rarement bien doué : son visage est le plus souvent lourd, massif, mal sculpté, mal proportionné, disgracieux, laid et même repoussant. Il y a des exceptions cependant. Témoin Pranzini, ce conquérant... de femmes galantes, qui avait l’air d’un « beau garçon » comme on dit dans le monde, aux traits assez peu expressifs il est vrai, mais suffisamment réguliers.

Au point de vue intellectuel, le criminel, à moins que ce ne soit une personnalité de « haute marque », est également mal partagé. Ses yeux, s’ils ont parfois la vivacité du fripon et du rusé, ne brillent point de l’étincelle large et profonde que fait jaillir l'idée, et sa figure est terne et banale ou empreinte d’un cachet de canaillerie qui ne trompe point l’œil exercé.

Le vice marque sur le visage sa hideuse empreinte. Ici, dirons-nous avec Corre, c’est l’aspect abruti que donne l'ivrognerie; là, ce sont les traits atones, étiolés et bêtes que produit l’onanisme chez les jeunes libertins; ailleurs c’est la figure de fouine, fatiguée, timide, sournoise et rusée assez habituelle à ceux qui vont s’asseoir sur le banc des accusés pour attentat aux mœurs, ou bien le visage rouge et épanoui du vieux satyre assez commun chez ceux qui aiment le viol. ..

Les meurtriers se caractérisent surtout par des « têtes de félins, où l’œil voilé, comme dérobé, exprime l’hypocrisie, la dissimulation et la défiance »; où la minceur des lèvres, la saillie des orbites, les fortes mâchoires et la dureté de l’œil expriment la violence et la cruauté...

Le voleur a la physionomie banale; son expression est souvent « un mélange d’hypocrisie et de cynisme, de défiance et de ruse, sur un fond de vice et de débauche précoces... »

Le faussaire et l’escroc se distinguent par une fausse bonhomie et un cynisme qui surprend la bonne foi. Si on y ajoute la malice et la ruse, on se figurera aisément la tête de ces coquins, si nombreux en ce monde et trop souvent épargnés par la Cour d’assises.

« Le retour fréquent de certaines impulsions, dit Corre, dérivées de certains instincts prédominants, doit être en relation avec des manifestations particulières de l’émotivité, que traduit une physionomie non moins particulière, et celle-ci ne peut exister qu’à la condition de moyens d’exécution (qui supposent un développement spécial de l’appareil neuro-moteur. Les modalités des instincts doivent elles-mêmes être en rapport avec des modalités propres, matérielles, des organes qui les engendrent... De là l'expression du visage, qui rellète les sollicitations générales ou spéciales de la criminalité, la défiance, l’hypocrisie, la ruse, la luxure et la bestialité, la férocité ou la froide impassibilité, conséquence de l’insensibilité. »

Corre (1) a analysé les physionomies de 105 criminels. Sur ces 105 physionomies, il note : Insignifiantes, 22; douces, 17; désagréables, difformes, brutales, 66.

Macé (2) lui aussi a cherché à caractériser la physionomie d’un certain nombre de délinquants. Voici les résultats qu’il a consignés :

Sur 6 escrocs 5 avaient le type lombrosien 83 0/0 » 32 assassins 22 » » » 42 0/0

« 15 voleuses 8 » » » • 50 0/0

L’un de ces gredins avait une figure type. Appelé Moule-à- Singe, à cause de sa ressemblance avec cet animal, il avait la peau noire, les traits saillants et la bouche cynique; les yeux durs, perçants, l’un à demi fermé, l’autre ouvert; l’oreille toujours au guet, l'ensemble du faciès canaille et féroce... Il a noyé cyniquement une fillette de 12 ans... Elle ne voulait pas de lui, voilà la seule excuse qu’il donne à son forfait 1

(1) Corre, Arch. d’Anthrop. criminelle , 15 mars 1891.

(2) Macé, Mon Musée criminel , Paris, 1 89 1 .

Sur 36 criminels dont Havelock Ellis (1) a donné les croquis de profil, dessinés par le Dr Vans Clarke, directeur de la prison de Woking, 25 ont les caractères de la tète des dégénérés (Lombroso).

Dans les portraits de quelques jeunes criminels célèbres que Joly (2) a donnés en photozincographie ; dans ceux de huit criminels-nés qu'a donnés Magnan (3), Lombroso veut reconnaître son type criminel. « Mécrant » et « Ribot », dit-il, ont les oreilles sessiles, l’appendice lémurien de la mâchoire, ainsi que « Kaps » et « Lepage », qui ont, en plus, le premier des sinus frontaux énormes, le second un strabisme. « Jeantroux » eet goitreux, a des oreilles sessiles, de l’asymétrie faciale, des zygomes et une mâchoire énormes.. .

Mais je dois dire que je ne vois pour mon compte, ni dans la « Marguerite », voleuse et violente de 12 ans, ni dans la « Louise », voleuse et turbulente de 9 ans, de Magnan, toutes deux onanistes endiablées, les stigmates physiques de dégénérescence qu’a cru y découvrir Lombroso.

De tout ce que nous venons de dire résulte-t-il que le criminel ait une tète, une physionomie spéciale, qui à elle seule suffirait, — je ne dis pas à le caractériser, le métier de policier serait dès lors trop facile, — mais à [permettre à l’œil exercé d’y trouver un indice de culpabilité? Envisagée de la sorte, la question de la physionomie devient grave, et je crois que s’il était si facile de découvrir la pensée sur le visage, ii y aurait moins de maris c... et moins de dupes de toutes sortes.

Il fse peut que la photographie ait permis à Lombroso de découvrir que le criminel a le nez de travers, les oreilles en anses; qu’il a la mâchoire massive, l’œil hagard, faux, sinistre, les lèvres minces et pincées, la barbe rare, le front fuyant, et qu’entre les criminels « il y a une étrange ressemblance, une affinité anthropologique », mais je ne crois pas, moi, que cette affinité soit uniquement sociale. Que l’attitude de gens entraînés à feindre, à mentir, habitués à la ruse, à la débauche, à la

(I) H. Ellis, The criminal Man , 1890.

< 2 ) Joly, Nos Jeunes Détenus ( Arch . de l’Anthrop. criminelle, 1890).

(3) Magnan, Actes du deuxième congrès d’Anthrop. criminelle. Lyon, Storck.

violence, à la misère, aux mêmes vices, prennent un cachet spécial, à cela rien d’étonnant, — les mêmes impressions, les mêmes sensations conduisent au même habitus extérieur du corps, à la même physionomie, — mais que le crime soit le corollaire obligé d’un type anthropologique particulier, non.

On sait que Gall et Spurzheim ont tenté, dans leur fameux système phrénologique, de localiser à la fois dans l’encéphale et à la surface du crâne des centres pour les différents sentiments et les diverses passions. De là est sorti le « système des bosses ». Bosse de l’amitié et de l’affection, bosse de la cruauté et de la destruction, bosse de la fierté et de l’orgueil, bosse du doute, bosse des mathématiques, bosse du vol, bosse du meurtre, etc.

Topinard a recherché la « bosse du meurtre » de Gall sur 26 assassins et 24 Parisiens quelconques. Or il rencontré cette bosse 44 fois 0/0 sur les assassins et 45 fois sur les Parisiens de hasard ! — La seule considération que la bosse du meurtre ne s'observe qu’une fois sur 6 assassins ne suffit-elle pas à faire choir à tout jamais la phrénologie, et avec elle les illusions de Gall et de ses émules ? — A qui viendrait jamais l’idée aujourd'hui de voir dans une forte bosse pariétale « la bosse du doute », ou dans une forte saillie de la protubérance occipitale externe, la « bosse de la paternité ! »

Le jeu de la physionomie ne laisse pas toujours surprendre les sentiments qui agitent la pensée. Cependant on doit toujours l’interroger ; malheureusement, c’est surtout chez les endurcis et les récidivistes qu’elle reste ordinairement la plus muette.

Le sauvage, l’enfant ne savent pas cacher leur pensée ; leur physionomie reflète leurs manquements et leurs fautes, et ne trompe point l'œil exercé d’un maître ou d’un père. L’homme grossier, le primitif, le criminel, ont aussi leur physionomie en rapport avec leurs sentiments, mais chez la plupart la dissimulation éteint la mimique et l’empêche de parler. Il est vrai qu’alors même qu’elle demeure impassible, la physionomie peut encore devenir un indice chez des individus qui ont commis les plus ignobles attentats ou les crimes les plus épouvantables. Leur masque muet stigmatisé, par les empreintes que laisse la misère, la débauche, la déliance, le

cynisme et 1 egoïsme brutal et calculé, ne réagit plus quand on le cingle avec les armes qui font rougir de honte ou de colère l’homme qui a conservé des sentiments d’honneur ou de dignité. — C’est là une arme redoutable dans les mains du juge d’instruction mais elle a ses dangers et ne doit être maniée qu’avec prudence et habileté.

Si donc la physionomie, à certains moments, éclaire tout l’intérieur; si l’œil reflète avec tant de mobilité les sentiments et les passions qu’on a pu dire qu'il est le miroir de la pensée ; si la bouche, dans son rire, ici large, franc et doux, là contracté, hypocrite et méchant, traduit les échappées du sentiment, n’oublions pas, n’oublions jamais que pas plus que la vertu le vice n’est écrit sur la face, et suivons le conseil de notre illustre fabuliste Lafontaine qui dit : Ne jugez pas trop les gens sur leur mine.

On ne saurait nier les corrélations étroites qui relient les modalités de l’activité cérébrale, comme le rappelle excellemment Corre, avec les moyens d’expression chargés de les rendre, mais si les caractères de la physionomie apparaissent bien comme enchaînés à certains penchants, à certaines tendances ou habitudes, il faut se souvenir qu’ils peuvent trahir ou être travestis, et qu’en conséquence ils ne peuvent être considérés autrement que comme des indices, des présomptions qui éveillent l’attention de l’observateur.

Il est incontestable que les criminels aient un certain cachet qui fait d’eux une sorte de groupe social. « Un air de famille, a dit Maudsley, les dénonce comme compagnons marqués, notés et signalés par la main de la nature pour l’œuvre de honte. »

Guidés par cette idée, dit E. Lefort (1) dans un travail inspiré par le professeur Lacassagne, qu’à la laideur de l’âme devait correspondre celle du corps ; que le criminel, le coupable, devait avoir une physionomie étrange, repoussante qui inspirât la méfiance, les artistes de tous les temps, peintres et statuaires sont arrivés presqu’à la conception du criminel-né du professeur Lombroso. Ils représentent en effet leurs types, avec une face

(1) Edouard Lefort. Le Type criminel d'après les savants et les artistes, Lyon, Storck, 1801.

trop large pour un crâne trop petit, exagérément renflé quelquefois dans ses régions postérieures, d’autres fois en pain de sucre ; le front fuit en arrière, les yeux sont saillants, ronds, dyssimétriques: le regard est dur, fixe ou vitreux ; les joues sont épaissies,

Fig. 125. — Louvel

les zygomes très écartés, le nez aplati, tordu de côté, renflé en son milieu ; la mâchoire prognathe , les lèvres épaisses et lippues, la bouche souvent tirée aux coins en bas, le menton fort et carré, les oreilles en anse, mal faites, la figure sans barbe.

Nous avons esquissé la physionomie physique et aussi la physionomie morale de quelques criminels célèbres Cela nous a suffi pour faire voir que le type lombrosien du criminel est loin d’être la règde.

Mais que les criminels aient ou non la physionomie type établie par Lombroso, nous en avons trouvé deux grandes

Fig. 126. — Jacques Clément

catégories : les bestiaux et les passionnels. Ici, l’homme aux instincts pervers, aux habitudes répugnantes, qui dévalise ou vole et tue au besoin, pour vivre sans rien faire et satisfaire ses mauvaises passions : c’est Iloyos, c’est Dauga, c’est toute la bande des criminels crapuleux ou déclassés depuis Troppmann jusqu'à Lebiez, Gamahut, Prado, et Pranzini. Là, c’est l’homme à l’imagination ardente et aux désirs violents qui traverse à une

heure de sa vie un de ces cyclones intérieurs qui s’appellent l’amour, le désespoir, la jalousie, la vengeance, la colère : c’est Chambige, c'est Jeanne Daniloff.

Fig. 127. — Ravaillac

Jeanne est une bile de nihiliste à l’imagination vibrante et emportée, élevée au gré des vents. Elle devient amoureuse d’un jeune ingénieur. Dès lors elle ne se possède plus. Chez elle l’adultère s’élève à [la hauteur d’un sacrement ; il a sa liturgie

Elle essaye de divorcer, elle ne le peut. De ce jour c'est pour elle la défense de sa vie ; c’est le crime nécessaire qui s’installe dans son esprit et y règne en tyran. Elle n’empoisonne pas par cupidité comme les Brinvilliers, elle empoisonne poussée par

Fig. 128. — Damiens

un de ces amours insensés qui troublent l'âme, égarent la raison et anéantissent la volonté. Découverte, elle se fait justice ellemême. Du moment où son amant est mort, elle peut mourir ! On ne peut se refuser d’un sentiment de pitié en face du duel intérieur qui s’est joué dans cette femme et dans lequel elle a succombé.

Ces deux grandes classes de criminels sont-elles les seules ? Non.

Il y a encore ces jeunes vauriens, fils de dégénérés ou dégénérés eux-mêmes, chez lesquels l’instinct sexuel parle seul et devient l’occasion du crime. C’est Merlay. Agé de treize ans, ce jeune gredin se livre depuis longtemps à l’onanisme. En gardant

Fig. 129. — Nobiling

ses bestiaux dans la lande, il a remarqué une pauvre petite fille de cinq ans, il a joué avec elle. Un jour il l’entraîne dans une carrière, se rue sur elle comme une brute en rut. la viole et lui brise ensuite la tète à coups de pierre.

Puis ce gredin précoce court chez la mère de la petite fille et lui dit : « Accourez, je viens de trouver Marie-Marguerite assassinée dans la lande où elle gardait ses bestiaux ! Il y avait

Debierre

près d'elle un homme à barbe rouge qui m’a menacé de son couteau etqui s'est sauvé ! » « Jel’ai tuée, avoue-t-il à l’audience parce que je la désirais ! » C’est tout à fait le satyre immonde d’un roman d’Alexis Bouvier La Sang-brûlé.

Il y a en effet de ces êtres qui sont dégradés en venant au monde. Témoin la petite Antonine, petite fille maigriotte, à la

mâchoire prognathe, aux dents en grilles d'égout, à la figure asymétrique, au front bombé et saillant, dont P. Sérieux a rapporté l'histoire. Elle a treize ans à peine ; enfant arriéré, elle n’a marché qu'à trois ans et demi et n’a parié qu'à six ans. Elle est à moitié imbécile, se plaît dans la saleté, aime la solitude et est avare et impulsive. Elle se masturbe depuis l’âge de trois ans ; on l’a camisolée, c’est inutile , elle trouvait le moyen de se toucher avec les talons jusqu’à se mettre en sang; elle se livre

à l’onanisme toute la journée ; quand elle a les bras et les pieds liés, elle se frotte sur sa chaise jusqu'à user ses vêtements. « Je ne peux pas m’empêcher », dit-elle. En classe elle débauche ses compagnes, à huit ans elle provoque les hommes ; elle ne peut en voir un dans un urinoir sans courir après... Un jour elle s'introduit un pilon dans le vagin ; une autre fois elle s’essaye de cohabiter avec un chien... Par-dessus le marché, Antonine est menteuse, voleuse et cruelle,

Où cette petite malheureuse a-t-elle puisé tous ces vices ? Son père est un excentrique et un lubrique, sa mère est une hystérique, ses deux sœurs sont des natures dévergondées, très ardentes au plaisir de l’amour... Voilà le secret de la nature d’Antonine.

Les assassins politiques ne sont pas non plus des criminels qu’on doive confondre avec les habitués du crime, avec ceux qui en vivent et qui s’y vautrent.

Ravaillac qui, au physique, avait les pommettes très avancées et les arcades orbitaires très saillantes était, au moral, un

Fig. 131. — Balthazar Gérard

fanatique doublé d’un délirant. (Voy. Rouby, Arch. de l’Anthrop. crim. 1892, p. 191 et 404). Jacques Clément était très prognathe et fou, frappé de la manie des persécutions. Giuseppe Fieschi qui lança la machine infernale contre Louis-Philippe présentait également ces traits de la face. Les terroristes russes, Borris, Reinstein, Katchintzeff, Nakachidzée, Stépanoff, présentaient aussi ce caractère. Charlotte Corday avait une physionomie remarquablement virile, et les femmes nihilistes russes, Anna Reinstein, Oustina Féderowa, etc., sont dans le même cas. Mais tous ces signes ont peu de valeur. Combien de campagnardes ont le type masculin sans pour cela être des criminelles!

Quant aux « dynamiteurs », ils peuvent avoir de généreuses pensées ; ils peuvent faire un rêve et le vivre, mais au fond ce ne sont que de vulgaires destructeurs, des criminels qu’il faut impitoyablement châtier.

(( Ravachol, a dit Corre, est un pauvre diable, né dans les bas-fonds du peuple... Il s’est indigné au spectacle des souffrances de ses semblables... Il a comparé l’excessif dénûment des misérables du prolétariat, en dépit du dur labeur, avec l’excessif regorgement des riches, en dépit de l’oisiveté : il a tiré ses conclusions d'après ses moyens cérébraux... Ce n’est ni un méchant, ni un vicieux, ni un débauché ; il a toujours songé aux compagnons lorsque il a recueilli quelque profit de ses œuvres... Comme Jacques Clément a tué un roi par fanatisme ; comme Charlotte Corday a poignardé un girondin enragé, Ravachol a tué et volé par fanatisme anarchiste... Quel rapprochement à faire entre l’utilitarisme féroce et personnel dont Ravachol s’autorise pour agir contre la Société et l’utilitarisme plus féroce encore dont la même collectivité s’autorise pour écraser chaque jour les meilleurs au profit de quelque détestables! » (A. Corre, Arch. d'Anthrop. criminelle , t. VIII, p. 437, 1893)*

Sans doute les conspirateurs de l’antiquité et du moyen âge ne se gênaient pas pour faire poignarder ceux qui gênaient leurs entreprises; sans doute le poison des Borgia et des Médicis a joué de terribles drames ; sans doute les intrigues de la Cour dans notre monde moderne n’épargnent pas toujours la vie des plus vaillants ou des plus illustres; sans doute Ravachol, Emile Ilenry, Vaillant sont des illuminés qui croient qu’en

Fig. 134. — Nacachidzee.

Fig. 135. — Katchintzeff

I A PHYSIONOMIE DU CRIMINEL

faisant sauter un café, un hôtel ou une Chambre, ils contribueront, les insensés, à résoudre la question sociale ; sans doute Ravachol peut donner d’une main aux miséreux ce qu’il a pris aux riches de l’autre main, mais celui qui a élé assassiner traîtreusement clans la montagne un pauvre vieillard pour lui voler ses écus, celui-là n’est qu'un vulgaire assassin, il ne peut se revendiquer d’aucune idée politique pour amoindrir l’énormité de son forfait.

La responsabilité des « heureux de ce monde » reste entière, mais l’égoïsme cupide et aveugle des uns ne saurait excuser la brutalité des autres.

Nous avons donné le portrait d’assassins vulgaires, le portrait de meurtriers plus raffinés, les uns emportés par la violence d’une passion sans frein, les autres plus perfides et plus lâches dans le crime; la conclusion que nous en tirerons, c’est qu’à la vue d’un homme on ne peut juger de son caractère et que l'étude de la physionomie est impuissante, en général , à dévoiler l’hypocrisie ou le crime.

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