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CHAPITRE VI

Le Criminel et le Crime

Il y a plusieurs sortes de criminels. Le type dont nous avons parlé jusqu’ici, c’est le criminel de profession, d’habitude et d’instinct. Celui-là, c’est un révolté qui, pour satisfaire ses instincts égoïstes et ses besoins grossiers, entreprend de propos délibéré une lutte contre les lois de la société. C’est un impulsif qui vit du délit et du crime, qui n’a aucun regret après ses forfaits, si ce n’est quand il a « manqué son coup ».

A côté de ce délinquant type, il y a le criminel d' occasion, qui devient assassin par accident et regrette son crime à peine l’a-t-il consommé dans un accès de colère ou de jalousie. C’est que, si l’homme, on l’a dit, n’est ni ange ni bête, on peut aussi bien soutenir que ses sentiments sont un mélange de bon et de mauvais. L’éducation s’efforce de développer le bon et d’atténuer le mauvais, mais jamais peut-être elle n'arrive à faire table rase des mauvais penchants, et nul n’est à tout jamais assuré qu’il n’y succombera pas un joui1. C’est que l’égoïsme fait partie intégrante de l’homme ; c’est lui qui assure son existence et celle de son espèce; c'est le levier puissant qui soulève le monde, et fait le bien aussi bien que le mal. Or, ce sentiment, qui domine la vie primitive, soumis mais non pas effacé, est susceptible de reprendre sa prépondérance brutale à un moment donné. Ce moment c’est celui de la passion aveugle qui entraîne et emporte l’homme au caractère chaud et exalté: la raison perd son empire

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pour un instant, elle est incapable de dominer le désir violent, l’impérieux besoin.

La femme jalouse brûle les yeux de sa rivale avec du vitriol ; un malheureux mortellement froissé par un déni de justice poignarde celui qu’il considère comme la cause de ses malheurs. Une femme, ardente et passionnée, rencontre dans le monde un homme qui lui plaît et qui lui promet le bonheur; elle empoisonne son mari pour être à cet homme... l'autre n'avant peutêtre pas toujours fait ce qu’il devait pour s’épargner ce malheur. Bien mieux, un mari surprend sa femme avec un amant; il tue cette femme, parfois avec une haineuse préméditation, elle qui est l’objet de son plus grand amour, de son atfection la plus chère ! Il a suffi d’un caillou placé sur la route de ces honnêtes gens pour faire d’eux des criminels, d'autant plus à plaindre qu’aussitôt l’attentat consommé, reprenant possession d’euxmêmes, ils déplorent leur emportement et ont les plus amers regrets de leur crime. Quel insondable mystère que le cœur humain !

On dira sans doute que dans tous les cas la raison doit dominer la passion, que l’esprit doit commander à la bête, mais ce sont là des propos de prêcheurs trop parfaits pour vivre dans notre siècle, le propos de puritains qui se chargent eux-mêmes d’ailleurs de démentir le lendemain par leurs actes ce qu’ils ont dit la veille.

Ce que fait la passion violente, l’amour, la jalousie, la colère, etc., l’ivresse par l’alcool, l’éther, la morphine ou toute autre substance ébriante peut le faire à son tour. L’ivresse engendre l’illusion, agrandit tout, surexcite l’impulsivité, alourdit le frein de la raison et fait trébucher l’honnêteté. Comme l’état pasionnel excessif, comme l’état d’hypnose, elle crée un véritable état cérébral anormal qui « enlève à l’esprit sa lucidité, diminue la puissance régulatrice du jugement et livre au sentiment irréglé la clef des incitations violentes. »

Un grand triste, Ch. Baudelaire, a dit, dans des vers limpides comme un cristal :

Le vin sait revêtir plus d’un sordide bouge D’un luxe miraculeux Et fait surgir plus d’un portique fabuleux Dans l’or de sa vapeur rouge Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

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L’opium et la morphine, le haschich donnent des hallucinations non moins fantastiques :

L’opium agrandit tout,

Allonge l’illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes Emplit l'âme au delà de sa capacité.

L 'ivresse haschichienne donne des sensations aussi étranges qu’imprévues..., elle transforme le cerveau en un véritable microcosme phosphorescent où l’univers semble défiler à l’état d’images d’une vivacité inouïe.

L’être se confond avec une multitude d’êtres, le moi se multiplie à l’infini, la personne humaine se dédouble et d’étranges hallucinations l’agitent.

Après avoir sondé ce domaine mystérieux de la pensée, on se demande avec effroi ce qu’est l’homme, ce qu’est la raison, ce que sont la vertu, le vice, la sagesse, le crime, la folie ?

Enfin, à côté du criminel d’instinct et du criminel accidentel, il y a place pour une dernière variété, celle pour laquelle il est difficile de trouver un nom convenable, mais qu’on peut appeler la catégorie des criminels ignorés ou la classe des faux honnêtes \ gens. Ceux-là, ce sont les habiles. Ce sont les exploiteurs de toutes sortes qui font adroitement le contour du Code sans y tomber... Grisés par le succès, effrontés jusqu’au cynisme, ces ' parvenus vendent et trafiquent de tout, passant dans le monde le dédain sur les lèvres, la dissimulai ion dans les yeux, reçus dans ce que l’on appelle la « bonne société » et honorés de ses faveurs. Pour eux, péché caché est à moitié pardonné.

Tripoteurs véreux, financiers infâmes, ils sèment la ruine autour d’eux pour s’enrichir et jouir en paix, en repus et en ! satisfaits, du lucre que leur ont procuré leurs forfaits tolérés. . . par la loi.

Ce sont ceux-là qui me rappellent la boutade d’Alphonse Ivarr :

« Si j’empoisonne mon épicier, on me coupe le cou; si, au contraire, c’est lui qui m’empoisonne, on le laisse parfaitement tranquille. » Sous sa forme paradoxale, cette boutade n’en peint pas moins bien la triste vérité.

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Mais arrivons à l'interprétation du type criminel, autrement dit à la théorie du crime, et demandons-nous ce que c’est que le criminel.

Le criminel de nos sociétés civilisés, a-t-on dit, tient, par le caractère et certaines empreintes que laisse découvrir son organisation physique, de l’homme sauvage et de l’enfant de nos races élevées ; ce serait un retardé, un sauvage, un enfant, dans notre civilisation, le résultat d’un arrêt de développement ou d’un manque d’adaptation.

Nous allons voir que le criminel n’est ni un sauvage (théorie atavique) ni un enfant, (théorie infantile), et qu’il n’est pas davantage un épileptique ou un fou (théorie pathologique). Pour le prouver passons rapidement en revue les éléments de la criminalité.

§ I. LE CRIME ET l’hÉRÉDITÉ

L’hérédité est la transmission du « plasma germinatif » de générations en générations. Dans cette opération, une parcelle du père et une parcelle de la mère passent dans l’enfant qui est engendré par eux, de telle façon que l’être nouveau, qui n’est au début qu’une simple cellule, n’a point un seul organe, un seul élément anatomique qui ne renferme à la fois une molécule du père et une molécule de la mère (1).

Mais dans la pratique, si je puis m’exprimer ainsi, l’hérédité affecte plusieurs formes. Il y a l’hérédité directe (des parents aux enfants) ; — l’hérédité prépondérante dans laquelle la transmission des caractères se fait avec prépondérance du père ou de la mère ; — l’hérédité en retour dans laquelle les descendants héritent non de leurs propres parents, mais de leurs aïeux. Cette dernière, à son tour, peut être directe ou collatérale.

Le simple énoncé de ces lois suffit pour faire comprendre toute la complexité des héritages organiques

(1) Voy. Ch. Debierre, Semaine médicale, 1894. Vjallelon, Arch. de l’Anthrop. crim., 1893,

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L'hérédité physique n'est pas contestable. L’hérédité pathologique n’est pas moins certaine (1). 11 paraît bien aussi que l’hérédité mentale est un fait non douteux. On pourrait rappeler à ce sujet qu’ily a des familles de peintres (les Téniers, les Bonheur, les Bassaud, etc.), des familles de musiciens (les Bach, 1330-1800), des familles de savants (les Bernouillis, les de Jussieu, etc.) — Mais l’hérédité psychique n’est jamais quuue probabilité, jamais un certitude... L’influence du milieu est considérable en l’espèce, et le rôle des circonstances extérieures est peut-être plus important que celui qui est dévolu aux aptitudes intellectuelles elles-mêmes. Il ne suffit pas de naître avec une tendance à devenir brillant, il faut que les circonstances s’y prêtent... 11 faut savoir « venir au monde » au moment voulu, voilà le secret de bien des fortunes.

L’hérédité mentale s'explique aussi bien que l’hérédité physique. En effet l'homme hérite des directions dynamiques de la cellule nerveuse comme il hérite de cette cellule même. Ainsi se conçoivent du même coup l'hérédité organique et l’hérédité psychique.

Les opinions, les croyances tendent à s’implanter et à se pétrifier dans nos cerveaux au point de devenir instinctives; les idées du passé ne disparaissent qu’avec les hommes dans le cerveaujjdesquels elles se sont incrustées, et souvent nous pensons davantage avec le cerveau de nos pères qu’avec notre propre cerveau.

L’hérédité transmet un certain mécanisme nerveux ; à ce mécanisme correspondent une certaine sensibilité, certains groupes d’idées et de réactions dont l’ensemble constitue le caractère et la façon d'agir dans la vie. Or, l’existence des maladies encéphaliques est aujourd'hui trop connue pour que nous insistions sur la transmissibilité des qualités mentales. Les travaux de Morel, de Moreau (de Tours), de Lasègue, de Magnan, etc., ont montré tout le pouvoir de transformation possible de l'hérédité. Un « original » donne naissance à un choréique, un dipsomane à un épileptique, celui-ci à un aliéné

(1) Voyez à ce sujet : Morel, Traité des dégénérescences , Paris 18;i0 ; — Ch. Féré, La Famille névropathique (Archives (le neurologie. n°s [il et 20, 1884).

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ou ce dernier à un criminel. Sichart (de Marbourg) (1) a établi que le tiers des prisonniers descend de pères ou de mères qui ont été condamnés par la justice, et sur les deux autres tiers restants, plus de la moitié sont des enfants de parents déséquilibrés et tarés (dipsomanes, épileptiques, fous, etc.). Dans cette question, il ne faut pas oublier que l'hérédité n’est pas toujours directe, mais qu’elle peut sauter une, deux ou plusieurs générations pour reparaître ensuite. De cet atavisme, Jacobi (2) a rapporté de nombreux exemples. Mais il y a plus, diverses diathèses (goutte, diabète, arthritisme, etc.), peuvent se transformer par l’hérédité en certaines lésions cérébrales qui peuvent à leur tour aboutir à des psychoses de différents ordres. Tout s'enchaîne dans la vie.

La puissance de l’hérédité physique, pathologique et mentale n’est donc point contestable. Les qualités physiques, la santé, la maladie, les habitudes, les aptitudes sont transmissibles d'une façon générale, voilà un point acquis, mais les vices et les vertus, c’est-à-dire les qualités morales dans toute leur entité, sont-ils transmissibles ?

Par suite de l’étroite relalion qui existe entre le physique et le moral, entre le tempérament et le caractère, les goûts et les penchants, les aptitudes sont assez souvent héréditaires; on dit alors couramment qu’elles sont dans le sang. Mais à côté des exemples qui prouvent la transmission des qualités de l’esprit que d’exemples prouvent cette absence de transmission ! Que d’exceptions à cette règle de l'hérédité mentale! Pourquoi? Sans doute parce que les tendances naturelles de l’esprit sont susceptibles d’être modifiées avec grande facilité par le milieu, les exemples, l’éducation... comme le corps lui-même, du reste, l’est dans ses réactions sous l'influence du climat, de la nourriture, de l’hvgiène, etc. — Incontestablement le caractère dépend beaucoup du lempérament, — et comment en serait-il autrement, puisque l'esprit n’est que le résultat du fonctionnement

(1) Sichard, Sur tes facteurs individuels des délinquants (Arch. de Litz, Marbourg, 1890).

(2) Jacobi. Etudes sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme, Paris, 1881.

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du système nerveux, — mais l’exemple, le bien faire imposé, déterminent un courant, une habitude dans les vibrations cérébrales qui modifient les mouvements correspondants aux mauvais penchants et de la sorte peuvent faire d'un prédisposé au crime un honnête homme, comme d’un prédisposé à la cirrhose du foie ou à fartério-sclérose on peut faire un homme qui ne sera ni hépatique ni sclérosé à l'aide d’habitudes de tempérance qui, dures au début, deviennent faciles, ordinaires plus tard. L’alcoolisme est très fréquent chez les ascendants des délinquants.

Pour prouver l’hérédité physique, est-il besoin de rappeler l’hérédité du sexdigitisme, du bec-de-lièvre, de certaines déformations ethniques? De Quatrefages rappelle que souvent les petits des chiens esquimaux dont on a coupé la queue naissent sans cet appendice. Cependant depuis que les Juifs coupent le prépuce à leurs enfants, je ne sache pas que les Israélites viennent au monde sans prépuce ! Tous les auteurs citent le cas d’Edward Lambert, l’homme porc-épic, dont le corps était couvert d’une sorte de carapace formée de verrues. Cet homme eut six enfants et deux petits-fils qui présentèrent cette particularité, et la transmission de cette anomalie se continua pendant cinq générations.

Les habitudes sont également héréditaires. Des exemples authentiques en ont été donnés par Darwin et Galton. Certains enfants apportent en naissant les mêmes tics, la même démarche, les mêmes gestes que leurs parents, sans que l’éducation et l’imitation soient en cause (1). On ne s'étonnera pas de celte transmission des habitudes, si l’on réfléchit que l’hérédité des aptitudes est un fait d’observation courante. Au fond il s'agit du même ordre de faits. « Des actes conscients, voulus au début, sont exécutés un grand nombre de fois ; leur répétition crée dans l’axe cérébro-spinal des associations dynamiques définies, qui entreront en jeu pour accomplir, suivant un cliché, une série de mouvements coordonnés lorsque la volonté ou une sensation interviendront. L’exemple le plus saisissant est fourni par la marche.

(1) Th. Ribot, L’Hérédité psychologique , Paris, 188 .

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« L’enfant en apprenant à marcher décompose et analyse en quelque sorte tous les temps de cet acte compliqué, et lorsque, par l'exercice qui conduit à l'habitude, son système cérébrospinal a enregistré la série des actes conscients et voulus qui constitue la marche, c’est-à-dire lorsque la mémoire organique ou médullaire se sera formée, l’enfant pourra marcher à son insu, sans y penser. L’intelligence et la volonté n’interviendront dans la suite que pour diriger et régler la marche. Ce fait est l’analogue de ce qui se passe chez les grenouilles décapitées qui exécutent des mouvements très compliqués, tels que le saut, la natation, des actes de défense... Les mêmes opérations se passent chez l’enfant qui apprend à écrire, à parler, ou s’exerce à un métier manuel (1). Et si l’on demande comment il se fait que l’éducation des mouvements étant nécessaire, l’hérédité intervienne pour imprimer une ressemblance de famille à ces actes, nous répondrons que c’est parce que chez le descendant le développement du système nerveux sensitivo-moteur, comme celui des facultés, passe par les mêmes phases que chez l’ascendant. Ce que ce dernier transmet par voie d’hérédité à ses enfants, ce n’est pas l’écriture ou tout autre acte approprié à un but, mais bien les particularités d’évolution qui se trouvent en puissance dans le système nerveux au moment de la naissance et qui se développeront suivant la même modalité au moment voulu si l’on exerce les aptitudes.

Transportons ces données dans le domaine des criminels, et voyons ce que les faits d’hérédité nous apprennent.

De même que l’expression constitue un langage naturel, qui nous est en partie transmis par nos parents, de même nous héritons des états psychiques, sentiments et passions, que traduit ce langage. Et comme, à tout prendre, le caractère n’est que la résultante des sentiments, des passions et des penchants, nous pouvons dire que le caractère lui-même est souvent héréditaire. Prosper Lucas (2) a donné des exemples dans lesquels l’avarice, le vol, l’homicide reconnaissaient pour origine les mêmes vices chez les parents. Despine (3) rappelle

(1) Schack, La Physionomie , p. 401.

(2J Lucas, Traité de l'hérédité.

(3) Despine, Psychologie naturelle. 1868, et De la Folie) Etude psychologique sur les criminels), Paris 1875.

l’exemple de la famille Chrétien dans laquelle la tendance au vol était héréditaire. Des trois frères de cette famille, l’un eut un fils condamné aux travaux forcé pour vol et assassinat ; le second eut deux (ils et un petit-fils : tous trois furent condamnés pour vol et assassinat ; le troisième eut sept petits-enfants dont six subirent les mêmes peines pour les mêmes forfaits.

Les recherches de Paul Aubry (de Saint-Brieuc ) sur la fameuse famille de criminels, les Kerangal, — d’où Ch. Mérouvel a tiré son roman Le Dernier des Kerandal, — prouve à merveille, non seulement l'hérédité du crime , mais aussi que la répression ne saurait jamais atteindre trop tôt les criminels et qu’on devrait tout faire pour empêcher ces gens de se reproduire. [Une Famille de criminels, Ann. médico-psychologiques, p. 429, 1892).

llibot (I) rapporte, d’après le Cornhill Magazine, qu'il y avait' en Amérique, dans le district de l’Hudson supérieur, une jeune femme d’un naturel très pervers. De bonne heure elle échappa à la corde, se maria et eut beaucoup d’enfants. Il y a d’elle aujourd'hui quatre-vingt descendants en ligne directe. Un quart a été frappé par la justice ; les trois autres quarts se composent d'ivrognes, de fous, d'idiots et de mendiants. Les exemples qui montrent l’hérédité de la tendance au suicide abondent. Voltaire avait remarqué ce fait.

Un homme d’une conduite régulière et « d’un caractère sérieux s’est tué, dit-il, le 17 octobre 1769... Son frère et son père s’étaient tués au même âge que lui. Quelle mystérieuse simpathie, s’écrie le grand philosophe, fait périr le père et les deux enfants de leur propre main et du même genre de mort, précisément quand ils ont atteint le même âge ! »

Sighele, nous dit Lombroso, qui a fouillé tous les procès intentés contre les criminels d’Artena depuis 1852, y a presque toujours trouvé les mêmes noms... Le père et le fils, le petit-iils se suivent à distance, comme poussés par une loi fatale. Dans le dernier procès, il y avait deux familles déjà célèbres dans les annales judiciaires : l’une de sept personnes, l’autre de six, le père, la mère et les fils ; pas un ne manquait. C’est la confir-

(1) Ribot, L'Hérédité psychologique, p. 99.

Debierre.

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mation de la doctrine de Vidocq : « Il existe des familles, a dit ce coquin, dans lesquelles le crime se transmet de génération en génération, et qui ne paraissent exister que pour prouver la vérité du vieux proverbe : Bon chien chasse de race. »

Bref, la ville d’Artena, province de Rome, se distinguerait par un nombre de meurtres six fois plus grand et un nombre de vols trente fois plus élevé que dans la moyenne de l'Italie. Dernièrement Fauvelle signalait une tache noire pareille en France, dans une série de bourgs situés sur la lisière des forêts de la Thiérache (Ardennes).

Féré, partisan que le criminel est un dégénéré, et le plus souvent un dégénéré héréditaire, a trouvé que sur 8.227 jeunes détenus 2.547 descendaient de parents qui avaient subi des condamnations.

D’autres ont pu dire que les générations de filous, d’escarpes et d’assassins qui « sucent le crime avec le lait empoisonné du biberon maternel », que la « carrière criminelle » se recrutent de plus en plus par voie héréditaire, mais on peut toujours se demander si dans ces conditions, ce n’est pas le milieu social qui fait tout le mal.

Du reste, dans l’histoire du crime, le crime n’engendre pas toujours le crime, tant s’en faut. Raux, directeur de la circonscription pénitentiaire du Rhône, n’a rencontré l’héritage du crime d’une façon certaine et avérée que 42 fois sur 356 familles de détenus, soit 12 0/0; 49 fois, il est vrai, la réputation des parents était mauvaise et 138 fois douteuse. Mais bref, l’honnête homme peut engendrer un criminel, et l’assassin peut donner le jour à un homme vertueux. L’hérédité transmet des tendances, des penchants heureux ou fâcheux, mais ces tendances et ces penchants ne sont pas fatals. C’est là de la force à l’état potentiel qui peut ne jamais se dépenser. Le psychologue ne pourrait donc accepter dans toute leur rigueur ces vers d’Alfred de Musset :

Il naît sous le soleil des âmes dégradées,

Comme il naît des chacals, des chiens et des serpents,

Qui meurent dans la fange, où leurs mères sont nées.

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La puissance aveugle de l'hérédité contribue à la dégénérescence des familles et des races, car par elle se transmettent les modifications fâcheuses qui naissent à un moment donné dans l’un des chaînons de la race. Cette énergie conservatrice serait excellente si elle n’avait qu’à transmettre de bons caractères et d’heureuses variations. Mais il n’en est pas ainsi ; et la décadence surviendrait plus vite encore, si les croisements ne venaient rendre aux rejetons un sang nouveau et plus vigoureux.

En résumé, l’hérédité régit à la fois notre conformation extérieure et nos différents modes d’activité. Si rien ne venait la contrarier, elle consisterait simplement dans la transmission des mêmes caractères. Mais l’union de deux êtres différents d’une part, le milieu et l’éducation de l'autre, sont des causes profondes de variation incessante. Ainsi s’acquièrent des modifications physiques et psychiques instables qui pourront même l’emporter sur les caractères héréditaires. L’hérédité de la plus grande partie des caractères ayant toujours lieu, mais l’hérédité de la totalité des caractères ne se réalisant jamais, on peut dire que la loi d’hérédité se réalise toujours et qu’elle ne se réalise jamais. Je ne veux point entrer plus avant dans la question de l’hérédité, et apporter les statistiques pour et contre l’hérédité criminelle, mais je crois ne pouvoir mieux faire en terminant ce chapitre que de rapporter ces paroles profondes de Bernheim.

« Quand je vois, dit Bernheim, deux enfants élevés ensemble, soumis à la même éducation, vivant dans le même milieu, l’un manifester de bonne heure des instincts d’honnêteté et de moralité qui guideront tous les actes de son existence, l’autre s’affirmer d’emblée comme un vaurien sourd à toutes les exhortations, qui n’obéit qu’à ses impulsions mauvaises et sera toute sa vie un malfaiteur, quand je suis ces deux natures depuis leur naissance, je me demande si leur évolution morale n’était pas dans l’œuf, comme leur évolution physique ! »

On a donc beau s’écrier qu’il n’y a point solidarité fatale entre le père et le fils... tout nous dit que l’hérédité psychique n’est qu’un côté de l’hérédité physiologique... D’où notre monde civilisé devrait empêcher la procréation d'individus qui, selon toute probabilité, deviendront des criminels. Cette suppression

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d’éléments mauvais produirait une amélioration de la race par sélection artificielle. L’anliquité, plus audacieuse que nous, ne nous a-t-elle pas inconsciemment devancé dans cette voie?

$ II. — Le Crime et l'Atavisme

Pour une certaine école, le criminel, je le répète, serait un sauvage, un retardé. Mais tandis que les uns le regardent comme sauvage dans ses traits physiques et moraux , les autres n’y veulent reconnaître qu’un sauvage au point de vue moral.

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