‹ Le crâne des criminelsChapitre 26 sur 33 · Théorie alavistique, physique et morale · texte numérisé non relu

Théorie alavistique, physique et morale

Lombroso, Ferri, Garofalo, Sergi, Bordier, etc., ont soutenu que l’aptitude criminelle est liée à une certaine conformation ou malformation du cerveau, déjà reconnaissable à certains caractères corporels. Le criminel-né, d’après l'Ecole, ne serait qu’un être aberrant parmi les modernes, un représentant des anciens troglodytes sauvages contemporains de l’Ours des cavernes et du Mammouth, et le crime un phénomène réversif ou atavistique. une fatalité par conséquent contre laquelle le sujet ne peut rien! La variabilité, les croisements à outrance, la sélection naturelle altèrent progressivement les types; les caractères fondamentaux s’égrènent, la race a vécu. Mais l’hérédité peut accidentellement faire reparaître et ressusciter le type. Eh bien, le type criminel serait un de ces ressuscités.

Zola s’est inspiré de ces idées dans sa Bête humaine où il prêle à l’un de ses principaux personnages une brutalité sanguinaire qui se réveille à la façon d’un instinct endormi et réclame, en dehors de toute raison, satisfaction immédiate de ses goûts sauvages et de ses appétits grossiers, — voulant rappeler par là l’âge préhistorique où la bataille inexorable de la vie faisait de 1 homme un loup pour son semblable : Homo homini lupus.

LE CRIMINEL ET LE CRIME

Mais si l’ancêtre de l’homme était un être voisin des Singes, il a dû être frugivore, par conséquent doux, patriarcal. Dès lors pourquoi nous présenter l'immoralité, la férocité, le crime comme des phénomènes d’atavisme?

D’après Lombroso, la tête criminelle se caractérise par l’asymétrie, le front fuyant, la saillie des arcades orbitaires, le volume énorme des zygomes et des mâchoires, la grandeur des orbites, le type ptéléiforme de l’ouverture du nez, l’appendice lémurien de la mâchoire. Physiologiquement le criminel se distingue par une analgésie congénitale et une obtusion de la sensibilité générale et spéciale. C’est ce que Pauline Tarnowski a également voulu prouver en ce qui concerne l’étendue du champ visuel, de la sensibilité olfactive et gustative chez les femmes criminelles (1).

Mais ce type criminel, en admettant pour un instant qu’il existât, qui nous dit qu’il est plutôt un type congénital qu’un type social? En d’autres termes, le type criminel est-il un legs des parents ou des ancêtres, ou n’est-il pas simplement le cachet de gens qui ont des caractères communs parce qu’ils vivent dans des conditions sociales à peu près semblables?

Nos recherches anatomiques nous ont montré à l’évidence que le type criminel n’existe pas. Ceci ne veut pas dire que la virtualité criminelle ne soit pas inscrite dans la physiologie cérébrale, mais nous ignorons encore, pour employer le langage imagé de Tarde, à quelles « raies spectrales du cerveau » correspond l’aptitude criminelle. Si nous en appelons de Lombroso à Lombroso lui-même, du reste, nous obtenons la même réponse. C’est en vain, en effet, que Marro (2), dans ses recherches sur 542 délinquants piémontais qu’il a comparés à 100 sujets honnêtes de même race, a cherché à soutenir le Maître. Il a trouvé que les anomalies d’origine alavislique ou héréditaire étaient à peu près les mêmes chez les honnêtes gens que chez les criminels ; mais par contre, ses recherches lui ont révélé une prédominance remarquable des anomalies pathologiques, ce qui, pour le dire en passant, renverse immédiatement la doctrine atavislique du

(1) Pauline Tarnowski, Congrès d’Anthrop . , de Bruxelles, 1892.

12) Marro, toc. cit , p 157.

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crime. La phipart des anomalies observées sur les criminels sont d’origine pathologique et se retrouvent chez les hommes les plus honnêtes. Celles qui auraient une origine atavique sont purement accidentelles et n'ont rien à faire avec la nature criminelle de l’individu. Virchow, Lacassagne, Manouvrier, etc., ont réfuté les idées de l’Ecole lombrosienne à cet égard. Kühn, de son côté, a montré que la doctrine de l’atavisme psychique des criminels doit être considérée elle-même comme ne reposant sur aucune base sérieuse.

Que l’asymétrie de la tête existe chez les criminels, rien d’étonnant à cela, car dans plus de 60 0/0 des cas c’est en vain qu’on rechercherait la symétrie parfaite du crâne et du visage. L’asymétrie est donc une règle commune à tous les crânes et à tous les cerveaux de l’humanité, et non pas une disposition propre au criminel.

Que le récidiviste endurci ne rougisse plus, qu’aucun sentiment de pudeur et de honte ne trouble plus son masque, à celariend’extraordinaire non plus. La répétition d’actesrépréhensibles lui a consacré une seconde nature ; son système nerveux, habitué à se vautrer dans la boue, n'en a plus peur, à cela quoi d’étonnant? La prostituée a-t-elle peur de la prostitution?

Colajanni (1) a bien fait voir que les statistiques de Lombroso, Ferri, Marro, etc., sur 1 ’Uomo délinquente se contredisent et ne prouvent pas que les anomalies régressives (dégénérés) soient plus spéciales et plus fréquentes que chez les honnêtes gens.

Si d’honnêtes gens, comme il dit, ont les caractères physiques du criminel-né, c’est faire une supposition toute gratuite qu’admettre qu’une force compensatrice, due au bien-être ou à l’éducation, a neutralisé les penchants innés au crime.

Si, d’autre part, le criminel est un arriéré, un égaré dans notre civilisation, qu'est-ce qu’on doit entendre par type supérieur, se demande Colajanni. Est-ce le dolichocéphale blond ? Est-ce le brachycéphale brun? Gœthe, Locke, Shakespeare, Richelieu, Weber, Catherine II, avaient le front étroit et fuyant; Beethoven était en outre prognathe ; Kant était plagiocéphale ; Darwin avait d’énormes arcades sourcilières, et Gambetta avait

(1) N. Colajanni, La Socio/ogia criminale, Catane, 1889.

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un cerveau de 160 gr. moins gros que celui de Pranzini ! Les nains et les bouffons, vrais types de dégénérés, étaient souvent dotés d’un esprit très subtil, témoins Esope, Socrate, Léopardi. Triboulet est resté légendaire.

« La femme, ajoute Colajanni, qui a les caractères les plus essentiels communs avec le délinquant, est un type de bonté et fournit aux prisons un contingent quatre fois moindre que l’homme. »

Enfin, si les malformations physiques étaient le corollaire d’une dégradation morale, il devrait exister entre le nombre des criminels nés dans une région et celui des exemptés du service militaire pour infirmités un rapport constant; or, en Italie, la relation que l’on trouve, c’est celle de la misère avec le délit ou le crime. Cette relation amène Colajanni à considérer les facteurs sociaux comme les vrais coupables de l’origine du crime.

Bref, l’abondance et la profusion même des caractères, — très diffus d'ailleurs, — que Lombroso et ses disciples ont attribués aux criminels, prouvent assez la faiblesse de ces caractères. Tout ce que Ton pourrait accorder à l’Ecole, c’est que les criminels présentent un plus grand nombre de formes suspectes, de particularités exceptionnelles, de défectuosités attribuables à un trouble plus ou moins probable de développement de la tête osseuse, de traits pathologiques ou tératologiques que les têtes quelconques. Mais tantôt c’est une anomalie, tantôt c’est l’autre que l’on trouve. Rien donc dans ces caractères qui puisse faire croire à un type spécifique. D’autre part, on a fait remarquer avec juste raison, que ces anomalies sont encore plus fréquentes dans les crânes d’aliénés que chez les criminels, — et sans pour cela accepter que c’est là une preuve que les criminels sont des dégénérés, — il n'en demeure pas moins que cette simple constatation ruine la théorie atavique du criminel.

L’interprétation tératologique aurait sur l’interprétation atavistique l’avantage d’expliquer entre autres choses, pourquoi la criminalité native est plus fréquente dans les classes pauvres et misérables. Les mauvaises conditions, en effet, dans lesquelles a lieula grossesse desfemmes conduisent bien plus fréquemment que dans d’autres classes à donner des enfants malformés

(Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire). Marro (1) rattache à la vie intra-utérine la plus grande partie des anomalies présentées par les malfaiteurs. On pourrait objecter à l’atavisme moral ce que Féré a objecté à l’atavisme physique, à savoir que les tares qui caractérisent la dégénérescence n’ont rien à faire avec l’atavisme qu’elles semblent plutôt exclure.

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