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Théorie de l'atavisme moral ou bestial

Pour Colajanni (2), le criminel est bien un néo-primitif, un néo-sauvage, un néo-barbare, mais seulement au moral.

Cette théorie suppose que le crime est un phénomène anormal, une sorte de monstruosité, un phénomène psychique dévié, et elle oppose la « race » des criminels à la« race » des honnêtes gens.

Mais cette doctrine manque de critère. Où placer la séparation radicale, absolue, entre l’honnête homme et le malfaiteur ? Le crime plonge ses bras audacieux dans tous les rangs de la société. Combien de criminels sont considérés comme des honnêtes gens, alors que ce sont des escrocs, des faussaires, des habitués des abus de confiance ?

Du criminel fieffé au négociant le plus honnête, il y a toute une gamme. Tout commerçant qui trompe ses clients n’est-il pas un voleur? Tout épicier qui frelate son vin n’est-il pas un empoisonneur ? Tout falsificateur de marchandises n’est-il pas doublé d’un faussaire?La haute banque n’est-elle pasde nosjours, hélas! un infâme tripot où des personnages « bien cotés sur la place » conduisent avec une parfaite impunité une multitude d’honnêtes gens naïfs à la ruine et à la misère?

Les fous moraux , a-t-on dit, sont des déséquilibrés , des impulsifs , des obsédés , des abouliques , des gens qui n’ont point de sens moral. Mais qu’est-ce qu’un déséquilibré? Rien n’est

^1) Marro, Cnrattcri dei delinquenti, 1881).

^2) N. Colajanni. La Socioloqia eriminale, Catana, 1889,

plus difficile à définir. Où commence l’équilibre moral? Où cesse-t-il ?

Pour fonclionner normalement, le cerveau ne doit point se laisser absorber par une idée dominante ; sinon celle-ci fait tout plier à ses besoins, et à la longue devient la souveraine directrice de la conduite sans que rien vienne mettre obstacle à la satisfaction de ses penchants devenus irrésistibles. Un homme séduit une jeune femme, la rend mère et l’abandonne. La victime de cette lâche trahison attend son séducteur et le tue... Le crime est patent et avoué, et cependant le jury l'absoudra. Et quelle défense sera celle de la cou pable : « J’étais folle ! »... Une servante empoisonne les enfants de ses maîtres pour avoir le plaisir de sortir et d'aller quérir le médecin ou des remèdes... Une autre cache sa grossesse et tue son enfant aussitôt venu au monde pour cacher sa faute et éviter le scandale... Une autre se fait avorter pour ne pas augmenter sa famille et amoindrir l'héritage de ses autres enfants... Une autre, pour éviter à son fils les maladies vénériennes, l’initie elle-même aux plaisirs de l’amour, et finit par descendre pour lui aux complaisances les plus lubriques... L'amour comme la haine, l’ambition comme la cupidité, le fanatisme religieux comme le patriotisme peuvent engendrer ces idées tyranniques qui conduisent aux crimes les plus abominables, et toujours les criminels de répondre : « Une voix impérieuse me commandait d'agir, je n’ai pas pu faire autrement. »

L’impulsif agit comme mû par une force irrésistible. On a comparé le criminel impulsif, celui que l’on a appelé faux criminel , à l’épileptique. Les deux auraient une même origine ; il y aurait chez tous les deux même latence dans l'éclosion des actes, mêmes bizarreries du caractère, même automatisme contre lequel la volonté reste impuissante. Cette analogie entre l’épileptique et le criminel impulsif serait si grande que l'on a pu dire que la plupart des criminels ne sont que des épileptiques du sentiment. (E. Cabadé, De la responsabilité criminelle , Paris, 1893, p. 57).

Nous pensons qu’il y a exagération manifeste à vouloir assimiler le criminel, même impulsif, à l’épileptique. L’un est un malade irresponsable, l’autre sait ce qu’il fait, il n’a jamais l’amnésie de ses actes,

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11 est une catégorie de sujets jouissant en apparence de la plénitude de leur raison et qui, malgré l’intégrité de presque toutes les facultés intellectuelles et morales, sont poussés d’une façon irrésistible à commettre un délit ou un crime ! Ils résistent quelque temps à la tentation, mais celle-ci est si forte, qu’ils n’ont de repos que lorsqu’ils ont accompli l’acte coupable... Une jeune servante allemande sert ses maîtres avec zèle et intelligence ; un jour elle se jette aux genoux de sa maîtresse et la supplie de la laisser partir de la maison parce qu’elle ne peut plus résister à l’obsession qu’elle a... d’ouvrir le ventre des enfants dont elle a la garde quand elle voit leur chair nue !. .. F..., ancien zouave pontifical, déjeûne dans une crémerie de la rue Cujas. Tout à coup il se lève, et plonge un couteau dans la poitrine de la jeune fille qui le servait parce qu’il était obsédé par l’idée qu'il devait tuer une femme ! Charlotte Corday, l’assassin de Marat, John Wilkes Booth, le meurtrier du président Lincoln, Louvel, l’assassin du duc de Berri, le misérable mamelouck qui poignarda l’illustre Kléber (1) étaient des impulsifs ; car l’impulsion tient à une déviation de la mécanique cérébrale, mais elle peut être suggérée par nombre de circonstances, lectures romantiques, harangues enflammées, spectacles dramatiques, patriotisme, fanatisme religieux, etc. De toutes ces causes toutefois, il n’en est pas de plus efficaces que l’hallucination. Certains sujets entendent des voix qui leur conseillent de tuer; d’autres voient devant leurs yeux des images qui arment leur bras et les poussent à frapper. L’hystérique, l’alcoolique, mais surtout l'épileptique sont dans ce cas. Et ce qu’il y a de curieux c’est que l’épileptique en état de petit mal ne se rappelle en rien les atrocités qu’il vient de commettre. L’impulsion au suicide, au vol, etc., n’est pas moins réelle. Dans son livre intitulé : Un Joli Monde , Macé affirme qu’il existe à Paris plus de 100.000 personnes qui volent par impulsion, fatalement, et sans pouvoir s’en empêcher.

Esquirol a cité une famille où les six enfants se sont successivement suicidés, en dehors de tout chagrin ou calatrosphe

(I) Le curé Verger que prit la guillotine, l’assassin de l'archevêque de Paris Sibour, était un exalté, un violent, un mélancolique, comptant dans sa famille huit aliénés ou suicidés (Brierre de Boismont,'.

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financière, causes les plus ordinaires du suicide. L'impulsion au vol chez les femmes enceintes n’a plusbesoind’êtredémontrée. Le même phénomène peut revenir pendant les époques menstruelies, nouvelle preuve de l’action sur la menlalité d’un simple phénomène réflexe parti des organes génitaux. Motet a cité l’exemple d’un pyromane qui allumait l'incendie à chaque fois qu’un petit verre d’eau-de-vie venait allumer son cerveau ; en un seul jour il en alluma quinze sans rime ni raison ! — Une dame du monde, correcte et réservée, s’arrête tout à coup dans un salon où elle converse avec calme et profère des propos orduriers et obscènes en rougissant de ses paroles... Un prêtre monte à l'autel et dit sa messe : tout à coup il s’arrête et profère en pleine conscience de lui-même les plus horribles blasphèmes contre Dieu, la Vierge et les saints... Tel a une tendance invincible à la masturbation ; celui-ci ne peut entrer en érection qu’en évoquant l’image d’un homme nu, et l’autre en évoquant l’image d’une vieille femme ridée couchée dans un lit et coiffée d’un bonnet blanc ! Celui-là n’éprouve de jouissance qu’en déchirant le corps de celle qu’il étreint dans les spasmes d’un amour qu’il consacre dans le sang ; ici, c’est une femme bien élevée qui ne peut rester un instant seule avec un homme sans lui montrer ce qu’Eve cacha avec la main en sortant du Paradis terrestre; là c’est un homme qui ne peut ériger sans faire toucher à sa verge un soulier de femme, ou c’est M. X... qui attire chez lui les enfants les plus sordides pour simplement leur baiser le phallus ou la vulve avec un cérémonial grave et burlesque ! Ici, c’est un malheureux impulsif qui est obsédé du désir impérieux et irrésistible d’accoster dans la rue toutes les femmes bien mises, à la condition qu’elles aient des bas noirs ; là, c’est un exhibitionniste qui ne peut résister au tyrannique désir de montrer ses « pièces » à des jeunes fillles d’aspect honnête, et qui s’éloigne en « se faisant honte à lui même » (Gilbert Ballet, Clin, des maladies mentales de l'Asile Sainte- Anne, Sem. méd. p. 260, 1892).

Je m’arrête. Devant les impulsions sexuelles, on pourrait répéter le mot fameux de Talleyrand : « Tout arrive », depuis la sodomie et le saphisme honteux jusqu’à la coprolalie et la nécrophilie ! Il est clair que les impulsifs sont des déséquilibrés et des abouliques.

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D'autres — et ceux-là n’ont point ce que l’on est convenu d’appeler le sens moral, — constamment sollicités par leurs appétits nutritifs ou sexuels, commettent les actes les plus illicites ou les plus coupables, parce que ses actes en eux-mêmes ne leur paraissent point mauvais.. . ou si peu.

Un clerc d’avoué, homme correct, coté et rangé, dans une de ses promenades attire une petite fille dans un endroit écarté, la viole et la tue. Puis il rentre à l’étude, se remet au travail comme si rien ne s’était passé, et écrit sur le « Journal de sa vie », qu’il prenait à peine le soin de cacher : Aujourd’hui, telle date, violé et tué une petite fille à tel endroit, c’était bon et chaud... Euphrasie Mercier, une détraquée mystique et visionnaire, allie à sa folie le bon sens et l’aptitude commerciale, elle empoisonne une vieille fille, MUe Ménétret, dans le but de s’emparer de sa fortune, et brûle le cadavre qu’elle enterre dans le jardin. Un cambrioleur de dix-neuf ans est surpris entrain de dévaliser un logement boulevard Ménilmontant; il bondit sur la pauvre maîtresse de maison qui rentrait toute étonnée de trouver sa porte ouverte, lui porte un terrible coup de couteau, et dit ensuite avec cynisme au commissaire de police : « Je viens de faire treize mois, mais je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir éventré la bonne femme pour aller rigoler à la Nouvelle. » Mais sans atteindre ce degré d’excentricité et de brutalité, le sens moral est sujet à beaucoup de variations et de vicissitudes. Combien davantage encore le degré variable d’organisation cérébrale lui donne de mobilité ! Combien commettraient sans hésiter les préjudices les plus graves et les crimes les plus vils n'était la crainte des lois répressives ! A ceux-là il suffit de l’occasion pour qu’ils deviennent des délinquants et des criminels.

Certes, le remords est peu commun aux criminels. Sur 700 criminels, 23 seulement, soit 2,4 0/0, ont paru à Lombroso et Ferri se repentir de leurs crimes. Il y a cependant des exceptions. Menesclou semble avoir eu le remords de son abominable action, si l’on prend à la lettre les piètres vers qu’il a composés dans sa prison :

Je l’ai vue, je l’ai prise.

Je m'en veux maintenant,

Mais la fureur vous grise

Pt le bonheur n’a qu’un instant-

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Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés, et personne n’est tout à fait assuré peut-être d'échapper toujours au délit et au crime.

Selon Sergi, ce n’est plus l’homme primitif, égoïste et brutal, dont nul frein n’arrête les passions, qui reparaît dans le criminel, c’est la bête !... La bête, c’est la matière qui sent et désire, aime et souffre, compatit et déchire. En parlant de la bête dans l’homme, en parlant de « l’autre », les moralistes n’ont songé sans doute qu’à éclairer par une métaphore l’état de l’àme humaine soumise à la fois aux sollicitations du bien et du mal. D’après Sergi, cette image serait l’expression rigoureuse de la réalité.

C’est à peu près la théorie d’Adolphe Guillot (1), qui repousse l’influence de l'hérédité et de l’atavisme, et soutient qu’on devient criminel par une sorte de perversité progressive. Le mal, dit-il, n’envahit pas d’un seul coup la conscience humaine, et le crime est un fait d’ordre purement moral. Ni ange, ni bête, l’homme, comme l’a dit Pascal; la vie n’est que la lutte de ces deux êtres. Si la bête l’emporte, l’homme se jette dans les excès et marche presque fatalement vers le crime.

Mais encore une fois, peut-on objecter à cette théorie, pourquoi avec les mêmes circonstances et dans les mêmes milieux, la bestialité l’emporte-t-elle chez l’un pour le conduire comme avec fatalité au crime et non pas chez l’autre ?

C’est en vain que Lombroso, Tamburini, Tanzi, etc., regardent Vidiotie morale comme synonyme de criminalité congénitale. Il n’y a pas plus d’aliénés qu'on puisse appeler « idiots moraux », qu’il n’y a de criminels qu’on puisse nommer « idiots moraux », parce qu’il n’y a pas d’organe pour le sens moral. Il n’y a pas plus de centre pour la moralité que pour l’intelligence ; il n’y a pas de maladie mentale constituée par le seul manque du sens moral. La moral insanity n’existe donc pas en tant qu’unité du cadre nosologique; elle n’est, comme le dit Wesphai, qu’une forme de débilité mentale chez les héréditaires dégénérés, ou bien une déchéance d'une partie de l’individualité psychique.

(1) Adolphe Guillot, Les Prisons de Paris et les Prisonniers, Paris, 189U.

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On ne peut point s’appuyer sur le manque de conscience morale et de remords pour soutenir la théorie de l’idiotie morale, car comme on l’a fait remarquer, le manque de conscience se retrouve dans la masse du peuple à un degré presque aussi grand que chez les criminels.

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