Le crime et f infantilisme
L’enfant est un être colère, vindicatif, jaloux, menteur, indolent, paresseux, vaniteux, imprévoyant, sans pudeur, et discernant mal le bien du mal, le bon du mauvais (il est chipeur, voleur, cruel, etc.)... Voilà le tableau de l’enfant d’après Lombroso.
Sans doute '< le mensonge croît chez l’enfant en même temps que son corps », ainsi que le dit Montaigne; sans doute « cet âge est sans pitié » comme le dit l’illustre fabuliste ; oui, l’enfant est hautain, dédaigneux, envieux, jaloux, curieux, intéressé, paresseux, timide, volage, intempérant, menteur, dissimulé, colère (La Bruyère) ; sans doute il a en lui le germe de beaucoup de mauvaises passions et de peu de bons sentiments, mais il ne sera pas fatalement criminel. Cela dépendra des circonstances.
De fait, l’enfant raisonne peu, il veut, exige et agit; il aime ses parents pour lui, parce qu’il y trouve ce qui tlatte ses instincts et fait plaisir à ses sens; la souffrance d’autrui ne lui dit rien et il prend plaisir à faire mal à plus faible que lui; rusé, dissimulé, menteur, jaloux, vaniteux, gourmand, imprévoyant, insouciant et lâche devant le châtiment : la crainte est la clef de la direction des enfants comme elle est la condition de la domination du civilisé sur le sauvage. Quelle peut être une pareille disposition psychique, si elle ne rencontre devant elle la barrière réformatrice de l’éducation? Celle du vaurien sûrement, du criminel peut-être.
Mais l’Ecole soutient que lorsque l’homme reste enfant, toutes les fois que « l’infantilisme » persiste, le terrain est préparé pour les mauvais appétits, et par conséquent pour le crime. Le criminel garderait de l’enfance certains caractères qui ont fait dire
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que c’est un « retardé » dans notre civilisation ou dans l’évolution de sa race. Il resterait dans l’état psychique de l'enfant caractérisé plus haut, et dirigerait dès lors sa vie d’après les appétits les plus grossiers et les mobiles les plus futiles.
Au fond natif de l’enfance, — avec ses colères faciles, sa jalousie outrée, son excessive vanité, sa cruauté instinctive amenant des exagérations, des violences, des actes mal proportionnés au but, — s’ajouteraient les tares héréditaires et l’initiation qui adjoignent leur influence pernicieuse à cette physionomie déjà si dépravée
L'enfant n’est pas un homme que déjà il « chasse de race »; reçoit-il des « leçons de vice », oh ! alors il devient facilement un mauvais garnement, un « gibier de potence »... La puberté, cette crise dans la vie de l’homme, survient et apporte avec elle, dans cette nature déjà pervertie, une explosion d’instincts, de désirs malheureux, de besoins irrésistibles qui aboutissent au forfait... Il tuera pour avoir de l’argent devenu nécessaire à ses plaisirs, il tuera par vanité, par jalousie, par vengeance... Telle est la théorie infantile du crime dans son essence, théorie qui donne l’enfant pour un sauvage dans sa race; un simple arrêt de développement peut lui faire conserver jusqu’en son âge mûr la prédominance des actions impulsives qui caractérisent essentiellement l'enfant dont l’exemple, l’éducation, l'expérience, n’ont pas encore assoupli et discipliné le caractère.
Certes, nous venons de le dire, tout enfant porte en soi des inclinations mauvaises. Morel (1), Magnan (2) ont rapporté des exemples types de mauvais petits vauriens, mais ces enfants pervers sont manifestement des dégénérés, des héréditaires, des victimes de l’hérédité psychopathique et d’une éducation déplorable. Le professeur Brouardel (3) en a donné une excellente peinture à l’Académie de médecine et au Congrès d’Antropologie criminelle de Paris en 1889.
Magnan a éloquemment combattu la doctrine de l’infantilisme, nous lui empruntons l’argumentation suivante.
(1) Morel, toc. cit. p. 116.
(2) Magnan, de l’enfance des criminels dans ses rapports avec la prédisposition naturelle au crime (Arch. de l’Antrop. criminelle t. IV, 1889, p. 257.)
(3) Brouardel Arch. de l'Antrop. criminelle, t. IV, page 550, 1889,
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« De très bonne heure, dit-il, l’enfant commence à acquérir le contrôle distinct de ses mains, il se produit des phénomènes d’attention, des conflits de motifs agréables ou douloureux qui président déjà aux actes volitionnels. Une figure du Traité de psychiatrie de Meynert (1) montre bien la succession des phénomènes dans une de ces opérations mentales simples : l'image de la flamme d’une bougie, déposée par l’appareil de la vision dans le centre cortical postérieur, transmet la représentation dans la régionfrontale et provoque imuiédiatemet un mouvement du bras vers l’objet brillant ; l’impression douloureuse, à son tour, suivant un trajet analogue, actionne en sens inverse la région psycho-motrice, un mouvement de recul s’effectue, les deux sensations, agréable et douloureuse, sont enregistrées, comparées, et, à partir de ce moment, la flamme est regardée, mais non touchée. C'est par des expériences successives que se fait l’éducation des centres modérateurs, que dans la conscience se développe l'attention et que les actes volitionnels des enfants perdent peu à peu leurs apparences impulsives pour acquérir l’aspect de la délibération. »
De la vie végétative (réflexe simple) l’enfant passe ainsi successivement et progressivement à la vie instinctive (activité sensorio-motrice), puis à la vie intellectuelle (activité idéomotrice) . Ses divers modes d’activité cérébrale (sentiments, mémoire, jugement, volonté, etc.) se développent, se perfectionnent successivement parle concours harmonieux de. tous les rouages encéphaliques ; et. l’évolution progressive des facultés mentales aboutit à cet état de conscience qui nous permet de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, à ce témoignage secret de l’àme qui approuve les bonnes actions et réprouve les mauvaises, et qui constitue en somme la caractéristique du sens moral.
L’individu normal, ajoute Magnan, n’est pas prédisposé au crime ; s'il devient criminel, il le devient sous l’influence d'une passion violente (criminel d’occasion) ou d’une éducation vicieuse (criminel d’habitude). Cette influence de l’éducation
(1) Meynert : Clinique des maladies du cerveau antérieur, trad. de Cousot, Bruxelles, 1886, p. 168.
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est considérable chez l’enfant ; elle prend une importance exceptionelle dans toute cette catégorie de petits malheureux qu’on appelle les enfants abandonnés. « Parmi ces infortunés beaucoup non seulement subissent l’influence d'un milieu et d’exemples déplorables, mais encore ils apportent en eux-mêmes, par le fait de l’hérédité nerveuse ou vésanique, ou de l’alcoolisme des ascendants, non pas une prédisposition naturelle aux actes délictueux, mais bien une tare pathologique, une dégénérescence qui porte le trouble dans les fonctions cérébrales. Bientôt, en effet, les centres modérateurs sont impuissants à réprimer des appétits et des instincts suscités maladivement par des centres en état d’éréthisme ; tantôt au contraire, les centres modérateurs, déséquilibrés eux-mêmes, n’apportent plus la pondération habituelle qui règle, à l’état normal, les phénomènes instinctifs. » Mais c’est là un état pathologique et l’étude de ces dégénérés est exclusivement du ressort de la clinique... Depuis l’idiot qui, relégué dans la moelle, le mésocéphale ou dans le cerveau postérieur ne vit que de la vie végétative, jusqu’au dégénéré supérieur, intelligent mais déséquilibré... Rien d’extraordinaire donc à ce que dès l’âge le plus tendre ces dégénérés présentent des obsessions, des impulsions, des phénomènes d’arrêt, des anomalies morales et intellectuelles, desétrangetés qui les distinguent et les rangent dans une classe à part
Ce sont ces troubles fonctionnels, c’est cette déséquilibration entre les facultés mentales d’une part et les penchants d'autre part, qui conduisent au crime comme elles peuvent conduire un homme intellectuellement distingué au vol dès l’âge de cinq ans, plus tarda la pédérastie ou à la grossièreté (1). La localisation des lésions rend compte de ses naufrages partiels.
Donc si l’enfant représente (parfois un criminel véritable et complet, il l’est devenu pas suite d’une dégénérescence à la fois physique et morale, dont l’origine doit être cherchée dans l’hérédité nerveuse ou vésanique, dans l’hérédité pathologique entraînant la production d’une déséquilibration plus ou moins complète des facultés mentales. Voilà la doctrine de Magnan, celle de Moreau (de Tours) et de Morel.
(1) Voyez Charcot et Magnan, Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles (Archives de neurologie, 1882), et Magnan [Ann. médico-psychol. 188G).
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De son côté, par d’intéressantes recherches faites sur de nombreux individus sortis des maisons correctionnelles, Taverni (1) a pu fournir la preuve que l’armée du crime se recrute parmi une catégorie spéciale d’enfants, celle des inaptes à l’éducation et à la sociabilité. En effet, Taverni a constaté : 1° sur un très petit nombre d'enfants, heureusement, une inaptitude irrémédiable, quelque soient les procédés pédagogiques employés, à l’éducation, une résistance invincible à la loi de famille, une révolte ouverte contre les conventions sociales ; 2° chez les criminels adultes, la reconnaissance, dans l’enfance, des caractères d’inaptitude et de résistance cités. Cette inaptitude à l’éducation, celte révolte contre les lois sociales, c’est ce que le dicton populaire exprime dans ces mots : Cet enfant est né pour la guillotine !
En résumé, oui, l’enfant porte bien en lui un fond mauvais, mais heureusement ce fond ne se fait généralement pas jour. Avant l'âge de raison ces inclinations naturelles ne sont point soumises à l’action cérébrale inhibitoire, à l'influence répressive du jugement et de la volonté inspirée par la conscience, et on les voit poindre, — mais plus tard ces inclinations sont réfrénées, d’ordinaire, par l'éducation, le bon exemple, la correction et la conscience morale. Seul, le mauvais garnement rebelle à toute remontrance et à toute éducation, ou le petit malheureux abandonné et livré aux leçons de choses mauvaises, ou le petit dégénéré sont des criminels en perspective. Cela est-il suffisant pour admettre la doctrine infantile du crime ? Je ne le pense pas. Il n’y a pas d’idées innées, a justement dit Condorcet; il n’y a pas non plus de criminalité ni de vertu innées : l’enfant naît inconscient, avec des tendances seulement ; peut-être naît-il vicieux, mais à coup sûr il devient criminel. La conscience n’est que le résultat d’une longue éducation et de l’hérédité ; le sens moral dérive primitivement des instincts conservateurs et sociaux, puisque la morale est essentiellement relative dans le temps et dans l’espace, mais actuellement il n’en est pas moins l’apanage, — dans ses grands traits tout au moins, — de nos sociétés policées,
(1) R. Taverni. De l'enfance des criminels dans ses rapports avec la prédisposition naturelle au crime (Arcli. de l’Anthr. criminelle, t. IV, 1889. p. 598.)
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où le « ne fais pas aux autres ce que tu 'ne voudrais pas qu'il te fût fait à toi-même » est reconnu au moins en principe par tous. Tous les sentiments peuvent être ramenés à des expériences d'utilité faites par nos premiers pères... C'est ainsi que s’est constitué peu à peu le sentiment moral et la conscience du mal qu'il y a dans le délit et le crime... La crainte, la coercivité pendant la civilisation, ainsi que le dit fort bien Garofalo (1), se sontainsi héréditairement transmiseset ont contribué, elles aussi, à un vague sentiment d’incitation morale. Tel vient au monde l'enfant. Mais comme le dit Tarde (2), l'imitation façonne la Société et crée l'histoire. La répétition d’actes, voilà la principale force qui donne nos idées et notre pensée. C'est en incitant l'enfant à ne répéter que des actesjustes et bons qu'on fait de lui un homme vertueux, loyal et généreux ; c'est en mettant constamment devant ses yeux les mauvais exemples, c’est en étalant devant lui l'hypocrisie, le mensonge et la perversité, qu'on en fait un misérable, un gredin et un scélérat.
L’esprit est modelable au gré des exemples ambiants. L'intimidité est le premier sentiment qui fait imiter et l'imitation a ses perversions et ses maladies (3).
Bref, quand on étudie la psychicité de l'enfant, comme l'ont fait Preyer, B. Pérez,etc., on est obligé de convenir que l'enfant n’offre point les traits spécifiques du criminel. 11 est aussi excentrique, comme on l’a dit, de doter tous les enfants d’instincts criminels ou sauvages que de voir dans chaque criminel un innocent enfant.
§ III. — LE CRIME ET LA DÉGÉNÉRESCENCE (Epilepsie, Folie)
Les criminels, commeles fous, sont des déchets de l’adaptation, des vaincus de l’implacable lutte pour la vie, des infirmes, des héréditaires, c’est-à-dire des dégénérés. Telle est dans son
(1) R. Garofalo, La Criminologie, Paris, 1SS8.
(2) G. Tarde, Les Lois de l'imitation, Paris, 1891.
(3) Voy. Tarde, Etudes pénales et sociales : Les Maladies de l’imitation, p. 357.
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essence la théorie de la dégénérescence appliquée au crime, théorie qui n'est qu’un cas pour ainsi dire de la doctrine pathologique ou tératologique du crime.
C’est, parmi les dégénéi’és, selon Féré, que se recrute la clientèle du crime. Ces tarés sont des instruments dociles, faciles à la contamination, et sur eux se fait facilement la contagion du crime. Ils ne deviennent pas criminels par affinité originelle avec le crime, mais par défaut de résistance à la tentation criminelle qui vient de l’extérieur. En un mot, à côté des êtres sains, pouvant agir dans toute la plénitude de leur volonté, se place toute une classe d’héréditaires ou dégénérés, qui sont une déviation, un abâtardissement du type normal. Alors que chez les premiers, une cause accidentelle et passagère, une violente passion, une haine implacable, un amour irrésistible, une tempête de colère peuvent momentanément affaiblir ou même empêcher le sens net et impératif de l’obligation, chez les seconds il existe des causes matérielles permanentes dans les centres nerveux qui faussent le jugement, annihilent la volonté et laissent dominer l’impulsivité brutale. L'équilibre est rompu au profit des instincts aveugles et grossiers... Des anomalies physiques sont comme la signature de ces anomalies fonctionnelles que diverses causes concourent à produire, causes que Morel (f) a depuis longtemps bien exposées.
Etudions donc brièvement ces dégénérés parmi lesquels se recrute incontestablement une partie des criminels d’habitude.
Nombre de criminels sont issus d’alcooliques, d’épileptiques, d’aliénés; ce sont des héréditaires, des dysharmoniques à l’excès, dont les manifestations désordonnées de la mécanique cérébrale et l’incohérence de la pensée se traduisent par des actes eux-mêmes incohérents, soudains, souvent inexplicables. L’homme qui se conduit ainsi est un véritable aliéné criminel selon Corre, car la folie, ajoute ce savant médecin, ainsi que l’a remarqué Leuret, consiste moins dans l’aberration de toutes les facultés de l’entendement à la fois, que dans la lésion isolée de l’une de ces facultés. Le fou, pour le vulgaire, disait aussi
(1) Morel, Traité des dégénérescences physiques , intellectuelles et morales de l’espèce humaine , Paris. 1857.
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Esquirol, c’est un malade qui déraisonne toujours et sur tout et se livre aux actes les plus désordonnés, les plus bizarres, les plus violents, sans aucun motif. Or, si la folie se bornait à ce genre de malades, on pourrait ouvrir les asiles aux trois quarts des aliénés. Èt Corre, s’emparant de ces idées, considère que le criminel dégénéré appartient à la catégorie des monomanes. C’est un malade, dit-il, qu’une conception délirante, une hallucination, une impulsion irrésistible a poussé au crime sans motif, sans calcul ni intérêt. A cette catégorie encore, selon le même observateur, appartiendraient ces névrosés, ces détraqués du cerveau, — les femmes surtout, — qui se livrent à des actes insolites : excentricités, mensonges sans objet, tentatives de suicide pour des futilités, vols à l’étalage, abus de confiance, infanticides, empoisonnements. Où commence, ajoute Corre, la responsabilité de ces névrosés qui tuent parfois, sans prendre aucune précaution, si ce n’est même sans préméditation?
Sans doute, le criminel qui porte l’empreinte de la dégénérescence peut être rapproché de l’aliéné ; sans doute il peut être comparé à l’épileptique, mais tout criminel n’est pas un dégénéré et la théorie de la dégénérescence appliquée à tous les criminels n’est certainement pas défendable.
Nous ne pouvons même pas accepter que ces êtres tarés dès l’enfance, et peut-être dès l’origine, dont Legrand du Saillie nous a laissé un portrait si saisissant, puissent être placés parmi les aliénés.
Nés dans la boue, portant le cachet physique de la dégénérescence, portant les stigmates du vice dès la plus tendre enfance, « fantasques, excentriques, insaisissables... violents, oisifs, instinctivement entraînés vers le mal, cruels, orgueilleux, ils (ces tarés) ont des habitudes toutes spontanées de mensonge, de maraudage, et s’ils travaillent ce n’est que par boutades, par soubresauts éphémères. Toujours indisciplinés, ils font la désolation de leurs parents. .. Rien ne peut adoucir leurs mauvais instincts, rien ne peut amender ces natures que la fatalité pathologique fait invariablement dévier. Quelquefois, ils présentent des facultés intellectuelles très développées. Doués dans ce cas d’une mémoire tout à fait extraordinaire, ils apprennent et retiennent tout avec la plus surprenante facilité », mais les
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mauvaises choses, les mauvaises manières surtout. Bref, on les regarde volontiers comme de petits prodiges. « Vient la puberté, le développement psychique s’arrête..., la faillite est déclarée et le petit prodige devient un « raté », qu’on retrouve un peu plus tard au dépôt de la préfecture de police ou sur les bancs de la Cour d'assises. « Mauvais fils, amants volages, époux distraits, pères oublieux, ils ont le cœur sec et froid, ils ne représentent qu’un amas de mauvaises qualités et de passions détestables, gravitant autour d’un orgueil immense. Bavards, présomptueux, despotes, » ils aiment le bruit. « Poltrons, paresseux, ombrageux, ils envient les honneurs et les richesses d’autrui, parce, que, dans leur pensée, eux seuls en sont dignes. Ils sont railleurs, taquins et ingrats... Incapables de sentiments élevés, ils ne connaissent ni le dévouement, ni la charité, ni le patriotisme, ni l’honneur... La loyauté leur est inconnue; l'hypocrisie et le mensonge leur paraissent tout naturels, du moment qu’ils peuvent en tirer profit. Ils sont très souvent fanfarons du vice, froidement cyniques et dissipateurs par vanité. La mobilité de leurs affections et de leurs haines est surprenante. La plus futile circonstance modifie leurs sentiments... Etres changeants, versatiles, inconséquents, paradoxaux, ils réagissent toujours d'une manière capricieuse et exagérée. Systématiquement hostiles à toute action moralisatrice, insensibles aux joies de la famille, inaccessibles aux douceurs de l'affection, instinctivement portés à la rébellion, aux extravagances et au scandale, ils sont méchants et font le mal pour le mal... Candidats perpétuels à une célébrité malsaine, ils font toujours le malheur et quelquefois la honte de leur famille. »
Ce portrait, si bien tracé par Legrand du Saulle, est celui de pas mal de « ratés », de jeunes gens qui ont « mal tourné »; c’est le portrait des Lacenaires, mais ce n'est pas celui d’un fou. C'est l’image d’un héréditaire peut-être, d’un « déséquilibré » sans doute, mais c’est l’image d’un vaurien à coup sûr.
Quand chez un enfant bien constitué, a dit Th. Roussel (1), on voit survenir des dispositions morales et affectives vicieuses, c’est qu’il a été placé dans un milieu mauvais. Mais quand ces
(l)Th. Rousssel ( Arch . de l’Anthrop. criminelle , t. IV, 1889 p. 568).
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conditions sociales n'existent pas, et que l’on voit, malgré une bonne éducation, se développer des tendances défectueuses ou criminelles, on peut penser que ces aptitudes naturelles perverses font de ces êtres de véritables criminels-nés, c’est-àdire des dégénérés héréditaires.
Une catégorie de jeunes criminels peut en effet rentrer dans cette classe, mais nous verrons qu'il existe des enfants à penchants criminels sans qu’ils aient pour cela des tares héréditaires de la nature des dégénérescences.
Parmi ces dégénérés, on peut aussi ranger les représentants de X infantilisme et du féminisme , dont Brouardel nous a donné une excellente peinture (1). « L’intelligence du gamin de Paris est vive, son esprit précoce. En général petit, il est alerte, prompt à la réplique, intelligent, très adroit et «débrouillard ». Si le père, un ivrogne, manque à son rôle, c’est souvent le lils ou une fillette de onze à douze ans qui est le vrai chef de famille; cinq ou six ans plus tard, ce gavroche est resté petit, comme éteint, il a l’esprit lent, est sans volonté. Il a subi un temps d’arrêt au moment de la puberté, sa conformation corporelle est resté stationnaire.
« La verge est grêle (2), les testicules petits, les poils rares, la peau est presque glabre et la barbe est elair-semée.
« Le squelette nedevient pas celui d’un mâle; lebassin s’élargit, les formes deviennent potelées par suite de la graisse, qui envahit le tissu sous-cutané et fait gonfler les seins. Ce sont des types de Ganymèdes... C’est vers seize ou dix-huit ans que ces infantiles prennent de l’embonpoint. Leurs formes s’arrondissent ; ils ont des allures féminines. C’est parmi eux que se recrutent ceux que les pédérastes appellent des « petits Jésus ».
« Les deux caractères prédominants de la dégénérescence de cet enfant des grandes villes... sont l’étiolement intellectuel et l’inaptitude génésique. » Voilà donc encore toute une classe de
(1) Brouardel, Conqrèé d' Anthropoloqie de Paris (Arch. de l’Anthrop. criminelle, p. 570, 1889).
(2) Bournevillc et Sollier (Progrès Médical. 1881, p. 125) ont noté que les épileptiques et les idiots ont très fréquemment une verge incomplètement développée. E. Laurent (Arch. de l’Anthrop. criminelle , 1892, p. 24) a constaté le même fait chez les dégénérés criminels, la verge en « battant de cloche »; la verge hypospade est également fréquente chez eux.
LE CRIMINEL ET LE CRIME
dégénérés dont les membres ne sont point des aliénés et qui ne deviennent pas fatalement criminels.
Sans doute, comme le dit Corre, les dégénérés de Morel sont des êtres dont le type est maladivement dévié du type normal par des influences nombreuses, combinées, associées, de telle sorte que la tare n’a jamais une même physionomie ; sans doute la constitution nerveuse porte l'empreinte, le cachet de cette tare, et c’est par le système nerveux qu’elle se transmet de l’ancêtre à l’enfant, car on sait qu’aucun ébranlement qui fond sur le système nerveux n’est perdu ; c’est à ce titre que les penchants vicieux, les mauvais exemples, les mauvaises habitudes dérivant d’une éducation fâcheuse, les mauvaises passions, les mauvais exemples deviennent une tare redoutable qui peut engendrer les forfaits et le crime.. . Sans doute, aucun état d’âme, aucun état de conscience qui ne corresponde à une vibration d’une cellule de l’encéphale marquant sur elle du même coup une empreinte indélébile; c’est ainsi que les impressions entrent dans notre être moral et contribuent à former le moi, le présent et le devenir de notre être pensant et agissant... Sans doute si cette empreinte est mauvaise, elle constitue une dérivation qui se propage des ascendants aux descendants et va en s’accentuant jusqu’au jour où par l’excèsjmême de sa puissance elle est frappée d’un arrêt de mort. C’est une des lois de la dégénérescence, en effet, que d’être progressive et d’aboutir à la stérilité. Mais je veux bien que les criminels, en raison du déterminisme physiologique même ne soient ni plus ni moins soumis à la fatalité de causes déterminantes que le reste de leurs semblables ; je veux bien que par la fatalité de ses penchants, le criminel ne se distingue point de tous les êtres qui comme lui vivent dans la vie de ce monde, mais si je ne m’abuse, en vertu de son organisme nerveux qui porte l’empreinte d’un cachet particulier, il pourra bien, de par le déterminisme même, ne pas répondre à une excitation extérieure ou intérieure de la même façon que iout le monde, ni se conduire dans la vie de la même manière. De telle sorte que l'on a pu dire que le criminel, comme le fou, agit mal parce qu’il sent mal et raisonne mal, mais cela ne prouve pas que le criminel dégénéré soit criminel parce qu’il est dégénéré pas plus qu’il n'est aliéné criminel.
LE CRIMINEL ET LE CRIME
Ch. Féré (1) rapproche le criminel de [l'aliéné, et considère que la criminalité est unie par des liens de famille très étroits à la folie et à la dégénérescence.
Baer a noté 7 fois 0/0 l’asymétrie du visage chez les délinquants ; Marro, Ottolenghi, Hansen, Cappon et Schernans, ont monlré la fréquence des anomalies de l’œil (strabisme, daltonisme, etc.) chez eux; Frigerio, Gradenigo, etc. la fréquence des malformations de l’oreille ; Clouston la fréquence des malformations du palais. — Les hernieux sont nombreux parmi les criminels (5,36 0/0 dans la statistique de Baer comprenant 2.781 détenus) : il en est de même des bègues (2,03 0/0 — Baer) et des prognathes (20, 4 0/0 — Baer). Kneclit compte 48 0/0 des stigmates de dégénérescence chez les criminels; Baer 58 0/0 (sur 1885 détenus). Il est donc incontestable que les sigmates de dégénérescence (asymétries, déformation de l’oreille, strabisme, anomalies dentaires, anomalies des organes génitaux, hernies, face glabre, prognathisme, etc.) sont fréquents chez les criminels, mais on en Ircuve autant, davantage même chez les aliénés, les épileptiques et les idiots.
Marro avoue que la proportion des épileptiques dans les prisons italiennes ne dépasse pas 0,66 0/0. Que devient dès lors l’identification que Lombroso a voulu établir entre le criminel et l’épileptique ?
Incontestablement les hôtes des maisons de santé et ceux des prisons, comme l’a bien montré Van Hôlder (2), portent les uns et les autres des signes de dégénérescence et des caractères physionomiques communs, mais ces traits communs ne suffisent pas pour justifier une assimilation, car il faut se rappeler qu’on peut aussi les rencontrer chez des individus parfaitement normaux et sains d’esprit. Sans doute Seiffer a rencontré 47 fois sur 100 des cas de dégénérescence, surtout du crâne et de la face chez les criminels, et ces mêmes altérations sont très fréquentes chez les aliénés, mais la dégénérescence physique n’est qu’une prédisposition à la dégénérescence morale que les circonstances peuvent favoriser ou entraver.
(1) Ch. Féré, Dégénérescence et Criminalité, p 87.
(2) Van Hôlder, Les Caractères physiques et psychologiques des criminels (Arch. fur Anthr, t, XVIII, janvier 1889).
LE CRIMINEL ET LE CRIME
Maudsley (1), de son côté, considère le crime comme le résultat d’une « psychose criminelle ». Il n'y a pas à nier qu’il y ait certains rapports entre la criminalité et la folie, et entre les deux et la dégénérescence. Ainsi, il y a parmi les aliénés six fois plus de criminels que parmi les individus sains (2). Sur 1000 détenus du département de la Seine, Motet (3) a reconnu qu'il y avait 4, 5 0/0 d'aliénés, tandis que sur 1000 individus de la population honnête, il n'y en a que 1 ,38 0/0. Mais d’autre part, Colajanni (4) rapporte que les provinces italiennes où l’on rencontre le maximum de maladies et de difformités corporelles qui caractérisent les dégénérés sont précisément les plus morales ! Et Jacoby (5) relate de son côté que l'enquête de 1874 n'a constaté sur la population des pénitenciers italiens que 97 épileptiques et aliénés. Enfin cette tendance à identifier le crime et la folie n’est pas neuve. Elle est tout entière contenue dans une exclamation populaire que chacun de nous a entendue dans sa vie. Quel cri entend-on en présence d'un crime dont les détails étonnent et déconcertent l’opinion publique? Celui-ci : « Il faut être fou pour avoir fait cela ! ». Parce que dans notre premier étonnement nous prêtons à cet homme une autre nature que la nôtre et que la nature humaine avec ses passions et ses vices ne semble pas suffire à expliquer l'acte coupable.
Mais si l’explication n’est pas neuve, il s’en faut qu’elle soit à l'abri de toute contestation. Si le nombre des aliénés est grand parmi les criminels d'après certains auteurs — Ivoehler donne la proportion de 3,2 0/0, Sommer celle de 3,9 0/0, Baer celle de 3 0/0, Sander celle de 6,6, 0/0, Knecht celle de 7 0/0, Kühn celle de 8 0/0, et Mendel la proportion de 12,9 0/0 — à s’en rapporter aux chiffres de Semai, l’aliénation mentale serait en Belgique près de sept fois plus rare chez les vrais criminels que
(1) Maudsley, Le Crime et la Folie, Paris, 1887.
(2) Starke, Verbrechen und Verbrecher in Preussen 1854-1878, Berlin, 1884, p. 85. W. Sander et A. Richter, Die Beziehungen Zwischen Geistesstorung und Verbrechen, Berlin, 1886, p. 156.
(3) Motet, Des mesures à prendre à l’égard des aliénés dits criminels 1 A n 1 1 . tl’hyg. publique et de méd. légale, 1879, t. I.,«p. 2071.
(4| Colajanni, Sociologia criminale, 1889.
(5) Jacoby, Etudes sur lasèlection , 1881.
LE CRIMINEL ET LE CRIME
chez les honnêtes gens, puisqu’il y aurait 1 aliéné sur 527 habitants, tandis qu’il n'y en aurait qu’un par 3.229 criminels.
Loin d’assimiler la criminalité à la dégénérescence, Marandon de Montyel n'hésite pas à dire que « dans la folie, la criminalité est en raison inverse du degré de dégénérescence ». (Archives d° l' Anthropologie criminelle, p. 2G4, 1892). Mais il faut retenir que tout est impulsion chez le dégénéré ; aussi chez lui l’idée du crime revêt toujours la forme impulsive dans toute son étendue.
On ne peut nier que l’alcoolisme soit fréquent chez les criminels. Dans les observations de Baer 19,8 0/0 des détenus étaient alcooliques et 16,2 0/0 venaient de parents alcooliques. Nombreux aussi sont les criminels frappés d’épilepsie. Sans atteindre les chiffres obtenus par Rossi (13,3 0/0) et Lombroso (14 0/0). Baker a enregistré 7,7 0/0 de criminels épileptiques. Knecht donne o 0/0 et Baer de 3 à 5 0/0.
L’alcoolisme et l'épilepsie favorisent donc le crime. Mais on peut se demander si l’on doit confondre les épileptiques criminels avec les vrais criminels, c’est-à-dire avec ceux qui n’ont ni la tare alcoolique ni la tare épileptique comme excuse ? Les criminels qui n’ont aucune tare psychique suffisante pour expliquer leurs mauvaises tendances, sont des responsables à peu près complets, les criminels alcooliques et épileptiques sont des malades digne des asiles.
Le criminel n'est ni fou ni épileptique. Si l’on peut rapprocher le crime de la folie, il n’est permis ni de les identifier ni de les confondre. Le fou est un homme différent de celui qu’il était avant l’éclosion chez lui de l’aliénation mentale, tandis que le criminel est resté ce qu'il était avant le crime ; l’action criminelle n’est que la manifestation des penchants propres à l’individu, une expression de son caractère ; la folie est la transformation en une personnalité nouvelle, douée d’un autre caractère et d'autres penchants; le criminel est un imitateur, un être sociable ; le fou est un solitaire dont le cerveau est traversé par des images fantasques, par de bizarres combinaisons d’idées nouvelles et illusoires qui éclairent de leurs feux follets sa nuit mentale. L’aliéné est incohérent, le criminel est logique.
« Chez l'aliéné les illusions de son délire font surgir tout autour de lui des fantômes à qui les réalités de la vie servent sans le
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savoir d’incarnation ;• de sorte que tout en vi vaut dans la chimère, il frappe dans le réel... Et c’est ainsi que les motifs comme les personnages appartiennent au monde du rêve tout en se mouvant dans la réalité, la vie apportant à l’aliéné avec les êtres et les circonstances qui la composent les personnages et les décors que son délire transformera au gré des scènes qu'il imagine. Si bien que rien n’est vrai, ni le motif du crime, ni le personnage, ni le crime lui-même ». Il n’y a que le cadavre que le fou a fait qui soit réel. . .
La physionomie du fou est extrêmement mobile et contradictoire : très souvent elle n'est pas d’accord avec l’état psychique dont elle est l’expression ; il y a inconséquence de l’expression du visage. Ou bien, les liens ordinaires et concordants qui unissent l’expression mimique avec les influences qui les provoquent sont désordonnés : le fou rira devant une chose triste, il pleurera dans des circonstances gaies et agréables.
Son « moi » est perverti, sa personnalité a changé. Enfin, la physionomie de l’aliéné tourne à la monotonie et à la passivité, masque muet qui est comme l’indice de la stupidité et de l’indifférence dans laquelle il finit par tomber.
Le criminel est tout autre. Il proportionne l’acte au but, malgré ses oublis souvent si curieux et si pernicieux pour sa sécurité ultérieure, tandis que le fou, — ilya des exceptions cependant, que les persécutés surtout présentent assez souvent, — agit sans but déterminé.
Le criminel n’est donc pas le fou. Le premier tue parce qu’il n’a aucune répulsion interne, aucun sentiment de pitié et de générosité qui l’empêchent de céder g. ses tendances mauvaises ; le second tue par plaisir en vertu d’une impulsion morbide irrésistible. Où le criminel prend-il ses impulsions? Dans la vie préhumaine, répondrait Sergi, comme il prend dans l'atavisme ses anomalies morphologiques. Mais nous répondrons autrement plus loin.
Le criminel n’est donc pas un fou. On pourrait le comparer à l’homme ivre qui ne tombe pas, mais qui a le pied moins sûr et qui titube, chez qui les perceptions sensitives sont plus lentes et moins vives et la force d’impulsion moins forte et moins bien coordonnée quoiqu'elle apparaisse à l’esprit comme décuplée.
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Il â plus de chances de tomber, mais il ne tombe pas fatalement ; c’est un anormal que ces anomalies organiques et fonctionnelles prédisposent à certains écarts.
Si le criminel n’est pas un fou, est-il plutôt un épileptique comme on l’a prétendu sans preuves suffisantes ?
A s’en rapporter à ce fait de statistique, à savoir que les départements où il y a le moins d’épileptiques sont aussi ceux où il y a le moins de crimes, on entrevoit aussitôt la relation que l’on a voulu établir entre l’épilepsie et la criminalité. Et de fait l’état épileptique comme la folie, s’ils ne permettent pas une identification avec la criminalité, n’en favorisent pas moins le crime. Il n’est en effet point douteux qu'en raison même de l’impulsivité qui domine chez eux leurs sentiments et leurs idées, l’aliéné et l’épileptique ne puissent devenir criminels plus souvent qu’un homme sain d’esprit. Moeli et Sichart ont montré l'alternance, dans une même lignée, de l’épilepsie, du crime et de la tolie.
Cependant il faut convenir que les épileptiques ont une existence psychique d’une tout autre allure que le criminel de profession. Tour à tour irascibles et doux, polis et grossiers, aimants et indifférents, vaniteux et modestes, ils oscillent toujours entre les extrêmes.
Ce qui caractérise l’acte épileptique, c'est l'impulsion soudaine, fatale, inéluctable, irrésistible : elle éclate sans précaution, sans dissimulation d’aucune sorte, absurde, ne laissant après elle aucun remords, bien plus, à peine un vague et diffus souvenir. L’épileptique n’obéit pas, comme le fou halluciné, à des conceptions compliquées. Le plus souvent, à la façon d’une force aveugle, comme le boulet qui sort de l’âme du canon avec une impétuosité irrésistible lorsque la poudre éclate, il se livre à des actes, criminels ou non, dont la soudaineté déconcerte, dont l’illogisme étonne, et que rien ne peut enrayer. De son côté, le fou est aussi un impulsif, mais ses impulsions sont associées, nous l’avons dit plus haut, à des délires, illusions des sens, hallucinations, qui aboutissent à l’impulsion et peuvent mener au meurtre. Le criminel de profession, au contraire, est peut-être poussé par une impulsion, mais son acte est délibéré, voulu et consenti. Ce qui est éteint chez lui, ce n’est ordinaire-
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ment pas l'intelligence, mais les sentiments affectifs. La vie animale et purement instinctive prime chez les criminels la vie intellectuelle. Tous ne sont pas dépourvus de tout bon sentiment mais si un bon sentiment se fait jour chez eux, il est de suite adultéré et souillé, et trop souvent il inspire ou dirige lui-même l'acte coupable. L’un tue pour enrichir ses enfants ; laBrinvilliers tuait le père pour venger l’amant ; Lacenaire sauve un chat au moment où il assassine un homme; Gasparonne tue par amour pour sa maîtresse.
Lombroso donne comme preuve que le criminel n’agit que dans un état comparable à l’état épileptique, les vices de conformation analogues qu'on rencontre chez le criminel et chez l'épileptique et les tares héréditaires qui leur sont communes (alcoolisme, idiotie, imbécillité). Mais le criminel comme l’épileptique peut être un dégénéré ; l'hérédité le rapproche dans ce cas de ce dernier sans cependant en faire un épileptique. L’alcoolique peut aussi bien engendrer un épileptique qu’un choréique ou qu’un idiot; l’hérédité pathologique comme l’hérédité physiologique, on le sait, n’est pas fatalement similaire, loin de là.
Somme toute, le caractère commun à tous les dégénérés ou héréditaires c’est la désharmonie psycho physiologique. Le déséquilibré et le fou sont à ce point de vue parents du criminel. C’est pour cela que Morel, Lucas, Garnier croient à leur commune genèse par voie de dégénérescence progressive.
Nous avons montré que le criminel-né n’existe pas. La doctrine du criminel-aliéné est-elle meilleure que la doctrine du criminel atavistique? « Le criminel, dit Tarde, n’est pas fou quand il agit conformément à son caractère propre, si monstrueux d’ailleurs et si étrangement dissemblable au caractère normal que puisse être ce caractère. Quand, né cruel et faux, il agit en vertu de son immoralité native, due, je l’accorde, à quelque lacune ou à quelque malformation de sa substance cérébrale, on peut, si l’on veut se permettre cet abus de langage, appeler folie morale sa perversité essentielle, mais il reste entendu que cette prétendue folie n’a rien de commun avec l’aliénation mentale... » distinction importante à faire au point de vue de la responsabilité légale.
En résumé, le criminel n’est ni un fou ni un épileptique ; ce
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qui le caractérise au premier chef c'est l'habitude du mal, et cette habitude est à la fois expliquée et incessamment agrandie par la répétition môme.
Mais pourtant, quand on a lu les rapports médico-légaux de Motet, Garnier, Brouardel, Magnan, etc., qui ont mis en lumière de ces affaiblissements de la volonté qui provoquent une sorte de monoïdéisme obsédant et tyrannique on ne doute plus qu’il y a nécessité d’installer des asiles spéciaux pour les criminels irresponsables, mais non moins dangereux.
Des psychologues à l'esprit hardi ont rapproché l’homme de génie du fou et ce dernier du criminel (1).
Sans aucun doute l’homme de génie, comme le dit notre éminent collègue Ch. Richet, est autre chose que le commun des mortels ; c’est un être exceptionnel, un original, un immodéré, une étrangeté. En l'étudiant de près, il est rare que l’on ne découvre pas dans son organisme mental une tare quelconque, une idée fixe, des préjugés, des manies, des hallucinations. C’est par là que l'homme de génie se rapproche du fou. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, le fou n'est pas l’homme de génie ; l’un est la cohérence, l’autre est l’incohérence pure. Tandis que chez les deux, l’idée est rapide comme l’éclair, originale, surprenante. baroque - parfois; chez le fou l'imagination ardente marche à la dérive, sans frein ni gouvernail, tandis que chez l’homme de génie la conception fougueuse et féconde est tempérée et corrigée par l’esprit de révision et le sens critique. Tous deux s’écartent de la foule vulgaire, de la psychose ordinaire par leurs conceptions, mais alors que l’un n’a aucun pouvoir d’arrêter ses divagations, nul moyen de reconnaître la vérité des choses, enserré et esclave de ses rêves, l’autre règle ses idées surprenantes, extraordinaires, quasi délirantes. Le fou prend les divagations de son imagination pour des vérités, voit tout à travers ses hallucinations, il se promène dans la vie comme un somnambule. Bref, Lombroso n’a peut-être pas tout à fait tort de dire qu’il n’est pas de grand homme sans un brin de folie.
(1) Voy. Ch. Richet, Introduction à l'Homme de génie de Lombroso. Paris, 1890.
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Mais étaient-ils fous ou voués au crime Périclès et le Dante, parce qu’ils avaient un crâne asymétrique (avec grand développement pariétal) ;Scarpaparce qu’il avait une fossette vermienne, à l’os occipital ; Kant, parce qu’il portait l’anomale suture transverse de l’occipital; Yolta, parce qu'il avait une suture coronale simple , les traces d’une suture métopique et une sclérose du crâne ; Byron, Pascal, de Humboldt, Meckel, parce qu’ils avaient des sutures crâniennes synostosées ; Bichat et Gauss enfin parce qu’ils avaient un hémisphère du cerveau beaucoup moins gros que l’autre ?
Ils peuvent être plus fréquemment que les autres hommes maigres, grêles, malingres, bègues, stériles, des superstitieux, des précoces, de «petits phénomènes», ou des naïfs, des distraits, des timides, des hallucinés comme Luther et Byron, des dominés de l’Inconscient, mais ce grain de folie qui fait qu’ils ne sont pas tout le monde ne fait pas plus d’eux des fous qu’il ne fait d’eux des criminels. L’homme de génie est un être anormal, un type exceptionnel mais il est la gloire de l’humanité. Mirabeau a justement dit : « Seuls les hommes à grandes passions peuvent être grands. »
§ IV. — LE CRIME ET l’aNOMALIE MORALE
Le criminel, a dit Despine, est le résultat d’une absence du sens moral. C’est un « fou moral », un « crétin du sens moral », selon l’expression de Lombroso. Le type criminel, disent à leur tour Garofalo et Tarde, est caractérisé, indépendamment de toute anomalie physique, par la monstruosité psychique. Ce serait une sorte d’orang-outang à face humaine, lubrique et féroce ; étant tel, il ne peut agir autrement qu’il ne fait ; s’il viole, s’il tue, c’est en vertu de son naturel et de son passé, infailliblement. L’atavisme moral ne fait point de doute à Taine et à J. Soury. Th. Ribot croit aussi à des infirmités morales, à des lacunes dans l’organisation mentale qui aboutissent à l’absence d’altruisme et de sens moral. Là où l’on ne peut
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découvrir le moindre grain de folie, a-t-ou dit, on peut cependant rencontrer que « le clavier psychique de l'homme a une fausse note » ; cette défectuosité dynamique concordante d’une défectuosité anatomique congénitale, visible ou non, peut conduire au crime.
La folie morale , folie instinctive de Foville, se caractérise par un trouble psychique qui porte sur la sphère affective et qui consiste dans l'obtusion du sens moral, une perversion des sentiments et des instincts... Le défaut de sens moral, la perversité incorrigible, l'inclination au crime, l'accomplissement des actes les plus répréhensibles dans le but seul de faire le mal, tels sont les traits essentiels du fou moral, qui est un dégénéré, un héréditaire. A ce point de vue, par conséquent, la folie morale peut être confondue avec la dégénéresence, ou plutôt celle-ci embrasse dans sa sphère aussi bien le fou moral que l’aliéné véritable et l'épileptique.
Le criminel est loin de ce fou moral. Il fait, lui, le mal sciemment, délibérément, par suite de mauvais penchants d’ordinaire acquis par une éducation vicieuse, de mauvais exemples et de sa propre tournure d'esprit. Ce n’est pas une brute. La conscience peut s’obscurcir en lui, la volonté peut se dépraver, mais cet abrutissement est le résultat d’une perversité acquise, progressive pour les uns, congénitale et fatale, au contraire, pour les partisans de l’anomalie morale, puisque pour eux le malfaiteur est un être moralement infirme, incomplet, privé de sens moral (Despine).
À ce sujet, on peut se demander si l’absence de sens moral, la cécité morale, invoquée par Despine, Lombroso, Garofalo, E. Ferri, etc., est bien la cause, ou si, au contraire, elle n’est que 1 effet de la criminalité. N’est-ce pas la répétition des actes délictueux et criminels, se demande Proal (1), qui conduit à la dégradation morale, au défaut de pitié, à l’absence de remords? Si le criminel était un « loup », ajoute ce magistrat, il agirait toujours en loup ; or, il a eu assez souvent de bons antécédents et après sa condamnation, il se repent et se corrige... parfois.
Je ne partage pas tout à fait les idées de Proal sur la matière,
(1) Proal, Le crime et la peine. Paris, 1892.
Debieiire.
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on le verra plus loin. Il me semble que le criminel subit le poids de son passé, le joug de ses mauvais penchants et de ses mauvaises habitudes ; sa volonté, — et nous verrons plus tard ce qu’il fayt entendre par là, — est enchaînée, il est l’esclave de ses méfaits et de ses crimes qu’il recommence parce qu’il n’y a... que le premier pas qui coûte, dit la sagesse des nations.
A peine ai-je besoin de dire que l'imbécile et l’idiot qui sont des faibles d’esprit, des incomplets au point de vue psychique ; que les déséquilibrés dont les sentiments, le caractère et le bon sens sont mal pondérés; que l’alcoolique qui meurt dans la dégénérescence morale, se distinguent amplement du criminel d’instinct.