‹ Le crâne des criminelsChapitre 29 sur 33 · V. — LE CRIME ET LE MILIEU PHYSIQUE ET SOCIAL · texte numérisé non relu

V. — LE CRIME ET LE MILIEU PHYSIQUE ET SOCIAL

De Platon à Montesquieu, de Cabanis à Taine, les philosophes ont attribué une influence considérable au climat et à la nourriture dans la moralité de l’homme.

« Approchez du Midi, a dit Montesquieu, vous croirez vous éloigner de la morale ; les passions plus vives y font le crime plus fréquent : dans ces pays, il faut, au lieu de préceptes, des verrous. »

Ces paroles de l’illustre auteur de l 'Esprit des Lois n’ont pas été acceptées sans contestation. La statistique moderne a même montré qu elles n’étaient pas toujours l’expression de la vérité. En effet, tandis que les crimes contre les mœurs, les crimes passionnels, sont plus considérables dans le Nord que dans le Midi, les crimes contre les personnes sont plus fréquents dans le Midi que dans le Nord. Quoique Lombroso ait soutenu que l’alimentation carnée est une cause commune de penchant au crime, il n'en reste pas moins vrai que les Arabes, les Napolitains, les Espagnols, peuples qui sont presque exclusivement végétariens, commettent bien plus de crimes que les Anglais, grands mangeurs de viande (1).

(1) Par 100.000 habitants, il y a eu en 1887, comme exemple, 9,27 meurtres et assassinats en Italie, 6,32 en Espagne, 2, 15 en Autriche, 1,49 en France, 1,16 en Irlande, 0,93 en Allemagne et 0,54 en Angleterre.

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On ne peut donc que conclure, avec Fouillée, que les influences du climat et de l'alimentation sont fortement contrebalancés par l’éducation et les mœurs.

« Le milieu social, a dit le professeur Lacassagne (I), est le bouillon de culture delà criminalité; le microbe, c’est le criminel, un élément qui n’a d'importance que le jour où ii trouve le bouillon qui le fait fermenter. » « C’est la Société, a dit de son côté Quételet dans sa Physique sociale , qui prépare les crimes et le coupable n’est que l’instrument qui les exécute. » Voilà pourquoi les « sociétés n’ont que les criminels qu’elles méritent. » (Lacassagne).

Cette théorie de la criminalité est celle d’Holbach, deBuckle, de Buchner, de Fouillée, de Ch. Féré, etc. « Il est bien vrai, disait La Mettrie, que pour faire les animaux, quels qu’ils soient, la Nature n'a employé qu’une seule et même pâte, mais elle en a varié les « levains ». En raison « des dispositions naturelles, de la culture qu’on lui donne, des fruits que l’on y sème, des saisons plus ou moins favorables qui les conduisent à maturité, disait de même d’Holbach dans son Système de la Nature , l’âme produira des vices ou des vertus, des fruits moraux ou nuisibles à la Société. »

La condition sociale, l’éducation, la bonne ou la mauvaise fortune, voilà, pour le professeur Lacassagne, les véritables facteurs de la criminalité. Le criminel se recrute parmi les gens

pauvres, malheureux pas toujours, car la race immonde

des Jacques Ferrand, qu’Eugène Sue a si vigoureusement dépeinte dans les Mystères de Paris, n’a pas disparu de la surface du globe. Pour avoir action sur ces déshérités, il faut d’abord agir sur le milieu où ils vivent. C’est le mal de misère qui laisse son empreinte et fait ces anomalies ou ces particularités anatomiques que nous avons relevées sur les criminels. Le cerveau

Un fait digne de remarque toutefois, c’est que le crime ne croit pas proportionnellement au vol dans un même pays. Ainsi alors que l’Italie tient la tête des pays européens pour! le meurtre, c’est en Italie qu’on respecte le mieux la propriété d’autrui. On compta, en 1888, 71,28 condamnés pour vol par 100. 0Ü0 habitants en Italie, tandis qu’en France la proportion s’élevait à 114,79, en Angleterre à 130,97 et en Allemagne à 177,36. Ce qui prouve qu’en Italie c’est surtout le meurtre passionnel qui domine.

(1) Lacassagne, Actes du Congrès de Rome, 1887. p. 166.

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présidant aux manifestations des sentiments, de l’activité, de l’intelligence est une colonie d'organes, différant chez les individus, non par leur nombre mais par leur importance réciproque.

Or, ces organes ne suivent pas toujours un développement régulier, bien harmonique, bien symétrique. On conçoit de la sorte, selon la prédominance de telle ou telle fonction cérébrale, que les criminels ne constituent pas un type uniforme et unique. Les uns sont des passionnels, c’est-à-dire des individus se caractérisant par l'exagération d’une passion; d’autres sont des types retardés ou des infantiles.

Ce ne sont pas des malades, ce sont des prédisposés au crime. « Mais, ajoute l’éminent professeur de médecine légale de Lyon, cette prédisposition au crime, ils la tiennent de la société dans laquelle ils ont été élevés. Ce n’est pas l'atavisme, mais le milieu social qui fait le criminel. Que les sociétés se perfectionnent, améliorent le sort des humbles et des petits, et elles feront diminuer le crime (1).

Cette théorie de la criminalité a sur celle de Lombroso un immense avantage. Si le crime est le résultat d’une influence ancestrale, il n’y a rien à faire pour le prévenir.. . mais s’il est la conséquence de l’ignorance, des mauvais exemples, de la vie en commun dans les grandes agglomérations, de la cupidité et de l’amour des plaisirs, de la richesse et du luxe, le résultat de la paresse et des autres passions mauvaises, les législateurs et les hommes d’Etat, la Société, peuvent restreindre la criminalité par des lois prévoyantes et des institutions charitables.

Ce qui frappe avant tout sur les cartes dressées par Yvernès (2), Joly (3) et Lacassagne (4), c’est la noirceur des taches autour des grandes villes. Cette simple constatation suffit à prouver toute l’influence des causes mésologiques et sociales sur la criminalité.

Les cartes d’ Yvernès montrent toutes que les crimes et délits par violence aussi bien que les crimes et délits par cupidité

(1) Lacassagne, Congrès d.' Anthropologie criminelle de Paris (A reh. de l’Anthropologie criminelle, p. 535, t. IV, 1889).

(2) Yvernès, Compte général de la justice criminelle.

(3) Joly, Le Crime , Paris, 1888, et La France criminelle , Paris, 1889.

(4) Lacassagne. La Criminalité en France (Revue scientifique, 28 mai 18881.

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sont à leur maximum dans les régions septentrionales de la France essentiellement urbaines et civilisées , et dans les parties urbaines du littoral; à leur minimum, au contraire, dans les régions centrales, orientales et méridionales, partout où domine l’élément rural, la population la moins civilisée.

Tarde (1) et Bournet (2) ont bien fait voir l'influence de l'imitation et de l’exemple (contagion du crime) dans l’éclosion du délit et du crime. Alors que les crimes augmentaient d’un septième pour toute la France de 1836 à 1880, ils augmentaient des 2/3 à Paris de 1826 à 1882. Pendant ce temps-là le viol quintuplait; les crimes commis par les adolescents quadruplait, et les vols et les abus de confiance suivaient dans leur progression une ascension parallèle à celle des crimes contre les personnes, ainsi que le démontrent les cartes d’Yvernès pour la France, les tableaux de Von Liszt pour l’Allemagne et les cartes de Bodio pour l’Italie (3). Quel est le grand coupable de cette augmentation fâcheuse? C’est le milieu urbain avec tous ses facteurs démoralisants. En se localisant dans certaines catégories de déclassés ou de dégénérés, le délit et le crime deviennent de plus en plus une carrière.

Mais prétendre que le crime est un fait exclusivement social, n’est-ce pas exagéré ? Cette théorie, encore que pour elle le

(1) Tarde. La Philosophie pénale, p. 310-360, Storck, Lyon, 1 890 .

(2) Bournet, La Criminalité en France et en Italie, Lyon, 1884.

(3) De 1874 à 1884, le nombre des meurtriers a été, d’après les relevés de Bodio : de 217 pour 100.000 habitants en Belgique, de 430 dans la Grande-Bretagne, de 816 en France, de 600 en Allemagne, de 1.682 en Hongrie, de 1.807 en Espagne, de 3.712 en Italie. Aux Etats-Unis en 1890, les meurtriers de race blanche seuls compris fournirent un contingent de 4.426 pour toute la population. (Fournier de Flaix, L'Economiste français, 1893, p. 646).

Il y avait vers 1830, 44 crimes contre les personnes par million d’habitants en France ; en 1888, cette proportion était de 38. C’est une diminution (Maurice Bloch, L’Europe politique et sociale, Paris, 1893, p. 44).

Peut-on conclure de là à un adoucissement des mœurs ? Hélas ! les mœurs s’adoucissent peut-être, mais les crimes qui comportent la ruse tendent de plus en plus à remplacer les crimes violents. Y gagnons-nous beaucoup ?

Le même fait se rencontre si l’on envisage le vol. Ainsi dans la période de 1826-1830, il y eut annuellement en moyenne 2.396 vols avec violence, dans la période 1831-1833 on en constata annuellement 2.126, dans la période 1876-1880, on en compta 820 et dans la période 1881-1885, le nombre futde 835, tandis que le vol sans violence s’élevait progressivement pour les deux premières périodes de 9.871 à 12.049, et pour les deux dernières de 33.381 à 35.349. Le vagabondage, l’escroquerie, l’abus de confiance se sont également accrus 11 faut donc en conclure, quelque triste que cela soit, que le relèvement moral que l’on a voulu admettre n'est qu’un leurre.

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criminel ne soit pas un malade, aboutirait cependant aussi à l’irresponsabilité du malfaiteur. Mais à côté de l'influence sociale, il y a autre chose. Oui, l’homme s’agite et les circonstances le mènent, mais il est guidé par des sentiments; quand il se prononce et se détermine, en vertu de lois rigoureuses, c’est en opposant deux sentiments l’un à l’autre : le plus fort triomphe et le conduit à droite plutôt qu’à gauche. Or, les sentiments sont intimement liés aux sensations qui, elles-mêmes, dérivent du jeu de la machine cérébrale. Donc la physiopsychologie proteste contre la théorie sociale exclusive du crime. Sans doute, le milieu social modifie le mécanisme de la pensée et de la conscience, mais il ne faut pas oublier, qu'avec la vie, l'homme apporte au monde une machine dont les rouages sont de qualités diverses.

Et ce qui prouve que dans la question de la criminalité le milieu social n'est pas tout, c’est, comme l’a fait remarquer Garofalo (1), que le nombre des criminels appartenant à la classe moyenne est égal à celui des criminels appartenant aux classes misérables. Quant à celui des classes supérieures, il est même supérieur pour certains genres de crimes à celui des deux classes précédentes. Si M. d’Haussonville a trouvé seulement 4 0/0 de délinquants exerçant les professions libérales, c’est parce que dans la population tout entière il y a moins de 4 0/0 de gens appartenant aux carrières libérales.

Silio (2), en montrant qu’en Espagne les classes aisées contribuent aux 19 centièmes de la criminalité espagnole, bien qu’elles soient loin de représenter une fraction égale de la population totale du pays, a confirmé les observations de Garofalo pour l’Italie.

Toutefois je dois dire que ce n’est pas tout à fait ce qui ressort des récentes recherches de notre excellent ami H. Coutagne (de Lyon), puisque cet observateur a trouvé sur 100.000 habitants de la classe correspondante, 8 accusés de crimes dans l’agriculture, 9 dans les professions libérales, propriétaires ou rentiers,

(1) Garofalo, Congrès cl’ Anthropologie criminelle de Paris (Arch. de l’Anthrop. criminelle, t. IV, p. 536, 1889).

(2) César Silio y Cortès, La Cristis del Derectio penal , Madrid, Fuentes y Capdeville, 1891.

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14 dans l’industrie, 18 dans le commerce, 29 dans la domesticité et 405 chez les vagabonds et les gens sans aveu (1). — Ces différences fournies par la statistique criminelle selon les pays et les auteurs démontrent la difficulté du sujet et nous conseillent d’être prudents dans nos conclusions.

Le crime est à la fois un phénomène biologique et social. — E. Ferri (2) l’a rappelé en excellents termes lorsqu’il a dit : « Le criminel est un microbe qui ne pullule que dans certain milieu. » Sans doute, c’est le milieu qui fait le criminel, mais, comme le bouillon qui n’a pas de microbe, il est impuissant à faire germer le crime. De sorte que microbe et bouillon, côté biologique et social, sont les deux aspects fondamentaux de la criminalité.

Sur 100 individus, rappelle Ferri, vivant dans les mêmes conditions de misère et de toute espèce d’abandon, 60 ne commettent pas de crimes, et, sur les 40 autres, 5 se suicident, 5 vont dans les asiles d’aliénés, 5 sont vagabonds ou mendiants, et 25 commettent des crimes. Le milieu social n'est donc pas la cause exclusive du crime. Sans doute, ce milieu peut être la cause de meurtres, d’attentats à la pudeur, de vols, mais souvent quelques-unsde cescrimes tiennent àla constitution (le l'individu. A côté des facteurs sociaux du crime, il y a les facteurs anatomiques et psycho-physiologiques.

Parmi les conditions du milieu physique, Ferri a montré, en compulsant les statistiques françaises, que le maximum des crimes contre la propriété avait lieu en hiver et pendant les années de froid, alors que des causes sociales pouvaient nettement intervenir. De même, les crimes contre les personnes et les attentats à la pudeur se montrent pendant les mois et les années à température élevée, et c’est alors que les individus se trouvent placés dans des conditions biologiques de résistance moindre contre ces influences. 11 faut de même faire jouer un certain rôle à l'action de l’électricité atmosphérique, à la pression barométrique, au climat. Récemment J. Gouzer (3), dans un

(1) H. Coutagne, L’Influence des professions sur la criminalité (Areh. de l’Anthrop. criminelle, t. IV, p. 621, 1889).

(2) E. Ferri, Congrès d’ Anthropologie criminelle de Paris (Arch. de l’Anthrop. criminelle, t. IV, p. 537, 1889).

(3) F. Gouzer, Action des courants telluriques, et de la lumière sur /'activité cérébrale (Arch. de l’Anlhrop. criminelle, septembre-novembre 1891).

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mémoire sur Y Action de la lumière sur l'activité cérébrale , démontrait que la courbe des crimes suit régulièrement la courbe actinométrique. Lacassagne, dans son Calendrier du crime (1), a lui-même bien mis en évidence l’influence du milieu physique sur la criminalité .

Un des facteurs les plus importants du crime, dit Lacassagne, c'est la misère. Ce maître éminent n’entend pas seulement la misère sociale, mais aussi la misère physiologique dont il fait remonter l’origine jusqu’à la vie intra-utérine, et plus loin encore. D'où il s’ensuit que si la criminalité est une question sociale, elle est intimement liée aussi à des conditions organiques défectueuses, à la dégénérescence. Tarde, Brouardel, Moleschott, Ferri, ont insisté avec raison sur cette complexité des causes du crime au Congrès d' Anthropologie criminelle de Paris en 1889. Il résulte de là qu’on conçoit fort bien que Ferri ait proposé, pour prévenir le crime, d’améliorer les conditions sociales d’une part, et d’autre part, d’éliminer momentanément ou pour toujours les natures défectueuses selon leur degré de curabilité.

C’est une opinion analogue qu’ont émise Puglia et Alimena lorsqu’ils ont dit que les causes essentielles du crime sont dans l’éducation, les traditions, les transmissions héréditaires. Le criminel se produit dans la société par les mêmes procédés qu’emploient les éleveurs pour réaliser par voie de sélection ou de culture des races nouvelles. Pourquoi, dès lors, se demande Alimena (2), qui croit que la criminalité suit une marche parallèle à la civilisation, — ne pas faire pour les criminels comme les éleveurs dans la production et le perfectionnement des espèces? «L’éducation héréditaire » pourrait «sélectionner» l’homme comme elle obtient la sélection des plantes et des animaux.

L’éducation et le bien-être économique, selon Garofalo (3), ne sont pas des causes qui abaissent la criminalité. Incontestablement l’instruction, que nous donnons à profusion et à tous les degrés, et dans toutes les classes delà société, depuis vingt ou

(1) Lacassagne, Revue scientifique. 8 mai 1888.

(2) Alimena, L’Anthropologie criminelle, t. IV, p. 5G0, 1889.

(3) Garofalo, La Criminologie. Paris, Alcan, 1888.

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vingt-cinq ans, n'a pas eu pour résultat de restreindre le nombre des délits et crimes chez les jeunes gens, puisque la statistique constate que délits etcrimes augmentent incessamment parmi les adolescents depuis un certain nombre d'années(l). Mais il y a instruction et instruction. Or, je considère que l'instruction insuffisante, celle que l’on donne gratuitement et obligatoirement aux enfants du peuple, est plutôt de nature à abaisser qu'à rehausserla moralité Par cetteinstruction à peine ébauchée, l'homme acquiert des idées fausses, il se croit grand clerc, perd le respect de la hiérarchie sociale, trouve tout mal ordonné parce qu'il discute à tort et à travers et prend des idées anarchistes et liberticides. La même instruction trop largement, trop généreusement répandue sur tous, fait aussi les déclassés, qui sèment l’envie et la haine dans l'atelier et l’usine, et de là ne surgit rien de bon- Au lieu de rendre meilleur, l'instruction,-- insuffisant, ej’entends, et non accompagnée d’une bonne et saine éducation, — a rendu plus mauvais et créé dans la Société des éléments de discorde, de mécontentement et de violence contre les biens et les personnes .

Quant au bien-être économique, il ne résulte pas toujours de l’accroissement de l’industrialisme contemporain. Les grèves que nous voyons éclater à chaque instant dans les mines et les usines nous disent suffisamment que l’ouvrier de la grande industrie n’est pas toujours plus heureux que l’artisan. Il faut donc se méfier de l’apparence et réfléchir à deux fois avant de comparer la délinquance et la criminalité dans les diverses classes de la société. Le bien-être économique est plus souvent le lot de quelques gros capitalistes que la part des salariés; à ceux-ci, au contraire, échoient trop souvent en partage la misère et la pauvreté qui ne sauraient être considérées par personne, dans tous les cas, comme un élément de moralité et comme une cause capable d’amoindrir le délit et le crime.

(1) Yvernès a relevé une fois que, sur 734 crimes graves, 127 ont pour mobile la cupidité et 307 des passions violentes. Sur 62 années d’observations, le même auteur a relevé que sur 100 criminels il y a 81 à 84 hommes et 16 à 19 femmes ; sur 100 crimes, la à 18 sont commis par des mineurs, 53 à 58 par les adultes de 21 à 40 ans, 22 à 24 par les adultes de 40 à 60 ans, et 3 à 5 seulement par les vieillards. Les célibataires entrent dans ces chiffres pour 51 à 55 0/0

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Turati et Colajanni n’ont-ils pas dit que le véritable agent des délits commis par le pauvre, c’est la pauvreté ?

Depuis 1830 — une statistique sérieusement établie l'a prouvé — l’aliénation mentale, les crimes et les délits se sont élevés parallèlement aux progrès de l’alcoolisme. En même temps que grandissait l’industrialisme moderne qui draine sans cesse les campagnes vers les villes, grandissait aussi la folie et la criminalité. Les populations agricoles ont moins d’alcooliques, de fous et de criminels ; chez elles — ce qui prouve encore que c’est l’industrialisme et les âpres luttes pour la vie des grandes villes qui sont en grande partie les coupables — la criminalité est à peu près au même taux dans les deux sexes, tandis que dans les grandes cités industrielles et commerçantes, l’armée du crime se recrute surtout parmi les hommes.... L’alcool, qui apaise la souffrance et donne l’oubli, qui donne la fièvreau muscle et fournit un grain de vie nouveau, sinon de folie, au cerveau ; l’alcool, qui rehausse pour un moment la vie physique et mentale, est le remède tout trouvé pour ceux qu’un travail incessant use et affaiblit , et pour ceux aussi qui n’ont pas trouvé dans la vie à donner satisfaction à leurs ambitions ou à leurs

illusions Mais l’alcool, une fois qu’il a pénétré dans le

cerveau, l’envahit tout entier, il le possède et l’asservit... La sclérose suit, et avec elle la perturbation mentale survient. Voilà pourquoi l’alcoolisme marche de pair avec la folie et la criminalité, traînant à sa suite la dégénérescence et la déchéance de la race... Le physiologiste sait que quand une idée fixe s’empare du cerveau de pareils sujets, elle réduit au silence toutes les autres propriétés mentales ; elle étreint, elle tenaille, elle domine et... l’impulsion suit.

Sans prêter l’oreille à ses cris de détresse, d’envie, de souffrance et de haine qui dominent le tapage de nos grandes villes, avouons, dit Tarde, que notre Société n’est pas heureuse. On y vole, on y tue, on s’y suicide, on y devient fou plus fréquemment qu’autrefois. Ne sont-ce pas là des signes indubitables de souffrance? La science découvre et invente; elle alimente la grande industrie qui tue le petit commerce, abaisse l’ouvrier au rang d’une machine, développe le mercantilisme des intermédiaires, dont l’avidité ne fait que croître et écrase le consomma-

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teur, et augmente la soif des plaisirs et l'amour des satisfactions égoïstes. Dans notre organisation sociale, l’harmonie des intérêts manque trop souvent. . . Les « nouvelles couches » montent et demandent plus de justice, le législateur doit se faire socialiste pour diriger le mouvement, soulager la misère et donner une plus juste répartition des biens et des charges.

« Les crimes, dit Tarde (1 ), sont au milieu social, en un sens, ce que les songes sont à l’individu. Les songes d’une personne lui ressemblent souvent fort peu; mais, alors même, et surtout alors, ils sont instructifs. 11 en est ainsi des crimes. Quand une femme, austère et chaste à l’état de veille, a trop souvent des rêves érotiques, qu’elle y prenne garde; ils lui révèlent toutes sortes de dépravations latentes en son « cerveau postérieur », siège des appétits, et l’avertissent d’avoir à fortifier son « cerveau antérieur », siège des devoirs et des sentiments nobles. Pareillement, quand une société paisible, douce, éclairée comme la nôtre, s’étonne du défilé d’horreurs sanglantes, de lubricités dégoûtantes, d’insanités révoltantes, que ses cours d’assises font passer sous les yeux, elle apprend de la sorte les périls qu’elle recèle dans les bas-fonds d’elle-même, dans ces arrière-couches urbaines ou rurales qui sont les lobes dangereux de son cerveau postérieur à elle. Il y a là pour les plus honnêtes gens une leçon ; et quelquefois même, quand les crimes, loin de faire contraste avec la partie saine de la nation, la reflètent par certains côtés, reproduisent ses ardeurs charnelles, son culte de l’or et son dénûment de principes, ils l’invitent à un sérieux mea culpa. »

La question de l’éducation est du reste très complexe. A ce sujet Garofalo a soumis quelques explications que je rappellerai en passant, car certaines d’entre elles me paraissent sagement raisonnées.

« L’éducation, nous dit Garofalo, ne paraît agir que pendant les premières années de la vie ; avec l'hérédité et la tradition, elle contribue à former le caractère... Mais peut-on dire que la transformation psychologique qui s’accomplit à la puberté soit l’effet de l’éducation, des habitudes et des exemples ? N’est-elle pas plutôt un simple phénomène d’évolution organique compa-

ti) Tarde, préface de T Année criminelle par E. Laurent, Lyon, Storrk, 1891

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rable à ceux de l’évolution embryologique? Ce qui est vrai, c’est que dans l’organisme psychique, les instincts qui paraissent d’abord sont ceux de la bête, puis les sentiments égoïstes, et plus tard les sentiments altruistes acquis par la race d’abord, la famille ensuite. Ce sont autant d’acquisitions successives qui ne sont dues ni au milieu ambiant, ni à l’éducation, mais tout simplement à l’hérédité... C'est ce qui explique que la perversité de certains enfants n’a jamais pu être corrigée malgré les exemples salutaires et les meilleurs enseignements de leur entourage. . . Les instincts sauvages ne sont jamais entièrement étouffés; grattez le vernis que la civilisation a déposé sur l’homme et vous retrouverez la bête ».

Si je rappelle ces idées de Garofalo, ce n’est pas que je les accepte dans leur intégralité. Je crois que les natures rebelles à la meilleure éducation sont l’exception. Toutefois il est certain que l’enfant naît et grandit avec des tendances, des penchants, et que si l’influence salutaire de l’exemple, de la réprimande et du châtiment ne vient pas se faire sentir pour restreindre, annihiler les mauvais penchants lorsqu’ils se manifestent chez l'enfant, ceux-là acquièrent d'autant plus de force et d’empire qu'ils se répètent un plus grand nombre de fois : ils augmentent en intensité, au fur et à mesure de leur répétition, — c’est là une loi physiologique, — et finissent par se fixer, c’est-à-dire par devenir permanents et se manifestent, à un moment déterminé, par des actes délictueux. L’action de l’éducation est donc encore suffisamment grande quand il s'agit de former un homme pour que nous apportions sur elle tous nos soins. — Il n’est pas douteux d’autre part, que l’on arrive à la moralisation de 1 enfant par l’éducation domestique et de l’homme par le travail.

L’éducation, dirai-je avec un grand penseur, est pour l’homme ce que le jardinier est pour la plante... Nos aptitudes et nos capacités peuvent être comparées à la pierre précieuse qui ne reçoit toute sa valeur qu’après avoir été taillée ; mais la taille ne saurait remplacer l’œuvre de la nature.

Quoi qu’il en soit, s’il était besoin de fournir la preuve des funestes conséquences du défaut d’éducation, on la trouverait dans ce fait, constaté par Raux (1), à savoir que sur 38o jeunes

(1) Raux, Nos jeunes détenus , Storck, Lyon. 1890,

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détenus, 223 appartenaient à des familles incomplètes, privées du père et de la mère ou de l’un des deux.

Si l’on se rappelle les relations intimes du vice et du crime, on comprendra combien la psychologie de la courtisane se rapproche de celle du filou et de l'assassin. Nos romanciers ont sondé et fouillé le cœur de la prostituée et du viveur. Le cœur du faussaire et de l'escarpe n’est pas moins instructif. Il est digne d’être disséqué avec l’amour que les âmes romanesque ont mis à scruter le cœur des « dégrafées ».

Jusqu’alors je n’ai parlé que du criminel à l’état d’isolement. Mais la foule comme l’individu pense, sent et agit ; elle a son intelligence, ses sentiments, son caractère. Comme l'individu, elle exprime sa pensée par des gestes, des paroles et des actes... Devant une situation comique, encore qu’elle soit tragique parfois, tout le monde rit; devant un acte de courage, tout le monde se sent « empoigner » et applaudit : devant un acte monstrueux, tous les visages s'étirent et les bras se lèvent pour « lyncher » le coupable... Mais, comme l’a bien exposé Henri Fournial (1) dans un travail fait sous la direction de mon savant ami Lacassagne, la foule à ses sentiments particuliers. Un étudiant seul, par exemple, est ordinairement un homme calme et sensé ; en bande, il semble pris de folie et se livre à mille actes ridicules ou insensés. C’est que la foule, c’est l’enthousiasme, c’est la panique, c'est l’absence de raisonnement, c’est l’emballement, c’est l’absence d’équilibre et de pondération, c’est l'exaltation, c’est le délire... Le frein qui existe chez chacun de nous, individuellement pris, disparaît dans les grandes réunions. Là se fait la diffusion suggestive et inconsciente d’une émotion qui aboutit à une action généralement insensée quand elle n’est pas coupable.

Les modificateurs physiques agissent sur les collectivités comme ils agissent sur les individualités. Les brouillards de l’Angleterre donnent le spleen, comme le soleil du midi produit ce que Daudet appelle le mirage méridional. Le ciel amollissant de l’Inde conduit au mysticisme. L’obscurité déprime le cerveau, et si elle est assez profonde et assez longue, elle finit même par

(1) Henri Fournial, Essai sur la psychologie des foules, Storck, Lyon, 1891,

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l'affoler. Le cloître ombreux donne « froid dans le dos », comme les vieilles cathédrales où le jour n’arrive que tamisé et décomposé par les vitraux multicolores entonnent le chant mystique dans le cœur de l’homme.

L’influence d’un esprit sur l’autre est d’un poids considérable dans la vie sociale. (Lest là de la contagion, de l’imitation qui produit les épidémies de convulsions (convulsionnaires du moyen âge, religieuses possédées de Loudun, danse de Saint- Guy), de même que la suggestion, — et dans les foules, elle s’exerce en progression géométrale, — mène aux Croisades, à la domination de certains hommes au caractère énergique et impitoyable. La crânerie, l’assurance dans la voix, la confiance en soi-même, un mot heureux magnétisent la foule. Ainsi opérait Jésus en annonçant le Messie rédempteur ; ainsi opéra Pierre l’Ermiteen s’écriant, le doigt mystiquement tourné vers l’Orient: Dieu le veult, Dieu le veult ! Ainsi fit la Pucelle d’Orléans en répétant sans cesse avec une profonde conviction : Je suis la Pucelle envoyée de Dieu pour chasser l’Anglais ! Ainsi fit Napoléon : Soldats d’Arcole, souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la Fortune et de la Guerre !

Le magnétiseur, l’hypnotiseur agit sur un faible d’esprit, sur un croyant, sur un cerveau fertile en rêves ; les hommes de prestige agissent sur la foule crédule, toujours prête à s’emballer, toujours facile à illusionner'; le procédé est le même : dans les deux cas, c’est de la fascination. Le côté magicien étonne toujours et donne l’ascendant sur 1 esprit des faibles : c’est la raison d’être des dieux mythologiques et autres, c’est celle des pythonisses, des fées, des possédées du démon. Le monde aime les charlatans, il croit aux choses mystérieuses et la magie a toujours prise sur lui.

Les crimes honteux commis par les foules en temps de révolutions et de convulsions sociales s’expliquent par l’imitation et la contagion : l’émotion commence, elle gronde, elle grandit comme la marée ; elle se communique des sens de l’un aux sens de l’autre comme l'électricité aux mains de ceux qui tiennent la même chaîne ; elle s’exalte, elle devient folle ; l’impulsion survient chez l’un et jaillit comme la vapeur brûlante qui sort de la bouche des cratères volcaniques, — et tous suivent

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ordinairement la fange de la société, — depuis les impulsifs et les irréfléchis jusqu’aux indifférents et aux craintifs eux-mêmes. C’est ainsi qu'on s'explique les massacres et les incendies de la Révolution et de la Commune, c’est ainsi qu’on s’explique les monstrueuses horreurs commises sur cette malheureuse Mm“ de Lamballe que la foule imbécile, brutale et cynique assassina et profana le 3 septembre 1792. — E. Zola s’est peut-être inspiré de cette abominable action lorsqu’il dépeint dans Germinal cette scène ignoble où des mégères affreuses mutilent les parties génitales de Maigrat.

Dans les foules, en temps de convulsions sociales, il se fait une fermentation qui permet aux mauvais penchants , aux mauvais instincts de s’échapper. Au milieu de l’ivresse morale, les gredins ont beau jeu. A côte des hallucinés temporaires, des impulsifs inconscients, des malheureux moutons de Panurge, il y a les meneurs. Ceux-là surtout restent responsables, car ils agissent, eux, par un intérêt quelconque et savent où ils vont.

Comme on le voit par cette courte analyse de la psychologie des foules, c’est l imitation, que conduit l’instinct de vanité et d’approbation, qui fait la mode, les mœurs, les grands courants d’opinion, les grands mouvements d’enthousiasme comme les paniques les plus folles. Dans la foule, c’est la « Bête humaine » qui règne.

Pour achever de montrer toute l'influence des exemples et de l imitation, nous terminerons par quelques considérations sur la suggestion. Ce n’est pas de l'hypnose expérimentale ou théâlrale dont nous parlerons, mais de l'hypnose à l’état de veille, contagieuse et inconsciente, journalière, pénétrante, à longue échéance. L’influence de la physionomie sur le geste et vice ■versa donne la clef de bien des manifestations individuelles et sociales.

L’influence du geste sur la physionomie est remarquable. Lorsquel’on donneur) geste expressif aune femme hypnotisée, du même coup le visage se met en harmonie et concourt à la même expression. Une attitude tragique fait contracter le sourcil et imprime à la physionomie une expression de dureté caractéristique. Si l’on fait prendre aux mains l’attitude qu’on leur donne en les rapprochant de la bouche dans l’acte d’envoyer un baiser,

on voit aussitôt le sourire apparaître sur les lèvres. On peut ainsi faire naître sur les traits du visage l’humilité, la tristesse, la prière, la colère, l’effroi, elc.

Charcot et P. Richer ont montré qu’on pouvait de même réagir sur le geste en modifiant la physionomie à l'aide de la faradisation localisée des muscles de la face selon la méthode de Duchenne (de Boulogne). Dans ces conditions, le muscle contracté et exprimant une passion par les traits qu’il donne au visage, par la notion qu’il envoie au cerveau de son propre mouvement par l'intermédiaire de ses nerfs centripètes ou sentitifs, devient à son tour la cause de mouvements secondaires qui se passent, soit dans les autres muscles de la face, soit dans les muscles des membres et du tronc, et dont le résultat est d’affirmer et de compléter l'expression d'un des muscles de la face .

Une hystérique est plongée en état cataleptique, on la met dans une position inexpressive, la tête droite, les deux bras tombant naturellement le long du corps; vient-on à luifaradiser alors son muscle frontal , on voit le front se rider, le sourcil s'élever, l’œil devenir fixe et la physionomie prendre l’expression de l’attention d’abord, puis delà surprise et de l’étonnement. En même temps , la bouche s’ouvre légèrement et les bras s’élèvent à demi fléchis, la paume des mains tournée en avant, en un mot, l’expression se complète comme d'elle-même. Et ce qu’il y a de curieux, c’est que si à ce moment on abaisse les deux bras de la patiente, la physionomie redevient inexpressive.

De même l’excitation galvanique du muscle sourcilier conduit à une expression de douleur et d’affliction qui se complète pour le reste de la face et le geste : la tête se penche sur le côté, la main se porte aux yeux ou au cœur.

Excite-t-on le grand zygomatique , on obtient l’expression du rire franc par la contraction simultanée du muscle palpébral inférieur, le muscle de la bienveillance (Duchenne), et en même temps les mains se lèvent devant la poitrine comme pour modérer les éclats du rire. Dans certains cas, l’expression prend alors des caractères caressants et amoureux.

Le grand zygomatique seul est le muscle du rire faux et menteur (Duchenne) ; /’ élévateur commun de l'aile du nez et de la

lèvre supérieure est celui du dédain et du mépris. L'excilation du triangulaire des lèvres donne lieu à une attitude d’abattement et de tristesse. (Voy. A. Audibert, Etude snr la physionomie, thèse de Bordeaux, 1892,).

Excite-t-on à la fois le peaacier et le frontal, on obtient l’expression de l’effroi et de la frayeur qui se complète par une attitude similaire. Mais il y a plus : on peut, par exemple, excitant le muscle du rire à gauche, et le muscle de la haine et de la colère à droite (palpébral supérieur) faire exprimer le plaisir et la satisfaction au côté gauche du corps, tandis que le droit porte l'empreinte et le cachet de la colère et du courroux (le sourcil se fronce, le poing se ferme et s’avance). En même temps tout ce jeu émotionnel de la physionomie retentit sur les fonctions organiques (accélération du cœur, de la respiration, rougeur de la face, sécrétion de sueur, de larmes, etc.). — Ces derniers signes émotionnels sont même les plus vrais, les plus sincères, car ils ne peuvent être ni simulés ni contrefaits.

Mais le sens musculaire peut lui-même suggérer l'acte et devenir le point de départ de mouvements automatiques parfaitement coordonnés. Dans l’état cataleptique, placez le nez entre le pouce et l'index du sujet, et aussitôt il se mouche ; — mettez-le « à quatre pattes », une main avancée sur l’autre, et aussitôt le mouvement suit; — faites-lui saisir un rideau entre les mains, un pied sur le barreau d’une chaise, et immédiatement il cherche à grimper.

Les suggestions par la vue et l'ouïe ne sont pas moins curieuses. Dans l’état cataleptique, l’œil est fixe, mais vient-on à placer en face de l’œil un objet que l’on fait osciller, on voit bientôt le regard se porter sur lui et le suivre. Lorsque le regard se dirige en haut, l'expression devient riante et porte le retlet parfois d’une hallucination gaie; lorsque l’œil se dirige en bas, l’expression devient sombre et l’on peut y surprendre quelquefois les traces d’une hallucination terrible. Le geste de l’opérateur est servilement reproduit par la patiente qui se comporte comme si elle voyait le mouvement dans un miroir, — c’est-à-dire renversé.

La suggestion par l’ouïe est plus curieuse encore. Vient-on à placer une main sur le front du sujet et l’autre sur la nuque,

Debierre.

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on le transforme en une sorte de phonographe d’Edison. Toutes les paroles prononcées devant lui sont machinalement répétées.

La musique elle-même impressionne le sujet d’une façon telle qu’il prend toutes les altitudes en rapport avec les sentiments variés qu’elle exprime. Un air de danse le fait danser, un chant d'église le porte à la mélancolie et le fait tomber à genoux.

L'automatisme suggéré peut aller plus loin ; il peut emprunter la mémoire et l'imagination et provenir d'impressionssensorielles multiples et associées. On met successivement entre les mains de l’hypnotisé un parapluie, un pardessus, des pincettes, etc. Le parapluie, il l'ouvre et frissonne comme s'il sentait la pluie froide; le pardessus, il s'en revêt et le boutonne; les pincettes, il s’approche aussitôt du feu et remue les bûches du foyer.

Pendant le même sommeil somnambulique on peut, par la parole, suggérer les actes les [dus variés, les idées fixes et les hallucinations les plus bizarres, qui donnent lieu à des scènes mimées et parlées des plus remarquables. Vous dites à l'hypnotisée qu’elle est dans un jardin fleuri, aussitôt elle fait un geste de surprise, se baisse, admire et cueille les fleurs imaginaires que son esprit voit. Pendant qu’elle se livre à cette cueillette, vous lui faites remarquer qu’une grosse limace glisse sur lafleur qu’elle tient à la main; elle regarde... l’admiration fait place au dégoût, elle rejette la lleur et s'essuie les doigts à sa robe comme si la limace les avait salis. Lui fait-on croire qu elle est entourée de serpents, elle pousse des cris de terreur et s’enfuit en cherchant à se débarrasser d’étreintes qui n'existent que dans son imagination. Lui montre-t-on le paradis, le Père éternel, la Vierge elles saints, sa physionomie rayonne de joie, elle tombe à genoux dans une attitude de béatitude et de contemplation. Une fois commencée, cette hallucination, comme toutes les autres d’ailleurs, peut se continuer toute seule, selon l'ordre d'idées du moment et selon la richesse d’imagination propre au sujet. Voilà pourquoi chaque sujet se crée son paradis en rapport avec son degré d’instruction et son savoir. On peut d’ailleurs suggérer à un sujet qu’il est transformé en oiseau, en chien, etc., en une autre personne, et alors il prend les allures de son nouvel emploi.

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C’est là une illusion, une hallucination, qui constitue un véritable rêve vécu , comme le dit Ch. Richet (1). On peut aussi lui suggérer d’oublier son nom, la mémoire des mots, des chiffres, etc., et il les oublie... On peut lui suggérer une paralysie soit à l’état somnambulique, soit à l’étal de veille, et il sera paralysé, avec un membre flasque ou contracturé, insensible et présentant des réflexes tendineux exagérés. On peut aussi lui suggérer des idées fixes, des impulsions qu’il accomplit comme un automate, soit pendant l'hypnose soit après le réveil, avec résistance cependant quand les actes lui répugnent. Il y a plus encore, tous ces phénomènes (hémi-léthargie, hémi-catalepsie, hémi-somnambulisme, anesthésies suggérées, mouvements impulsifs suggérés, hallucinations, etc,) sont susceptibles de transfert par l’aimant.

Ce phénomène du transfert comporte une importance capitale en psychologie. Car, si l’aimant exerce son pouvoir, — et il l’exerce, — sur des phénomènes non seulement physiques comme les paralysies mais à la fois physiques et intellectuels comme des actes volontaires, et même absolument psychiques comme l’idée de faire un acte ou de prononcer une parole, comment exercerait-il ce pouvoir si les phénomènes psychiques n’avaient pas une base organique? Je renvoie à Binet et Féré pour l’étude de cette intéressante question (2).

Le somnambule a une acuité des sens beaucoup plus grande qu’à l’état de veille. 11 voit, entend et sent avec une autre intensité que nous. Chez lui il existe une hypersensibilité telle des sens et une persistance subjective (en dehors de l’objet) telle, qu’il y a dans cette nouveauté comme les éléments d’une suggestion à longue échéance, la vision de la pensée d’un autre, la double vue.

Tous ces phénomènes de pure curiosité ont une portée tout autre si on les envisage au point de vue psychologique. Il ne faudrait point croire qu’ils sont du domaine de l’inconnu. Non, tous les faits de suggestion, suggestion de mouvements, suggestion de sensations ou hallucinations, suggestion d’actes, s’expliquent par les lois de l’association soit des images, soit

(1) Ch. Richet, Physiologie générale, Paris, 1887.

(2) A. Binet et Ch. Féré, L'hypnotisme chez les hystériqu t. XIX. p. 1, 1885.

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des mouvements, et se rattachent ainsi à la science positive par des liens précis (1). L’hallucination et la sensation ont pour siège le même point des centres nerveux. Sensation, hallucination, souvenir., sont unis par une étroite parenté, et, soit qu’on ait l’impression réelle d’un objet, de la couleur rouge par exemple, ou qu’on se représente cette couleur par le souvenir, ou qu’on la voit dans une hallucination, c’est toujours la même cellule nerveuse qui vibre. C’est ainsi que l'hallucination d’une couleur donne naissance à une image consécutive en tout semblable à celle qui est la conséquence de la perception de cette couleur dans les conditions ordinaires.

L’hypnotique fait du blanc avec le mélange du rouge et du vert suggérés. Les couleurs imaginaires donnent des teintes résultantes qui sont toujours conformes aux lois de l’optique (Binet et Féré). L’hallucination 'd’une couleur se comporte donc exactement comme la sensation réelle de cette couleur. L’hystérique achromatopsique a l’oeil insensible. Dans la catalepsie, si on promène un objet devant ses yeux, elle arrive à le fixer, et alors la sensibilité de la conjonctive reparaît. Mqis il y a plus, car l’hallucination provoquée réveille la sensibilité de l’œil comme le faisait la vision d’un autre objet réel. On voit les rapports de l’hallucination avec la sensibilité générale. L’hallucination est donc le résultat d’une modification cérébrale identique à celle qui résulte d’une perception sensorielle normale. C’est une sorte d’image consécutive à longue échéance qui se réveille sous l’influence de causes spéciales, et qui résulte de ce que l’impression cérébrale, conséquence d’une sensation, ne disparaît pas avec l’impression d’un objet sur nos sens, mais en conserve une sorte de copie ou d’empreinte, qui s’atténue du reste avec le temps. Celle empreinte, c’est la base organique de la mémoire. On voit comment l’hallucination est reliée à la mémoire. C’est une sorte d'image-souvenir qui passe de l'état latent à l’état vif. Il y a en effet reviviscence possible des images ou idées mentales, possibilité de leur retour à l’état vif sans participation de l'impression sensorielle actuelle (images sensorielles) ou avec l’action effective des organes des sens (images motrices).

(1) Paul Janet, De la suggestion hypnotique, Paris. 1889.

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L'illusion agrandit tout, donne un corps à une ombre et fait trembler l'homme impressionnable jusque dans ses fondements (Voy. Mosso, La Panra, Milano, 1883) ; elle peut armer son bras et lui faire commettre unactecoupable qu'il regretterale lendemain.

L’enfant vient au monde avec une propriété que lui lègue l'hérédité; pendant sa vie il acquiert par lui-même certaines qualités, bonnes ou mauvaises. Au début de l’existence, il n’a que des sensations brutes qui, par leur transformation en mouvements réflexes, régissent tous les actes de sa vie. Plus tard, à mesure que ces rouages nerveux seront engrenés et perfectionnés, marchant de pair avec les sensations variées de tous genres fournies par le monde ambiant, il s’amassera dans sa mémoire une provision suffisante de faits, et l’enfant fera par lui -même la comparaison de ses sensations et les réunira en catégories d'agrément et de peine. Par la synthèse des impressions reçues il arrivera à considérer comme l'idée du bien l’ensemble des impressions agréables et comme l’idée du mal l’ensemble des impressions douloureuses. Mais ces notions morales sont singulièrement facilitées par l'hérédité et l’exemple qu’il voit autour de lui. De l'idée du bien et du mal physique, l’enfant, par une sorte d’épuration, passe à la notion du bien et du mal moral dérivée primitivement de l’expérience et n’existant pas sans elle.

Si l’enfant n’avait devant les yeux que de bons exemples; si l'homme ne se trouvait dans la société qu’en présence d'hommes vertueux et charitables, assurément l'homme moral de nos sociétés serait meilleur qu’il n’est, car tous, grands et petits, nous sommes essentiellement des imitateurs. Mais les spectacles de la vie, les luttes ardentes de tous les jours, les appétits violents, ont faussé dans nos cerveaux la notion du bien . Ce n’est plus une danse que l’on exécute autour du veau d’or, — cette idole méprisable, — c'est un prosternement dans la boue qui l’entoure. Ceux, — rares ils sont, — qui veulent rester debout, sont considérés comme des êtres archaïques et cyniquement on leur rit au nez. On conçoit tout ce qu'a de démoralisant une pareille organisation sociale, et combien triste est l’âme du [tenseur quand il voit que ceux devant qui on s’incline si bas ne sont souvent que de vulgaires farceurs quand ils ne soiC pas des coquins fieffés.

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