‹ Le crâne des criminelsChapitre 30 sur 33 · VI. — LA RESPONSABILITÉ DU CRIMINEL · texte numérisé non relu

VI. — LA RESPONSABILITÉ DU CRIMINEL

« Les idées générales sont aux notions particulières ce que la lumière est aux ténèbres ».

Pour établir la responsabilité du criminel, il faudrait connaître exactement tous les mobiles qui l’ont fait agir ; il faudrait pouvoir saisir la qualité et la quantité physiologiques de ses impressions et de ses sensations; il faudrait savoir la nature même de kses associations d’idées qui donnent naissance à l’acte réfléchi et voulu en concordance du sentir , en un mot il faudrait pouvoir pénétrer dans cette mystérieuse usine que l’on appelle le cerveau où tant de colonies ouvrières élaborent discrètement les éléments de la psychophysiologie.

Nous voici deux en face d’un édifice, théâtre ou cathédrale, nous en examinons tous les deux la construction, en recherchons le style et essayons de nous faire une idée exacte de sa valeur esthétique. Pourquoi tous deux ne formulons-nous pas, — très souvent, — le même jugement?

Nous voyons passer une jeune femme sur le trottoir, elle est blonde, elle a les yeux et les sourcils noirs, le teint mat, la bouche fine, avec un gracieux sourire; sa taille est longue, cambrée comme celle d'une guêpe, sa démarche est facile, ses manières distinguées. Pourquoi est-elle à peine remarquée par l’un de nous tandis qu’elle fait tressaillir l’autre?

C’est que nous ne voyons pas exactement les mêmes objets d’une façon absolument identique; c’est que ces objets ne nous impressionnent pas tous d’une manière égale en qualité et en quantité; c’est que le goût varie avec chacun de nous et qu’il nous oblige à formuler un jugement en concordance avec luimême. Ne sentant pas de la même façon, nous ne pensons pas, nous ne raisonnons pas, nous ne jugeons pas et nous ne nous déterminons pas d’une façon semblable. Nos appréciations varient en raison directe de la nature et de l’énergie de nos sensations. C'est ce qui fait que nous sommes nous-même et pas un autre.

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Pour connaître des opinions et des actes d’un homme il est donc de toule nécessité de chercher à connaître de sa physiologie cérébrale. Or le fonctionnement du cerveau est encore fort peu connu. Nous connaissons à peine l’ouvrier; son travail, — la pensée, — nous le connaissons moins encore.

Néanmoins comme il n’est pas possible que nous essayions d’établir la responsabilité sans nous faire une idée scientifique de ce que peut être la psychophysiologie ou physiologie cérébrale, — car c’est le seul moyen pour nous d’apprendre à connaître ce que l’on appelle la « volonté » la << liberté morale » — , nous demanderons au lecteur la permission de le conduire dans le sanctuaire de la pensée à seul fin de chercher à comprendre comment naissent nos idées et comment se déterminent nos actes. — Avant de pouvoir comprendre la pensée dévoyée et le jugement perverti, il est indispensable de connaître l’idée juste et le raisonnement sensé.

§ I. — Esquisse de psychophysiologie

Les recherches des psychologues et physiologistes modem es, — E. H. Weber, Fechner, Helmholtz, Dubois-Reymond, Wundt, Lewes, Herbert Spencer, Bain, Taine, Maudsley, Marey, Beaunis, llerzen, Charcot, etc., — ont fourni une base expérimentale à la physiologie cérébrale. Nous leur emprunterons une grande partie de ce que nous allons dire de la mécanique cérébrale.

Si, selon l’expression de Descartes, l’esprit est la substentia cogitans , qu'est-ce donc que la substance pensante? A cela, la physiologie et la pathologie répondent hardiment : c’est le cerveau. Car, de même que les forces ou manifestations dynamiques appelées lumière, chaleur, électricité, n’existent pas en dehors de leur substratum matériel, de même dans l’organisme animal, l’esprit, la plus complexe des forces, n’existe pas indépendamment du cerveau. L’un est lié à l’autre par un mariage indissoluble. Il y a correspondance entre les troubles des fonctions psychiques et les lésions matérielles du cerveau ; il y a développement parallèle des hémisphères

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cérébraux et des facultés intellectuelles. La science démontre d’une façon absolument certaine le fait de la simultanéité et de la corrélation constantes et nécessaires de la vibration nerveuse et de l’activité mentale ; elle en fait deux phénomènes inséparables qui ne peuvent avoir lieu l’un sans l’autre. Les « dualistes » auront beau dire que les vibrations nerveuses ne constituent ’pQ.sYdLCïWûé mentale, mais Y accompagnent seulement, ils ne pourront jamais prouver que la psychicité soit autre chose « que le son rendu par l’instrument », comme le dit Herzen, car il leur sera toujours impossible de démontrer « l’existence de l'hypothétique substance immatérielle qui jouerait de la substance matérielle comme d’un instrument ». C’est en vain qu’ils invoqueront « l’harmonie préétablie » pour expliquer le commerce de l’àme et du corps ; le physique est soumis à des lois immuables qui le régissent, et Y enchaînement causal des phénomènes ne pouvant être interrompu un seul instant, il est évident que le moral est soumis aux mêmes lois; il ne peut échapper à la suite nécessaire des conséquents etdes antécédents. L’hypothèse de l'initiative spirituelle, dit Herzen, est donc impossible, car pour qu’elle soit admissible, il faudrait admettre que l’influence exercée par le moral sur le physique l’emportât avec évidence sur celle qu’exerce le physique sur le moral, ce qui n’a pas lieu : « au contraire, ils marchent toujours ensemble, ils se développent ensemble, ils se détériorent ensemble », ils meurent ensemble, et toutes les fois qu’ils agissent, ils le font simultanément et corrélativement. Il s’ensuit que, selon l’expression d’Herzen, « le dualisme ne sauve ni la spontanéité, ni la liberté, ni l’immortalité. »

Il ne faut pas adopter ou rejeter une conclusion selon ses conséquences; il ne faut stigmatiser, comme le dit Lewes, toute Conclusion sous prétexte qu’elle est dégradante, mais la considérer comme dégradante parce qu’elle est fausse. C’est par l’analyse des manifestations psychiques qu’on s’affranchit de la croyance, c’est-à-dire du préjugé, et qu’on arrive à la connaissance et à la vérité. La déduction a posteriori ou scientifique, c'est-à-dire les données qui nous sont fournies par nos sens externes (méthode objective), doit marcher en avant, mais elle ne doit pas négliger de s’éclairer de la méthode

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subjective, c’est-cà-dire de l'observation de notre sens interne, la conscience. Mais il faut prendre garde de faire de la psychologie à la façon des philosophes qui prétendent ne s’en référer qu’aux informations puisées à la source du sens interne, car alors on tombe fatalement unjour dans l’ornière de l’illusion de l’aliéné, « illusion, dit Maudsley, dont la réalité est affirmée par le malade avec cette conviction intime, et perçue par lui avec ce degré de clarté que Descartes voulait ériger en critère de la vérité ; le subjectif alors domine et foule aux pieds l’objectif, s’enlevant ainsi à lui-même toute chance de salut. » L’homme plonge dès lors dans le monde des rêves et prend le fantôme pour la réalité.

Quel est le mécanisme de la vie psychique ?

« La vie psychique de l’homme et des animaux, selon l’expression de Griesinger, commence dans les organes des sens et son courant perpétuel jaillit au dehors par l’intermédiaire des organes du mouvement ; le type de la métamorphose de l’irritation sensitive en impulsion motrice est l’action réflexe, avec ou sans perception sensitive. »

L’action réflexe, qui est essentiellement constituée par une réaction motrice automatique et inconsciente, ou volontaire et consciente, domine donc l’activité mentale, constituant ainsi le grand mécanisme des centres nerveux.

Or, Faction réflexe se réduit, on le sait, aux phénomènes suivants :

1° Impression externe ou réception des mouvements extérieurs par les organes sensitifs ;

2° Transmission centripète de l’ébranlement par l’intermédiaire des nerfs centripètes ou sensitifs qui relient la périphérie aux organes nerveux centraux ;

3° Réaction interne ou réflexion de l’ébranlement reçu par les éléments nerveux des centres, accompagné ou non de conscience ;

4° Transmission centrifuge de l’excitation au moyen des nerfs centrifuges ou moteurs qui relient les centres aux muscles ;

5° Réaction externe ou restitution de l’énergie reçue (mouvements musculaires, gestes, parole, etc.).

La fonction qui est dévolue aux centres nerveux consiste donc à rendre , à réfléchir , sous forme d’impulsion motrice, l’impression sensitive qu’ils reçoivent de l’extérieur. Mais eu égard à la complexité du mécanisme, l’énergie reçue est non seulement rendue immédiatement ou emmagasinée pour reparaître plus tard sous certaines conditions, mais elle est modifiée. L’organisme, il est vrai, ne reçoit du dehors que du mouvement, mais il le reçoit sous des formes très variées, sous celles de mouvements de masse ou sous celles de mouvements moléculaires (ondulations sonores,- vibrations lumineuses, caloriques, mouvements chimiques comme les saveurs et les odeurs). A toutes ces impressions l’organisme réagit différemment selon leur quantité, leurs associations infiniment variées, et aussi suivant l’état dans lequel il se trouve au moment où elles viennent l’impressionner. C’est ainsi que se développent les réactions internes , constituées parles sensations aussi variées que les impressions qui les produisent, et souvent accompagnées des sensations réflexes (ou associations de mouvements réflexes) qu’elles éveillent et que l’on appelle images, représentations, souvenirs, idées, lorsque ces réactions sont conscientes ; c’est aussi de la sorte que prennent naissance les réactions externes constituées par des séries de mouvements musculaires aussi variées que les actions automatiques, instinctives et volontaires des êtres vivants (Herzen).

Chaque élément des centres nerveux, ébranlé par une impression. peut donc communiquer son ébranlement à une série d’autres éléments, et même à tous les autres, de façon à provoquer tantôt un acte réflexe inconscient, tantôt une sensation réflexe qui peut, à son tour, donner lieu à une réaction psychique ( Voy . fig. 136). Le cerveau reçoit sans cesse un flot de vibrations nerveuses, centripètes comme le dit excellemment Herzen (1), et rend sanscesseunflot de vibrations centrifuges. Mais ces dernières ne proviennent pas toujours directement des impressions extérieures mêmes ; entre l'action et la réaction externes il se passe souvent tout un travail interne, en apparence silencieux, consistant en une série de sensations réflexes, d’associations d’idées,

(1) Herzen, Le cerveau et l'activité cérébrale. Paris, 1887.

qui constituent le fond même de l’activité mentale. La sensation réflexe, en apparence spontanée, est la condition nécessaire,

indispensable de la psychicité ; sans elle, il n’y a que des mouvements automatiques, machinaux, comme ceux des réflexes médullaires ; avec elle, les mouvements sont conscients, volontaires, déterminés plus ou moins par le jugement, comme le sont la plupart des réflexes cérébraux.

Bref, l’ébranlement des éléments des centres nerveux, conscient ou inconscient, peut se faire sentir à l’extérieur de trois façons : par des effets mécaniques (mouvements musculaires), par des effets viscéraux ou vie organique (l’influence du physique sur le moral, du moral sur le physique appartient à cette catégorie), enfin par des sensations réflexes et reviviscences de sensations passées (vie psychique).

Les représentations mentales ne sont que le résultat d’un rappel de sensation, et les modifications dynamiques qui les accompagnent consistent en réalité en transformation de mouvements consécutives à des excitations extérieures plus ou moins éloignées (Féré).

Les conditions physiologiques des émotions qui retentissent sur la chaleur organique, sur la circulation du sang, la respiration, les sécrétions, la force musculaire, la sensibilité et les sens, permettent de comprendre comment chaque modification émotionnelle influe sur la sensation, et par conséquent sur tous les phéno-

Fig. 136

Schème de l’arc réflexe.

I. surface sensitive ou sensorielle ; a. nerf sensitif conduisant l’impression vers b, centre réllexe d’ordre inférieur, inconscient (moelle épinière, moelle allongée); c, nerf moteur conduisant la réaction motrice exécutée par 2, organe du mouvement; d, conducteur sensitif reliant les centres nerveux inférieurs à un centre réflexe d’ordre supérieur, conscient (cerveau) ; /’. conducteur de motricité, portant l’ordre de mouvement volontaire au centre médullaire 6, qui actionne dès lors le muscle 2, par le nert moteur c.

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mènes psychiques,.. Les sensations agréables, le plaisir, la satisfaction, rehaussent les forces de l’organisme; les sensations pénibles, la peine, le chagrin, dépriment l'énergie. Toutefois l’irritabilité propre de l’individu joue un grand rôle dans le résultat, car, comme le dit Montaigne : « Tantôt la peur nous met des ailes aux talons, tantôt elle nous cloue les pieds au sol et les entrave. »

Qu’esl-ce que la force psychique?

L’idée que nous- nous faisons de la matière et de la force est une pure abstraction mentale fondée sur la sensation du mouvement produit ou empêché. La matière, en vertu de son impénétrabilité, nous arrête quand nous nous heurtons contre elle. Nous en prenons connaissance par une sensation. Le mouvement n’est pour nous qu’une série de sensations successives (tactiles, musculaires, visuelles, etc.), et la cause du mouvement, la force, n’est qu’un état de conscience de nos étals actifs que nous objectivons.

L’oreille ne perçoit que les ondes sonores d’une durée d’ondulation déterminée ; le nerf optique n’est sensible qu’aux ondulations lumineuses dont la durée est comprise entre certaines limites. Ces ondulations deviennent-elles plus lentes que celles de la lumière rouge, elles ne nous impressionnent plus que comme chaleur; d’autre part, les ondulations invisibles de plus courte durée que la lumière violette se trahissent encore par leur action chimique, celle-là même qui fixe nos silhouettes sur la plaque collodionnée argentinique de nos appareils photographiques. La forme de la matière n’existe donc que par rapport à nous-mêmes, que par rapport à nos sens. Avant la décomposition de la lumière par le prisme, qui aurait soupçonné que cette bande si admirablement nuancée et qui rappelle les couleurs de l’arc-en-ciel existait dans la lumière blanche et que cette dernière n’était qu’un composé de plusieurs couleurs?

Le rouge existe-t-il pour le daltoniste?

Un agent physique peut impressionner deux organes différents et donner ainsi lieu à deux sensations qui n'ont aucune analogie. Exemple : un corps sonore donne à l'oreille la sensation du son, tandis qu’il donne au doigt celle d’une vibration rapide.

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Les sensations sont donc subjectives et non pas objectives, et ce qui le prouve bien, c’est qu'elles peuvent être reproduites anormalement sans l’intervention ordinaire, par des excitations quelconques qui viennent frapper le centre correspondant (phosphènes). C’est le mécanisme des hallucinations.

Subjectivement donc, sous les noms de différents agents, on classe ce qui objectivement est constitué simplement par des différences dans le degré du même principe, l 'énergie. Ainsi les vibrations matérielles lentes donnent les sensations du toucher, tandis que celles qui sont rapides donnent naissance à l’agent sonore. Les vibrations lentes de l’éther impondérable qui occupe l’espace ont été appelées chaleur, tandis que celles qui sont plus rapides constituent la lumière.

En dehors de nous, il n’y a que des vibrations, manifestations de l’énergie; il n’y a de son, de chaleur et de lumière que s’il y a des organes disposés pour recevoir l’impression et un cerveau pour l’apprécier.

Mais est-ce à dire que l’Univers se réduit à nos sensations et qu’en dehors de celles-ci il n’y a rien? Loin de nous celte mystique conception; loin de nous ce subjectivisme absolu d'après lequel le monde extérieur ne serait plus qu'une illusion ! Tant que chacun se renferme dans sa propre subjectivité, il est réellement obligé de convenir que le monde se réduit à ses propres sensations et qu’il ne connaît rien de la nature (matière et force) en dehors d'elles; mais il est non moins obligé de convenir qu’il n’est pas seul au monde, et qu’il est, de même que les autres, un être distinct, autonome, indépendant des sensations des autres comme ils le sont des siennes. Et cette concession, il est obligé de la faire pour les animaux, les plantes et le règne minéral. Dès lors, il devient évident qu’il n’y a pas au monde que ses propres sensations et que tout l’Univers n'est pas lui. Le monde extérieur existe donc ; c’est bien une réalité. Mais ce qu’il faut ajouter encore, c’est que les sensations de chacun ne sont plus le produit spontané et subjectif de son esprit, mais la façon dont l’affectent les phénomènes qui se passent en dehors et autour de lui, l’effet produit sur lui par les changements de ce qui l’entoure. Et ces changements, il n’en a connaissance

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que par les modifications conscientes que son esprit éprouve. Quand nous séparons la force de la matière, nous oublions que c’est là une illusion pure de notre espril, que ces mots ne sont que deux abslractions mentales auxquelles ne correspond aucune réalité objective. Dans la Nature, nous ne connaissons que le phénomène; et la matière et la force ne sont qu’une seule et môme chose.

La « force vitale » n’échappe pas à cette loi. C’est une modalité particulière des forces physico-chimiques, mais rien de de plus. Et la force psychique?

L'homme est un corps mû par une âme, dites-vous? Eh bien ! donnez-nous l’origine de ce principe immatériel, distinct et indépendant du corps, le moment de son installation dans l’organisme, le lieu où il réside, la part qu’il prend à l’hérédité mentale, de quelle façon il se laisse influencer par des conditions purement matérielles, ce qu’il devient pendant la syncope, la léthargie, la folie et les maladies mentales, qui anéantissent la raison. Dites-nous comment il se fait que ce dens ex machina agit d'une façon si absurde dans les passions, le rêve, l’ivresse, l’hypnotisme?

Est-ce que toute activité mentale ne s’accomplit pas toujours au sein des éléments nerveux?

Est-ce que ces derniers ne sont pas sa raison d’être indispensable? Mais l'activité des éléments nerveux n’est pas autre chose qu’un mouvement moléculaire; c’est une question de mécanique. Quel besoin dès lors d’imaginer pour l’activité cérébrale une force particulière et absolument hypothétique? N’est-elle pas au moins superflue, cette force, puisqu’elle ne peut se manifester en l’absence ou en dehors de la vibration nerveuse? Mais non seulement elle est superflue, cette force mystérieuse, mais elle est inadmissible. Le courant sensitif qui porte l'impression au cerveau est constitué par une série de mouvements reliés entre eux par un enchaînement causal rigoureux; le courant moteur qui porte aux muscles l’ordre de la volonté est, comme le premier, une série de mouvements qui s éveillent tour à tour en se transformant les uns dans les autres; ni l'un ni l'autre ne laisse place pour l’hypothétique force spirituelle.

Eh bien! entre l’excitation et la réaction elles-mêmes, la science démontre qu’il se passe un certain temps pendant lequel se fait l’opération mentale. Celle-ci n'a pas lieu instantanément; la plus simple opération de l’esprit, consistant tout bonnement dans « la distinction et le choix », par exemple, exige un dixième de seconde. Ce temps nécessaire, indispensable pour tout acte psychique, n'indique-t-il pas à l’évidence qu’il y a entre la cause qui est le point de départ et la réalisation de l’acte lui-même, un substratum, un circuit si l’on veut, étendu et résistant; cet intervalle est employé à la transmission, et éventuellement, à la modification de l’impulsion extérieure apportée par le courant centripète ou sensitif. Et comme, en dernière analyse, toute transmission, avecousans modification d'énergie, se réduit à une forme de mouvement, il s’ensuit que l’activité mentale consiste dans une transmission et dans une modification d’une impulsion extérieure, c’est-àdire en une forme particulière de mouvement moléculaire. Et, en effet, si les phénomènes psychiques n’étaient pas des mouvements moléculaires, que deviendrait le mouvement centripète qui arrive aux centres sensitifs? Et d’où proviendrait le courant centrifuge qui part du centre moteur? Le courant sensitif disparaîtrait-il dans un vide physique où il mettrait en branle quelque chose d’immatériel, et ce je ne sais quoi engendreraitil ensuite d’une façon inconcevable le courant moteur! La « loi de la conservation de l’énergie » s’oppose à ce que l’on admette une pareille interruption dans la série physique. Le courant nerveux centripète ne peut pas disparaître et ne peut cesser qu’en donnant lieu à un autre mouvement.

Si l’activité psychique est une forme de mouvement, nous devons nous attendre à la voir liée à la production d’une certaine quantité de chaleur, conformément à la grande loi du travail physique. Or c’est bien ce qui a lieu, Valentin, et Schiff plus tard, ont constaté que les nerfs s’échauffent quand ils sont parcourus par l’inllux nerveux. Helmholtz a montré que d’alcaline à l’état de repos, la réaction du nerf est acide pendant son fonctionnement. Pendant l’activité psychique, le cerveau s’échauffe, c’est ce qu’ont démontré les recherches thermométriques de Broca, Schiff, Paul Bert, Lombard, et les

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expériences thermo-électriques de Schiff, Tanzi, etc. — Pendant cette même activité, Mossol'a démontré avec 1 q plétysmographe, le volume du cerveau augmente par suite de l’afflux du sang et en même temps les déchets qui résultent du travail cérébral sont déversés en plus grande abondance par les émoncloires. C'est ainsi que l’acide phosphorique et les phosphates et aussi les sulfates, produit d’usure des éléments nerveux, augmentent dans les urines (Hammon,Mossler, Sülzer, Strübing, Stcherbach, Byasson) ; c’est ainsi que la cholestérine, qui est un produit de désassimilation de la substance cérébrale s’accroît également dans la sécrétion du rein (Flint). L’excitation cérébrale de la manie aiguë conduit au même résultat (Mairet) ; la démence, au contraire, amène la diminution des phosphates dans l’urine (Beaunis).

On peut donc conclure que dans un cerveau en activité, une partie de la chaleur dégagée par les réactions chimiques qui se passent au sein des éléments anatomiques de l’organe est consommée et se transforme en énergie mentale, c’est-à-dire en pensée. En psychologie comme en physique et en physiologie, le travail produit ne peut être qu'égal à la somme des forces mises enjeu ; ce qui veut dire que les forces ne se créent pas, mais qu’elles ne font que se transformer ; et que dans le monde organique comme dans le monde inorganique toute manifestation, consciente ou inconsciente, est le conséquent d’une série d’antécédents. En d’autres termes, toute action est une réaction, et la « spontanéité » des métaphysiciens de toutes les écoles, en tant qu’énergie créée, sans causes matérielles, sans antécédents dynamiques, n’est qu’une affirmation sans preuves qu’on ne discute pas. Les animaux se nourrissent des rayons du soleil sous la forme de matières organiques, et en vivant, en pensant, en s’agitant dans le monde, ils dégagent la force emprisonnée dans les éléments de . leurs muscles et de leur cerveau, et la rendent au monde extérieur.

Ici, qu’on me permette d’ouvrir une parenthèse.

Les physiologistes, dit A. Gautier(l), affirment quelapensée est

(1) A. Gautier, La pensée n'est pas une forme de l’énergie. Revue scientifique 11 et 18 décembre 188G, 1er janvier 1887.

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une transformation de. l’énergie, c’est-à-dire une forme spéciale de l'énergie, comme la chaleur, l’électricité. Les phénomènes psychiques, disent-ils, ont un équivalent mécanique, thermique, chimique ; l’animal qui pense perd une partie de son énergie. Voilà ce qu’il faudrait prouver, répond Gautier. Or, les expérience ont prouvé juste le contraire. On a montré, nous l'avons vu, que le cerveau s’échauffe lorsqu’il reçoit et élabore les impressions d’origine externe qui suscitent la pensée. Or, dans l’hypothèse d’une transformation d’une partie de l’énergie calorique ou électrique en pensée, « le cerveau devrait se refroidir , ou son potentiel électrique baisser, ou bien la consommation de ses réserves produire une moindre température qu’à l’état normal ».

Partant de là, A. Gautier affirme que c’est une erreur de donner comme une preuve indirecte de l’équivalence mécanique de la pensée, l’élévation de la température et l’augmentation des déchets chimiques qui accompagnent le travail cérébral, et conclut que le travail de l’esprit n’a point d’équivalent mécanique, c'est-à-dire qu’il ne dépense pas d’énergie. Ce ne serait ni un travail, ni une force, il ne ferait point disparaître d’énergie en se produisant, et n’en fait point apparaître non plus.

A cela, voici ce que répondent les physiologistes.

Avec Lavoisier, ils disent que les phénomènes de la vie étant des phénomènes physico-chimiques, — et cela n’a jamais été mieux démontré que par Cl. Bernard dans son livre Les Phénomènes de la vie — , il serait singulier que seules les fonctions du système nerveux se manifestassent sans résulter d’une énergie quelconque, sans avoir un équivalent thermique ou mécanique. Ainsi les paroles du créateur de la chimie moderne, « qu’on pourrait évaluer ce qu’il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l’homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose », seraient une chimère? Ainsi le travail psychique, bien que l’équation soit la même pour le muscle que pour le cerveau, ne saurait être assimilé au travail musculaire ? Ainsi la pensée, qui est, comme le mouvement musculaire, un effet de l’action chimique, ne serait pas soumise à la loi de la conservation de l’énergie? Ainsi, sous le prétexte

Debierke

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que la sensation, l'idéation, la mémoire, la volonté, n'étant que des « phénomènes de vision intérieure » ne peuvent avoir d’équivalent mécanique, on leur refuserait qu’elles constituent un travail ?

Non, il ne saurait en être ainsi, car l'application des lois physico-chimiques aux phénomènes biologiques est sans restriction, et aux objections de A. Gautier, voici ce que la physiologie a répondu.

L’activité cérébrale, comme l'activité musculaire, détermine au début de cette activité, dans la phase dynamique ou du travail.positif, un refroidissement appréciable de la substance du cerveau (Solger, Mayerstein, Thiry, Mosso, Fick, Marc Dufour, ilerzen, Corso, Tanzi, Laborde), suivi, dans la phase statique ou de repos, d'une élévation de la température (Tanzi et Mosso). Ces variations successives de la température du cerveau en travail constituent de véritables oscillations thermiques de refroidissement et d’échaulfement. Ces oscillations correspondent au rythme du processus de désintégration et de réintégration fonctionnelle des centres nerveux. Il y a donc équivalence et convertibilité réciproque entre l'énergie psychique et les autres formes de l’énergie, notamment celle de la chaleur. Le travail cérébral est donc une forme de l'énergie, et la pensée a des équivalents chimiques , thermiques , mécaniques . Ainsi s’éclipsent les objections de A. Gautier, car on peut dire du travail cérébral ce que Béclard a si justement dit du travail musculaire. « La quantité de chaleur qui disparaît du muscle quand il produit un travail mécanique extérieur, correspond à l'effet mécanique produit. La chaleur musculaire n'est que complémentaire du travail mécanique utile produit par la contraction. Quand l'animal est en mouvement, une partie des actions chimiques qui s'accomplissent dans les muscles a pour équivalent le travail effectué par ce mouvement ; le reste seul apparaît sous forme de chaleur. » Par conséquent, à une même somme d’action chimique produite dans l’intérieur des muscles, répond un dégagement de chaleur moindre dans l’étal de repos.

Que le travail positif du cerveau enfin repose, comme celui du muscle, sur des processus de désagrégation moléculaire, cela est prouvé, car nous savons que la chaleur absorbée dans

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la décomposition d'un corps est précisément égale à la chaleur développée pour sa formation. Mais à la désagrégation succède la réintégration, le retour à l’agrégation primitive. L’h) pothermie représente le travail positif du cerveau, la mise en liberté de l'énergie actuelle ; l hyperlhermie, la reconstitution organique en rapport avec la phase de repos, la réaccumulation compensatrice d’une nouvelle énergie potentielle. L’échauffement correspond à des processus d’intégration moléculaires, le refroidissement à des processus de désintégration des centres nerveux. — L’idéation, la volition, etc., ont donc leur cause et leur raison dans la mécanique moléculaire (1).

Avant de passer à l’étude de la conscience, de la volonté et de la liberté morale, je demande la permission de montrer comment se font nos acquisitions, comment se constitue notre langage intellectuel. Pour mieux faire saisir au lecteur la manière dont se constitue notre esprit, je prendrai la formation du langage, et je chercherai à lui apprendre, — s’il ne le sait déjà, — comment s'acquiert le langage intérieur . Pour exposer cette intéressante question, je n’aurai qu’à suivre l’étude captivante et lumineuse qu'en a faite G. Ballet (2).

Sans doute le cerveau est un organe vierge, dès le début de la vie ; sans doute la première opération cérébrale est contemporaine de la première sensation et l’on pense moins que jamais à soutenir avec les rationalistes (Descartes , Leibnitz , etc.) l’hypothèse vécue des idées innées ; mais on ne saurait nénamoins accepter dans toute son intégralité l’opinion des sensualistes (Locke, Condillac, etc.), car le cerveau n’est pas absolument une table rase à la naissance , loin de là, il porte en lui des dispositions organiques héréditaires, qui expliquent que deux individus placés dans des milieux identiques, soumis aux mômes impressions extérieures et à une même éducation,

(li Jules Soury, Les Fonctions du cerveau (Archives de neurologie n° 62, mars 1891, p. 120).

(21 Gilbert Ballet, Le Langage intérieur et les diverses Formes de l'aphasie (Thèse d’agrégation. Paris, 1886).

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n’en sont pas moins très souvent profondément différents l’un de l’autre au point de vue psychique.

Nous héritons, comme le dit Maudsley (1), « de circonvolutions prêtes à reprendre, à certaines époques de la vie, le même genre d’activité qu’elles ont été appelées à remplir chez les ancêtres. »

Dans notre cerveau, certains groupes de cellules sont plus aptes que d'autres à recevoir certaines catégories d’impressions et à les emmagasiner d une façon plus ou moins durable (souvenir) selon les personnes

A l’origine des opérations mentales, à l’origine de toute connaissance et des diverses opérations du langage, il y a la sensation (visuelle, auditive, tactile, etc.) ; mais cette sensation serait pour l’esprit une mince ressource si celui-ci ne possédait la propriété d'associer les sensations et les idées qui en dérivent comme l’eau jaillit d’une source. Or, l’association des états de conscience dans le temps et dans l’espace constitue le phénomène le plus fondamental, — nous l avons vu plus haut, — des opérations cérébrales. Avec la sensation comme phénomène premier, l’association des sensations entre elles comme procédé intellectuel secondaire et perfectionné, nous sommes en mesure de suivre la fonction du langage dans sa formation et son

développement Le mot parlé ou écrit donne plus de netteté

à l’idée et la développe, — et nous pensons surtout à l’aide des mots, — mais l’idée peut exister sans le mot que la représente, et de fait, elle se constitue d’ordinaire avant le mot.

Suivons l’éclosion de l’idée et du mot sur le schéma ci-joint que j’emprunte au professeur Charcot.

L’idée, — concrète du moins, — est, comme l’a dit Buffon, une association de sensations.

Voyons, par exemple, comment l’enfant acquiert l’idée de l’objet que nous appelons une cloche.

La cloche résonne à son oreille. Les vibrations sont transmises parle nerf acoustique (nerf sensoriel) jusqu’au centre auditif, c’est-à-dire jusqu’aux éléments de l’écorce du cerveau destinés

(1) Maudsley, La physiologie de l'esprit. Paris, 1879.

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à recueillir et à percevoir les bruits et les sons. Les cellules constitutives de ce centre (. A et A', fig. 137) sont ébranlées d’une certaine façon, et l’ébranlement, la vibration , sont conservés par les cellules qui ont la propriété de rétentivité, et sont dès lors

Fig. 137. — Schème de la formation des idées et de la réponse motrice (parlée ou écrite) de la sensation (d’après Charcot).

A, centre auditif commun ; A', centre de la mémoire auditive des mots (surdité verbale); E, centre visuel commun : E', centre de la mémoire visuelle des mots (cécité verbale) ; C, centre de la mémoire motrice du langage articule (aphasie motrice) ; D. centre de la mémoire motrice graphique (agraphie).

fonctionnellement différenciées, spécialisées. Le son de la cloche figurera désormais parmi les depots cérébraux, et le dépôt, on le conçoit, sera d’autant plus persistant, plus durable, que les cellules spécialisées auront plus souvent perçu les vibrations de lacloche. L enfant qui, à ce moment, a la sensation et le souvenir du son.

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n’a cependant, pas encore l'idée de la cloche, c’est-à-dire de l’inslrument qui produit le son dans le cas particulier. L’idée de cet objet suppose, en effet, l’association de différents souvenirs, de diverses images résultant d'impressions sensorielles multiples qui révélera au sujet la forme générale, la couleur, les contours, les reliefs, la nolion de consistance, soit par l'intermédiaire du sens de la vue, soit par l’intermédiaire du sens du tact. — Bref, l'enfant n’aura l’idée complète de l’objet qui a résonné à son oreille, — l’idée de la cloche, — que du moment où l’intelligence (/) aura associé les unes aux autres les images auditive (E'), visuelle (ff'), tactile.

Ces images diverses perçues simultanément par les divers sens sont centralisées par l’intellect, de telle façon que l’image visuelle de lacloche réveilleral'imageauditiveet réciproquement.

Ce que je viens de dire de la cloche, je pourrais le dire de tout autre objet, et montrer, par exemple, que l’idée de citron est constituée par l’association d’images visuelle, taclive, gustative, et olfactive.

Il n’est donc pas douteux que l’idée puisse se constituer indépendamment du langage, ce qui prouve qu’elle ne lui est pas subordonnée, quoique, dans la suite, elle en reçoive de la force, du coloris et de l’expression. Sans doute, de bonne heure, le développement des idées et le perfectionnement du langage marchent de pair, mais ce fait n’enlève rien aux considérations précédentes; s'il était nécessaire de faire la preuve plus grande encore, à savoir de l’indépendance, au moins initialement, du langage parlé ou écrit et des idées, il suffirait de rappeler l’exemple de certains sourds-muets, qui n'ont jamais été mis en possession de la parole ou de l’écriture, et qui, cependant, possèdent, on ne saurait le nier, un grand nombre d’idées. On ne pense donc pas uniquement à l’aide des mots, et par l’analyse on peut séparer l’idée du mot. L’aphasie nous montre de fait que la parole peut être abolie sans que pour cela les idées aient disparu de l’intellect.

Voyons maintenant comment l’idée est unie au mot ; comment ce mot arrive à constituer l’étiquette de l’idée.

L enfant reçoit du milieu dans lequel il vit le mot tout fait, car il n a pas comme l’ancêtre primitif, comme Y Homo alalus ,

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à acquérir le langage (ce travail laborieux, les générations l'ont accompli pour lui). Par hérédité, son cerveau est devenu plus ou moins apte à garder les images représentatives de ce mot.

Voyons ce que sont ces images :

On prononce pour la première fois à l’oreille de l’enfant le mot cloche. Ce mot vient impressionner les cellules d’un centre cortical particulier, le centre de la mémoire auditive des mots ( B ), que l’on a localisé dans la première circonvolution temporale. Si ce mot est répété assez souvent, il se fixera dans ces cellules et constituera dès lors l 'image auditive du mot. C’est-àdire que l’enfant, grâce à ce dépôt , aura désormais le souvenir d’une impression sonore différenciée correspondant à la consonnance des syllabes qui, par leur assemblage, constituent le mot cloche. Mais le mot entendu resterait à l’état d'image auditive simple, et n’éveillerait point l’idée de l’objet cloche si une opération cérébrale supérieure n’intervenait, c’est-à-dire si, dans le centre intellectuel (/), l’image auditive du mot ne venait s’associer aux images visuelle et tactile de l’objet pour en dégager la nature. Cette œuvre d’association est compliquée; elle ne se fait avec précision qu’après bien des hésitations et des tâtonnements, comme on peut s'en convaincre en étudiant le développement du langage chez l’enfant, ainsi que l’ont bien fait Taine (1), B. Pérez (2), Sikorsky (3).

Une fois les images sensorielles associées à l'image auditive du mot correspondant, l’union est indissoluble. L’image auditive du mot réveillera les images sensorielles, autrement dit l’idée concrète de l'objet, et réciproquement. Un couple est ainsi constitué, dans lequel le mot peut faire office de l’idée, dont il est dès lors le substitut.

L’enfant entend maintenant le mot cloche. Il va apprendre à le prononcer. Comment y arrivera-t-il? C’est demander le mécanisme de l’opération mentale à l’aide duquel se fait l’apprentissage du langage.

Un fait psychologique capital domine les opérations qui président à l’acquisition du langage articulé, comme du reste

(1; Taine, De l’intelligence , 26 éd. t. I.p. 39.

(2) B. Pérez, La Psychologie de l'enfant, 2e éd. chap, ,IX, 1882.

(3) Sikorsky, Archives de neurologie, t. VI, p. 319.

LF, CRIMINEL ET LE CRIME

à beaucoup d’autres acquisitions de l’esprit, c'est Yinstinct d'imitation. L'enfant a entendu prononcer plusieurs fois le mot cloche, il va s’efforcer de le prononcer à son tour. Ce mot, c'est-à-dire limage auditive du mot, va se répercuter, en quelque sorte, sur un centre (C) que l’on a localisé dans l’écorce de la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche, devenu apte par suite de l’hérédité à coordonner les mouvements qui permettent l'expression par la parole extérieure.

Le mot cloche est prononcé, incorrect d’abord, régulier plus tard. C’est ainsi que par l’exercice, les mouvements appropriés à la prononciation des mots se fixent à l’exclusion des autres. Il se forme dès lors dans la troisième circonvolution frontale, des associations dynamiques plus ou moins stables, en d’autres termes une mémoire motrice d' articulation des mots.

Voilà l'enfant en possession de deux ordres d’images du mot, de deux mémoires, l’image ou mémoire auditive, l’image ou mémoire des mouvements coordonnés destinés à l’articulation des mots.

Chez un grand nombre de sujets, ces deux mémoires constituent tout le bagage cérébral affecté à l’opération du langage. Mais chez les civilisés, d’autres moyens d’expression se sont ajoutés aux précédents. Ces moyens sont la lecture et l’écriture. Les opérations qui président à l’acquisition de ces facultés sont du même ordre que celles dont nous venons de raconter l’histoire. Quand l’enfant apprend à lire , l’image visuelle du mot vient se fixer dans un centre ( D ). Ce centre est uni au centre des images auditives (B) et au centre plus élevé d’association des idées (T), en telle sorte qu’à l’avenir la vue du mot écrit ne réveillera pas seulement l’image visuelle, mais aussi les images associées, c’est-à-dire l’image auditive et l’idée de l’objet.

Enfin l’enfant apprend à écrire. Le mot écrit est placé sous ses yeux ; l’impression visuelle se répercute sur le centre E qui commande les mouvements coordonnés de la main. L’écolier copie le mot, mal et avec difficulté d'abord; mais petit à petit, les mouvements se régularisent et deviennent plus faciles. Le centre E conserve, sous forme de dépôt ou de résidu, le souvenir

LU CHEMIN EL ET LE CREME

des actes qui sont nécessaires à la représentation graphique de chaque mot, et en l'espèce du mot cloche. Ce souvenir moteur, qui n’était d’abord éveillé que par la vue du mot écrit, alors que l’enfant était seulement , capable de copier, pourra l’être bientôt par l’image auditive ou par l’idée de l'objet, par suite des connexions qui s'établissent entre le centre E et les centres B et I.

De tout ceci, il résulte que s’il est impossible de largement penser sans signes, il n’en reste pas moins vrai que le mot n'est que l’auxiliaire de l’idée, et qu’il est possible de penser sans mots. On ne sera donc pas étonné de voir l’abolition partielle ou totale des signes (aphasie) avec la conservation relative de l’intellect. D'autre part, il devient évident que le mot n’est pas une unité, mais un compose d’images. Ces images nous servent de formules pendant la réflexion ; elles donnent un corps à notre pensée et la précisent. Quand nous réfléchissons, elles se présentent à notre esprit, et nous entendons, nous voyous, nous parlons mentalement. C’est là le langage intérieur , dont l’aphasie n’est qu’une altération plus ou moins complète.

Mais chez chacun de nous, il y a des groupes d’images qui sont prépondérantes dans la série des opérations mentales. Il en est chez qui le mot se présente à la pensée presque exclusivement sous forme d'images auditives ou motrices. Aussi il y a des auditifs , des visuels, des moteurs.

Audition mentale. — Les auditifs. — C’est par l’oreille que nous recueillons les notions les plus nombreuses et les plus importantes du monde extérieur. Les représentations auditives verbales jouent, en effet,, le principal rôle dans la réflexion de la plupart d’entre nous. Nous entendons, dans ce cas, les mots qui expriment notre pensée comme si une voix intérieure parlait délicatement à notre oreille. C'est là cette mystérieuse « parole intérieure », véritable synonyme de l’audition verbale mentale. Un coup d’œil jeté sur un mot suffit pour que l’oreille reproduise subjectivement cette sensation qu’occasionnent les ondes sonores. En lisant des yeux, — chacun en s'observant peut s’en rendre compte, — on entend intérieurement le son des paroles que l'on voit. La parole mentale est là aussi quand nous parlons à haute

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voix. Il suffi t de parler lentement, en « s’écoutant », comme on dit, pour se convaincre que la parole intérieure dicte les mots que nous allons prononcer. La parole mentale est encore là quand nous écrivons. C’est elle qui dicte ; il n’y a pas d’écriture sans parole.

L’audition mentale, en somme, est susceptible de nous faire percevoir sous forme d'images, c'est-à-dire de sensations conservées et plus ou moins nettes encore, toute la série des bruits, des sons, des mots que nous avons antérieurement entendus. Dans l'organisation sucessive des images auditives, il semble que les images des sons musicaux précèdent celles des mots et suivent immédiatement les images des bruits ; c’est l'ordre d’acquisition du langage articulé dans le temps. Dans tous les cas c’est ce qui explique que certains aphasiques aient conservé la faculté de chanter, car d’après la loi qui préside à la dégradation de la mémoire, ce sont les dernières acquisitions qui sont les premières à disparaître.

Donc l’audition mentale consiste dans la résurrection des sensations auditives perçues par notre cerveau et conservées sous forme d’images. Mais que de différences entre Mozart, notant de souvenir, après une seule audition, le Miserere de la Chapelle Sixtine, et nombre d’entre nous qui sont incapables de retenir le moindre air de musique ! C’est dire combien varie avec les personnes la facilité d’acquisition des souvenirs par l’ouïe. Il en est de même du degré de persistance de ces souvenirs et de leur degré de vivacité et de coloris. Beethoven composa quelques-unes de ses plus belles symphonies alors qu’il était devenu sourd depuis longtemps. Delbeuf parle d'un homme, sourd depuis cinquante ans, qui entendait néanmoins parler durant le rêve. La vivacité des. représentations verbales auditives varie selon les personnes et les circonstances. Très fortes, ces représentations confinent à l’hallucination. C’est le cas du « démon » de Socrate et des « voix » de la pucelle d’Orléans.

Vision mentale. — Les visuels. — En regard des auditifs, il faut placer ceux chez qui la pensée se forme en mots écrits. Ceux-ci, plus rares que les auditifs, n entendent pas leur pensée, ils la voient et la lisent. La langue n'est pour eux qu’une peinture : ce sont des visuels .

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Los images visuelles des mots acquièrent une importance telle chez certaines personnes qu’elles relèguent au second plan les images auditives et motrices; à elles seules elles constituent dès lors presque tout le langage intérieur.

La vision mentale des signes existe chez tons ceux qui savent lire, à des degrés très divers, et cette vision mentale des mots n’est qu'un cas particulier de la vision mentale envisagée d'une façon générale. Lorsqu’un objet, une forme, un contour, une couleur, un paysage, etc., ont frappé notre œil, l’impression produite sur la couche corticale de notre cerveau de l’objet, de la forme, etc., ne s’évanouit pas en même temps que disparaît la cause qui produit la sensation. Comme photographiée dans noire œil, elle se fixe sous forme de souvenir dans notre cerveau, et pourra dès lors être ravivée par le même objet qui l’a une première fois déterminée et sous l'influence de diverses associations de sensationset d’idées.

La facilité avec laquelle cette image se fixe dans la mémoire, sa persistance et sa vivacité varient selon les individus. Nous sommes tous visuels sans doute, mais les uns à un très faible degré, les autres à un degré excessif. Milton était aveugle depuis longtemps déjà lorsqu’il écrivit quelques-unes des pages où se voient les descriptions les plus pittoresques de son Paradis perdu. Les joueurs d’échecs ont, en général, une remarquable facilité à suivre par les ■< yeux de l'esprit » le mouvement des pions sur l’échiquier. Beaucoup de peintres, alors que leur >< modèle » n’est plus là, continuent à le voir, et au fond ils ne font que le copier de mémoire. Beaucoup de personnes en récitant un discours, un poème, le lisent ; elles pensent leur écriture comme les auditifs l’entendent . Les habiles calculateurs de mémoire lisent leurs chiffres par la pensée comme s’ils étaient réellement écrits devanHeurs yeux. Tel le fameux Jacques Inaudi. La plupart des mathématiciens sont des visuels.

11 n'est pas jusqu’aux idées abstraites qui ne s'imposent à notre esprit sous la forme d’images visuelles. Si nous songeons au cercle, au triangle, c’est ce cercle, c’est ce triangle, qui se présente à nos yeux : nous voyons la ligure géométrale spéciale avant d’avoir entendu le mot abstrait qui la représente. L’idée de Dieu elle-même se présente à l’esprit sous la forme d’une

image visuelle. Lorsque nous imaginons une fleur, un chien, etc., c’est bien l’image de la fleur, du chien qui se présente tout d’abord, bien aVant l’odeur (image olfactive) ou l’aboiement (image auditive). C’est qu’en effet, tandis que l’image auditive est surtout une représentation de signes, de mots entendus, l’image visuelle est avant tout une représentation de choses, d’objets. Du même coup l’image idée est principalement une image visuelle. D’où l’importance des images visuelles dans la constitution de l’idée.

En résumé, la vision mentale est cette faculté que nous avons de conserver, sous forme d'images, le souvenir plus ou moins vivace de nos sensations visuelles, et de reproduire ces sensations et ressusciter ces images sous l’influence de diverses sollicitations, par association d’idées. Cette faculté existe chez chacun de nous. Mais tandis que les uns ne conservent des objets qu’ils ont vus qu’un souvenir vague, flottant, indécis et flou, d’autres conservent ces images avec une netteté telle que l’objet imaginaire a presque toute la clarté de l’objet réel. C’est presque de l’hallucination.

Une expérience de Wundt montre bien l'étroite analogie de nature qui existe entre la représentation mentale et l’hallucination, et entre cette représentation et la sensation correspondante. On sait qu’après avoir fixé un carton rouge, on éprouve, après la sensation du rouge , celle de sa couleur complémentaire , c’est-à-dire du vert. Or, chez certains sujets chez lesquels les représentations mentales visuelles sont vives, la sensation du vert se produit non seulement à la suite de la sensation, mais aussi de la simple idée, c’est-à-dire à la suite de l’image mentale ravivée par du rouge.

Articulation et écriture mentale. — Les images motrices , les moteurs. — On sait à combien d’hésitations et de tâtonnements l’enfant est obligé avant d'arriver à parler d’abord, à écrire plus tard. — C’est qu’il faut qu’il s’opère dans les centres nerveux, par l’éducation et l’apprentissage, une coordination des mouvements nécessaires à la parole et à l’écriture, des associations dynamiques qui s’ajoutent aux associations anatomiques. Une fois ces associations constituées, l’enfant parle et écrit d'une

façon réflexe et tout automatique, comme il marche, comme il court. Ce mouvement automatique est constamment accompagné de plus par un phénomène de sensibilité, en vertu duquel nous avons conscience des mouvements exécutés par la langue, les lèvres, le larynx pour la parole, par la main pour l’écriture. Cette sensation se dépose dans notre cerveau sous forme d’image ou de souvenir. Ce souvenir constitue la mémoire des mouvements coordonnés pour la parole et l’écriture, résumant en lui une collection d’images motrices, représentations motrices d'articulation et représentations motrices graphiques.

Pas plus que les représentations verbales auditives ou visuelles, les représentations motrices d'articulation n’ont chez chacun de nous la même vivacité , la même persistance , la même importance. De même qu’il y a des auditifs, des visuels, il v a des moteurs. Ceux-là ni ne voient ni n’ entendent leur

pensée, ils la parlent mentalement. Chez ceux-là la parole intérieure devient souvent assez vive pour qu’ils en viennent à prononcer à voix basse les mots que murmure le langage intérieur. De même que pour les auditifs les images visuelles et motrices d’articulation étaient effacées et accessoires, de même pour les moteurs les images prédominantes sont les images motrices de la parole.

Il semble qu’à côté des représentations motrices d’articulation, il y ait des représentations motrices graphiques. Ainsi, un homme observé par Charcot avait perdu la faculté de la lecture (cécité verbale), néanmoins il arrivait à comprendre le mot placé sous ses yeux à la condition d’exécuter avec la main droite les mouvements nécessaires pour copier le mot. Chez lui, l’idée exprimée par le mot n’était donc plus éveillée par l’image visuelle éteinte, mais par l'image motrice graphique.

Dans certaines conditions anormales les représentations motrices de gestes acquièrent , on le sait , une importance exceptionnelle, si bien qu’elles peuvent constituer, avec les images visuelles, les seules représentations mentales dont se sert l’individu dans l’acte de la pensée. C’est le cas des sourdsmuets, dont l'un disait à E. Fournié(l) : « Je sens quand je

(1) Fournie, Essai de psychologie, deuxième partie, chapitre V, p. 188.

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pense que mes doigis agissent, bien qu’ils soient, immobiles. Je vois intérieurement l'image que produit le mouvement de mes doigts. »

Dans le monde, il n’y a pas que des auditifs, des visuels et des moteurs. Le jeu combiné des représentations auditives, visuelles et motrices donne lieu à une nouvelle catégorie de sujets, les indifférents. Ceux-ci sont, à la fois, et à peu près au même titre, auditifs, visuels et moteurs. C'est à eux que s'appliquent ces paroles de Taine : « A l’état normal , nous pensons tout bas par des mots mentalement entendus , ou lus ou prononcés , et ce qui est en nous, c'est l’image de tels sons, de telles lettres,, ou telles sensations musculaires et tactiles du gosier, de la langue et des lèvres. »

11 ressort de tout ce qui précède que la mémoire des mots, pas plus que celle des choses, n’est une faculté simple. On ne se rappelle pas le mot, mais le son du mot, les caractères imprimés ou écrits qui le constituent, ou les mouvements coordonnés qu’on exécute en le prononçant ou en l’écrivant.

Les troubles du langage, qui peuvent affecter l’un des centres mémoratifs à l’exclusion des autres, prouvent que ces centres sont indépendants les uns des autres, mais que tout indépendants que soient ces centres, ils ont entre eux d'étroites connexions et s'influencent les uns les autres , à divers degrés , selon les individus. C’est ainsi qu’au moment où parle la voix intérieure, la langue se meut involontairement chez certaines personnes. C’est là un phénomène que beaucoup peuvent observer sur eux-mêmes en écrivant ou en lisant eu silence.

Les connexions étroites qui existent entre les centres, d’autre part, permettent de comprendre qu’un trouble frappant un centre déteigne sur les voisins (possibilité, par exemple, chez les aphasiques moteurs, incapables de parler, de répéter les mots entendus).

La preuve que la fonction du langage n’est pas une , mais multiple, nous a été donnée le jour où les travaux de Wernicke, Kussmæul (1876), Kahler et Pick (1879), etc., ont démontré qu'il n y a pas une aphasie, mais plusieurs aphasies.

La fonction du langage est multiple, puisqu'elle comprend trois fonctions centrifuges : la mimique, la parole articulée

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et l’écriture; et deux fonctions centripètes : l'audition

des mots parlés et la lecture L'abolition de ces fonctions isolément donne lieu à autant de formes de l'aphasie. Ce sont : 1° la perte de la mimique' ou amimie ; 2° la perte du langage articulé ou aphasie motrice; 3° la perte de l'écriture ou agraphie; 4° l’abolition de l’audition des mots parlés ou surdité verbale ; 3° l'abolition de la lecture ou cécité verbale.

Effacement des images auditives des mots : Surdité verbale. — Les opérations cérébrales qui succèdent aux impressions de l'ouïe., quelles qu'elles soient, sont de trois ordres : 1° perception brute du son, audition simple ; — 2° perception du son en tant qu’imagé susceptible de réveiller l’idée d’un objet donné, audition des objets ou des choses; — 3° perception du son différencié susceptible de susciter l'idée qu’il représente, audition verbale ou des mots. Or, ces trois formes de l'audition sont disti actes e l sont susceptibles d’être troublées isolément. L’abolition de l'audition simple constitue la surdité cérébrale ou corticale; l’abolition de l'audition des objets constitue la surdité psychique ; la perte de l’audition verbale constitue la surdité verbale . Donc, un individu frappé de surdité des mots entendra les sons, saura les rapporter à l’objet qui les produit, mais ne comprendra pas le sens des mots parlés; un autre, atteint de surdité psychique, entendra les sons, mais sera incapable à la fois de comprendre la signification de ces sons et la signification des mots; — enfin, un individu frappé de surdité corticale non seulement ne comprendra plus les mots, n’appréciera plus la signification des sons, mais il n’entendra plus ces derniers eux-mêmes.

Mais les images auditives des mots acquises graduellement par l’éducation sont susceptibles de s'effacer plus ou moins par suite de diverses circonstances physiologiques ou pathologiques. A un premier degré il y a amnésie verbale auditive ; à un second il y a surdité verbale. Dans le premier cas, la personne est incapable de raviver spontanément l’image auditive déposée dans son cerveau, mais intervienne la sensation qui a fait naître naguère cette image et celle-ci, réapparaît aussitôt. Dans la surdité verbale, au contraire, l’image est définitivement perdue et aucune sensation n’est capable de la réveiller. Le malade

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n’est pas sourd, il a perdu le souvenir, l’image du mot, c’està-dire le son articulé susceptible d’éveiller une idée.

Cette altération est la perte de la faculté de comprendre les mots parlés, jointe à la conservation de la faculté de lire.de parler et d’écrire. Mais hâtons-nous de dire qu'il est rare de rencontrer en clinique ce type simple, idéal de la surdité verbale. La malade de Giraudeau s’en rapprochait pourtant beaucoup puisqu’elle parlait avec facilité, qu’elle était capable de lire et d'écrire, mais elle était incapable de comprendre les questions qu’on lui adressait. Dans un cas, on a pu noter la conservation des sons musicaux (Wernicke), et dans d’autres (Bernhart), la coexistence de la surdité musicale et de la surdité verbale. Dans certains cas exceptionnels il peut se faire des suppléances par le procédé des associations d’images, de telle sorle que l’image auditive endormie est réveillée (quand le centre n’est pas totalement détruit) par l’image visuelle motrice ou graphique. Si on se rappelle la prépondérance des images auditives chez la plupart de nous, si l’on se rappelle que chez l’auditif, la parole, l’écriture, la lecture même sont sous la dépendance del’audition mentale, — carc’estla parole intérieure qui souffle chez lui la parole extérieure et l’écriture, — l’on comprendra quel trouble peut jeter dans la parole l’abolition des images auditives. De fait, on a vu des troubles de la parole à la suite d’une surdité verbale sans lésion propre du centre qui préside à l’articulation du langage (observations de Broadbent.de Seppili dans lesquelles le langage en était tombé à une sorte de jargon inintelligible). Il faut donc distinguer de l’aphasie par perte des images motrices l’aphasie qui tient à l’insuffisance du l'éveil de ces images motrices par les images acoustiques. L individu est-il à un faible degré auditif, le trouble, au contraire, restera confiné dans sa sphère étroite, celle de l’abolition des images auditives. Les conséquences de la surdité verbale ne sont donc pas les mêmes chez tous.

Effacement des images visuelles des mots : cécité verbale . — Les images visuelles verbales sont susceptibles de s’effacer au même titre que les représentations auditives. Ce trouble constitue la cécité verbale .

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De même que pour la surdité, il y a une cécité corticale, une cécité psychique , une cécité des mots ou verbale. La cécité corticale, c’est la perte de perception des impressions lumineuses ; la cécité psychique, c’est l’abolition des images commémoratives des objets avec la conservation, au moins partielle, de la vision lumineuse; la cécité verbale enfin, c’est la perte de la vision des signes écrits. La cécité corticale, en clinique, peut coexister avec la cécité verbale, parce que la cécité corticale n’est qu’une hémiopie.

Quand nous réfléchissons, nous évoquons les images commémoratives des mots par une lecture mentale ; d’autres fois l’image du mot est ravivée par une impression extérieure, le mot écrit. Ces deux lectures, intérieure et extérieure, supposent l’intégrité de la mémoire visuelle des mot. Comme pour la surdité, il peut y avoir effacement superficiel ou profond, partiel ou total. Dans le premier cas il y a amnésie visuelle verbale , le sujet pour réveiller l’image du mot sera dans l'obligation de recourir à la lecture (il pourra lire extérieurement mais il ne le pourra plus mentalement) ; dans le second cas il y a cécité verbale , et l’individu ne peut plus lire ni mentalement ni extérieurement (la vue des mots est incapable de raviver ses images visuelles verbales qui ont disparu).

L'amnésie verbale visuelle qui n’aura que peu d’importance chez un auditif par exemple, pourra en avoir une très grande chez celui qui ne se souvient des mots que par la vue. Dans ces cas un visuel , pour remédiera son infirmité, fera une nouvelle éducation : il apprendra à se servir des images auditives au lieu et place des images visuelles. C’est ce qu’a observé Charcot en particulier chez M. X...

Dans la cécité verbale , qui n’est qu’un degré plus avancé que l’amnésie verbale visuelle, la destruction des images visuelles du mot est complète, à tel point que la vue elle-même des mots est incapable de réveiller ces images. Le sujet ne peut plus lire tout en distinguant la silhouette, la position relative et l’arrangement général des lettres et des mots. Dans ces circonstances, l’individu peut avoir conservé toutes ses autres facultés ; le pouvoir d’écrire peut même lui rester (observation deM. P... de Charcot), mais il est incapable de se lire. Il écrit alors comme

Debierre.

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s'il avait les yeux fermés. C’est le cas de répéter avec Trousseau : « Assurément, aucun psychologue n’aurait oser porter l’analyse jusqu’à isoler la faculté d’écrire de celle de lire. Ce que la psychologie n'a pas osé faire, la maladie l’a réalisé. »

La cécité verbale, insistons là-dessus, s’applique aux seuls signes conventionnels écrits, non aux objets ; elle est donc foncièrement différente de la cécité physique. C’est probablement ce qui fait que les individus atteints de cécité verbale, comme la plupart des aphasiques, sont encore capables de jouer aux dames, aux cartes, de déchiffrer des hiéroglyphes, des rébus et de reconnaître un dessin.

Dans un cas, la cécité verbale portera sur les lettres, cécité littérale, le malade ne reconnaît plus les lettres de l’alphabet; dans l’autre elle porte sur les mots seulement, cécité des mots ou asyllabie, le malade reconnaît les lettres, mais il ne comprend plus le sens des syllabes formé par l’assemblage des lettres. Il y a aussi une cécité de la musique : un musicien devenu aphasique avait perdu la faculté de lire les notes tout en ayant conservé celle de jouer de mémoire (observation de Finkelnburg)t; un autre peut écrire la musique et ne peut plus la lire (observation de Proust). Les individus frappés de cécité verbale peuvent suppléer à leur infirmité. Ils ne peuvent plus éveiller l’idée en évoquant l’image visuelle du mot, puisque les images visuelles ont disparu, mais ils y arrivent en évoquant l'image motrice graphique, — soit en reproduisant avec la main les mouvements nécessaires pour écrire le mot (malade de Westphal, malade de Déjerine), soit en promenant le doigt (sens du tact) sur des caractères en relief (observation de MUe Skuvortzoff) .

Unmalade de Bernheim, de son côté, atteint de cécité psychique et verbale, « retrouvait les mots et les lettres, quand il les entendait prononcer devant lui ». Dans cette circonstance il se faisait une suppléance par l’image auditive. C’est ce qu’observa également Déjerine sur son malade qui, atteint de cécité musicale, put néanmoins apprendre en entendant sa femme les jouer ou les chanter les partitions de Sigurd et d 'Ascanio, qu’il chantait comme autre chose du reste, car il avait conservé la faculté de chanter (1).

(1) Déjerine, Sur la localisation de la cécité verbale (Soc. de Biologie, 27 février 1892, et Mém. de la Soc. de Biol. t. IV, 9"" série, n° 11, p. 61, 25 mars 1892).

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La cécité verbale, qui produira un grand trouble chez un visuel, n'en produira point chez un auditif, car les représentations visuelles verbales ne sont point indispensables aux opérations de l’intelligence (témoin le paysan illettré qui n’a point de ces images et qui pense tout de même à la façon de tout le monde). Le visuel, pour suppléer à l’effacement des images visuelles, aura à développer sa faculté de représentation auditive ou autre.

La cécité verbale peut être simple, c’est-à-dire sans hémiplégie, sans hémianopsie, sans trouble de la parole ou de l'intelligence; dans ce cas elle relève d’une lésion de la zone optique corticale qui comprend le cunéus, les lobules lingual et fusiforme, lapointe du lobe occipital (observation de Déjerine). Lorsqu’elle se complique d’agraphie, elle est sous la dépendance d’une destruction du pli courbe du côté gauche (observation de Déjerine, Berckham, Sérieux), et les malades ne peuvent plus écrire parce que le centre de leurs images optiques des lettres (pli courbe) est détruit.

Effacement des images motrices d' articulation : alalie. — La disparition de la mémoire des mouvements nécessaires à l'articulation des mots constitue l'aphasie motrice ou alalie (type Bouillaud-Broca).

Cette perte est plus ou moins complète. Elle marche, comme pour les autres mémoires, du particulier au général. Elle va depuis l’abolition de toutes les représentations motrices (il y a mutisme absolu ou la parole n’est plus qu’un grognement inintelligible) jusqu'à la conservation de beaucoup de mots, en passant par la conservation de quelques syllabes seules dont les malades se servent à tout propos et hors propos surtout. La plupart ont conscience de l’imperfection de leur langage et s’en affligent, comme le malheureux auteur des « Fleurs du Mal ». Chez certains aphasiques polyglottes le trouble morbide respecte une ou plusieurs langues à l’exclusion des autres. La langue maternelle est généralement la plus tenace, la mieux enracinée, partant la dernière à disparaître. Brown-Séquard a observé un médecin aphasique qui recouvrait la parole pendant le rêve.

Mais l’aphasique, qui est incapable d'évoquer spontanément les images verbales motrices, peut arriver à le faire à l’aide d’un artifice, comme précédemment le sujet atteint de cécité verbale.

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Dans ces circonstances le centre moteur d’articulation est actionné par un autre sens sensitif, l’auditif par exemple. C’est ce qui explique quebeaucoup d’aphasiques, incapables de trouver certains mots par eux-mêmes, puissent les répéter lorsqu’ils les entendent prononcer devant eux. Parfois c’est le centre visuel qui supplée à l'imperfection acquise du centre moteur d’articulation. C’est ainsi qu’on comprend que des malades puissent prononcer un mot en le lisant, alors qu'ils en sont incapables lorsqu’on ne leur met point le texte écrit sous les yeux. C’est ce qu’ont observé Graves, Pitres, Hertz, etc.

Un « moteur » sera affecté dans ses opérations intellectuelles par une aphasie motrice pure, c’est-à-dire par une lésion de la circonvolution de Broca, mais chez un visuel ou un auditif, ce trouble n’aura pas grand retentissement sur les autres fonctions cérébrales.

Effacement des images motrices graphiques : agraphie. — La perte de la mémoire motrice graphique constitue l’ agraphie, cette aphasie de la main comme l’appelle Charcot. L’agraphie peut, comme les autres troubles de la mémoire, exister à l’état d’isolement, ce qui prouve à la fois la réalité et l’indépendance de cette mémoire. C’est ce qu’ont observé Charcot sur M. X..., Pitres sur un négociant de Bordeaux, Déjerine sur un autre malade. Le malade de Charcot, comme ceux de Pitres et de Déjerine, avait conservé l’intelligence et toutes les formes du langage, à l’exception de l’écriture. Du reste, on peut, dans l’hypnose, provoquer l’agraphie par suggestion (Binet et Féré) (1). Charcot n’a-t-il pas cité le cas d’un musicien qui n’avait perdu qu’une seule mémoire, celle de jouer du trombone à coulisse ! Cela, parcequ’il ne savait plusassocierlesmouvements de sa bouche et de sa main.

11 y a une agraphie littérale , celle des lettres, et une agraphie verbale, celle des mots. Kussmaul appeWe paraphasie ce trouble dans lequel le malade peut encore écrire, mais en substituant au mot juste dans la phrase un mot sans signification.

L’agraphie a ses degrés comme la perte des autres mémoires.

(1) Binet et Féré, Revue scientifique, 12 juillet 1884.

Ainsi, il arrive que des malades incapables d’écrire spontanément , le peuvent encore sous la dictée. Dans ce cas , la mémoire auditive intacte vient réveiller le centre de la mémoire motrice graphique qui n’est pas entièrement détruit. On peut utiliser, on le conçoit, cette faculté d’écrire sous la dictée, pour refaire l’éducation graphique des agraphiques. Gomme il y a peu de gens, en dehors des sourds-muets, qui écrivent mentalement leur pensée, l’agraphie isolée ne doit troubler que bien peu le fonctionnement de l'intelligence.

La paragraphie serait une perte de la mémoire par section des conducteurs et non pas par lésion du centre cortical lui-même. De même que la paraphasie serait symptomatique d’une rupture des câbles qui relient le centre des représentations auditives verbales et celui des représentations motrices d’articulation, de même la paragraphie tiendrait à l’interruption des communications entre les centres auditif et visuel d’une part, et le centre des représentations motrices graphiques de l’autre. Ces faits rentrent dans le cas des lésions sous-corticales, c’est-à-dire la section des fils qui relient les centres entre eux et non pas dans la destruction des centres mémoratifs corticaux eux-mêmes. Une malade de Dejerine, dont l’intelligence était bien conservée, lisait très facilement mais ne comprenait nullement ce qu’elle lisait. Dans ces circonstances, l’image du mot n’éveillait plus l’idée de l’objet, par suite d’une rupture des conducteurs.

Nous venons de voir qu’il n’y a pas une mémoire mais des mémoires d’images, résidus elles-mêmes de nos impressions passées ou actuelles. — Eh bien 1 l’anatomie pathologique et la physiologie expérimentale, en éd ifiant la doctrine des localisations cérébrales , — qui n’a rien de commun, pour le dire en passant, avec le trop fameux « système des bosses » de Gall , — a consacré cette importante acquisition psychologique. C’est ainsi que l’on a montré que dans la troisième circonvolution frontale gauche siège la mémoire motrice d' articulation des mots , dont la perte constitue Y aphasie motrice ; — que dans la première circonvolution temporale gauche siège la mémoire auditive verbale , dont la perte provoque la surdité verbale ou oubli de la valeur des sons articulés ; — que dans la deuxième circonvolution frontale gauche siège le centre de la mémoire motrice graphique,

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dont l'abolition conduit à Y agraphie ; — que dans 1 epli courbe gauche siège le centre de la mémoire visuelle verbale , dont la perte mène à la cécité verbale ou oubli de la valeur conventionnelle des caractères d'écriture (1 ). — Dans le lobe occipital enfin, on a localisé le centre de la vision. On voit que nous pensons avec l’hémisphère gauche de notre cerveau, mais il y a des exceptions à cette loi qui peuvent trouver leur explication dans la doctrine des suppléances fonctionnelles.

Mais ce n’est pas tout. On a localisé dans l’écorce du cerveau d’autres centres non moins importants pour le fonctionnement de la machine animale. Ces centres, que l’on appelle centres psycho-moteurs ou sensitivo-moteurs, sont placés dans les circonvolutions rolandiques (Fa et Pa) et le lobule paracentral. — Leur destruction amène Y hémiplégie partielle ou totale, selon que les centres de la face et ceux des membres sont détruits à la fois ou selon qu’ils le sont isolément. Ces centres, — dont l’intégrité paraît nécessaire à la perception tactile et musculaire de la région correspondante , — serviraient à enregistrer les impulsions motrices pour obtenir tel ou tel mouvement , grâce à une éducation lente ; ils seraient ensuite capables de renouveler spontanément ces impulsions, de façon à aboutir aux mouvements volontaires par l’intermédiaire des centres moteurs de la moelle épinière qu'ils seraient chargés de stimuler convenablement.

L’apparition et l’existence dans tout organisme de la propriété de sentir suppose et amène nécessairement le besoin de produire, de manifester la sensation, c’est-à-dire de produire un mouvement, un acte approprié ; de telle sorte que l’acte réflexe ou sensitivo-moteur est à l’origine et à la base de toutes nos fonctions, que celles-ci soient purement instinctives ou intellectuelles.

Tout langage, depuis le langage mimique jusqu'à la parole la plus perfectionnée, est l’expression d’une sensation : expression extérieure ou manifestation objective, expression intérieure ou suggestive. Mais dans la fonction élevée du langage de l’homme il ne taul pas voir une entité, pas plus que nous ne

(1) Le malade guéri d’une hémiplégie, par exemple, écrit une lettre et ne sait plus la lire.

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devons voir une entité dans son esprit. Ce qui le prouve, c'est, l’évolution progressive qu’a subi l’expression avant d’en arriver à la parole. Laborde (1) a bien montré cette progression. En premier lieu il y a eu la phase du geste réflexe , dans laquelle il y a impression de départ simple, non perçue ou inconsciente, provoquant un geste, mouvement expressif, signe adapté et plus ou moins démonstratif. Puis est venue la phase d' expression volontaire ou intentionnelle , dans laquelle l’impression sensitive de départ, au lieu de rester dans le domaine bulbo-médullaire, s’étend jusqu’au cerveau qu’elle ébranle; il en résulte une impression perçue ou consciente, une sensation ou perception d’où procède un mouvement réactionnel approprié, l'acte volontaire, qui n’est pas invariable en sa manifestation comme l’acte instinctif, mais module son expression motrice et constitue l’ébauche de l’expression mimique. Après est survenue la phase du cri ou premier mouvement d'expression sonore , dans laquelle l’expression motrice, soit purement instinctive (geste réflexe) soit volontaire (geste intentionnel), lorsqu’elle prend le caractère de sensation émotionnelle qui procède de l’exercice de sens spéciaux , n’est aussi qu’un effet moteur de l’expression, mais qui se matérialise en cri réflexe, instinctif, en une manifestation sonore ou phonétique en passant à travers un tuyau à cordes vibrantes. Au fond, le cri réflexe n’est qu’un mouvement d’expiration ou soufflerie d’air à travers le larynx. Son centre de réflexion est la région bulbo-prolubérantielle, car il se produit encore alors que le cerveau est enlevé, et ne se produit plus lorsque cette région est enlevée, encore que le cerveau soit intact. Mais nous sommes déjà en possession de l’expression vocale primordiale, du signe phonétique élémentaire; c’est le cri de nature, le cri sauvage, le cri naissant que représente le premier vagissement du nouveau-né.

A cette phase succède ensuite la phase de l' expression phonétique volontaire , avec laquelle du geste réflexe nous sommes passés au geste intentionnel, du cri instinctif au cri volontaire. Le cri réflexe, ou bulbo-protubérantiel exclusif, est monotone,

(1) Laborde, La fonction du langage (Rev. de l’Ecole d’anthropologie de Paris. 1891, p. 353).

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invariable dans son intonation et ne survient qu'à chaque nouvelle provocation; le cri volontaire, au contraire, qui traduit une sensation émotive, est modulé par l’ordre même de la sensation : ici, il exprime la joie ou la douleur; là, il exprime la colère ou l'épouvante ; c’est l’interjection, c’est le cri émotif ou passionnel qui est l’origine du langage (phase imitative ou de l’onomatopée). Enfin survient la phase de F expression phonétique articulée , avec l’intervention d’une fonction nouvelle et supérieure, qui a son point de départ dans l' association raisonnée des sensations extérieures et intérieures, et son point d’arrivée culminant dans la formation des idées. Le cri volontaire acquiert sa dernière transformation : il devient articulé. Ainsi, la parole , le langage articulé a pris naissance chez l’homme avec la spécialisation et le perfectionnement du centre réflexe du langage dans un département particulier du cerveau, et avec le perfectionnement du résonnateur (larynx, pharynx) et de l’organe articulateur (bouche, langue). Au sommet, transformant en signe figuré, à l’aide de mouvements appropriés, l’image représentative des mots articulés, l’homme a acquis le langage figuratif, langage écrit ou écriture, qui était indispensable pour perpétuer les acquisitions de l’humanité. Donc l’acte réflexe, instinctif, involontaire, ici comme ailleurs, précède l’acte volontaire, l'acte psychique, encore que celui-ci à son tour, à force d’être répété, puisse devenir et devienne souvent i nconscient ; et le langage expressif extérieur, naturel, et le langage intérieur ou conventionnel sont assimilables et contemporains l’un de l’autre, le second dérivant du premier par évolution progressive. On ne saurait donc plus dire, avec nos Machiavels modernes, que « la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée ». C’est la civilisation qui détourne le caractère expressif de son allure primitive, noble et franche.

Si je me suis tant appesanti sur la fonction du langage, qui est un des plus grands caractères de l’espèce humaine du reste, c’est que c’était, pour moi le moyen de montrer comment nous acquérons notre bagage intellectuel, et le moyen de fournir la preuve que 1 esprit n’est pas une entité qui plane au-dessus du corps. « Tant vaut la machine, tant vaut le travail » est une formule qu’on pourrait appliquer à notre organisme cérébral et

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par là nous rentrons aussi bien dans l'étude de la psychologie du criminel que dans celle de l’honnête homme.

Ce que nous avons dit nous permet de concevoir le mécanisme des actes intellectuels. Les agents extérieurs provoquent des sensations à la suite de l’ébranlement de cellules nerveuses spécialisées et réunies sous forme de centres plus ou moins bien autonomisés dans l’écorce du cerveau, centres qui sont distincts, jusqu’à un certain point, pour chaque espèce de sensations. L’ébranlement, surtout s’il est répété, y laisse la trace de son passage, une sorte de résidu ou de dépôt , qui constitue la mémoire de la sensation, parce que, après un temps plus ou moins éloigné, il peut reprendre une intensité momentanée et donner naissance aux images sensorielles correspondantes par suite d’une excitations directe ou d’excitations associées. 11 en résulte la possibilité de comparer entre elles des impressions (i comparaison ) et la production d 'idées. Notre sens intime précise les sensations et les idées en les associant à des mots , images également de résidus survivant à des ébranlements qui ont frappé des centres spécialisés. Ces mots, nous l’avons vu, peuvent se présenter sous quatre formes principales : mot entendu (image auditive verbale), mot lu (image visuelle verbale), mot parlé (image motrice verbale), mot écrit (image motrice graphique).

L’éclosion de ces images, ainsi que leur association, est en grande partie le résultat de l’éducation reçue par chacun de nous. Quand nous pensons, nous le faisons grâce à l’éclosion et à l’enchaînement intérieur d’images d’expression de même espèce. Voilà pourquoi il n’est pas sans conséquence d’avoir eu devant les yeux de l’esprit tels ou tels exemples.

Le cerveau est l’organe de la pensée. Sans cerveau, il n’y a plus de mémoire, ni des expériences actuelles ni des expériences passées; il n’y a plus de • mouvements volontaires , il n’y a plus de phénomènes de volonté. Mais l’activité cérébrale peut être consciente ou inconsciente , et Y inconscient, en psychologie, joue un rôle considérable.

L’observation journalière démontre à l’évidence que l’exercice et l’habitude réduisent une foule d’actes psychiques, d’abord conscients, à l’automatisme complet. C’est ainsi, comme le dit Herbert Spencer, que l’enfant qui apprend à marcher veut chaque

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mouvement avant de le faire et qu’il fait un effort pour cela, tandis que l’homme adulte, en marchant, ne pense pas à ses jambes, mais au but de sa course ou à tout autre chose. Nous pourrions en dire autant des mouvements qu’exigent la production des sons articulés lorsqu’on apprend une langue, des mouvements de l’écriture, du piano, de la natation, etc. — Incohérentes, conscientes et volontaires, toujours ces associations de mouvements deviennent cohérentes et automatiques par la répétition constante Le psychisme inconscient est celui qui s’exécute avec le plus de rapidité, avec le plus de perfection, avec le moins de perdition de force.

L’activité cérébrale, en un moment donné, représente un ensemble de sensations, de souvenirs, d’idées, tous phénomènes dont quelques-uns seulement sont saisis par la conscience d’une façon assez forte pour que nous en ayons une perception nette, une conscience précise, tandis que les autres, fugitifs comme un songe, ne font que passer sans laisser de traces durables. C’est ce qui fait que dans un processus psychique, composé d’une série d’actes cérébraux successifs, une partie des chaînons qui constituent le processus peut nous échapper. Quoiqu’il soit évident que ces a.ctes intermédiaires sont absolument nécessaires à la réalisation de l’acte mental, et que nous les ayons acquis par habitude, il n’en demeure pas moins vrai que nous arrivons à négliger tout ce qui constitue le mécanisme même du processus psychique pour ne plus voir que l’acte initial et l’acte terminal; ainsi dans la parole, dans l’écriture, nous n'avons pas conscience des opérations mentales intermédiaires entre l’idée et le signe qui la représente pour ne plus nous occuper que de cette idée et de son signe, et cependant, au début, nous avions conscience de chacune des opérations successives de ce mécanisme mental si compliqué. La plupart des phénomènes intimes qui se passent ainsi en nous se passent à notre insu, mais il faut retenir que ces sensations, ces idées, ces émotions auxquelles nous ne prenons pas garde et dont nous n’avons pas conscience peuvent néanmoins agir comme excitants sur d’autres centres d’activité cérébrale, et « devenir ainsi le point de départ ignoré de mouvements, d’idées, de déterminations dont nous avons conscience. » (Beaunis).

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Du reste cette inconscience n’est qu’une conscience latente pour ainsi dire. Nous ne perdons pas toute conscience parce que les processus psychiques, conscients aujourd’hui, deviendront inconscients demain; loin de là, mais au furet à mesure que l’acte devient plus facile la conscience l’abandonne pour d'autres actes plus complexes. L’écolier a conscience des chiffres de sa table de multiplication et des opérations simples qu’il doit faire, mais n’a aucune idée des problèmes mathématiques d’un ordre plus élevé. L’étudiant n’a plus conscience des chiffres isolés et des opérations élémentaires qui s’accomplissent comme spontanément, c’est-à-dire automatiquement, dans son esprit mais il est conscient des problèmes algébriques qu'il est en train de « digérer et d’assimiler », et cependant il ignore les problèmes de mathématiques transcendantes. Le mathématicien, à son four, exécute en un clin d’œil, inconsciemment, les problèmes les plus difficiles, il jongle avec les chiffres comme le doigt du harpiste jongle avec les cordes de son instrument sa conscience n’est plus éveillée que par les problèmes les plus ardus des hautes mathématiques et au fur et à mesure que l’habitude lui rend ceux-ci familiers, sa conscience les abandonne peu à peu pour se concentrer sur des recherches plus complexes encore; elle se manifeste de plus en \Aws> ailleurs à mesure que l’évolution cérébro- psychique empiète sur le domaine de l’inconnu (Herzen). Tel est le progrès cérébral ou intellectuel qui a tout fait dans le passé, qui fait tant dans le présent et fera peut-être plus encore dans l’avenir : il n’a d’autre limite que la plasticité évolutive de la race ou de l’individu.

Avec Beaunis, on peut expliquer les phénomènes de conscience de deux manières : ou bien les centres nerveux conscients sont des centres nobles qui planent au-dessus de tous les autres et ne sont excités que sous certaines conditions ; ou bien toutes les actions nerveuses sont primitivement conscientes et ne deviennent inconscientes que par répétition et habitude. Dans le premier cas, la transmission se fait par la voie la plus courte ( A B C, fig. 138), parce que cette voie offre moins de résistance, et au fur et à mesure que les impressions sensitives se multiplieront, la facilité de transmission augmentera dans le circuit A B C, et par suite la plus grande partie de l’excitation

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suivra ce chemin et enfin, quand les impressions sensitives auront été assez répétées, toute impression passera par cette voie sans impressionner le centre E. — Le centre E, centre conscient, ainsi supprimé, l’action nerveuse primitivement consciente deviendra inconsciente, automatique et comme machinale. Mais si, pendant un certain temps, les impressions sensitives en / ne se produisent plus, la voie directe perd peu à peu cette aptitude acquise à une transmission plus rapide, et quand l’excitation sensitive se reproduit, la résistance au passage ayant augmenté dans le circuit ABC, une partie de l’excitation prend la voie indirecte A B D, arrive au centre E , et l’action nerveuse redevient consciente.

Dans le second cas, il n’y a plus besoin d’imaginer de centres conscients distincts, et la voie indirecte n’a plus de raison d’être ; c’est le degré de rapidité de la transmission à travers le centre B qui détermine la conscience ou la non-conscience.

L’impression chemine-t-elle fréquemment, la transmission, par suite de l'habitude même, devient très rapide ; il y a inconscience et l’acte est mieux exécuté. Au contraire, si l’excitation n’a pas l’habitude de prendre cette route, la transmission est plus lente et s’accompagne de conscience. Il en est de même lorsque l’impression s’exerce avec plus d’énergie que d'habitude sur le centre B. Cette hypothèse permet de comprendre que les actions nerveuses de la vie organique, inconscientes à l’état de santé, deviennent conscientes dans l’état de maladie.

L’organisation cérébrale, condition nécessaire des phénomènes intellectuels, peut se modifier incessamment sous l’action des impressions venues de l’extérieur ou du corps lui-même. De ces modifications, les unes peuvent n’être que temporaires et ne laissent aucune trace de leur passage sur les centres nerveux ; les autres, au contraire, impriment des modifications indélébiles qui donnent lieu à ce qu'on appelle l’organisation acquise , c’està-dire l’habitude, que l’on a placée en regard de ï organisation innée .

Mais qu’on le remarque bien, si notre organisation intellectuelle comprend une activité innée, celle que l’enfant apporte en venant au monde, cette activité n’est elle-même qu’une aptitude acquise par l’hérédité, le résultat des sensations, des

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idées, des expériences lentement accumulées, pièce à pièce, de génération en génération, et fixée par l’hérédité, activité que l'on peut placer en regard de l’énergie mentale acquise par l’expérience individuelle et l’éducation, mais qui ne saurait lui être opposée. Chacun vient au monde avec des aptitudes intellectuelles, avec une énergie mentale potentielle propre qui dépend de l’inégalité de l’organisation cérébrale, mais s’il y a une organisation cérébrale native ou innée, contenant virtuellement une certaine activité psychique qui pourra se manifester plus tard, il n’v a pas d'idée s innées, car « les idées ne sont que des rapports entre des perceptions, et les perceptions ne peuvent provenir que de sensations et d’impressions sensitives. » La sensation, voilà donc le matériel brut, de l’intelligenee. Elle est le point de départ des perceptions, des idées, des voûtions, des mouvements, en un mot de tout ce qui constitue l’activité psychique (Beaunis).

El qu’cst-ce que lasensation? Un état de conscience déterminé par des impressions venues de l’extérieur ou de notre propre corps.

La sensation n’est primitivement qu’un état de conscience, nous l’avons déjà dit, et ce n’est que par l’exercice et par les comparaisons diverses les unes avec les autres que nous arrivons à rapporter la sensation à une cause déterminée. En réalité, nous ne connaissons pas les objets extérieurs, nos perceptions ne sont pas des images des objets, mais des actions des objets sur nos organes. Toutes nos sensations sont primitivement subjectives. Le nouveau-né en est là pendant quelque temps et ce n’est que progressivement qu’il acquiert, par l’éducation, la notion du moi et du non-moi, qu’il fait la distinction du corps et du monde extérieur. Si nous rapportons à l'extérieur nos sensations visuelles et auditives, c’est affaire d’habitude et de raisonnement, car les phosphènes déterminées par la pression sur le globe de l’œil paraissent localisées à la périphérie du globe oculaire, et d’autre part, il est souvent difficile de distinguer les bruits entotiques des bruits extérieurs. Pour projeter à l’extérieur ces deux sortes de sensations, il nous a donc fallu faire une série de raisonnements, qui ont très probablement pour base des sensations musculaires. En effet, l’objet que nous voyons ou que nous

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entendons serait fatalement rapporté par nous à la périphérie de notre corps si une série de successions de sensations musculaires n'étaient venues nous donner l’idée d’une distance entre nous et l’objet, c’est-à-dire nous donner une idée de l’espace qui nous en sépare. L’extériorité des sensations est donc le résultat d’un acte psychique. Cette distinction du moi et du non-moi repose sur les faits suivants : Si nous touchons un objet extérieur, nous n’avons qu’une seule sensation que nous rapportons à la périphérie de notre corps, ou plus exactement au point touché (c’est là le caractère des sensations de tact); si nous touchons un point de notre corps, nous avons, au contraire, deux sensations, l’une au point touché, l’autre au point qui touche. Dans les sensations visuelles, acoustiques, nous sommes passifs, un simple appareil de réception ; dans les sensations musculaires, nous sommes actifs, nous avons la conscience d’un effort, germe obscur, pour le dire en passant, de l’idée du moi. Le moi , la personnalité, c’est donc la série d'événements et d’états successifs, liés entre eux par la mémoire, et provoqués par certains changements du corps et du milieu extérieur. Mais cette idée du moi est acquise par l’expérience, qu’on le remarque bien ; elle est le résultat d’un certain nombre d’actes cérébraux; et ce qui prouve que ce n’est pas une entité planant au-dessus de la matière, c’est qu’on la voit s’affaiblir et même disparaître dans certaines maladies mentales. Le moi psychique est l’expression de l’état du moi physique, voilà pourquoi il varie avec les variations physiologiques, toxiques et pathologiques. La personnalité n’est autre chose que l’unité de l’organisme se révélant à la conscience. Elle subit toutes les oscillations et toutes les vicissitudes de l’organisme. La vie de chaque jour se charge de nous dévoiler des personnalités à plusieurs faces; il n’est pas rare devoir \e?noi s'oublier pendant une heure, un jour et même davantage.

L’idée du moi , d’où dérive la notion de personnalité individuelle , n’est donc , dirai-je avec Taine , que « la série d’événements et d’états successifs, sensations, images, idées, perceptions, souvenirs, prévisions, émotions, désirs, voûtions, liés entre eux, provoqués par certains changements de mon corps et des autres corps. » Ce n’est, par conséquent, que la

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cohésion dans le temps d’une série d’états de conscience conservés par la mémoire. Aussi chez le nouveau-né, cette idée existe-t-elle à peine? Chez l’enfant elle est fugitive, et si cette notion de notre personnalité nous paraît s’étendre sans discontinuité de notre naissance jusqu'à l’heure actuelle, « c’est que dans l’état social où nous vivons, chaque chose autour de nous nous rappelle ce que nous étions ; mais même malgré cela, que de lacunes dans cette continuité apparente, et combien notre existence passée laisse en nous de mois, d’années même, dans lesquels notre personnalité nous échappe !

Qu’est-ce que l’idée? Comment naît-elle?

L’existence de centres sensoriels et sensitivo-moteurs distincts, en même temps que l’absence de toute délimitation absolue entre ces aires différentes du manteau cérébral, montrent assez comment , presque toujours , tous les sens concourent à l’élaboration d’une idée. Un coup de sonnette retentit, toutes les sonnettes de la maison tintent ! Les idées n’existent que durant leur évocation de l’inconscient ; avant comme après ces évocations, rien d’elles ne persiste que la possibilité de leur apparition. Elles ne sont que des relations entre des perceptions actuelles ou remémorées ; elles ont donc comme base des sensations préalables , et celles-ci sont l'élément initial de l’intelligence.

Les idées particulières dérivent de la sensation; les idées générales et abstraites dérivent immédiatement des idées particulières.

Ce qui a obscurci cette question, comme le remarque Beaunis, c’est que beaucoup de psychologues confondent à tort les idées générales et abstraites avec l’expression de ces idées par le langage. L’enfant, le sauvage, l’animal, ont aussi bien que l’homme la notion des idées de temps, d’espace, de coexistence^ de succession, etc., mais ce qui leur manque, c’est l’expression verbale ou écrite pour exprimer ces relations. Quoiqu’en disent certains philosophes, il n’est pas nécessaire, pour que l’idée abstraite existe, que le langage lui donne une formule, l’observation, nous l’avons déjà dit, ayant prouvé que le sourd-muet non éduqué pense parfaitement sans signes et sans langage.

La formation des idées est tout entière régie par les lois de l'as-

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sociation , c’est-à-dire qu’elle est gouvernée par l’habitude. « Une idée en appelle une autre », et dans cette association des idées , la volonté n’a que fort peu d’action. On le voit bien quand on cherche une idée, un mot qui vous échappe. Il reparaît quand on y songe le moins, et fuit obstinément lorsqu'on veut qu’il se présente. C’est ce qui a fait dire à Beaunis qu'il y a deux mémoires , une consciente , cérébrale ou psychique ; une inconsciente, médullaire ou organique. On sait le « plongeon » que le souvenir fait tout à coup dans la conscience, il disparaît brusquement et non par succession ; il en est de même de sa réapparition. Vous avez un mot « sur les lèvres », inutile de courir après, n’y pensez plus, c’est le meilleur moyen de le retrouver: tout à coup, comme jaillissant du domaine de l’inconscient, il vous saute à l’esprit, tout d’un jet.

Les actions réflexes suscitées par les impressions des sens dans l’écorce du cerveau, et qui constituent l’activité psychique, ne sont que l’irradiation entre les cellules nerveuses d’un mouvement moléculaire né de ces impressions, partant venant du monde ambiant. Les phénomènes psychiques, comme tout autre phénomène de la nature, se réduisent donc à une forme spéciale de mouvement. Les différentes formes de l’activité psychique, sentiments, pensées, voûtions, aboutissent toujours finalement à une réaction motrice, volontaire ou automatique, consciente ou inconsciente, retournant ainsi, sous des formes plus élémentaires, comme travail mécanique, au sein du monde extérieur.

L 'expression des émotions se traduit toujours par des mouvements d' expression et par le langage , soit émotionnel seulement, soit rationnel. Et ce dernier n’est pas spécial à l'espèce humaine, comme on pourrait le supposer. Non, car les animaux, outre les mouvements mimiques et vocaux en rapport avec leurs émotions, ont certains moyens de communiquer entre eux qui sont une sorte de langage rudimentaire à l’aide duquel ils se communiquent leurs idées. L’enfant qui commence à parler passe du langage émotionnel pur au langage rationnel. Ce dernier est sous l’influence de deux causes : un certain degré de développement intellectuel ; un appareil cérébral du langage articulé.

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Au cours des âges, la conscience et l’intelligence ont émigré, des ganglions de la moelle épinière, dans le mésocéphale et l’écorce des hémisphères. Encore aujourd’hui, si on peut refuser à la réaction spinale le caractère intentionnel et volontaire, ce qui exige une représentation anticipée, on ne peut lui refuser toute espèce de conscience (Schiff, Herzen). La conscience spinale s’est ainsi peu à peu évanouie dans le rayonnement toujours plus intense de la conscience cérébrale. Les centres spinaux, devenus insconscients, automatiques chez les vertébrés supérieurs, ne servent plus qu'à la transmission et qu’à des actes réflexes relativement simples et définitivement organisés...

Tontes les connaissances, si elles ne sont héréditaires, si elles ne trouvent pas un mécanisme préformé, ne sont acquises avec conscience que pour rentrer bientôt dans le domaine de l'inconscience avec laquelle elles acquièrent toute leur perfection (calcul, dessin, virtuose, etc.) (Herzen).

La conception mécanique du processus psychique fait comprendre comment chez l’aliéné la volonté ne peut maîtriser une idée obsédante, une idée morbide qui s'exalte et tend à passer à l’action avec une force irrésistible, — pas plus qu’un épileptique ne peut réprimer les convulsions de ses membres.

Les mouvements fixes et systématisés sont des mouvements rythmiques, coordonnés, qui s’accomplissent involontairement, qui ne correspondent à aucun but, en dépit de leur apparence de mouvements intentionnels, et qui, en l’absence de toute activité volitive propre de l'individu, servent d’issue aux états d’excitation, aux décharges motrices du cerveau (tics, mouvements automatiques des idiots, etc.). L'association involontaire et inconsciente des idées et des mouvements est fréquente chez les intelligences inférieures : le pouvoir d’inhibition motrice' (sobriété du geste, etc.) n’appartient qu’aux intellectuels. Ces mouvements sont des réactions automatiques provoquées par des stimuli internes, résultant des mouvements inconscients, organiquement ou dynamiquement ordonnés en vue d’une fin, et qui se produisent toujours les mêmes, consécutivement à l’excitation de leurs centres respectifs (Brugiaet Marzocchi).

Beaucoup de nouvements uniformes et rythmiques des déments sont l’expression dernière de gestes et d’attitudes

Demeure.

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corporelles en rapport avec les professions ou occupations anciennes... Ces résidus organiques de l’activité psycho-molrice sont les derniers vestiges d'énergie intellectuelle éteinte (résidus d’images motrices). Ces mouvements associés, empreints du plus grand fatalisme, sont d’autant mieux assurés que toute fonction supérieure d’inhibition est éteinte dans un cerveau en ruine.

L'excitation d’un centre moteur doit provoquer : 1° le réveil d’images de sensibilité tactile et musculaire qui accompagnent le mouvement considéré, et dont le complexus constitue la représentation idéale de ce mouvement; 2° l’impulsion centrifuge qui doit mettre les muscles en mouvement. La sensation d’innervation motrice, c’est la conscience de l’excitation fonctionnelle des éléments sensitifs d’un centre sensitivo-moteur ; la représentation d'un mouvement, c'est le réveil d’images sensitives, tactiles et musculaires, qui accompagnent la phase centrifuge d’une idée motrice ... Trois phases caractérisent les processus des représentations motrices : 1° la phase centrale est constituée par le réveil, dans un centre cortical, des images sentitives du mouvement; 2° la phase centrifuge est constituée par l’impulsion motrice qui, du centre, se rend aux nerfs centrifuges et aux organes du mouvement; 3° la phase centripète est constituée par la perception centrale des modifications, survenues dans les appareils périphériques des mouvements consécutivement à l'arrivée de l’impulsion motrice. Cette dernière phase est la plus importante pour l’organisation des représentations idéales du mouvement. Mais une fois ces représentations organisées dans l’écorce cérébrale, les parties périphériques peuvent manquer, ainsi qu’on le voit dans les hallucinations des amputés, sans que les images motrices et la conscience du mouvement accompli fassent défaut : l'éveil des images motrices et la projection de ces états internes en dehors par le canal de l’impulsion centrifuge, toujours simultanée, suffisent pour engendrer ces hallucinations du mouvement... Or, toutes les hallucinations sont susceptibles de la même explication (puisque tous les centres de l’écorce sont mixtes (lamburini, etc.), opinion confirmée par les observations des histologistes (Golgi, etc.). — Les hallucinations verbales

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motrices (Séglas, Tamburini, etc.), caractérisées par la perception nette des mots que le malade « sent dans sa bouche », c’est-à-dire par des sensations de très légers mouvements de la langue, alors même qu’on attire celle-ci fortement au dehors et qu’on l’immobilise, sont des plus caractéristiques.

B) . — La volonté et ses défaillances

« L’homme a eu de tout temps l’illusion de la liberté comme il a eu si longtemps l’illusion du mouvement du soleil. »

L'homme est-il libre? Le « libre arbitre » peut-il servir à établir la doctrine de la responsabilité morale? Nous revenons au cœur de notre sujet.

Il est évident que nous avons le pouvoir de faire ce que nous désirons, mais sommes-nous libres de désirer ou de ne pas désirer?

En d’autres termes, l’homme est-il libre de vouloir ce qu’il veut , là est toute la question.

Or. la plus grande partie des actes psychiques qui se passent en nous nous échappent. Nous pensons avec notre organisation propre, nos voûtions sont le produit de notre organisation physique et mentale, en partie héritée, en partie acquise et le produit du milieu dans lequel nous avons été élevés et des circonstances qui nous enserrent au moment. La statistique n’a-t-elle pas montré que les actes en apparence les plus libres, mariages, crimes, suicides, etc., se répètent avec une étonnante régularité? Mais il est si vrai, comme le remarque Herzen, que le « libre arbitre » des philosophes est puéril, qu’il n’est pas un partisan de la liberté psychique de l’homme qui. mis en demeure d’apprécier une action insolite ou singulière commise par une personne qu’il croyait bien connaître, de s’écrier : Il me paraissait impossible que cet homme fît cela; il a dû y être poussé par quelque motif bien puissant ! Supposer qu’un homme agisse sans motif, dirait un autre, serait supposer qu’il est fou. Mais à aucun il ne viendra à l’idée de dire : Cela s’explique par l’usage qu’il a fait de son libre arbitre, ce qui serait constater^

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d’une autre manière, qu’il est irresponsable et fou. Loin donc de témoigner en faveur de la liberté morale, comme on l’a soutenu, la conscience, dans son for intérieur, se prononce contre cette liberté, en faveur de la nécessité (Herzen). Oui, la nécessité, voilà bien le mot de l’énigme.

En effet, peut-on sortir de la chaîne des effets et des causes. Non, donc le « libre arbitre » est d'ordre métaphysique et nous n’avons pas à nous en occuper.

A. Schopenhauer (1) et Th. Ribot (2) ont admirablement exposé cette question du libre arbitre que nous devons esquisser sommairement, mais cependant assez nettement, pour essayer d'en dégager la responsabilité vraie du criminel.

Ne voyons-nous pas, dirai-je avec Schopenhauer, que le plus puissant des motifs dans l’ordre naturel, l’amour inné de la vie, paraît dans certains cas inférieur à d'autres, comme cela a lieu dans le suicide. Donc si les motifs ne portent avec eux aucune contrainte objective et absolue, le « vouloir » est-il libre? Pouvons-nous vouloir librement en dehors de toute relation et de toute dépendance? en dehors de ce qui n’est nécessaire sous aucun rapport?

Une volonté ainsi conçue serait une volonté non déterminée par des motifs ni par des raisons d’aucune sorte. Une volonté libre, comprise dans ce sens, serait une volonté qui ne serait déterminée par aucune raison, c’est-à-dire par rien, puisque toute chose qui en détermine une autre est une raison ou une cause. La liberté, dit Kant, est « le pouvoir de commencer de soi-même (sans cause antécédente, sans nécessité) une série de modifications. »

Le « moi » s’identitie avec la volonté,, nous l’avons assez dit. La volition est-elle provoquée nécessairement par un motif, et au moment où nous prenons conscience du motif, le « moi » conserve-t-il son entière liberté de déterminer, de vouloir, ou de ne pas vouloir ? Non. Si le motif est suffisant pour vaincre la résistance, s’il s’en produit une, il produit fatalement ladétermination. Celui qui hésite encore et ne peut pas être encore

(1) A. Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre, 5» édition, Paris, 1890.

(2) Th. Ribot, Les Maladies delà volonté, Paris, 1891.

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corrompu pour 10 ducats, le sera si on lui en offre 100 (Schopenhauer).

Il ne s’agit pas de savoir dans la question, si la liberté des actes existe, mais de savoir si la liberté des voûtions existe : voilà le vrai problème du libre arbitre. Dans un cas donné , avons-nous le pouvoir de vouloir dans deux sens diamétralement opposés? Non. Des désirs, avec leurs motifs à l'appui (conflit des motifs) viennent et se succèdent devant la conscience comme sur un théâtre. Si je veux telle chose, je puis l’accomplir, mais c’est la possibilité objective qui détermine les choses et la possibilité subjective ( je peux faire ce que je veux ; aller à droite si cela me plaît, aller à gauche si cela me fait plaisir, je suis donc libre) est tout à fait hypothétique, car ce n'estqu’une simple constatation de notre for intérieur. Cette dernière est comparable à la puissance que possède le caillou de donner des étincelles quand vient le battre avec énergie l’acier dans lequel réside la réalité objective de l’étincelle (Schopenhauer) .

Le « je peux faire ce que je veux » présuppose la liberté de la volonté. Oui, nous pouvons, il est vrai, faire une chose, quand nous la voulons , car nos actes dépendent de nos voûtions, mais pouvons-nous vouloir une chose aussi bien qu’une autre et indifféremment ? Non. La volilion est aussi nécessairement déterminée par les motifs que, dans un triangle, au plus grand angle doit être opposé le [dus grand côté. Il ne faut pas confondre les conséquences avec les raisons et les causes de voûtions. Ce sont les motifs qui déterminent fatalement nos réactions. C’est le monde extérieur qui détermine et règle notre volonté sans que nous nous en doutions la plupart du temps. Les actions des hommes, comme tous les phénomènes de la Nature, résultent, dans chaque cas particulier, des circonstances précédentes comme un effet qui se produit nécessairement à la suite de sa cause, — voilà ce que répond la raison lorsqu’on l’interroge.

La loi de causalité, à laquelle rien n’échappe dans le monde, atteste que lorsque la modification antécédente, — la cause, — est entrée en jeu, la modification conséquente qui est amenée par elle, — l’effet, — doit se produire avec fatalité. Qu’elle résulte de simples représentations sensibles ou de représentations

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non sensibles (toujours dérivées dans l’individu ou l’espèce de représentations sensibles), d’images ou de concepts abstraits (dont l’origine en fin de compte est toujours l'expérience) au moyen desquels l’homme pense, réfléchit, raisonne et juge, la motivation est toujours rigoureusement déterminée par des motifs. La pensée (représentation d’images) devient motif comme la perception directe devient motif, et ainsi en évoquant les motifs l’homme délibère et imprime à toutes ses actions un cachet d' intentionnalité . C’est cette facilité cognitive, capable de s’élever à des idées abstraites, qui fait que les motifs deviennent indépendants du moment présent, et restent, par suite, cachés à l’observateur.

« Je peux faire ce que je veux : je peux, si je veux, donner aux pauvres tout ce que je possède, et devenir pauvre moi-même, — si je veux ! Mais il n’est pas en mon pouvoir de le vouloir, parce que les motifs opposés ont sur moi beaucoup trop d’empire. Par contre, si j’avais un autre caractère, et si je poussais l’abnégation jusqu'à la sainteté, alors je pourrais vouloir pareille chose: mais aussi je ne pourrais pas m’empêcher de le faire, et je le ferais nécessairement. » (Schopenhauer) . Je peux me suicider aussi si je veux, oui, mais. . . Je peux aller à droite si je veux... Essayez de m’en empêcher... Vous allez à gauche, c’est vrai, mais c’est à mon opposition (motif) que vous avez obéi !

Le principe de la détermination universelle (loi de causalité) et de la dépendance mutuelle des phénomènes est la forme la plus générale de notre entendement. Jamais aucune cause du monde ne tire son effet entièrement d’elle-même, ne le crée ex nihilo. La modification antécédente rend nécessaire la modification conséquente, je l’ai dit plusieurs fois déjà. La nature spéciale et individuellement déterminée de la volonté, en vertu de laquelle sa réaction sous l’influence de motifs identiques diffère d’un homme à l’autre, constitue ce que l’on appelle son caractère. C’est la nature de ce caractère qui détermine le mode d action particulier des différents motifs sur chaque personne donnée. C’est pourquoi la connaissance des motifs ne suffit pas à prédire une action qui doit en résulter: il faut en outre connaître exactement le caractère qu’ils sollicitent. Or, le caractère, on n’apprend à le connaître que par l’expérience

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répétée de chaque jour. Le caractère et les motifs déterminent nos actes, il est encore vrai, mais avant qu’une actionintervienne, caractère et motifs passent par une mesure qui est l’entendement. Or, celui-ci est susceptible de perfectionnements infinis et d'un redressement incessant : c’est là l’objet de l’éducation, c’est par là qu'on peut espérer éloigner la malignité, la perversité, la criminalité latente de certains mauvais esprits. Et combien le caractère lui-même, ce qui fait l’homme cependant, n’esl-il pas changeant ? Loin d’être invariable, comme le dit à tort Schopenliauer, on le voit chaque jour subir des modifications. Est-il rare de voir tout à coup un homme bon et doux devenir méchant et irascible? Est-il rare de voir un homme, jusquelà loyal et honnête, devenir un beau jour félon et indigne? Quelques événements ont suffi pour cela, ici l’iniluence d’une femme, là l’action de quelque malheureux accident de l’existence.

« Dire que la volonté se détermine elle-même, ne représente absolument aucune idée, ou plutôt implique une absurdité, à savoir, qu’une détermination, qui est un effet, puisse se produire sans aucune espèce de cause. » (Priestley). Une inclination, un sentiment sont incontestablement des forces qui diffèrent de la pesanteur, cependant ces intluences agissent sur nous avec autant de nécessité et de certitude que cette dernière force sur la pierre. qui tombe.

Voici ce que dit sir John Herschel à ce sujet: prise dans la masse et par rapport aux lois physiques comme aux lois morales de son existence, la liberté dont l'homme se targue disparaît et l’on pourrait à peine citer une action de sa carrière que les usages ne paraissent pas lui prescrire comme inévitable, plutôt que de l’abandonner à la libre détermination de son choix.

Et Quételet: « Nous pouvons énumérer d’avance combien d’individus souilleront leurs mains du sang de leurs semblables, combien seront faussaires, combien seront empoisonneurs ; à peu près comme on peut énumérer les naissances et les décès qui doivent se succéder ! ». Le calendrier criminel dressé par Lacassagne, qui montre un lien entre des excitations d’ordre physique et une recrudescence de certains crimes, n’est-il pas

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aussi une confirmation sociologique de l'assimilation de la psycho-physiologie à l'action réflexe, par conséquent à la nonliberté morale ?

Tout état social porte en lui, comme conséquence nécessaire de son organisation, le germe de tous les crimes. « C'est la société en quelque sorte, a dit Quételet le premier, qui prépare ces derniers, et le coupable n’est que l’instrument qui les exécute. »

Déplorable a priori , cette observation est consolante, au contraire, quand on l'examine de plus près, puisqu’elle montre la possibilité d’améliorer les hommes en modifiant leurs habitudes, leurs mœurs, leurs institutions, l’état de leurs lumières et de tout ce qui touche à leur bien-être.

En résumé, objectivement les actions des hommes sont soumises à la loi de causalité la plus rigoureuse; subjectivement, par contre, chacun sent qu'il ne fait jamais que ce qu’il veut. Mais cela prouve seulement que ses actions sont l’expression pure de son essence individuelle et que la nécessité ne doit pas être convertie en liberté. Le motif détermine fatalement l’essence individuelle des actions ; leur caractère moral seul dérive du sujet. Ainsi parle Schopenhauer, et il ajoute : Mais il ne s’ensuit pas de là que nous n’ayons point le sentiment de notre responsabilité morale, car notre conscience atteste en nous que nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos actions. Et le philosophe allemand conclut que comme étant luimême, avec les motifs présentement à son esprit, l’homme ne pouvait pas se déterminer autrement qu’il l’a fait, la responsabilité retombe, non sur l'acte lui-même puisqu’il pouvait être autre (à la condition que l’individu ne soit pas lui), mais sur son caractère ! C’est à peu près l'opinion que soutient Tarde lorsqu’il dit: « Fondé sur le caractère individuel, la responsabilité morale subsiste à la condition que la similitude sociale ne fasse pas défaut ; car l’excitation reçue n’a agi que parce qu’elle s’est trouvée d’accord avec les exigences du caractère, l’acte réflexe comporte sa finalité en vue de réaliser les fins de la personne et de l’espèce (1). » Mais

(i) Tarde, La Philosophie pénale , Lyon, Storck, 1890, p. 411-412.

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si l’on n’a point le caractère que l’on veut, que devient, encore une fois, ^responsabilité morale ? Chaque action humaine est le produit de deux facteurs : du caractère et des motifs, et il faut que la cause active puisse agir sur ce caractère et que ce caractère soit déterminable' par une telle cause, pour qu’une action déterminée soit commise. Mais cela revient à dire, si je ne m’abuse, que la volonté n’est libre qu'en elle-même , en dehors seulement du monde des phénomènes, puisque tout homme agit toujours conformément à sa nature et que ses actions sont déterminées dans chaque cas particulier par l’influence causale des motifs. 11 en résulte sans doute que c’est par ce que nous faisons que nous reconnaissons nous-mêmes ce que nous sommes, et c’est peut-être sur cette vérité que repose la conscience de laresponsabililé ; mais il n’en reste pas moins vrai, encore que personne n’allègue la nécessité des motifs pour se disculper, que si avec un caractère donné dont nous ne sommes peut-être pas ton t-à-fait responsables et en présence de motifs déterminés, nous ne pouvions agir autrement que nous l’avons fait, la responsabilité morale de nos actes s’évanouit.

« L’homme, dit Daily, n’est poinl moralement responsable, n’étant jamais, malade ou non, le maître des causes internes et externes qui déterminent ses actes. »

Ceci me rappelle ces mots d’Eva, dans une scène de la Route de Thèbes d’Emile Bergerat :

« Qui sait si je ne vous aime pas aussi?... Tenez, Monsieur de Pontis, vous souffrez, c’est visible, j’en suis sûre, je le sens. Eh bien, il ne dépend pas de moi de ne pas vous faire souffrir, car il ne dépend pas de moi non plus de ne pas mentir. Ne vous récriez pas. Plus d’une, devant sa psyché, au bain, s’est demandé s’il nous est permis de ne pas tromper !... Que voulez-vous ? Les fleurs empoisonnées sont les plus belles. Ne vous en prenez qu’à la Nature. »

Bref le déterminisme des phénomènes psychiques est aussi rigoureux que le déterminisme des phénomènes physiques et biologiques; il est réglé par le mécanisme même du système nerveux de chacun. C’est ce qui me fait terminer ce chapitre par ces paroles de Kant : « S’il était possible de pénétrer assez

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profondément dans la manière de penser de chaque homme, et si les moindres ressorts et toutes les circonstances influant sur cet homme étaient connus, alors on pourrait calculer exactement la manière d'agir d’un homme dans l’avenir, comme on calcule une éclipse de soleil ou de lune. »

Nous voici en possession d’une discussion qui peut nous permettre d'avoir une opinion sur le « libre arbitre » et la « responsabilité morale ». Achevons cette étude par celle des maladies de la volonté.

Th. Ribot a remarquablement exposé les altérations de la volonté. Il va nous fournir les documents pour passer brièvement en revue ces altérations.

Dans tout acte volontaire, il y a deux éléments: l’état de conscience, le « je veux », qui n’est qu’une constatation et n’a par lui-même aucun résultat ; et un mécanisme psycho-physiologique en qui seul réside le pouvoir d’agir ou d’empêcher. Or, tout état de conscience a toujours une tendance à s’exprimer, à se traduire par un acte, conscient ou inconscient, acte réflexe pins ou moins complexe, mais auquel se réduisent les combinaisons et les complications les plus compliquées de l’activité volontaire. Cette tendance domine la psychologie de la volonté sous sa force impulsive. L'idée d’un acte, — cela se démontre en physiologie expérimentale (sensation et mouvement), — c’est déjà l’acte qui commence. A cet égard, l’exemple est un puissant facteur dans nos actions ; c’est à ce titre que l’exemple et l’imitation sont si pernicieux et peuvent conduire au crime.

Au début, la vie est d’ordre purement réflexe. Le nouveau-né, comme l’a dit Virchow, n’est. « qu’un être spinal » ; plus tard le désir marque un acheminement vers la volonté. Il a une tendance irrésistible à se traduire en acte, comme le simple réflexe, mais il est conscient, et sa non-réalisation provoque de la peine ou douleur (enfants, sauvages, despotes et... autres). Chez l’adulte, le désir n’est plus à l’état de nature ; l’éducation, 1 habitude, la réflexion l’ont mutilé et réfréné. Quand la volonté faiblit (maladies, etc.), cette forme d’activité reprend ses droits primitifs et le désir revient vif et impérieux.

Quand l’expérience a permis à l’intelligence de naître, il se produit une nouvelle forme d’activité, l’activité idéo-motrice,

qui n’est, ne l’oublions pas, qu’un perfectionnement de l’action excito-motrice ou réflexe. En réalité, une idée ne se transforme pas en mouvement, cela tiendrait un peu du mystère ei du miraculeux, mais c’est l’état physiologique correspondant qui se transforme en un acte.

Au point de vue qui nous occupe, nous pouvons diviser les idées en trois groupes : 1» les idées intenses (idées fixes, obsessions, passions violentes), se traduisant en actes avec une grande rapidité et presque fatalité; — 2« les idées raisonnantes, aboutissant à un acte volontaire après délibération et réflexion (état affectif modéré, acte ni instantané ni violent) ; — 3» les idées abstraites qui sont des représentations de représentations, éveillant, par le mécanisme de l’association des idées, la résurrection d’autres états de conscience, mais n'aboutissant à aucun acte (opposition entre les esprits spéculatifs et les gens pratiques).

La volonté est « un acte conscient, plus ou moins délibéré, en vue d'une fin simple ou complexe, proche ou lointaine. » C’est à la fois une puissance de faire (action vraie) et de ne pas faire (action d’arrêt ou inhibitrice). Mais elle est loin de toujours dominer les sentiments. Est-on toujours maître d’un mouvement d’impatience ou de colère? Quand même il est contenu (la question de temps est ici importante, l'influx nerveux s’épuise dans d’autres idéations qui surviennent, réflexion, crainte, respect humain, amour-propre, intérêt, etc.), bien peu ont assez d’empire sur eux-mêmes pour qu'il ne se traduise par aucun signe du visage ou par aucun mouvement d’impatience. L’éducation a pour objet de susciter ces états antagonistes qui annihilent l’acte immédiat en réponse à l’excitation, comme cela se voit dans toute son énergie chez l’enfant, le sauvage, l’homme grossier.

La volonté, le choix, n'est qu’un jugement qui s’exécute. Le choix qui résulte d’une certaine tendance, d'une sensation présente ou d'autres que rappelle la mémoire, d’idées complexes, de calculs projetés, est toujours fondé sur l'affinité, une analogie de nature, une adaptation. Cela est vrai aussi pour le plaisir, l'ambition, la vertu, le vice. Deux ou plusieurs buts possibles se présentent à l'esprit; après des hésitations l’un est préféré,

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choisi. Pourquoi? Parce que c’est de ce côlé, qu'au moment où l’on choisit, on croit que se trouve le plus grand bien, le mieux. « On me propose de tuer quelqu’un qui m’est cher; cette proposition je la repousse avec horreur. Pourquoi? Parce qu’elle est en contradiction avec tous mes sentiments, avec toutes mes tendances, et qu’entre mes penchants et elle il ne peut y avoir d’affmités. » (Ribot).

Chez le criminel, au contraire, entre la représentation d’assassinat et les sentiments de cupidité, de haine, etc., un lien de convenance s’établit; l’analogie entre les penchants et l’idée réalise le crime. Le caractère individuel et le développement de la raison font que le choix est plus ou moins discuté, mais toujours il tend vers ce qui agrée le plus. Le contraire n’est pas possible, et les flots d’encre que la métaphysique a dépensés pour obscurcir cette vérité l’ont été en pure perte.

La raison dernière du choix est donc le caractère, c’est-à-dire la personne, le moi, — produit extrêmement complexe que l’hérédité, l’éducation, les exemples, l'expérience, ont contribué à former, — et que caractérise bien plus la « façon de sentir » que l’activité intellectuelle elle-même.

On comprend dès lors pourquoi la volonté diffère du réflexe simple; psychologiquement, cela signifie que l’acte volontaire suppose la participation de tout ce groupe d’états conscients ou subconscients qui constituent le moi à un moment donné.

Le sentiment n’est pas l’idée et le premier est vis-à-vis de l’autre dans une indépendance relative. Ce qui le prouve c’est qu’il arrive que l’idée d’un mouvement est impuissante, dans certain cas, à éveiller ce mouvement, tandis que pendant une émotion vive, on voit les membres s'agiter malgré soi. Or, ce sont les sentiments qui mènent l’homme.

Voyons avec Th. Ribot les diverses altérations de la volonté.

En premier lieu nous placerons la défaillance la plus grave, la paralysie de lavolonté, conséquence d’un manque d’impulsion,

L’ irrésolution vient de la faiblesse des incitations ou de leur action fugitive. Elle est aussi le résultat de deux sentiments qui se balancent et se font presque équilibre : deux jets de lumière qui se rencontrent s’annihilent et font de l’obscurité. Parmi les irrésolus, il y a ceux (rares) qui le sont par la richesse d’idées, et

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ceux qui le sont par pauvreté d’idées. Ces derniers, s’ils agissent, c’est toujours dans le sens de la moindre action ; la délibération aboutit difficilement à un choix, le choix plus difficilement encore à un acte. Or, la volonté qui ne se traduit pas par des actes n’est plus la volonté.

Dans « l’aboulie », le « je veux » ne se transforme pas en volonté impulsive, en détermination active.

Cet état dérive d'un affaissement de la sensibilité, d’une impulsion insuffisante ; ce qui est atteint c’est la vie affective, la possibilité d'être ému (mélancolie, lypémanie, stupeur, chagrin profond).

L’affaiblissement du pouvoir volontaire peut aussi résulter d’un sentiment de crainte puéril et chimérique, qui varie de la simple anxiété à l’angoisse et à la syncope (agoraphobie, folie du doute qui conduit à l’apathie et à l’abstention).

L'effort volitionnel, cette lutte intérieure que chacun connaît par sa propre expérience, n'a jamais lieu quand le choix et l’impulsion coïncident, quand les tendances vont dans le même sens que le « je veux », en d’autres termes quand ce qui est immédiatement agréable à l’individu et ce qui est choisi par lui ne font qu’un. Il a lieu pour arrêter les mouvements de l’habitude, de l’instinct, de la passion; pour surmonter la mollesse, la torpeur,la timidité. Cette lutte est accompagnéed’un sentiment de fatigue intense et correspond à un travail cérébral profond et caché.

La paralysie de la volonté peut aussi avoir lieu par excès d'impulsion comme chez les impulsifs inconscients (épileptiques, hystériques qui ont une tendance effrénée àsatisfaire immédiatement leurs besoins, leurs désirs ou leurs caprices). Ces gens sont dans l’état d’un animal décapité ou privé de son cerveau. Elle se manifeste aussi chez les impulsifs conscients , malheureux qui sont assaillis par des impulsions irrésistibles à voler, à tuer, dans lesquelles l'individu qui a conscience de son état demande qu’on l’attache ou l’enferme pour qu'il ne commette point l’acte qu’il réprouve... Glénadel est saisi par une idée terrible qui lui ordonne de tuer sa belle-sœur : « Prends une corde, dit-il à son frère, al tache-moi comme un loup dans une grange.» (Calmeil)(l).

Cl) Voyez Maudslëy. Pathologie de l’esprit , p. 331.

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Mais les gens les plus raisonnables ont l’esprit traversé à certains moments par les idées les plus folles. Il n’y a là qu’une question de degré. Seulement chez eux ces états de conscience soudains restent virtuels parce que la tendance générale de l’esprit les efface aussitôt. Chez d’autres il n’en est pas de même. Chez ceux-là, il y a un degré de plus, et les idées folles s’accompagnent d’actes bizarres : ce sont des originaux, dit-on. Un pas de plus et les idées folles deviennent dangereuses en devenant plus tenaces.

Un amateur ne peut se trouver dans un musée en face d’un tableau de prix sans avoir l'idée violente de le trouer d’un coup de canne (Foville). Dans ces cas c’est la puissance de coordination et d'arrêt qui est frappée dans son foyer cérébral. On conçoit que de là on puisse passer au délit et au crime.

A côté de la paralysie de la volonté nous placerons ['affaiblissement de l’ attention volontaire.

Certains individus, des génies même, n’ont point le pouvoir volontaire; d’autres le perdent (paralytiques généraux).

Tout état de conscience actuel tend à se dépenser : ou bien il produit un mouvement, un acte, ou bien il éveille d’autres états de conscience suivant les lois de l’association des idées. Ce dernier état est un réflexe d’ordre psychique, mais, au fond, il n’est comme l’autre qu’une forme de l’automatisme.

La vraie cause de l’attention est un état affectif ; c’est parce qu’un sentiment (curiosité, amour, haine, envie, plaisir) produit une émotion intense et suffisamment durable qu’il est attentif. Otez l'émotion, tout s’envole. Tant qu’elle dure, l’attention se maintient. L’attention est donc causée par une excitation sensitive qui la maintient et la mesure, — c’est un réflexe. Spontanée, l’attention exige un effort psychique considérable (quand on poursuit une conversation ennuyeuse par exemple). Voyons la contre-épreuve. Les femmes sont d’ordinaire tout à fait inattentives aux questions complexes, élevées, profondes, parce que ces questions les intéressent peu et les laissent même tout à fait froides; elles sont très attentives, au contraire, aux choses futiles, parce qu’elles leur font plaisir et leur sont agréables. La même réflexion peut s’appliquer aux enfants. Le « volontaire » dérive donc de 1’ « involontaire », de l’automatisme.

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Quant à la nature de l’attention, celle-ci paraît bien être le résultat d’un mouvement dans cette combinaison de mouvements si compliqués qui aboutit à la pensée. En effet, la suppression de mouvements va de pair avec l'attention : celle-ci se fixe, la conscience se concentre par inhibition du mouvement et. inversement, la dépense en mouvement tend à faire disparaître l’attention. L’attention peut môme atteindre à une telle concentration de l’esprit que le reste du monde peut disparaître un moment pour celui qui en est frappé. Tel Archimède dans les murs de Syracuse en train de résoudre un problème de mécanique qui doit délivrer sa patrie! C’est encore là une maladie de la volonté qui peut conduire à l’héroïsme comme au suicide ou au crime.

Au delà de la paralysie de la volonté on trouve le règne des caprices (Th. Ribot).

« Vouloir, c’est choisir pour agir ». Voilà la formule de la volonté normale. Les anomalies, les défaillances de la volonté que nous avons passées en revue jusqu'ici sont de deux ordres : 1° l’impulsion manque et aucune tendance à agir ne se produit (aboulie); 2° l’impulsion, trop rapide ou trop intense, empêche le choix.

Mais outre l’anéantissement de la volonté, c’est-à-dire l’état dans lequel il n’y a ni choix ni actes, il y a la volonté instable, chancelante, inefficace; c’est celle dont les hystériques en particulier offrent le type le plus achevé.

L’hystérique est versatile, fantasque, capricieuse ; étonnamment loquace ou muette; d’une gaîté folle ou sombre et taciturne à en mourir; elle rit aux éclats alors que les larmes de la douleur morale coulent encore sur ses joues; son caractère change comme un kaléidoscope, de telle sorte que ce qui est le plus constant chez elle c’est... l’inconstance; aimable, gracieuse et enjouée aujourd’hui , elle sera demain maussade, boudeuse et irascible ; — impassible devant un grand malheur, elle s'abandonnera à un morne désespoir pour une plaisanterie; tour à tour douce et emportée, bienfaisante et méchante, impressionnable à l’excès, elle est rarement maîtresse de son premier mouvement. Ce portrait c’est celui de Y anarchie morale.

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Cette extrême mobilité dans le caractère rend compte de ce fait que l'hystérique est incapable de porter longtemps son attention sur un sujet ou un travail quelconque. Chez elle, les impulsions ne sont pas, comme chez l’épileptique, dépourvues tout à fait du contrôle du raisonnement, mais elles sont presque instantanément suivies de l’acte. C’est ce qui explique ces mouvements de colère enfantins, ces enthousiasmes irréfléchis, ces affolements de désespoir, ces explosions de gaîté folle, ces grands élans d’affection ou ces brusques emportements pendant lesquels, comme un enfant gâté, elle trépigne du pied et brise tout ce que ses mains rencontrent. Chancelante et défaillante, sa volonté tourne au moindre vent comme la girouette sur nos toits; elle ne sait pas, elle nepeut pas, elle ne veut pas vouloir. (Axenfeld et Huchard) (1). Chez elle, les idées régulatrices ne naissent pas; les notions d’ordre moral ne sont pas suffisamment senties par elle pour éveiller un sentiment affectif. Mais comme l’animal privé de son cerveau, ses désirs, ses sentiments et ses passions ont une tendance très forte à se traduire immédiatement en actes. Il n’y a plus que des caprices, tout au plus une « ébauche informe de volition. ;> Sans cesse traversé par des troubles fonctionnels, son organisme tient en un perpétuel état d’instabilité le caractère d’un tel personnage, caractère qui n’est que l’expression psychique de l’organisme et qui varie comme lui... L’idée fixe de l’hystérique, qui l’obsède et la possède, la fait rester muette, sans manger ou couchée des semaines sous prétexte que parler, manger lui causerait une douleur, et que marcher, elle ne le peut parce qu’elle ne le peut (paralysie psychique), ne contrevient pas à ce que nous venons de dire de l’absence de volonté chez elle, car cette idée fixe a, en somme, pour résultat un arrêt. Elle est la conséquence d’un phénomène psychophysiologique d’arrêt ou inhibition qui se passe dans les centres idéo-moteurs ; elle ne diffère de l’impulsion irrésistible que dans la forme : elle est inhibitoire.

Dans une étude récente de psychologie et de psychothérapie, le Dr H. Deschamps, médecin adjoint à l’Hôpital de Riom (2), a

(1) Axeni'old et Huchard, Traité des névroses , p. 958-971, Paris, 1883,

(2) Albert Deschamps, Essai de psychologie et de psychothérapie. (Bulletin de thérapeutique, t. CXX11, p. 97,1892;.

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remarquablement analysé le caractère de la femme nerveuse. Avec lui on peut définir les nerveuses toutes celles qui, douées d’une sensibilité exagérée, n'ont point assez de raison pour diriger leur volonté. Ces femmes se distinguent par un manque absolu de mesure et d’équilibre dans la sensibilité comme dans la volonté, dont les manifestations sont toujours exagérées, souvent faussées. La nerveuse vibre à toutes les sensations et à tous les sentiments sans compter. De là sa mobilité d’humeur, sa vive imagination, ses mensonges presque instinctifs, ses tendances fatales à jouer la comédie.

Les nerveuses présentent plusieurs catégories, sans compter les alliages : les unes sont des médullaires, les autres des cérébrales. Les cérébrales n’ont qu’une passion : les choses de l’esprit. Ce sont des anachronistes dans leur monde et leur siècle. Les médullaires sont ou des sensuelles ou des névropathes motrices ou sensitives. La névropathe est, ou bien une sensitive qu’un rien froisse, blesse ou brise, ou bien une motrice , qui s’agite, se démène sans cesse avec une ignorance parfaite des règles de la proportion. C’est une médiocrité; elle est donc la majorité ainsi qu'il sied à la nature. La sensuelle n’a qu’un but, la volupté. L’amour est la plus importante, presque la seule préoccupation de sa vie, le centre autour duquel gravitent toutes ses pensées et tous ses actes. Elle est fine, rouée, mais peu délicate, et son absence de scrupules môme la fait souvent manquer de tact. Elle est menteuse jusqu'à la jouissance, dissimulée et fourbe jusqu’à la tartuferie et au machiavélisme. Elle ne sait pas ce que c’est que l’amitié et, si les circonstances l’y portent, elle perd toute retenue, toute réserve, toute pudeur. La droiture et l’honnêteté, elle les affecte mais ne les a point, et s’en moque dans son for intérieur. Avec elle tout est à redouter car elle peut aisément devenir criminelle avec cynisme et sans remords .

Pour éviter la réalisation dans la société des femmes nerveuses, mais surtout des génitales, qqi ne sont que des coquettes dangereuses, que faut-il faire? La psychothérapie en l’espèce consiste uniquement dans un traitement préventif. C'est chez l’enfant qu’il faut étudier la femme de l’avenir. L'ennemi à combattre c’est le caprice , trop souvent encouragé par la Debierre. 28

faiblesse des parents, par une éducation fâcheuse. Il faut par une sage éducation de la sensibilité physique et morale, par des leçons d’exemples sans cesse répétés, par suggestion, par une sorte de fascination de tous les instants et d’un doigté fin et délicat, modifier les tendances naturelles ou acquises déplorables et orienter le caractère vers un équilibre meilleur et plus conforme aux besoins de la vie individuelle et sociale.

Si je me suis arrêté si longtemps sur le caractère de l’hystérique, c’est que je crois qu'il y a là matière à de profondes réflexions pour les juges qui fondent « la peine » sur la responsabilité morale. Combien amoindrie, mitigée ne doit pas être cette responsabilité chez les personnes de ce genre ! Et combien difficile à en mesurer les degrés et en apprécier les nuances.

A côté de la parésie, des caprices de la volonté, ii y a enfin l' anéantissement de l'acle volontaire.

Cet anéantissement se rencontre dans l'extase et le somnambulisme.

Une représentation unique absorbe tout alors ; la contemplation a pris tout l’être ; c’est un degré de plus que dans la *• réflexion profonde. Le cerveau, organe à la fois intellectuel et moteur dans les conditions ordinaires, cesse d’être moteur. Il n’y a plus ni choix ni actes, parce qu’il n’y a plus qu’une idée ou une vision à laquelle la personnalité est réduite. L’inaptitude des esprits contemplatifs pour l’action se comprend de la sorte.

Dans le somnambulisme naturel ou provoqué, l’abolition de la conscience est probablement le fait d’une action d’arrêt, d’une inhibition qui produirait une suspension de l’activité des cellules nerveuses de l’écorce du cerveau.

Dans cet état, quand la forme léthargique est réalisée, il y a inertie absolue de l’activité mentale ; la conscience est abolie, les réflexes sont exagérés comme quand l’activité cérébrale a cessé d’agir; un état est-il suscité dans le champ vide de la conscience, aussitôt un acte s’ensuit : celui que commande l’opérateur (c’est en quelque sorte un réflexe pur). L’idée suggérée règne seule et se traduit aussitôt en acte à la voix de l’hypnotiseur.

Une attitude convenable, nous l’avons vu, donne à l’hypnotisé le sentiment parallèle de l’orgueil, de la terreur et de l’effroi,

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de l’humilité, de la piété, de la pudeur, de l'escalade, etc., ce qui explique que la parole éveille des états de conscience correspondants aux désirs exprimés. C’est l’automatisme dans lequel la volonté est exclue. . .

11 y a cependant une certaine résistance chez l’hypnotisé quand on lui ordonne quelque chose qui déplaît à son naturel, mais un ordre répété, énergique et impérieux triomphe souvent de ce reste de volonté. L’impression, — j’allais dire l’imprégnation, — des éléments nerveux peut être telle qu’elle peut faire exécuter à l'état de veille et comme machinalement, à l’heure prescrite, au bout de deux, quatre, huit jours, un ordre qu’on leur avait donné dans l'état somnambulique.

Le moi est un, voilà un axiome philosophique, mais comment le concilier avec les faits indubitables de dédoublement de la personnalité, de la double personne, observés après l'intoxication par différentes substances (opium, belladone, etc.), dans la folie, après une lésion du crâne (1), dans l’état somnambulique, dans l’hypnose naturelle ou expérimentale (2). Les cas les plus curieux de ce genre ont été racontés par Dufay (3) et par Azam (4). J’en ai moi-même observé un cas remarquable non publié. Le fameux moi indivisible peut donc se dédoubler en plusieurs personnalités coexistantes et successives parfaitement distinctes, en un mot, le même homme peut être à la fois plusieurs personnes (5).

La responsabilité morale est liée à l’unité du moi ; si celle-ci était absolue, inaltérable, elle atteindrait tous les actes de l’homme. Mais il n'en saurait être ainsi, car l'homme ivre, le délirant, l'aliéné, etc., ne sauraient être responsables d’actes commis en dehors de leur volonté raisonnable, alors qu’ils n’avaient pas conscience de ces actes. Les impulsifs sont un peu

(1) Menest, Mémoire sur /' automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique, Paris, 1874.

(2) Cli. Richet, La Personnalité dans le somnambulisme {Revue philosophique > mars 1883).

(3) Dufay fde Blois), Revue scientifique, 8 mars 1879.

(4) Azam, Hypnotisme , Double Conscience et Altérations de la personnalité , Paris, 1887.

(5,) Voyez A. Binet, Les Altérations de la personnalité (Bibl. sc. internationale, Paris, 1891).

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comme cela. Chez eux l’acte réllexe pur domine toute la vie. « Je ne savais pas ce que je faisais, vous diront-ils, le coup est parti tout seul sans que je l’aie voulu, sans en avoir conscience. » - — Félida X... est devenue enceinte à sa condition seconde ; or, revenue à sa condition première, elle n’en savait rien !

Quelles conclusions donner à ce qui précède? Celles-ci.

Les impulsions irrésistibles sont le résultat de l’absence de coordination hiérarchique entre les réflexes supérieurs, action sans subordination, anarchique.

Dans la paralysie, ce qui disparaît complètement, ou avant tout, c'est le mouvement volontaire approprié à un but, comme dans l'hémiplégie (Ferrier, Goltz, etc.), la paralysie générale progressive (Foville, etc.) , l’ivresse alcoolique (Fournier). — La dissolution dans les mouvements va du complexe au simple, du volontaire à l’automatique ; la disparition des mouvements est en raison directe de leur coriiplexilé et de leur délicatesse. Et comme la volition n’est que l’expression dernière d’une coordination hiérarchique de mouvements réflexes associés dans les centres nerveux supérieurs, on conçoit très bien qu’à un moment donné elle puisse péricliter et choir.

Dans l’aphasie, résultant d’une amnésie motrice (perte de la mémoire des signes vocaux et des moyens par lesquels les mots sont articulés), c’est aussi le complexe qui disparaît d’abord : mots ou langage rationnel, plus tard exclamations, interjections ou langage émotionnel, enfin les gestes dans les cas exceptionnels (expression mimique).

Le retour au règne des impulsions, comme le dit Ribot, est donc une régression. Dans l’évolution de l’individu ou de 1 espèce, la coordination automatique précède la coordination née des désirs et des passions, qui précède elle-même la coordination volontaire, la plus haute mais aussi la plus instable et la plus fragile.

La volition est donc un état de conscience final, dirai-je avec M. Ribot, qui résulte de la coordination plus ou moins complexe d’un groupe d’états, conscients, subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une action ou un arrêt extérieur. La coordination a pour facteur principal le caractère qui n’est que l’expression psychique d’un être. C’est le caractère

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qui donne à la coordination sa direction et son unité. L’acte par lequel cette coordination se fait et s’affirme est le choix, fondé sur une affinité de nature.

Au fond le travail psycho-physiologique de la délibéiation aboutit d’une part à un état de conscience, la volonté, d’autre part à un ensemble de mouvements actifs ou de mouvements d’arrêt. On n’a donc pas à se préoccuper de savoir comment un « je veux » peut faire mouvoir nos membres et nous faire agir. C’est un mystère qui n’existe pas, puisque la volition n’est cause de rien. C’est dans la tendance naturelle des sentiments et des images à se traduire en mouvements que le secret des actes doit être cherché. Or, il n’y a ici qu’un cas très compliqué de la loi des réflexes, dans lequel entre la période dite d’excitation et la période de réaction ou motrice vient s'intercaler un mouvement psycho-physiologique essentiel, la volition, — montrant que la première période finit et que la seconde commence. Tout ce travail silencieux se passe dans les appareils cérébraux psychomoteurs qui reçoivent et transforment en incitation volontaire les diverses sensations actuelles ou remémorées.

Dans la vie, on trouve :

1° Des individus avec une coordination parfaite des réflexes cérébraux et subordination constante appropriée à l’unité d’un but toujours le même, d’une nature jamais changeante ; le résultat, ce sont les grandes volontés, celles qui font les César, les Pierre le Grand, les Napoléon, les Cromwell, les Michel- Ange ;

2° Des personnes dont la vie est traversée d’intermittences: ordinairement stable, le caractère subit quelques oscillations temporaires, des éclipses momentanées ; le résultat, c'est une puissance volontaire plus faible que précédemment ou du moins moins constante ;

3° Des hommes qui ont en eux deux personnages, deux tendances différentes ou opposées qui l’emportent tour à tour; c’est le cas de la plupart des hommes, et la conséquence c’est une volonté restreinte et instable ;

4° Dans la vie, on trouve enfin des individus chez qui la tendance à l'impulsion ne permet plus la coordination ; ce n'est plus un côté du caractère, c'est, le caractère ; l’équilibre est

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sans cesse rompu ; il n'y a plus que des coordinations intermittentes, la volonté devient l’exception, et le résultat d’un tel état d’esprit, c'est la création des impulsifs.

C’est à cette dernière catégorie qu'appartiennent les « originaux », les « bizarres », les « fantasques », les « hystériques », les « épileptiques »; c’est dans cette catégorie que se recrutent les criminels de toutes sortes.

En résumé, tout état psychique est invariablement lié à un état nerveux dont l’acte rétlexe est le type le plus simple, voilà l’axiome psycho-physiologique que l’on peut carrément poser aujourd’hui. La vie psychique forme une série continue qui commence par la sensation et finit par le mouvement. A un bout il y a les sensations et les images liées à des états physiques ; à l’autre bout les désirs, les sentiments et voûtions liés à des états physiques, et entre les deux il n’y a point de terra incognito, soumise à d’autres lois que les lois naturelles.

La matière première de l’esprit est la sensation. C’est la sensation, ce sont les sensations associées qui fournissent à la pensée ses éléments de raisonnement et de jugement. Le raisonnement est la connaissance qui se fait , Je jugement, la connaissance qui est faite (Wundt), et l 'idée elle-même résulie d’un raisonnement.

La conscience, c’est une sorte de vision intérieure, comme on l’a dit. L’entrée d’une représentation, d’une image, dans le champ visuel de la conscience, c’est la perception; son entrée dans 1 0, point visuel , c’est l’aperception, c’est-à-dire cette activité interne que nous sentons et qui constitue le phénomène de l’attention. La volonté n’est qu’une forme de l’aperception, puisque c’est un phénomène par lequel le sujet saisit ses propres actes. Quant au choix , c’est un état qui se produit dans une conscience déjà adulte , lorsque les impulsions volontaires qui y sont parvenues étant déjà nombreuses, « il arrive ou bien qu’elles se font équilibre, empêchant ainsi l’acte extérieur, ou bien qu’il y en a une qui prévaut, mais l’activité extérieure qui la traduit est accompagnée de cette idée qu’au lieu de l’impulsion prépondérante, une autre aurait pu déterminer la volonté. » C’est dans cette idée que consiste la conscience de la liberté. Or, comme celle-ci est fatalement liée,

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comme tous les phénomènes biologiques, à une antécédence, la liberté n'est qu’une illusion. Une seule chose vient s’interposer dans la série des causes et des effets, c’est un facteur personnel, c’est le caractère, lui-même formé selon le déterminisme rigoureux que régissent plus spécialement l’hérédité et l’éducation. La conscience elle-même, enfin, n’est qu’une activité des hémisphères cérébraux qui relie entre elles les sensations. Deux phénomènes principaux la manifestent : formation des représentations par la synthèse des impressions ; enchaînement, succession et connexion des représentations. Au rapport de succession se rattache une notion importante, celle de séquence. La conscience est le sens intérieur par lequel l'individu observe les opérations dans son propre esprit.

C’est comme le produit développé d’innombrables éléments que l’âme humaine est, selon l’expression de Leibnitz, un miroir du monde.

Les faits de conscience ayant la propriété de durer, de laisser leur trace, de réapparaître, il en résulte la mémoire et l’imagination. L’association des sensations est le fond de tous ces phénomènes. L’esprit a une spontanéité propre puisqu’il élabore et transforme les matériaux venant du dehors, mais cette spontanéité est liée indissolublement au fonctionnement du système nerveux.

Le choix est donc le résultat de l’expérience acquise.

L’acte volontaire dérive du choix et reste soumis à la loi de causalité. Est-il notre œuvre ? Sans doute, puisqu’il est le résultat de la totalité des états de conscience qui précèdent la résolution, et que cet ensemble d’états de conscience est noire moi , mais demander si la volonté est libre, c’est faire une demande parfaitement inintelligible.

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