Les aptitudes et les actes
Les corrélations anatomiques entraînent les corrélations physiologiques, et les corrélations et les coordinations normales ont pour effet de sauvegarder la régularité générale, cela même
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en dépit d’anomalies partielles, lorsque celles-ci toutefois ne sont pas poussées trop loin.
L. Manouvrier (t) a très bien exposé la question des aptitudes et des actes. Je vais lui emprunter quelques-unes des idées qui vont suivre.
Si « la fonction fait l’organe », — il faut du temps pour cela, — l’organe une fois constitué fait aussi la fonction.
Les actes correspondent nécessairement à des aptitudes et celles-ci à la conformation anatomique puisque le cerveau du chien par exemple est incapable de faire ce que fait celui de l’homme (intelligence, raisonnement, jugement, langage articulé, etc.), mais si les actes semblent entièrement dominés par l’automatisme cartésien, ils sont cependant soumis à l’influence des causes extérieures, car ce sont les actions extérieures à luimême la plupart du temps qui dirigent l’action de l’appareil cérébral, -ce qu’ont oublié sans doute les phrénologistes avec leur « système des bosses », — car nihil in intellectu, avons-nous dit, quod non prins faerit in sensu , soit de l’individu lui-même, soit de ses ancêtres. Et c’est même en s’adaptant au milieu ambiant que l’être se modifie et se perfectionne physiquement et psychiquement. Sous la pression des circonstances extérieures, il faut réagir et perfectionner ses facultés natives si l’on ne veut point périr. C’est pour cela que les actes diffèrent tant chez des individus qui diffèrent à peine par leurs besoins élémentaires innés.
« Chaque individu, dit Lamarck (2), se trouve, depuis l’époque de sa naissance, dans un concours de circonstances qui lui sont tout à fait particulières, qui contribuent en très grande partie à le rendre ce qu’il est aux différentes époques de sa vie, et qui le mettent dans le cas d’exercer ou de ne pas exercer telle de ses facultés et telle de ses dispositions qu’il avait apportées en naissant ; en sorte que l’on peut dire, en général, que nous n’avons qu’une part bien médiocre à l'état où nous nous trouvons dans le cours de notre existence, et que nous devons
fl) L. Manouvrier, Les Aptitudes et les Actes dans leurs rapports avec la constitution anatomique et avec le milieu extérieur (Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, 4me série t. I, p. 918, 1890).
(2) Lamarck, Philosophie Zoologique , Paris, 1808.
nos goûts, nos penchants, nos habitudes, nos passions, nos facultés, aux circonstances infiniment diversifiées, mais particulières dans lesquelles chacun de nous s’est rencontré. »
Outre qu'il y a dans l’homme une machine susceptible de produire la pensée, il y a dans l’homme des possibilités d’associations, de combinaisons entre les idées, des possibilités d’inhibitions ou d’impulsions entre les tendances motrices qui sont ordonnées par les circonstances extérieures. Les idées d’un homme, ses opinions qui gouvernent ses actes, sont conçues sous l’action du monde extérieur.
De même que c’est le milieu qui crée les espèces, — puisque c’est lui qui fait la sélection et la ségrégation d’où dépendent les modifications individuelles et leur valeur dans la lutte pour l’existence, — de même aussi les dispositions élémentaires de l’esprit, les aptitudes comme on les appelle, se forment en grande partie sous l’influence du milieu. C’est pourquoi les aptitudes diffèrent très souvent chez les parents et chez les enfants. Mais l'hérédité elle-même contribue à modifier les aptitudes des ascendants aux descendants. En effet, les dispositions bonnes ou mauvaises transmises par l’hérédité directe peuvent très bien former chez l’héritier des combinaisons autres que chez les parents. L’enfant hérite de la disposition A de son père qui n’existe pas chez sa mère ; et de sa mère la disposition B qui n’existe pas chez son père : de la réunion et de l’association de ces dispositions héritées, combinées avec les propres penchants de l’enfant et de leur mise en jeu par les mille et une influences du milieu extérieur résulte les différences de sa conduite, qu’il est inutile de vouloir aller chercher ailleurs (1).
Doué très heureusement de nature, l’enfant devient archimauvais, ignorant et abruti dans de mauvaises conditions de milieu ; d’autre part, le milieu meilleur s’exerce inutilementsur le crétin de naissance. Des hommes dont les qualités natives sont loin d’être brillantes, n’en arrivent pas moins à acquérir une grande valeur grâce à des circonstances extérieures particulièrement heureuses ; mais aussi des hommes bien doués de naissance
(I) L. Manouvrier, L'Atavisme et le Crime (Revue de l’Ecole d’Anlropologic de Paris, p. 225, 1891).
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en arrivent, malgré un milieu peu favorable et sans aide, à devenir des hommes remarquables. Né dans un milieu obscur, l’enfant le plus intelligent n’en reste pas moins avec une éducation grossière et un bagage intellectuel restreint ; élevé dans un monde aristocratique, il devient plus joli, plus délicat, parle plusieurs langues avec aisance, fait de la musique, et s’il a le goût du travail, il acquiert de larges et profondes connaissances.
Le cerveau commande les actes. Il y a là des aptitudes physiologiques, des fonctions élémentaires étroitement liées à la machine, mais indifférentes en elles-mêmes en quelque sorte, car elles ne constituent que de simples possibilités dont la mise en jeu constituera des besoins, des désirs, des sentiments, des idées, des motifs, des déterminations. Mais quels besoins? Quels sentiment s? C’est précisément là qu’intervient le milieu extérieur. Le monde extérieur dirige la pensée conformément à la façon dont celle-ci est préparée à répondre, dans la mesure dictée par une organisation plus apte à réagir dans un sens plutôt que dans l’autre. C’est le doigt qui sollicite le clavier, et celui-ci rend un son en rapport avec la note touchée, mais comme timbre et comme ampleur en rapport aussi avec la qualité de la corde de l’instrument.
Qu’on me permette une comparaison.
Une machine à tisser, en vertu de ses rouages et de sa constitution propre, confectionne un tissu analogue avec n’importe quel fil, que celui-ci soit en coton ou en soie ; modifiez-vous ses attelages, vous modifiez du même coup le tissage, et la forme et la texture mêmes du tissu. Mais si vous offrez du fil rouge à la machine elle tissera une toile rouge ; si vous lui présentez du blanc ou du bleu, elle tissera une toile blanche ou bleue, et vous pouvez ainsi arriver, en lui présentant des fils de diverses nuances, à lui faire tisser un tissu de soie où se marient agréablement les plus brillantes couleurs. Voilà la part du milieu extérieur. D’où si l’on peut dire que les travaux accomplis dépendent de la machine, en ce sens qu’ils sont rendus possibles par sa constitution, ce n’en sont pas moins les conditions extérieures qui déterminent la nature des actes exécutés et leur valeur.
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Autant l'organisme cérébral règle et gouverne les réactions motrices, autant les circonstances extérieures gouvernent ses besoins, ses aptitudes, les penchants et les sentiments.
Les aptitudes cérébrales ne sont pas en nombre indéfini; mais associées, coordonnées par l’habitude et l’éducation, elles peuvent servir à l’accomplissement d’actes très divers. C’est la même chose que pour les mouvements. Les actes accomplis par les membres, même les plus compliqués, peuvent se réduire par l’analyse en mouvements d'adduction, d'abduction, de flexion, d’extension et de rotation, déterminés par la contraction synergique de différents groupes musculaires qui produisent de la sorte les actes les plus variables. Ce ne sont donc, en somme, que de simples possibilités (Manouvrier). Pour donner un coup de marteau sur la tête d’un clou, sur celle d’un bœuf ou sur celle d'un homme, les actes musculaires sont les mêmes, « absolument comme dans le phonographe les mêmes aptitudes sont mises en jeu pour apprendre à débiter des compliments ou des injures ». Qu’est-ce qui diffère?
C’est l'ordre des circonstances qui fait tourner la machine plutôt dans un sens que dans l'autre (Manouvrier).
C’est de la sorte qu’intervient, dans le jeu de la machine psychique humaine, la puissance de l’habitude et des exemples.
Vous enfoncez un clou dans un morceau de bois ou vous l'enfoncez dans la tête d’un homme; dans les deux cas un acte sensitivo-moteur ou idéo-moteur vous fait passer delà sensation ou de l’idée à l’action. Le processus mental, coordination et association d’idées, vous permet de l’enfoncer conformément à un but et d'après un plan arrêté; c’est là une possibilité d'accomplir une action commune à tous. C’est en grande partie la part de l’organisme, quoique ce ne soit pas toutefois là sa seule part, nous allons le voir. L’acte est plus ou moins bien fait, réfléchi, sensé, selon la coordination intellectuelle elle-même, qui dépend de la valeur intrinsèque des organes.
La possibilité d’étrangler quelqu'un et de le voler se présente, vous ne le faites pas cependant. Est-ce toujours parce que votre éducation, votre passé tout entier répugne à une action si abominable? Non, car sinon tous ceux que les hasards de la vie font élever dans lafange seraient des bandits. Assez souvent,
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malgré une mauvaise éducation, malgré de mauvais exemples, vous restez honnête homme, parce qu’il y a en vous un vieux fond qui proteste contre l’action coupable.
Un jeune enfant, doué de bonnes facultés natives, est jeté par le hasard dans un milieu social fâcheux, il devient grossier, mal élevé, en un mot, un vaurien. Voilà la part de l’éducation vicieuse et de l’exemple malsain. Un autre, mal doué dès la naissance, un crétin, tombe dans un milieu favorable, c’est en vain que ce milieu agit sur lui, il reste réfractaire et une nonvaleur sinon un mauvais sujet. Voilà l’influence de l’organisation défectueuse. Mais à côté, un sujet bien doué qui tombe dans un mauvais milieu peut cependant, grâce à ses bons penchants primitifs, grâce à ses aptitudes natives et à sa bonne nature, remonter au-dessus du milieu fangeux où les circonstances de la vie l’ont jeté et devenir un honnête homme, un travailleur, davantage même, un grand homme. Voilà l’effet de la bonne organisation.
Nons pouvons donc conclure que partout et toujours dans la nature humaine les effets de l’organisation sont associés aux circonstances extérieures et que les deux font penser et font agir. Toujours liées aux organes, les aplitudes physiologiques sont de simples possibilités que mettront enjeu et dirigeront les circonstances extérieures, mais dans le fonctionnement même de la machine il y a la résistance propre à l’organisme cependant, avec laquelle il faut toujours compter.
Je m’explique.
Elevés dans des conditions analogues, aussi identiques que cela est possible, de deux individus l’un reste honnête et l’autre devient un scélérat. Pourquoi ? C’est que si tous deux possèdent un organisme susceptible de sentir et de réagir, cet organisme a cependant la faculté de sentir et d’agir d’une façon propre, personnelle chez chacun d’eux. C’est que malgré une même éducation, bien qu’ils se trouvent tous les deux en présence des mêmes circonstances, d’une même situation, leur organisme cérébral n'est pas absolument identique et ne rend pas le même son ni le même écho en présence des chocs extérieurs.
•La diversité d’une même aptitude est considérable. Le progrès,
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en l’espèce, est infini. Le cerveau, avec le travail et la ténacité acquiert sans cesse. On pourrait comparer ses aptitudes à un instrument de musique qui aurait été construit pour jouer un air particulier ; l’instrument n'en reste pas moins apte à jouer une multitude d'autres airs. Il n’est donc pas nécessaire de croire à l’aptitude de ceci, de cela ; à telle ou telle bosse, pour réaliser un homme de génie. C’est pourquoi un fils de paysan peut devenir un artiste ou un professeur distingué (Manouvrier). Néanmoins avec la culture on développe telle ou telle aptitude, et chez certaines personnes le frottement, la résistance du circuit, qu’on me permette d’employer ces expressions empruntées à la mécanique, est tel pour telle ou telle aptitude qu’on dit qu’elle leur manque. J'irai même encore plus loin, pour bien faire voir la part qui revient en cela à l’organisation, et je dirai qu’il n’est pas bien sûr qu’on devienne jamais musicien ou poète de génie si l’on en a pas les tendances au fond de soi-même, indépendamment de tout travail et de toute éducation. En cela, je ne suis donc pas tout à fait d'accord avec mon distingué collègue de l'Ecole d’Antropologie de Paris, M. Manouvrier.
Nos capacités et nos aptitudes peuvent être comparées à la pierre précieuse qui ne reçoit toute sa valeur qu’après avoir été taillée. La taille c’est l’éducation, mais celle-ci ne pourrait remplacer l’œuvre de la nature.
« L’habitude est une seconde nature ». N’est-ce pas ainsi qu’on donne à l’animal une autre nature ? N’est-ce pas ainsi que l’homme a domestiqué les animaux primitivement sauvages ? Si l’animal accomplit presque en venant au monde les mêmes actes que ses parents, c’est parce que ses aptitudes élémentaires qui sont restées simples et coordonnées toujours de même pendant une longue suite de générations sont devenues héréditaires, instinctives comme on dit. Si dans l’espèce humaine la diversité de la conduite avec chacun est beaucoup plus grande, c’est en vertu de la vie psychique autrement intense et variée de l’homme. La spécialisation,, la division du travail, la diversité des milieux, les complications de l’hérédité, ont disloqué la coordination des aptitudes élémentaires primitives, animales, si je puis ainsi dire, de telle sorte que, plus que tout autre, le cerveau de l’homme est une sorte de carton blanc au point de vue des aptitudes et de la conduite à venir.
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C’est l'accroissement, la variété, la complexité des combinaisons, des sensations et des idées, qui ont acheminé peu à peu l'homme à la tête de l’Univers, et qui font que, dans l’humanité, il n'yapeut être pas deux hommes quisoient absolument d’un même caractère et d'une même intelligence. L'instinct est le résultat d'aptitudes sensorio-motrices simples et constantes, intégralement transmises à cause de cela par l’hérédité ; l'inlelligence est la conséquence d'aptitudes sensorio-motrices très complexes et très variées accrues en progression géométrique. Voilà comment elle se distingue de l’instinct tout en se formant à ses dépens (Manouvrier).
L'hérédité enfin transmet non des actes, mais des aptitudes élémentaires susceptibles de servir à l’accomplissement d’actes variés. C'est de ces aptitudes dont il faut tenir compte dans la question de l'hérédité du crime. Il ne semble pas douteux, en effet, que, dans un mauvais milieu, le criminel latent devienne un criminel actif, car les penchants au crime s’héritent comme les autres.
Mais comment distinguer les aptitudes innées, c’est-à-dire héritées, des aptitudes modifiées et transformées par le milieu? 11 est donc impossible comme nous le disions plus haut, d’isoler cette influence du milieu de celle de la constitution anatomique dans le déterminisme de nos actes.
Pour troubler l’harmonie mécanique du système nerveux grâce à laquelle se maintient une volonté bien équilibrée, il faut bien peu de chose ; un grain d’alcool, une psychopathie, etc., peuvent changer d'une façon plus ou moins durable la composition moléculaire des cellules cérébrales, et, conséquemment, leurs réations psychologiques.
L’ivrogne voit les objets sous un autre aspect et se décide autrement qu'à l'état sain; l’hystérique ne peut pas vouloir; le fou n’a plus que la volonté de son délire... Et les fous ne sont pas seulement ces malheureux revêtus des haillons d’un arlequin, l’œil hagard et la bouche bavant l’écume, qui crient, jurent, s’agitent violemment en prononçant des paroles incohérentes et en se livrant à des actes extravagants et pleins de furie ; non, nous les coudoyons à chaque pas dans la vie et nombreux sont ceux dont on met la lacune mentale dans un ordre d'idées
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sur le compte de la bizarrerie. Les toqués , les persécutés , les mystiques, les illuminés, les spirites, etc., appartiennent à la folie lucide. Qu’on lise les Annales médico-psychologiques et l’on trouvera de ces fous lucides qui, tout à coup, sous l’iniluence d’une idée fixe et tyrannique, oublient toute retenue, toute convenance, toute pudeur, et en arrivent aux actes insensés, délictueux ou criminels.
La perversion du sens génital donne lieu aux aberrations les plus étranges et aux actes les plus invraisemblables. En face de leur idée délirante, les hommes en apparence les plus raisonnables et les plus corrects se livrent à des actes répréhensibles sans peur du scandale, sans crainte du châtiment. Sans doute les prêcheurs de haute volée proclameront qu’il faut savoir dompter ses passions; mais si cela est facile pour ceux qui possèdent un cerveau bien pondéré, à l’abri de toute lare héréditaire ou acquise, il n’en est pas de même de ceux qui ont une mentalité défectueuse. Quand on a dit à ceux-là : Redressez donc votre jugement et ne vous laissez pas aller à vos passions, on ressemble, comme le dit Cabadè, à ce sergent qui invective un bossu en lui disant qu'il est pourtant bien facile de se tenir droit.
Si les hystériques sont théâtrales, vaines, dissimulées et menteuses, si les épileptiques sont versatiles, emportés et violents, personne ne s’en étonne et chacun les plaint, faisant retomber à juste titre sur une malheureuse organisation toute la responsabilité d’un si fâcheux caractère. Eh bien, dans cet ordre d’idées, le psychologue, comme malgré lui, ne peut s’empêcher de comparer les criminels d'occasion, que la misère ou l’injustice a poursuivis, aux épileptiques, et de supposer que si les impulsifs, les gens qui ont du ressort, deviennent tout à coup, et pour un instant criminels, c’est qu'ils n’ont pas pu faire autrement, cela comme pour l’épileptique, en vertu de modalités mentales, particulières et spéciales.
Tout se réduit dans la cérébralité à une question d’équilibre et de pondération. Mais, même avec un cerveau mal équilibré, on peut rester honnête, si la puissance inhibitrice est suffisante. 11 est vrai qu’avec un cerveau correctement agencé, on peut devenir crinlinel si la volonté fait défaut. La physiologie expé-
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rimentale a fourni amplement, la preuve de l'influence considérable que joue cette puissance d’arrêt du cerveau. Mais comment ne pas concevoir qu’il y ait des cerveaux viciés par le mauvais exemple, la paresse ou la misère? Viciés dans leur fonction, ces cerveaux donnent lieu à des conceptions vicieuses et à des actes répréhensibles.
S’il y avait moins de misère sur la terre; si l'éducation n’était pas si souvent lamentable au début de la vie; si les conditions sociales n’avaient point rendu les appétits de l’homme si vifs, il y aurait moins de crimes et moins de criminels. L'homme est façonné par le milieu dans lequel il est élevé et dans lequel il vit, à ce point qu’il sent et réagit parallèlement aux conditions de ce milieu. A côté de la responsabilité individuelle qu’a le délinquant, la société a donc la sienne dans les délits et les crimes qui se commettent.
Krafft-Ebing (4) qui a bien étudié les perturbations cérébrales connues sous le nom de folie morale, estime que dans la très grande majorité des cas, on peut relever des circonstances qui permettent de remonter à l’origine du dérèglement des centres nerveux. Ce sera tantôt une dégénérescence provenant directetement de l'hérédité (épilepsie, hystérie, folie, alcoolisme, etc.) relevée chez les parents, tantôt une maladie cérébrale apparue dans les premiers temps de la vie, tels que les tics, la chorée, etc.
Voilà pourquoi il y a de vrais criminels et de faux criminels. Les vrais criminels sont ceux qui ont en quelque sorte l'instinct du crime; les faux criminels sont ceux qui ne deviennent coupables qu’accidentellement . Ceux qui n’ont aucune tare cérébrale anatomique ou fonctionnelle, d’ordre héréditaire ou acquis; ceux qui, pendant une certaine période de leur existence ont donné la preuve qu’ils avaient un cerveau bien pondéré ; ceux qui ayant une certaine situation dans le monde voient leur fortune péricliter et commettent des actes contraires aux lois pour sauver les débris de leur fortune; ceux qui à la tête d'une position aisée commettent des actes répréhensibles par
(1) Krafft-Ebing, FriedLreich Blaetter fur Gerechtliche Medicin, Nuremberg,
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cupidité, et cela sans qu’aucun acte de leur vie antérieure vienne démontrer l’incohérence de leur mentalité; ceux qui, élevés dans la fange et la paresse, ont toujours vécu de rapines ou d’un louche métier, — tous ceux-là ont beaucoup de chance pour être de véritables criminels.
Les impulsifs, les faux criminels, exécutent leur crime la plupart du temps sans plan bien conçu, sans prudence, sans esprit de suite, souvent avec une imprévoyance naïve; les vrais criminels, au contraire, savent qu’ils jouent gros jeu en commettant l’acte odieux qu’ils vont accomplir. Aussi se conduisentils d’après un plan conçu et longuement médité, s’efforçant de ne rien laisser au hasard, se ménageant toujours un alibi, une excuse plus ou moins susceptible d'atténuer leur crime et de le légitimer. Voilà pourquoi nos bagnes et nos prisons sont surtout peuplés de criminels impulsifs et de vauriens de tout temps, tandis que les vrais criminels continuent à vivre honorés dans le monde.