PLUS DE REACTION, PAS D ANARCHIE REVOLUTION- NAIRE
La nécessité de donner satisfaction aux intérêts du plus grand nombre est si bien sentie, qu'il n'y a pas un seul des nombreux g-ouvernements qui se sont succédé depuis soixante ans, qui n'ait cherché à consolider son pouvoir et à assurer sa durée, en promettant au début monts et merveilles à la masse des producteurs ag-ricoles ou manufacturiers, afin de trouver dans la satisfaction des intérêts des producteurs, un appui solide et une aide efficace.
Et pourtant, aucun de ces g-ouvernements n'a cédé la place qu'en lég-uant à son successeur une agriculture plus apauvrie, une manufacture plus misérable.
Il y a trois ans la monarchie fut renversée, la République fut établie; le peuple eut àse choisir un g-ouvernement : il y avait donc lieu d'espérer alors qu'un si profond chang-ement amènerait des résultats plus favorables. Hélas ! vaine espérance !
Le peuple comptait obtenir le crédit à bon marche , la refonte du budget, une plus équitable répartition de l'impôt, un écoulement plus facile des produits, l'abolition des chômag^es , la hausse des salaires , l'abolition de l'usure sous toutes ses formes , la généralisation de l'éducation et du bien-être: en un mot une réconciliation de toutes les classes par leur union plus fraternelle.
Tous ces beaux rêves se sont évanouis ; une nouvelle révolution s'est encore une fois accomplie sans autre résultat que l'aggravation du mal.
Si bien que les populations, désappointées, éperdues, désespérées , ont laissé surgir la réaction ; et pourtant le peuple, ne cessant de haïr et de mépriser le passé, ne veut y retourner à aucun prix, tout en reculant devant un avenir inconnu, sombre, menaçant et terrible.
La France presque tout entière , c'est-à-dire toute la masse agricole et manufacturière de toutes les classes , ne veut plus de réaction et recule devant l'anarchie révolutionnaire.
Car^ que la réaction triomphe, que le passé réussisse encore une fois à vaincre et à dominer l'avenir, et la France, dépecée entre quelques privilégiés ^ dévorée par le monopole, en proie à l'usure sous toutes les formes, garrottée et soumise, la France succombera sous l'avidité d'une minorité privilégiée qui s'emparera de tous les instruments de travail; sol, usines, mines, routes, canaux, chemins de fer, marine, commerce, industrie, banque, agriculture et manufactures : tout deviendra sa proie.
L'hypothèque et l'usure, désormais sans entraves , accéléreront leurs ravages et achèveront de faire passer toutes les richesses entre les mains du petit nombre.
A tant de maux viendront se joindre les extorsions et les abus de la spéculation et de l'accaparement en grande échelle, qui, tour-à-tour, exploitant le pays par des hausses et des baisses factices , achetant et vendant les
produits à leur gré, amèiieronl une détresse sans issue comme sans bornes.
Que la réaction triomphe, et bientôt tout producteur , le propriétaire comme le paysan, le manufacturier comme l'ouvrier, expropriés préalablement par l'usure, le prêt individuel sur hypothèque et l'ag-iotag-e, achevés ensuite par la spéculation et l'accaparement, tous, accablés , ruinés , écrasés sous les coups du monopole et du privilég-e, seront plong'és dans une commune misère; tous seront réduits au prolétariat, et la France se trouvera partagée en deux classes.
D'un côté, une infime minorité possédant tous les biens, toutes les richesses.
De l'autre, une immense majorité de serfs dépossédés, soumis à une implacable et impitoyable féodalité financière (plus lourde encore et plus avide que n'était la féodalité nobiliaire), absorbant sans cesse et sans relàclie le fruit des labeurs et des souffrances des masses exploitées.
Voilà ce que promet à la France le triomphe de la réaction.
Que l'anarchie révolutionnaire triomphe, au contraire, et les maux, pour être différents, ne seront pas moindres.
Que l'anarchie révolutionnaire triomphe, et , sous le prétexte de corrigrer les abus de la société , elle fera écrouler cette société de fond en comble sans avoir rien à mettre à la place.
Et la France, livrée aux utopies contradictoires, aux tentatives de terreur et de violences, abandonnée aux veng-eances , à la cupidité, à la guerre universelle, aux luttes de toutes les classes et de tous les partis, la France ruinée, désespérée, succombera sous tant de coups ; le travail sera paralysé , la circulation des produits sera arrêtée, une décomposition rapide du pays en résulîera, et à sa suite une misère effroyable, source de désastres
devant lesquels l'imagination recule épouvantée. Noyée dans le sang-, écrasée sous les ruinesde la civilisation, la France alors retournera à la barbarie, entraînant dans sa chute les arts, les sciences, le bien-être, en un uiot toutes les conquêtes si péniblement acquises par l'humanité.
Voilà ce que promet à la France le triomphe de l'anarchie révolutionnaire.
Donc, plus de réaction, pas d'anarchie révolutionnaire.
Il est temps que le pays intervienne, car l'heure approche d'une crise suprême et décisive ; la réaction et l'anarchie révolutionnaire s'apprêtent à se livrer un dernier combat, dont la France est l'enjeu en attendant qu'elle devienne la proie du vainqueur.
Il est temps que les producteurs, aussi bien les agriculteurs que les manufacturiers , qui forment au moins les neuf dixièmes de la France, qui sont sa vie et sa puissance, sa grandeur et sa richesse, il est temps qu'ils interviennent dans leur propre cause et qu'ils imposent la paix aux combattants par la réalisation d'institutions capables de satisfaire les intérêts du plus grand nombre.
Mais pour réaliser des réformes il ne s'agit point de prendre l'ombre pour la proie; la production doit marcher droit au but.
C'est-à-dire à l'abolition des charges qui pèsent sur elle ; et elle ne doit plus se laisser distraire de ce but, soit parles utopies, soit par les illusions. Elle n'a déjà que trop souffert depuis soixante ans pour avoir trop facilement accueilli des promesses mensongères ou impossibles à réaliser.
Elle a acquis assez d'expérience à ses dépens pour ne point recommencera courir les aventures et pour renoncer aux utopies.
PLUS d'utopies!
L'utopie à laquelle la France s'est le plus souvent laissé prendre depuis soixante ans , est celle de croire que la réalisation des réformes, que la satisfaction des intérêts du plus grand nombre, pouvaient dépendre de l'installation d'un gouvernement bon ou d'un gouvernement fort, trouvant dans sa bonté ou dans sa force la possibilité de faire le bien, de résister aux obstacles et de les vaincre ; comme s'il était possible de trouver ailleurs que dans le peuple tout entier, en possession du pouvoir démocratique, assez de puissance et de force pour suffire à toutes les nécessités.
En effet , la France a essayé de toutes les formes de gouvernement : tour à tour elle a subi la monarchie absolue, la monarchie tempérée , la République absolue et la République tempérée, le consulat, l'empire , deux restaurations , le gouvernement de Louis-Philippe , le gouvernement provisoire, et enfin elle possède aujourd'hui une République ayant à sa tête un président.
Elle pourrait encore essayer, si c'était possible, vingt autres formes de gouvernement , sans qu'aucun d'eux fût capable de donner satisfaction aux Intérêts du plus grand nombre.
Tous, tous, sans exception, sont demeurés et demeureraient impuissants , et loin de diminuer le mal ne feraient que l'accroître.
Aussi, les peuples désenchantés ne comptent plus et ne doivent plus compter sur les gouvernements bons et
les gouvernements forts ; pour pouvoir compter sur eux, il faudrait que pour satisfaire la majorité des intérêts, pour améliorer le sort des producteurs, un gouvernement sût trouver une force et un appui suffisants dans le concours des intérêts à satisfaire.
Or, jusqu'à présent nul gouvernement n'a su ni n'a pu organiser la coalition de ces intérêts , pour y puiser la force et l'opposer à la coalition des privilèges.
Et , suivant nous , ce n'est que dans la coalition des producteurs, dans la solidarité et dans l'union de leurs intérêts , et là seulement, que les gouvernements trouveront la force qui leur est si nécessaire.
Tant que cette base ne sera point donnée aux gouvernements, il n'y aura pour eux que faiblesse , impuissance et ruine.
Tout le passé le prouve.
Quel gouvernement aura jamais plus de bon vouloir que celui de Louis XVI ; lequel pourra s'entourer de ministres plus grands que les Turgot et les Necker ?
Quel gouvernement aura jamais plus d'énergie que la Convention et Robespierre ?
Lequel aura jamais plus de gloire et de force que celui de Napoléon ?
Lequel fera plus pour la paix que celui delà restauration?
Lequel encouragera plus les intérêts matériels que celui de Louis-Philippe ?
Lequel aura de meilleurs désirs que le gouvernement provisoire ?
Lequel, enfin, aura une force morale plus grande, une tâche plus facile, un but à atteindre plus déterminé, que celui de Louis-Napoléon, l'élu de six millions de suffrages ?
Et pourtant, malgré tant de conditions de succès , depuis le premier jusqu'au dernier, tous sont demeurés impuissants devant le mal, aucun d'eux n'a pu remplir
ses promesses; tous sont parvenus, nu lieu de satisfaire les intérêts du plus g-ranil nombre, à les irriter et à préparer ainsi les révolutions.
Et en disant que compter sur les gouvernements bons et forts est une utopie, nous comprenons dans ces gonvernements la dictature, car il existe encore quelques hommes qui ont placé leur espoir dans une dictature , voulant, ainsi qu'ils le disent, faire le bien de la France malgré elle-même.
Or, qui dit dictature , suppose une confiance universelle et sans bornes dans un dictateur; confiance mol ivée par un génie incontesté, ou tout au moins par de grands services rendus.
Mais, non-seulement il n'existe aujourd'hui nul homme en France dont le génie incontesté ou les grands services aient su conquérir la confiance du pays , non-seulement il n'existe pas d'homme capable de faire un dictateur, mais tous les hommes connus de notre époque, tous réunis, ne feraient pas la monnaie d'un dictateur.
La nation, ne devant compter ni sur les gouvernements forts, ni sur les bons gouvernements, doit à jamais abandonner cette utopie pour se livrer à l'étude et à l'application des réformes.
Toutefois, il faut bien se garder de confondre les réformes nécessaireset possibles, c'est-à-dire celles qui pourraient donner à la fois satisfaction aux intérêts de tous les producteurs, propriétaires ou prolétaires, avecles erreurs utopiques qui, au lieu d'amener la paix et la réconciliation, n'ont fait qu'exciter la haine et pousser le pays à la lutte, en ne cherchant à favoriser qu'un seul intérêt , soit celui de la propriété, soit celui du prolétariat.
C'est ainsi, par exemple, que sous le prétexte de réformer les abus qui accompagnent aujourd'hui la propriété, il faut bien se garder d'attaquer le principe lui-même de la propriété.
Car la propriété est la mère de la civilisation ; l'hiima-
iiilé, sans la propiiélé, ne fût jamais sortie de l'élal de sauvag-erie.
La propriété a été jusqu'à ce jour le seul mobile du travail.
En effet, que l'on retranche à riioinme la propriété comme mobile, et il ne lui reste plus que le mobile honteux et athée de la misère.
L'amour de la propriété est inhérent au cœur de l'homme, et cet amour n'est point un sentiment de pur égoïsme : il est le lien de la société humaine. Dieu , en créant l'homme, lui a donné pour loi de se conserver et de se développer; il lui a donné l'attrait pour le bienêtre, etcomme moyen de g-oùter le bien-être et de veiller à sa conservation et à son développement, il lui a donné l'esprit de prévoyance et d'économie.
Or, les fruits de l'économie et de la prévoyance, depuis l'orig-ine des'temps jusqu'à nos jours, au milieu de l'état permanent de lutte, d'antagonisme, d'insolidarité entre les membres de la société, ne se sont manifestés et ne pouvaient se manifester que par la propriété.
Telle est la raison en vertu de laquelle celui qui possède préférerait la mort à la dépossession ; il comprend que sans propriété il retombe sous le coup de toules les éventualités fâcheuses.
Ceux donc qui, par leurs théories, prenant l'effet pour la cause , ont attribué au principe de la propriété même ce qui ne devait être attribué qu'à ses abus , ceux-là ont commis plus qu'une erreur, plus qu'une faute ; ils ont commis un grand crime, dont les conséquences funestes pèseront longtemps encore sur l'humanité.
Car ce sont les attaques contre le principe de la propriété qui, allant fouiller jusqu'aux entrailles de l'homme ; qui, le menaçant dans son présent, dans son avenir, dans son bien-être et dans sa conservation, dans ses intérêts, enfin, et dans ceux de sa famille ; ce sont ces attaques qui
ont enfanté la îéacl ion et tous les maux qivolieath'jà faits et qu'elle s'apprèle à faire encore au pays.
Si Rome est de nouveau soumise à l'inquisition , si l'Italie est retombée sous le joui;: odieux des étrangers , si la Honi^ric, noyée dans le san?:, a disparu du rang; dos nations , si J'Allemag-ne ifémit dans les serres de ses ennemis, si la France humiliée voit s'amonceler autour d'elle les ruines de son honneur et de ses libertés;
Si , en un mot, la démocratie succombe, c'est aux menaces faites à la propriété qu'elle le doit.
Non seulement ces menaces à la propriété ont été criminelles et odieuses, mais elles ont été ridicules.
En effet, qui n'est pas plus ou moins propriélaire ru France? où s'il ne l'est pas, qui n'aspire à le devenir?
Or, si tout le monde est propriétaire ou aspire à le devenir, on a donc attaqué tout le monde lorsqu'on a attaqué la propriété, et c'est ce qui explique l'essor formidable donné à la réaction par le fantôme de la dépossession.
C'est en vain que presque tous les propriétaires ne possèdent qu'un atome, qu'ils sont ruinés, misérables, dénués de tout:
Ils sont propriétaires, et cela suffit pour qu'ils défendent la propriété.
Car la propriété est le sig-ne de leur affranchissement ; ils ne croient être citoyens et hommes, que depuis qu'ils sont propriétaires. Il y a cinquante ans à peine que leur avènement à la propriété les a affranchis du servag-e et de la main-morte; ils sont encore frémissants de haine et de souffrances, et ce sont ces affranchis d'un jour qu'on est venu ridiculement menacer de détruire le sig-no, et le gag-e de leur indépendance en abolissant la propriété !
Grâce à Dieu , les abominables conséquences de ces odieuses menaces sont encore assez vivantes pour qu'on ne retombe plus dans la mi'^me faute.
Car une révolution pins radicale encore que celle de Février parvînt-elle à mettre le pouvoir entre les mains des ennemis de la propriété, les mêmes causes engendreraient les mêmes effets , et si l'acte de démence des menaces à la propriété se renouvelait, une réaction plus formidable encore que celle qui nous opprime aujourd'hui serait le seul fruit qu'on obtiendrait.
Mais la mise hors de cause du principe de la propriété conduit tout droit à ce que nous ne pouvons considérer que comme une autre utopie :
LA RÉALISATION IMMÉDIATE DE L'ASSOCIATION dans l'état actuel de la société, comme moyen de résoudre le problème social, de réconcilier les classes et de pacifier le pays.
Nous le reconnaissons tout le premier : en théorie, l'association est la source de toute économie , de toute harmonie.
L'association est donc le but que l'humanité doit atteindre.
Et si nous traitons l'association d'utopie, ce n'est que pour le moment présent et non pour l'avenir.
Cardans l'association seule les peuples trouveront les moyens de réaliser les préceptes de fraternité du christianisme.
L'association seule, source inépuisable d'économie, pourra permettre la généralisation du bien-être et de l'éducation.
L'association seule permettra l'avènement du prolétariat tout entier à la propriété.
L'association est donc la colonne de lumière qui doit guider le peuple dans le désert aride.
Mais, de même que les Hébreux ont dû traverser le désert avant d'arriver à la terre promise, de même il n'est point possible de faire passer subitement la société
acluolle, divisée, morcelée, de l'iritlividualisme al)'4)lii yii collectivisme, c'est-à-dire à l'association.
Un jour viendra , un jour procliain peut-être, où l'association étant le mode d'organisation de la société, tous les maux actuels de cette société auront disparu.
iMais il ne faut pas s'y tromper, ce n'est pas parce que l'association existera que ces maux auront disparu, mais bien parce que de bonnes institutions auront fait disparaître tous ces maux, que l'association pourra alors êlre réalisée et qu'elle le sera.
Suivant nous, l'association est un effet et non une cause, c'est une fin et non un moyen, c'est un but à atteindre et non une route à suivre, et nous n'hésitons pas à croire que c'est pour s'être trompé sur cette question, pour avoir cru que l'association était par ellemême le moyen de résoudre le problème social, que les partisans de l'association, hommes dévoués, hommes de cœur et de sacrifice, ont si déplorablement échoué.
Nous savons qu'en traitant d'utopie la réalisation immédiate de l'association , nous froissons bien des croyances, nous pouvons ébranler bien des espérances , nous alarmons bien des amours-propres, et surtout nous blessons des affections bien anciennes et bien vives.
Mais nous avons la conviction profonde que préconiser l'association immédiate, c'est compromettre encore une fois l'avenir; c'est perdre inutilement un temps et des forces précieuses ; c'est éi?arer les populations souffrantes en leur indiquant un faux but, ou du moins un but. trop éloif,'né pour pouvoir être atteint aujourd'hui.
Kn un mot , c'est vouloir la fin sans vouloir les moyens.
Nous devons donc passer par-dessus toutes les considénitions , et, quoi qu'il nous en coûte, nous devons dire ce que nous croyons être une vérité salutaire.
Aussi , le disons-nous hautement et consciencieusement :
Associulioii suppose que les associés ont des intérêts communs etidentiques, qu'il existe entre eux bon vouloir, déférence et affection réciproques, convenance de caractère, égalité d'éducatioji , sympathie de goûts et d'opinions ; qu'une confiance absolue règ-ne entre eux : c'està-dire qu'ils se savent tous probes, honnêtes, laborieux et dévoués.
Association suppose que chaque associé compte sur ses co-associés comme sur lui-même, chacun répondant corps pour corps de tous les membres de l'association dont il fiut partie.
Association , en un mot , suppose une telle harmonie d'intérêts entre les associés, qu'il ne survienne jamais de dissensions ni de rivalité.
Or, ce n'est pas être injuste envers la société actuelle, que de dire qu'elle ne réunit aucune des conditions suivant nous indispensables à l'association.
La méfiance est si grande, les intérêts sont si hostiles, que patrons comnje ouvriers repoussent à l'envi toute idée d'association entre eux.
Et même ne fùt-il question que de l'association des ouvriers entre eux, nous n'en serions pas moins obligé de considérer comme illusoires les espérances que ce mode d'association a fait naUre.
En effet, l'association est si bien une utopie, dans le teujps présent, que pour l'agriculture, par exemple , il n'est pas même donné de concevoir la possibilité de l'association dans l'atelier agricole, à moins de changer de fond en comble toutes les conditions actuelles de la société.
Quant à la manufacture, l'association n'est guère plus avancée. Si quelques ateliers ont pu s'élever, si quelques industries ont pu organiser un simulacre d'association , ce n'est qu'au |)rix de privations et de souffrances indicibles , que l'ardeur de la lutte seule peut expliquer; et encore l'association n'a-t-elle obtenu
quelque succès que dans cerlaiiies iridiisliies s|)(M;iales, demandant peu de capitaux et vendant leurs produits chaque jour et au comptant.
Mais en admettant même que i association eût obteiin un plein sjiccès en manufacture (ce qui n'est pas) , ce ne serait pas une solution; car, endélinilive, l'association pour chaque industrie sépaiée , loin de conduire à l'harmonie et à la liberté, mènerait tout droit aux maîtrises en nombre fixe et à l'exclusion du plus g-rand nombre.
C'est-à-dire que l'association engendrerait le priviléf;e et le monopole, et deviendrait attentatoire à la liberté.
Tout ceque nous disons ici de l'association ne s'adresse qu'à l'association appliquée dans la production.
Quant à l'association dans la consommation, loin d'être une utopie , c'est au contraire une idée mûre , fécontle, facilement et immédiatement réalisable , et de laquelle les producteurs cl les consommateurs de toutes les classes doivent attendre les plus grands bienfaits.
Cette réserve faite , nous dirons donc que les producteurs de toutes les classes ne doivent compter, comme remède à leurs maux, ni sur la réaction, ni sur l'anarchie révolutionnaire, ni sur l'illusion des gouvernements bons et forts, ni enfin, au moins dans le moment présent, sur l'association appliquée à la production.
Après avoir, autant qu'il était en nous, démontré le peu d'efficacité des moyens les plus généralement préconisés, il nous reste à dire quelques mots sur des utopies moins généralement en vogue, mais qui, néanmoins, oOfrent encore à quelques esprits des illusions décevantes.
x\ous voulons parler des institutions de crédit foncieicomme en Allemagne, c'est-à-dire basées sur la lettre dt^ gage, et de la liberté des banques comme aux Etats- Unis.
Ouoifpie moins répandues (|ue celles dont nous
\eiioiis déparier, ces utopies ne sont pas moins dangrereuses, en ce sens qu'elles répondent directement aux souffrances les plus cruelles des producteurs propriétaires.
Il importe donc de leur signaler le \\de de ces institutions et leur peu d'efiicacité à soulager les maux dont ils se plaignent; mais comme nous devons nous-mêrae exposer un système complet de crédit, comme nous devons démontrer que le crédit collectif est seul capable de résoudre le problème actuellement posé, nous attendrons de l'avoir fait pour prouver, très-clairement, que le crédit foncier comme en Allemagne et la liberté des banques comme aux Etats-Unis ne peuvent être qu'un palliatif insuffisant à guérir les maux de la production.
Bien plus , nous démontrerons que ces inslilulions, si chaudement préconisées , ne seraient point mi^es en pratique dans l'intérêt des producteurs , mais bien dans l'intérêt des capitalistes ; que le résultat le plus clair qu'on en obtiendrait, serait une absorption plus rapide et plus complète du sol par l'hypothèque.
Donc, en tant que réforme efïicace, le crédit foncier comme en Allemagne, la liberté des banques comme aux Etats-Unis, ne sont qu'une utopie , sinon un leurre et un mensonge.
A plus forte raison traiterons-nous d'utopies les diminutions d'impôt dans l'état actuel des choses, car si l'on n'opère aucune réforme dans l'organisation de la société, il est matériellement impossible de diminuer l'impôt ni d'en changer l'assiette.
Il est impossible de diminuer l'armée, il est impossible de diminuer l'intérêt de la dette.
Or, ces deux services seuls absorbent un milliard.
Quant à ce qu'il est possible de diminuer sur le reste du budget, cela est si peu importaut que toutes les pro-
messes faites en ce sens, si elles sont de bonne foi, eonslituent la plus {,'rosse utopie.
Après avoir repoussé tant et de si belles utopies , que pourrions-nous dire de cette {,'-rossière illusion qui permet d'espérer que la solution du problème se trouve dans une extension plus ou moins grande de l'assistance.
Quoique M. Tliiers ait déclaré doctoralement qu'il n'y avait rien autre chose à faire que de multiplier les aumônes et de créer des caisses de retraite et de secours, nous nous permettrons de dire que l'assistance, sous toutes ses formes, peut être un adoucissant sur les blessures sociales; mais que ce moyen, honteux et humiliant pour celui qui a recours à lui, non-seulement est insuffisant à corriger le mal , mais qu'il est impraticable aujourd'hui, la conscience publique en ayant fait justice.
L'assistance est une dette payée par la fortune à la misère, mais ce n'est point une solution.
Quoi qu'en dise M. Thiers, il y a donc tout à faire.
I.S; MAL Ht: lASOCIEIK FKOMKM 1)1 TKOI» GKAM» NO.UUKK UK FOVCIIONS IM TILKS.
11 y a tout à faire, avons-nous dit; mais pour appliquer un remède, il est nécessaire de bien connaître le mal , sinon on s'expose à tuer le malade et non la maladie.
Or, le mal a été et est encore attribué à ceci:
Que le capital prélève une part dans le produit.
Suivant nous, le mal n'est point à ce que le capital touche une part du produit, si le capital intervient d'une nu»nière utile et s'il est indispensable à la production , mais bien à ce que le capital prélève une part au moyen de fonctions dans lesquelles il intervient sans nécessité; le mal est donc tout entier dans le trop grand nombrede fonctions inutiles qui prélèvent annuellement, sur la production, l'etTroyable somme de plusieurs milliards.
Ces fonctions inutiles sont : l'usure, l'ag-iotage, le prêt individuel sur hypothèque, la spéculation et l'accaparement.
Or^ si elles sont inutiles, toutes les sommes qu'elles prélèvent aujourd'hui doivent retourner tout entières à la production et à la consommation.
Tout le mal social matériel provient des funestes elïels résultant de l'action parasite de ces diverses fonctions.
En effet, l'usure, l'aj^iolai^e et le prêt individuel sur hypolhèque sont la cause fatale de la ruine du producteur.
Peu à peu, lentement poussé par une force irrésistible, le producteur qui a emprunté à l'usure ou à l'hypothèque se voit arracher la possession de son instrument de travail, le signe et le gage de son indépendance et de sa dignité, et le voit passer entre les mains du prêteur qui, sans fatigues , sans travail, sans risques, récolte ce qu'il n'a point semé, et devient propriétaire pendant que le malheureux emprunteur succombe sous la douleur et le désespoir.
Mais l'usure, l'hypothèque et l'agiotage ne sont point les seuls fléaux des producteurs: ils sont encore en proie à un mal moins connu, il est vrai, dont les symptômes sont peut-être moins apparents, mais dont les ravages ne sont ni moins profonds ni moins terribles.
Nous voulons parler de la spéculation et de l'accaparement.
La spéculation et l'accaparement consistent à acheter les produits du producteur agricole et manufacturier, à profiter de ses besoins de capital pour le contraindre à accepter un prix d'autant plus bas que ses besoins sont plus pressants ; à garder, à emmagasiner ces produits, à attendre les besoins de la consommation, et finalement, à les vendre au consommateur à un prix d'autant plus élevé que ses besoins sont plus impérieux.
En un mot, ainsi qu'on l'a déjà dit tant de fois, la spéculation et l'accaparement consistent à vendre cher ce qu'on a acheté bon marché.
C'est aussi par un elTet de spéculation et d'accaparement que tout dernièrement, au moment de la reprise des affaires, les besoins s'étant fait sentir, toutes les ma tières premières qui avaient été achetées à la production au plus vil prix , ont été revendues avec une hausse énorme par les spéculateurs et les accapareurs <|ui ont ainsi réalisé un i)rodi::^ieux bénéfice.
C'est encore par un ellel de la spéculai ion, que le vi- ^Mieroii pauvre ayant épuisé toutes ses ressources à acquitter l'impôt et à payer l'intérêt de l'usure ou de l'hypothèque, se trouvant dénué de tout au moment de la récolte, ayant un arriéré qu'il faut satisfaire à tout prix , éprouve par ce fait un suprême besoin d'arg-ent; c'est alors que se présente le spéculateur qui. profitant de la malheureuse position du vigneron, lui achète sa récolle à vil prix; et cette récolte, si douloureusement sacrifiée par le vigneron, est vendue quelques mois après, par le spéculateur , à un prix beaucoup plus élevé que le prix d'achat.
Les sommes ainsi absorbées par la spéculation et l'accaparement sont si énormes, les résultats en sont si désastreux , il en découle tant de maux et de souffrances (ne fût-ce que la disette factice), que l'on pourrait hardiment avancer que la spéculation et l'accaparement sont encore plus nuisibles à la production que l'usure, l'agiotage et le prêt individuel sur hypothèque.
Et pourtant, quels que soient leurs effets désastreux, la société actuelle ne vit, la production ne crée, les produits ne circulent , que par l'usure, l'agiotage, le prêt individuel sur hypothèque, la spéculation et l'accaparement; sans eux, le producteur ne produirait pas, le consommateur ne consommerait pas , les produits ue circuleraient pas.
Toutes ces fonctions inutiles demain sont donc aujourd'hui un mal nécessaire et inévitable; car, quelque dures que soient les conditions du crédit, quelque onéreuse que soit la circulation, il vaut encore mieux les avoir que d'en être totalement dépourvu.
Donc toute mesure, toute menace, toute atteinte qui pourrait les entraver serait une mesure désastreuse qui ne ferait qu'augmenter le mal qui accable la production; c'est ce qui est arrivé sous l'ancienne révolution : on a limité le taux de l'intérêt, on a décrété le maximum
aOn,par ce moyen, délimiter les extorsions de riisnreet de l'accaparement ; le seul résultat qu'on obtint, fut une an^^mentation énorme de l'intérêt et des produits, an lieu d'une diminution qu'on attendait.
Donc , jusqu'à ce qu'on ait trouvé et appliqué un meilleur procédé, l'usure, l'ag-iotage et l'iiypotiièque doivent continuer d'opérer la distribution du crédit ; la spéculation et l'accaparement doivent opérer la circulation des produits jusqu'au moment où de meilleures institutions, donnant le crédit et opérant la circulation d'une manière moins onéreuse, viendront les remplacer par un simple fait de libre concurrence , et par conséquent les rendre inutiles.
Il est clair que si le producteur pouvait se procurer le capital dont il a besoin, sans passer par les mains de ces fonctions si coûteuses, il renoncerait sans coup férir à leur demander service.
Or, là se trouve justement la véritable solution du problème social.
Le producteur peut trouver le capital dont il a besoin, les produits peuvent circuler à des conditions moins onéreuses que celles qu'ils ont obtenues jusqu'à ce jour.
Et alors, n'ayant plus rien à demander à l'usure , à l'agiotag-c, au prêt individuel sur hypothèque, à la spéculation et à laccaparemenf, il est clair que le producteur n'ayant plus besoin d'eux n'aura plus rien à leur payer.
De telle sorte que sans attenter à la propriété , sans jeter l'anathème contre V infâme capital, sans menacer les capitalistes, sans frapper ni les usuriers, ni les accapareurs, sans fiiire de lois inutiles ou nuisibles qui limi tent l'intérêt ou le gain des capitaux, sans attenter à la liberté individuelle, sans entraver la liberté des transactions, en respectant tous les droits légitimes, par un simple fait de concurrence, ainsi que nous allons le démontrer, les producteurs et Us consomniateurs parviendront
à se passer de l'usure, de laiîiola{,'-e , du prêt individuel sur hypoUièque, de la spéeulaliou el de l'accaparement.
Et n'ayant plus recours à ces fonctions puisqu'ils pourront se pourvoir mieux ailleurs , producteurs et consommateurs n'auront plus rien à leur payer.
Or, les sommes payées jusqu'à ce jour à ces fonctions imilileset parasites parla production et la consommalion, afin de se procurer soit le capital, soit la circulation des j)roduits, sont si imrjienses que l'on ose à peine entrevoir les conséquences prodig^ieuses qui résulteraient de l'inutilité de ces fonctions.
Toutes les sommes aujourd'hui prélevées par elles, retournant tout entières à la production et à la consommation, ce serait une révolution complète, car c'est par milliards que se comptent les prélèvements de l'usure, de l'agiotage, deThypoUièque^ de la spéculation et de l'accaparement.
Quel changement prodigieux s'établirait donc dans le sort des producteurs de toutes les classes , s'ils s'enrichissaient chaque année desquatreà cinqmilliards qu'ils paient aujourd'hui à ces diverses fonctions !
Eh bien ! nous espérons pouvoir démontrer que cela est possible, que c'est facile même, et que par le fait de deux institutions nouvelles bien simples : la banque d'état et les agences commerciales , la production et la consommation s'enrichiront de tout ce qu'elles paient aujourd'hui à l'usure, à l'agiotage, à l'hypothèque, à la spéculation et à l'accaparement.
L'Avènement dn Crédit collectif date du jour de la fondation de i;i première Banque.