‹ Le crédit comme stimulant et régulateur de l'industrie: La conception Saint-Simonienne, ses réalisations; son application au problème bancaire d'après-guerreChapitre 23 sur 97 · EME · texte numérisé non relu

EME

ciers. En 1788, voyageant en Espagne, il connut ‘Francesco Cabarrus, le fondateur de la Banque Saint-Charles, qui cherchait à relever ce pays de la décadence économique; tous deux songèrent à creuser une voiè navigable entre Madrid et ka mer et proposèrent au gouvernement espagnol une combinaison où lon pressent en germe deux idées que l'Ecole devait développer: l’utilisation de l’armée aux travaux publics et l'union du crédit et de l’industrie (1). TR

- Plus tard, il emprunta les fonds nécessaires pour les spéculations qu'il voulait entreprendre « à plu- ‘siéurs- personnages riches de Paris, entre autres Lavoisier, » En 1817, lorsqu'il voulut publier son recueil l’Industrie, il fit appel à des souscripteurs dont la lisie renferme les-noims des banquiers les plus connus de l'époque : Vital-Roux, Flory, Périer frères, Perrégaux, Delessert, Hottinguer, André et François Cottier, Ardouin, Ternaux, Fould et Fould- Oppenheim, Audiffret... À la vérité, la plupart de ses bailleurs de fonds, effrayés par l’extravagance de certaines de ses théories, désavouèrent assez vite toute solidarité avec lui : mais plusieurs d’entre eux, notamment Laffite et Ternaux, demeurèrent ses amis fidèles. C’est chez Ardouin qu’il rencontra et conquit son meilleur disciple, Olinde Rodrigues.

1. Biographie, édition Rodrigues, p. XVII: « On lèverait une légion de 6.000 hommes dont chaque tiers à tour de rôle travailleraient au canal, et la Banque Saint-Charles fournirait les fonds nécessaires. »

Celui-ci appartenait à une famille de financiers israëlites. Ancien normalien, répétiteur de mathématiques à l'Ecole Polytechnique, il fut courtier à la Bourse, puis directeur de la Caisse hypothécaire ; sa situation et la fortune qu'il y avait acquise le metlaient, en rapports avec la finance et il était très lié avec Fould, Humann, Hottinguer, Halphen...; il inculqua au Saint-Simonisme « le sens prophétique de la Bourse qui lui manquait », il lui montra « ce qu’il y avait de puissance pacifique dans des hommes comme Rothschild, Lafitte et, en général, dans les banquiers » (1). ss

Il lui attira d'importantes recrues qui toutes sortaient du même monde des affaires. Ce sont d’abord ses deux cousins Pereire : l'aîné, Emile, arriva le premier à Paris, en 1822, et devint peu après courtier de change ; en 1825, son frère Isaac quitta à son tour Bordeaux, leur ville natale, et vint le rejoindre au moment où il épousait Mlle Rodrigues : il entra comme chef de la comptabilité chez Vital-Roux. Il initia aussi à la doctrine son ami Gustave d'Eichthal dont la banque était la profession héréditaire. Enfantin, qui devint après Rodigues, le chef de l'Ecole, était lui même fils d’un banquier dauphinois établi à Paris et d’ailleurs failli; polytechnicien, refusé aux gardes du corps, commerçant en vins, il s’associa, en 1821, à M. J. Martin d'André, banquier-commissionnaire à Saint-Pétersbourg, et semble avoir

1. Note écrite par Enfantin à Sainte-Pélagie, 4 janvier 1833 (Œuvres, t. Il, p.114).

montré quelque initiative dans cette siluation (1); grâce à Rodrigues il fut plus tard nommé caissier de

la maison de crédit que son ami dirigeait ; de sa

carrière il lui resta un goût particulier pour les problèmes économiques et financiers : ainsi, en 1824 il entretenait des relations suivies avec Laffitte au sujet d’un projet de conversion 3 0/0, et en 18325, avec Fabreguette, il établissait, d’après les conseils de Laffitte, le plan d’une « banque de prêts, sur ” dépôts d’actions, et de spéculation sur la valeur des actions ; ou d’escompte sur les titres de crédit » (2).

On conçoit qu’une Ecole dont le berceau fut la Caisse hypothécaire était prédestinée à préconiser une activité nouvelle du Crédit : il y avait là un |présage. :

Mais à côté des intelligences nettes et généreuses, 6 y eut aussi dans l'Ecole des sentimentalités inquiètes et agitées ; chose plus curieuse, c’étaient souvent les mêmes individus qui avaient à la fois l'esprit réaliste et l’âme mystique, et le dualisme contradictoire qui s’y manifestait provenait peut-être moins de laréunion de jeunes gens de tempéraments

opposés que de la combinaison de ces deux tendances

dans la complexion de chacun d’eux. Malheureusement le sentiment l’emporta sur l'intelligence. Le pape du Saint-Simonisme fut pour beaucoup

1. Lettre à M. Pichard, 20 avril 1822 (Œuvres, 1. 1, p. 139) : «Je suis venu en France pou étendre nos relations dans nos ports de mer.»

. 2. Lettre à Mlle Thérèse Nugues, 18 août 1825 (Œuvres, t. L, p. 152). ce Vergeot 4

| 54 —— dans sa déviation, La puissance d’'Enfantin sur ses disciples est un phénomène bien curieux, « Sa beauté olympienne» (1), la douceurcaressante -de sa parole, sa bonté sincère et joyeuse, ce don de magnétiseur que Michel Chevalier lui accorde, cette confiance en sa misSion providentielle qui lui apporte plus de force que de ridicule, peuvent l'expliquer en partie. M. Charléty (2) remarque de plus qu’on rencontre assez fréquemment chez certains pénitents une tendresse passionnée pour leurs directeurs de conscience assez semblable à cette vénération proche de l’idolätrie qu'Enfantin inspirait à ses fidèles ; dès lors, son originalité serait d’avoir recruté son cortège de éroyanis dans un milieu où personne n’était médiocre, mais que l'esprit de géométrie défendait mal contre. lés séductions de ce logicien et où les prédispositions

tystiques étaient très sensibles. Or, Enfantin usa de

son pouvoir de suggestion, de persuasion et presque

d'hypnose pour incliner la doctrine austère du Pro-

dacteur vers un sensualisme affadi où le portait son érotisme oriental.

- C’est ainsi que le Saint-Simonisme dans sa seconde

période prit une forme « amoureuse, insinuante et chatouillense qui allait aux sens en parlant des choses sévères » (3).

:. Le mysticisme des Saint-Simoniens fut si fort qu il passa de leurs théories à leur vie de chaque jour et

1. Maxime du Camp, Souvenrs liltéraires, t. Il; pp. 116-179. : 2. Charléty, Histoire du Saint-Simonisme. p. 445. 3. Sainte-Beuve, Premiers lundis, t. II, p. 176.

qu'ils finirent par se réunir pour une retraite elaustrale. Sans* autre occupation que des fonctions domestiques, laissant vagabouder leur imagination surexcitée par les discussions continuelles, ils sombrèrent dans un accès de délire collectif où ils s’entretenaient mutuellement (1). Leurs hallucinations, leur fanatisme, leur recherche des injures et des souffrances, tout cela relève de la psychologie des sectes et rappelle étrangement l’histoire des rmnes de Munster (2).

Le rêvé dura peu et ils revinrent assez vite « du pays des chimères. » Ils prirent une part active à l'administration économique de la France, en collaborant à la colonisation algérienne comme Enfantin, à l’exécution des grands travaux publics comme de Lesseps, à la construction des réseaux de chemins de fer en même temps qu’à l’organisation du crédit comme les Pereire, La plupart arrivèrent à la fortune. On le leur reprocha souvent, et l’on ne voulut voir

en « eux qu “ee syndicat d’appétits satisfaits, C'était

une injustice!

D’ abord les succès qu'ils obtinrent s'expliquent aisément par les qualités dont ils firent preuve. On ne pouvait leur dénier une intelligence avertie et une grande activité, La doctrine dont ils étaient les dis»

Page 1