entreprises commanditées ne pouvaient rentrer qu’au
bout d’un certain- temps; pour fournir dans l’intervalle des dividendes à ses actionnaires, le Crédit mobilier fut inévitablement conduit à spéculer sur les titres qu'il avait en portefeuille. Empêché par la loi de ses statuts d'effectuer des ventes à découvert
Æbi= et des achats à prime, il était itunes à se livrer au commerce des valeurs ; il usa donc de cette latitude, il spécula pour son propre compte ; son Conseil d'administration. dont on a pu constater l’indépendance et la puissance (1), spécula personnellement ; l’énumération et la description de ces opérations de Bourse excédent le cadre de la présente étude (2); il suffit de dire que, remorquant la spéculation ou remorqué par elle, il s’appliqua à recueillir des différences suivant les variations prévues des cours des valéurs. Le mot célèbre de Berryer plaidant pour Goupy contre les Pereire, « le Crédit mobilier est une grande maison de jeu », était injuste et excessif: il n’en reste pas moins que ces incessantes transformaiions de portefeuille, ces évolutions continuelles de fonds (3) devaient, à raison des indications particulières que fournissait à la société sur les tendances des prix sa situation ordinaire de grand reporteur, exercer sur les cours des influences qu'on peut qualifier d’artificielles, puisque ces mouvements n’étaient pas motivés par un intérêt général, et n'avaient pour objet que de lui fournir le plus clair de ses bénéfices.
Ainsi l'interdiction gouvernementale condamnait le Crédit mobilier à avoir l’exclusif souci de ces plus-
1. La Société ne fut pourvue d'un Comité,de trois censeurs qu’en 1865.
2. Sur ces spéculations, voir ue Grüdurg und Geschichte des Crédit mobilier, le Crédit mobilier et la Bourse.
3. Pour s’en rendre compte approximativement, -suivre les variations des trois natures de titres formant les placements fixes, dans le tableau des bilans, supra, p.191.
Vergeot 1
values factices que sont les primes imprimées aux cours de bourse par les caprices de l’opinion, à faire de leur poursuite et de leur réalisation sa visée constante, égoïste, étroite et funeste, et à considérer son propre capital, non comme une simple garantie, mais comme un enjeu.
Or, la guerre, dont l’Empire fit, moins de plein gré que par une sorte de fatalité, l’état normal de l’Europe, la hausse générale des prix qui caractérisa cette période, les crises agricoles ou industrielles qui se succédèrent les unes aux autres, provoquèrent une dépression générale des valeurs à cette. époque : le 3 o/o, le fonds le plus solide et celui dont l’avenir recélait à l'état latent le plus important bénéfice, tomba de 86 à 66,30. En l’obligeant de rendre et.de
. maintenir essentiellement mobile son portefeuille, de
tenir sans cesse sur la brèche la totalité de ses ressources, el de les incorporer dans des titres soumis, comme les actions, à la nervosité des opérations à terme, on liait le Crédit mobilier aux oscillations et aux tendances du crédit général, dont il dut dès lors refléter toutes les pulsations: la baisse progressive des cours devait donc laminer son capital toujours en
mouvement, et les réalisations indispensables sur
des’ cours de plus en plus déprimés devaient le ronger si bien que les pertes un jour en absorbèrent la moitié : et les statuts faisaient de cette dépréciation la condition suffisante de la liquidation (1).
1. Art. 61 : « En cas de perte de moitié du capital social sous- : crit, la dissolution de la sociétésera prononcée avani l'expiration
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Aïnsi l’intromission du gouvernement dans les | affaires du Crédit mobilier a été la cause déterminante bien claire de la chute de cette institution, la plus sagement çonçue et la plus pertinemment édifiée : Pétat générel politique et économique et les spéculations n’ont été que des influences secondaires et dont l’action eût été quasi-nulle si la première ne l’y avait faite particulièrement sensible. Il importe de s’en rendre bien compte : de ce que le Crédit | mobilier. a peu. vécu, ik ne faudrait pas conclure que la conception saint-simonienne du crédit à la grande . industrie qu’il a incarnée n’est pas viable ; sa chute n’a pas été entraînée par quelque vice organique et congénital de cette institution, et, si l’on en juge la théorie bienfaisante, il ne faudrait pas se laisser ærrêter dans des essais nouveaux de réalisation pratique par l'échec de sa première application. Celuici, tout à l’inverse, devrait démontrer, a contrario, l'excellence de la construction saint-simonienne LA car son écroulement a tenu à ce qu’un gouvernement craintif l’a empéchée d’aiteindre à tous les développements qu'elle comportait et de revêtir la forme technique que son but exigeait. C’est sa constitution ‘boiteuse et sa déviation imposée qui causèrent sa = perte. | Mais pourquoi l'administration montra-t-elle cette partialité aveugle et commit-elle ces bévues écono- __ miques ? Il est aisé de répondre que le Crédit mobi-
du délai fixé pour sa‘ durée, par une décision de l'assemblée + générale ». :
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lier suscita des rivalités qui surent se concilier la faiblesse gouvernementale. Mais n’y eut-il là que les jalousies personnelles et vulgaires dont sont assez coutumiers les milieux financiers et que leur bril-. lante fortune attire toujours aux puissantes compagnies-? Si le succès de l'institution provoqua des querelles intéressées, il faut avouer que sa tendance nettement monopolisatrice put soulever des critiques justifiées et s’autorisant des principes économiques les plus certains. Il est nécessaire d’insister sur cette périlleuse ambition, car elle la tint des directions saint-simoniennes qui la dominèrent, toujours et furent responsables de ses fautes comme inspiratrices de $es mérites. ù | Les plans de collectivisme bancaire et de direction unitaire de la production présentés par Efantin avaient incité le Crédit mobilier à se donner pour mission, comme on l’a vu, de consolider en un fonds commun les titres particuliers des entreprises diverses. On devait prendre ces mots dans leur signification la plus large, sans s'arrêter aux limites posées par ses statuts à la somme des valeurs qu’il lui était permis de convertir. Ces limites, en effet, n'étaient qu’accidentelles, et il était évident-que, si la consolidation des valeurs diverses en un titre unique était en soi une opération utile et saine, ces limites devraient être reculées au moment où la société les aurait atteintes. Mais cette opération en supposait deux autres : l'acquisition des titres innombrables qu'il s’agissait de convertir, et l'émission du.
titre uniforme qui devait en représenter la consolidation en un fonds commun. Ainsi, pour remplir le rôle annoncé, le Crédit mobilier devait posséder ou racheter les Litres, c’est-à-dire être ou devenir propriétaire des diverses entreprises, et, à la place de leurs actions et obligations, émettre ses propres titres par des augmentations de capital et des émissions d'obligations indéfinies. La conversion accomplie, après avoir absorbé toutes les compagnies anonymes, et en être devenu propriétaire et administraieur, 1l eût élé investi « d’un si gigantesque monopôle que sa puissance n'eût plus eu de rivale et d’égale que celle de l'Etat. » (1)
En obéissant à cette tendance«omni-absorbante», en devenant peu à peu, grâce au privilège de sa forme anonyme, l'organe, sinon encore suprême et unique, du moins prépondérant du crédit commanditaire, l'établissement des Pereire ne pouvait sans doute ‘s'élever sans abattre des concurrences légitimes, : sans paralyser et annuler l’industrie des banquiers ordinaires, réduits à leurs ressources individuelles.
Pourruiner le monopole desfait que le Crédit mobilier était en voie d'instituer, et aussi pour compléter son action qui, en dépit de ce pseudo-monopole, était impuissante à suffire à toutes les demandes de crédit présentées par l’industrie, les banquiers isolés décidèrent de s’unir et de donner à leur association le but et la forme mêmes de l'institution qu'ils voulaient. combattre à armes ‘égales. Fi D 2 5 ei
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——————— j I. Forcades he Le Te Mondes 1856. t Fe III, F 299. x tit
. C’est ainsi que, composé des maisons Bartholony, Pillet- Will, Marcuard, Mathieu-Hentsch, Paccard- Dufour, Ed. Blount et Talabot (1), le Syndicat des banquiers demanda au Gouvernement l'autorisation « de se constituer en société anonyme, dans le but de faciliter aux compagnies de chemins de fer la négociation de leurs emprunts, de faire aux actionnaires des avances sur aclions et obligations, et enfin de donner au commerce et à l’industrie des facilités plus grandes par l’escompte du papier à deux signatures » (2) : toutes ces influences « se ralliaient au pavillon arboré par la grande -maison Rothschild ». Le syndicat attira surtout à soi les emprunts étrangers : on le vit dans le Madrid-Saragosse, les Lombards, les chemins de fer de la Haute- Italie, que le gouvernement français retira aux Pereire qui les avaient conçus et qui pouvaient légitimement compter sur ces affaires. |
C’est ainsi encore qu’en 1859, le 7 mai; fut autorisée la Société générale du Crédit industriel et commercial (3), qui se donnait le même but que le Crédit mobilier (4). » | =