II. — NOTION ÉLÉMENTAIRE DU CREDIT
Quoique bien peu de gens comprennent les effets magiques du crédit, et sachent mesurer toute l’étendue de sa puissance, il n’est personne qui ne connaisse l’emploi de ce mot et le sens ordinaire qu’on y attache. Dans l’ac-
1 Cette proposition, parfaitement exacte, corrige ce que l’auteur a dit précédemment contre une théorie bien établie et solidement démontrée. C'est le crédit qui remplace le numéraire . si les billets de banque sont ses principaux agents, c’est par eux que le crédit remplace le numéraire et nous rentrons ainsi dans la saine théorie. c. S.
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ception la plus générale, le crédit, c’est la confiance, en tant qu elle s’applique aux relations commerciales. L’acte par où cette confiance se manifeste le plus ordinairement, c’est le prêt, c’est-à-dire l’avance d’un capital faite par celui qui le possède à celui qui le demande , moyennant l’obligation contractée par ce dernier de le rembourser plus tard. On dit que le crédit règne dans un pays, quand les prêts s’y font abondants et faciles, quand les détenteurs des capitaux les livrent fréquemment et sans beaucoup de peine, dans la confiance d’un remboursement futur. On dit de même d’un particulier, qu’il a du crédit quand il trouve facilement des prêteurs.
Mais il ne faut pas croire, comme cela n’arrive que trop souvent, que le plus grand effet du crédit soit de faire passer l’argent, ou même, pour parler d’une manière plus générale, les capitaux, des mains des capitalistes proprement dits dans celles des travailleurs. A voir la manière dont on raisonne ordinairement sur ce sujet, il semblerait que ce fût là son unique but, ou la seule application dont il fut susceptible. C’est, au contraire, la plus rare et la moins digne d’être observée. Dans tout pays, le plus grand nombre des actes de crédit se consomment dans le cercle même des relations industrielles, c’est-à-dire de travailleur à travailleur, de commerçant à commerçant. Le producteur de la matière première en fait l’avance au fabricant qui doit la mettre en œuvre, en acceptant de lui une obligation payable à terme. Ce dernier, après avoir exécuté le travail qui le concerne, avance à son tour et aux mêmes conditions cette matière déjà préparée à quelque aqtre
fabricant, qui doit lui faire subir une préparation nou yelle, etle crédit s’étend ainsi de proche en proche, d’un producteur à l’autre, jusqu’au consommateur. Le marchand en gros fait des avances de marchandises au marchand en détail, après en avoir reçu lui-méme du fabricant ou du commissionnaire. Chacun emprunte d’une main et prête de l’autre, quelquefois de l’argent, mais bien plus souvent encore des produits. Ainsi se fait, dans les relations industrielles, un échange continuel -jd’ avances, qui se combinent et s’entre-croisent dans tous les sens. C’est surtout dans la multiplication et l’accroissement de ces avances mutuelles que consiste le développement du crédit, et c’est là qu’est le véritable siège de sa puissance.
il semblerait au premier abord que cette combinaison d’avances mutuelles ne fût un avantage pour personne, en ce que chacun ne trouverait dans celles qu’il aurait reçues que l’exacte compensation de celles qu’il aurait faites; mais il ne faut pas oublier que toutes ces avances se règlent en obligations payables à terme, et que ces obligations prennent la forme de billets négociables, c’est-à-dire transmissibles par la voie de l’endossement. Quiconque a livré des marchandises à crédit devient donc porteur de billets, et ces billets, il lui suffit de les négocier pour rentrer immédiatement dans ses fonds. Dès lors chacun est maître de recouvrer promptement sous une autre forme les valeurs dont il a fait l’avance, tandis que celles qu’il a reçues au môme titre lui restent jusqu’à l'échéance de ses billets. Ses moyens, ses ressources, sa puissance productive, s’accroissent par con-
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séquent de toute la somme des avances qu’il a reçues, sans être diminués par celles qu’il fait lui-même'. Il est clair que dans ce système il y a pour chacun un accroissement net de capital, accroissement égal à toute la somme du crédit qu’on lui accordé.
Le crédit, répondent à cela certains économistes , ne crée pas les capitaux, et ne peut rien ajouter à la richesse effective d’une nation. C’est ce que nous verrons bientôt. En attendant, peut-on nier que, dans le système qu’on vient de voir, le capital productif de chaque industriel ne soit finalement accru? et s’il en est ainsi pour chacun en particulier, comment n’en seraitil pas de même pour l’ensemble? Il faut remarquer, d’ailleurs, que tout ceci n'est pas une hypothèse; c’est un fait qui se passe au grand jour, et dont chacun peut vérifier autour de lui l'exactitude. Ce système d’avances mutuelles entre producteurs se pratique journellement, couramment, avec plus ou moins d’extension, dans tout pays commerçant, et ses effets sont trop clairs, trop frappants, pour qu’on les mette en doute. C’est grâce à ce système que chaque négociant peut, selon l’étendue du crédit dont il jouit, ou les habitudes du pays où il habite,
* Cela peut être vrai pour un particulier, non pour la société considérée dans son ensemble. Un particulier peut obtenir du crédit plus de capitaux ou autant de capitaux qu’il en a prêtés; mais il ne peut jamais obtenir que des capitaux appartenant à un autre particulier et dont celui-ci se prive en les prêtant. Lu crédit ne sert donc jamais qu’à transférer la possession et l’usage des capitaux d’une main à l’autre. Ce qui le prouve clairement, c’est qu’il n’existe pas une créance sans qu’il existe en même temps une dette exactement équivalente, d’où il résulte que la somme des créances et la somme des dettes sont toujours et nécessairement égales l’une à l’autre. C. S.
doubler, tripler, quelquefois décupler la masse de ses affaires, c’est-à-dire opérer sur des valeurs, deux, trois, quaire, dix fois plus fortes que sa fortune réelle ', sans qu’aucun d’eux souffre des crédits accordés à ses voisins. Qu’on nie tant que l’on voudra, en thèse générale, la possibilité d’un accroissement de valeurs par l’effet du crédit; ces faits-là subsistent. Si l’économie politique, telle qu’on l’a faite, n’explique pas le phénomène, tant pis pour elle; mais il ne faut pas, en s’autorisant d’une théorie suspecte, nier des faits évidents.
Tel est donc, quoi qu’on dise et qu’on fasse, l’effet direct et nécessaire du crédit, considéré dans les relations commerciales, qu’il augmente la somme des valeurs sur lesquelles chaque industriel opère, et partant la puissance productive de tous. •
Ce système d’avances mutuelles est d’ailleurs susceptible d’une extension presque indéfinie. Quand un capitaliste prête ses fonds au commerce, il ne les prête qu’une fois: aussi les crédits qu’il peut accorder sontils bornés comme sa fortune ; mais les crédits entre producteurs n’ont pas de bornes, parce que la matière s’en
* Ces valeurs sont fournies par des capitalistes qui y trouvent leur intérêt. Le plus souvent le négociant qui opère sur le crédit fait des billets ou accepte des lettres de change : ces billets ou lettres sont conservés jusqu’à échéance par celui qui a fourni les capitaux, s'il est à l'aise dans ses affaires, c'est-à-dire s’il a des capitaux dont il puisse se passer pendant quelque temps : s’il n'a pas ces capitaux, il escompte les lettres ou billets chez son banquier. lequel fournit les capitaux, soit sur sa fortune propre, soit sur ceux que les capitalistes lui ont confiés. Il y a donc, dans toute opération de crédit, un capitaliste fournisseur du capital qui fait l’objet de l’opération, et un preneur, qui emploie bien ou uinl les capitaux piétés. C. S.
renouvelle sans cesse avec la production Si l’on suppose, en effet, que tout industriel qui fait à un autre des ventes <\ crédit a la facilité de rentrer immédiatement dans ses fonds en négociant les effets qu’il reçoit en échange, il puise dans les avances même qu’il a faites les moyens d’en faire encore et de plus grandes le lendemain. Il n’est pas limité par l’étendue de son propre capital, puisque son capital se reconstitue sans cesse, en s’accroissant à chaque fois de la somme des bénéfices. F,n ce sens donc, il n’y a pas de bornes aux avances qu’un industriel peut faire ; il peut les étendre et les multiplier sans terme, et plus il les multipliera, plus il sera en mesure de les multiplier encore 2 .
Rien de plus simple que cette donnée; rien aussi de plus légitimé que les conséquences si larges qu’on en pontrait tirer. Kilo me suffirait d’ailleurs pour faire ressortir tous les avaantages qui découlent de l’exercice du crédit, si malheureusement elle n’était pas obscurcie ou altérée, soit pas les préjugés du monde, soit par les fausses indications de la science. Revenons donc à l’objection des économistes, qui me servira à mieux expliquer ce mécanisme.
« Le crédit, dit J. -B. Say, ne crée pas les capitaux , c’est-à-dire que, si la personne qui emprunte pour employer productivement la valeur empruntée acquiert
1 Mais elle est sans cesse réduite par la consommation. C. S.
2 Encore faut-il, d’une part, que cet industriel trouve des capitalistes en état de lui faire crédit, d’autre part, un débouché qui assure la rentrée en temps utile des capitaux qu’il a empruntés pour les prêter. Or, ces deux conditions sont très-limitatives.
par là l’usage d’un capital, d’un autre côté la personne qui prôtc se prive de l’usage de ce môme capital. » D’où J. -lt. Sav conclut, avec une apparence de raison, que l’exercice du crédit n’opère qu’un déplacement de capital et ne procure au fond que de médiocres avantages. C.’est ce qu’il faut voir.
Rien qu’à lire ce qui précède, on voit d’abord que J. -B. Say n’a considéré, dans le grand phénomène du crédit, que le seul cas du prêt fait à un industriel par un capitaliste. Il a suivi en cela l'erreur commune, qui semble tout rapporter à ce seul fait. On vient de voir que c’est là le cas le moins général, le moins intéressant et le moins digne d’ètre observé. Dans l’hypothèse où il se place, il est très-vrai que le capitaliste qui prête se prive de l’usage du capital prêté. Il aurait pu l’employer lui-même à former un établissement, à faire des expéditions lointaines, à spéculer sur les marchandises, à escompter; il renonce à cet usage du capital pour en faire jouir l’emprunteur. Il n’y a donc pas alors accroissement, mais seulement déplacement de capital ; ce qui est gagné d’un côté est évidemment perdu de l’autre, et tout ce qu’on peut dire, avec J. -B. Say, en faveur de ce déplacement, c’est que l’industriel qui reçoit le capital en prêt saura probablement le faire valoir un peu mieux que ne l’eût fait son possesseur. Mais tout change quand on considère le crédit là où est son véritable siège, dans les avances mutuelles des producteurs. Ce qu’un producteur avance à un autre, ce ne sont pas des capitaux; ce sont des produits, des marchandises. Ces produits, ces marchandises, pourront devenir et deviendront sans