‹ Le crédit et les banquesChapitre 24 sur 58 · IG · texte numérisé non relu

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doute, entre les mains de l’emprunteur, des capitaux agissants, en d’autres termes, des instruments de travail ; mais ils ne sont actuellement, entre les mains de leur possesseur, que des produits à vendre, et partant inactifs. De là une différence sensible d’un cas à l’autre, différence telle qu’elle renverse toutes les données du problème.

Si l’on veut se rendre compte des effets magiques du crédit, il faut toujours distinguer avec soin, dans les objets qui constituent la richesse d'un peuple, ce qui est produit ou marchandise de ce qui est agent de travail ou capital productif. Tous ces objets, on les confond souvent sous la dénomination commune de capitaux. On a raison quand on ne veut que dresser le bilan d’un peuple, car toute marchandise est capital, tout capital est marchandise, et tout cela fait indistinctement partie des fortunes particulières et de la richesse publique; mais quand on considère la puissance productive, c’est autre chose. Tant qu’un objet reste entre les mains de celui qui l’a produit, il n’est que marchandise; capital si l’on veut, mais capital inactif, inerte. Loin que l’industriel qui le détient en tire aucun avantage, c’est pour lui un fardeau, une cause incessante d’embarras, de faux frais et de pertes : frais de magasinage, d’entretien et de garde, intérêts des fonds et le reste, sans compter le déchet ou le coulage que presque toutes les marchandises subissent quand elles sont longtemps dans l’inaction. Que ces objets sortent donc de ses magasins par une vente à crédit, pourra-t-on dire qu’il se prive de leur usage? Non, puisqu'ils ne lui étaient plus utiles

que pour la vente. Loin (le là, il n’aura fait que se débarrasser d’un inutile fardeau. Et cependant, si l’on suppose que ces produits passent de ses magasins où ils dormaient, dans ceux d’un autre industriel qui pourra les appliquer au genre de travail qui lui est propre, de marchandise inerte qu’ils étaient, ils deviendront pour ce dernier un capital actif. Il y aura donc ici accroissement de capital productif d’un côté sans aucune diminution de l’autre *. Bien plus : si l’on admet, comme nous le faisons toujours, que le vendeur, tout en livrant ses marchandises à crédit, a néanmoins reçu en échange des billets qu’il lui est loisible de négocier sur-le-champ, n’est-il pas clair qu’il se procure par cela même le moyen de renouveler à son tour ses matières premières et ses instruments de travail pour se remettre à l’oeuvre? Il y a donc ici double accroissement de capital productif, en d’autres termes puissance acquise des deux côtés, et ce n’est pas le vendeur ou préteur qui a gagné le moins à cette opération.

Il semble pourtant qu’il y ait quelque chose de paradoxal à prétendre que, par le seul effet du crédit, chacun se trouve ou plus riche ou mieux pourv u qu’auparavant; car enfin ces valeurs en plus, que nous mettons si libéralement aux mains de tous, d’où sortent-elles? Est-ce le crédit qui les a produites? Le crédit, être moral, peut-il rien créer, rien enfanter? et, s’il n’a rien créé, peut-il faire autre chose que de déplacer les capi-

1 Toujours parce que les capitaux auront passé des mains d'un capitaliste qui n’en avait pas l’emploi, aux mains de quelqu'un qui en a l’emploi, non [tour autre motif. C. S.

taux? En quel sens lui appartiendrait-il d’augmenter en quoi que ce fût les ressources particulières ou la fortune publique? Voilà l’objection dans toute sa force. Par ce qu’on vient de voir, elle est déjà presque résolue.

Non sans doute, vulgairement parlant, le crédit ne produit rien; mais, sans ajouter par lui-même aucune valeur nouvelle à la masse des valeurs qu’un pays possède, n’augmente-t-il pas tout au moins son capital productif, s’il rend seulement à des emplois féconds toutes celles de ces valeurs qui dorment inactives? Considérez la situation d’un pays tel, par exemple, que la France. Parcourez les ateliers, les magasins, vous trouverez partout des masses considérables de marchandises invendues. Nul doute qu’en tout temps leur importance ne surpasse de beaucoup celle du numéraire qui peut exister dans le pays. Elles sont à charge à leurs possesseurs, (jui s’agitent en tous sens pour les vendre. Toutes ces marchandises pourtant, excepté celles qui sont destinées à la consommation déûnitive, pourraient être fructueusement employées par d’autres industriels, pour qui elles deviendraient, à leur grande satisfaction et à l’avantage du pays, ou des matières premières ou des instruments de travail. Au lieu de cela, elles chôment en attendant les acheteurs. Sans doute elles s’écouleront un jour, mais lentement, à la longue, et jusque-là quelle perte de temps et de travail ! Supposez que, par l’effet d’un baguette magique, tous ces produits trouvent à l’instant leurs preneurs; que, d’une part, les magasins encombrés se vident; que, de l’autre, tous ceux qui sont capables d’utiliser les produits existants soient

pourvus; qu’en un mot, toute la masse des marchandises à vendre passe rapidement, sans lenteurs et sans obstacles, de l'état de produit inerte à celui de capital actif : quelle activité nouvelle dans le pays! quelle exaltation soudaine de la puissance productive ! et bientôt quel accroissement de la richesse ! La baguette magique, c’est le crédit, et cette transformation rapide est précisément le bienfait qu’il réalise.

Les bienfaits du crédit procèdent, en effet, de ce seul fait, qu’il active le service des capitaux ‘. Il les ramène sans cesse vers des emplois féconds ; il abrège le temps de leur inertie, de leur sommeil, et multiplie en quelque sorte leur puissance reproductive. C’est ce qu’on exprime ordinairement par ce mot énergique, actitiléde la circulation, mot bien connu, quoique rarement compris dans sa portée. Tout cela, réduit à sa plus simple expression, revient donc à dire, que le crédit amène une circulation plus générale et plus active. Mais que de choses dans ces seuls mots! Pour l’homme qui sait voir, tout est là : puissance productive, travail, richesse, bien-être de tous et de chacun.

C’est à l’aide de ce mot activité de la circulation, qu’on peut expliquer ce phénomène, autrement inexplicable, de négociants et industriels faisant tous, à l’aide du crédit, dix fois plus d’affaires qu’ils n’en feraient privés decc secours. Ils fout dix fois plus d’affaires : est-ce à dire que les valeurs existantes entre leurs mains soient,

* Voilà la vérité et la réfutation des erreurs qui précèdent. Le crédit peut ajouter à la puissance productive d'une société par un emploi meilleur et plus actif des capitaux, non autrement. C. S.

dans un moment donné, dix Ibis plus considérables qu elles ne le seraient sans le crédit? Assurément non : cela veut dire seulement que, dans un intervalle de temps donné, le négociant ou producteur a dix fois, au lieu d’une, renouvelé ses matières ou ses produits; qu’au lieu de laisser ses capitaux stérilement enfouis dans une masse incommode de marchandises à vendre, il a profité de leur prompt écoulement pour décupler sa production ; qu’en fin, grâce aux facilités qu’il accorde aux autres, et à celles dont il use lui-même, ou il a augmenté dix fois le nombre de ses instruments de travail, ou il a fait rendre à chacun deux, par un emploi plus actif, des fruits dix fois plus abondants. Voilà tout le mystère; aussi simple dans scs termes que fécond dans ses résultats.

On peut cependant se demander encore par quelle mystérieuse influence le crédit opère tous ces miracles, et s’il ne serait pas possible d’obtenir les mêmes résultats par le seul emploi du numéraire. Peut-être ce que je viens de dire ne suffira-t-il pas pour lever à cet égard tous les scrupules. Si l’on voulait s'en rapporter au seul témoignage de ses yeux, il n’en faudrait pas davantage. On verrait clairement, en effet, que dans leurs opérations journalières, par les ventes qu’ils se font réciproquement à crédit, et par l’échange de leurs obligations, les industriels augmentent en réalité la niasse de leurs affaires et par conséquent la puissance productive de chacun d’eux. Et que faut-il de plus que ce fait évident? Mais il y a des préjugés obstinés qui résistent môme à ce témoignage des yeux. Pour achever de les dissiper, il

faudra pénétrer plus avant dans le sujet, ou le prendre de plus haut. Il faudra mettre à nu pour ainsi dire tout le mécanisme industriel ; montrer comment la circulation des produits, quand elle roule sur le seul emploi du numéraire, est toujours lente, embarrassée, pénible, et pourquoi le crédit seul peut la débarrasser de ses entraves. C’est ce que je tâcherai de faire dans le chapitre suivant. En ce moment il ne s’agit que de comprendre la relation étroite qui existe entre les opérations des banques et le développement du crédit commercial. Les notions qui précèdent vont nous suffire pour cet objet. Sans entrer donc plus avant dans la matière, voyons d’abord à quel titre, dans quel but, et par quels moyens, les banques interviennent dans ce système.

g III. — INTERVENTION DES BANQUIERS DANS LE SYSTÈME DU CRÉDIT.

Il semble, au premier abord, que dans l’exercice du crédit le commerce puisse se suffire à lui-mème, et n’ait aucun besoin d’un secours étranger. On vient de voir, en effet, que c’est dans son propre sein que presque tous les actes de crédit se consomment. Sauf les prêts des capitalistes, ressource faible et bientôt épuisée, tout ce qui vient à lui part de lui. Il est lui-même la source des crédits dont il use, source inépuisable, parce qu’elle se renouvelle sans cesse avec la production*. Pourquoi donc u ne assistance étrangère? A ne considérer que lesdonnées

* Cependant le crédit n’a généralement d’autre matière que les capitaux engagés à demeure dans l’industrie pour y être conservés par la reproduction. C. S.

premières, on n’en voit pas la nécessité, et il est vrai de dire qu’en principe cette assistance étrangère est inutile.

Mais nous savons déjà que ce système suppose nécessairement la faculté pour chacun de négocier les billets qu’il a reçus en payement de ses marchandises. Autrement, le mouvement de la production et des échanges se trouverait comme arrêté dès son début, puisque d’une part l’avance faite par un producteur ne lui donnerait aucun moyen d’en obtenir ailleurs l’équivalent sous une autre forme, et que de l’autre il se verrait lui-même hors d’état de la renouveler le lendemain. Toutes les avances pratiquées dans le commerce rentreraient alors dans le cas du simple prêt fait par un capitaliste, lequel n’opère, ainsi qu’on l’a vu, qu’un simple déplacement de capital productif. La faculté de négocier les billets reçus en payement des marchandises est donc la condition nécessaire de l’exercice du crédit, le complément indispensable de l’acte qui le constitue. Or c’est là que les difficultés commencent. Livré à lui-même, le commerce ne trouverait pas le placement de ses billets : du moins la circulation en serait-elle lente, difficile, étroite; par conséquent l’usage en serait singulièrement borné, et le crédit lui-même souffrirait nécessairement de cette contrainte. Voilà précisément ce qui rend nécessaire l'intervention des banques.

Ce n’est pas qu’à la rigueur on ne puisse admettre un état de choses où les commerçants pourvoieraient euxmêmes au placement de leurs billets. Pour cela, que faut-il? Une seule chose : que les billets de l’un soient aisément acceptés par l’autre, et qu'ils circulent de main

en main. Ainsi, le négociant qui aura reçu un billet pour des marchandises par lui livrées à crédit, s’en servira pour acheter ou les matières premières ou les instruments nécessaires à son travail, sans préjudice de ceux qu’il pourra créer dans le même but. Il le passera donc è l’ordre de son vendeur; ce dernier le passera à son tour à l’ordre d’un autre producteur dont il aura des marchandises à recevoir; ainsi de suite jusqu’à l’échéance. Si une pareille circulation pouvait s’établir d’elle-même et se maintenir, toujours suffisamment active et générale, on n’aurait besoin ni des banquiers particuliers ni des banques publiques, et le crédit porterait tous ses fruits, sans l’intervention de personne. On peut même concevoir comment l’emploi du numéraire deviendrait alors presque inutile dans les transactions commerciales, son office étant suppléé par le papier des commercants, comme il l’est quelquefois par les billets de banque. Puisque chaque négociant aurait à la fois donné et reçu des billets, on pourrait, aux jours des échéances, faire la compensation des uns et des autres , et, par cette seule compensation, éteindre, sans l’emploi du numéraire, tous les engagements réciproques. Mais ceci suppose, ce qui n’est pas, que tous les commerçants se connaissent entre eux ; qu’ acheteurs et vendeurs, écartés et dispersés comme ils le sont, peuvent toujours au besoin se rapprocher et s’entendre, qu’ils ont tous les uns dans les autres une confiance égale. Cela suppose même que l’importance des billets dont un commerçant est porteur cadre toujours avec celle des achats qu’il veut faire ou des payements qu’il

doit effectuer ; que les billets donnés ou reçus tombent constamment en des mains connues, où l’on puisse aisément les suivre et les reprendre ; que les échéances mêmes se rapportent. Il s’en faut bien que les choses soient ainsi dans la réalité; et c’est parce que cette cir- ' culation libre, et pour ainsi dire spontanée, rencontre dans le monde commercial des obstacles matériels ou moraux de tous les genres, que le commerce a besoin d’une assistance étrangère pour la favoriser ou pour la remplacer.

Il y a deux manières de s’entremettre dans la circulation du papier commercial. La première consiste à opérer purement et simplement la négociation des billets pour le compte de ceux à qui ils appartiennent, sans s’y intéresser soi-méme, et en se bornant à chercher des tiers qui aient besoin de ces billets ou qui veuillent bien s’en charger. C’est celledes courtiers ou agents de change, toujours étrangers aux billets qu’ils négocient. La seconde consiste à reprendre les billets de ceux qui les ont, en leur en payant la valeur, sauf à les remettre ensuite dans la circulation pour son propre compte. Cette seconde manière est celle des banquiers, dont l’usage est d’escompter, c’est-à-dire d’acheter les billets qu’on leur présente, et de faire ensuite leur affaire propre de leur placement, après les avoir revêtus de leur signature.- De ces deux manières, la seconde est incontestablement supérieure à l’autre, à tel point qu’elle tend visiblement à la remplacer partout. C’est la seule dont il y ait lieu de s’occuper ici.

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