I. — NAISSANCE ET PROGRÈS DES ÉCHANGES
Maintenant que nous savons, à n’en plus clouter, que Je véritable rôle des banques consiste à favoriser l’essor du crédit commercial, il convient de revenir sur cette notion du crédit, qui n’a été éxposée précédemment que d’une manière sommaire, et de la suivre dans ses développements et dans ses conséquences. Pour cela, il ne sera pas inutile de remonter d’abord un peu plus haut.
A la naissance de l’industrie, chaque homme travaille isolément, produit uniquement pour lui et sa famille, et consomme à peu près seul tous ses produits. Que si parfois il se joint à ses semblables pour un travail commun, par exemple, lorsqu’il s’agit de saisir une proie que seul il ne pourrait atteindre, une fois l’objet de cette association rempli, il partage la proie avec scs associés et en consomme sa part; ce qui revient toujours à réserver pour sa consommation personnelle tout le fruit de son travail.
Dans un tel état de choses, il n’y a point, à propre-
ment parler, de relations industrielles, et les échanges sont nuis.
Il semble au premier abord que cette manière de procéder, plus simple que celle qui se pratique aujourd’hui, soit aussi plus régulière, en ce qu’elle serait moins sujette aux désordres qui peuvent résulter de la distribution des fruits. C’est le contraire qui est la vérité. On Comprend, en effet, que, la production étant nécessairement très-variable, surtout quand elle s’applique uniquement à recueillir ce que la terre offre d’elle-méme, il arrive que chacun est exposé, dans ce cas, à se trouver avec un excédant considérable de tel produit, tandis que tel autre produit non moins utile lui manque. De là un mauvais emploi des fruits du travail. Il y a surabondance d’un côté, disette de l’autre. On laisse se perdre ce qu’on a de trop ; on souffre de la privation de ce qu’on n’a pas. Gaspillage et privation : c’est-à-dire tous les désordres à la fois.
Aussi dès que les hommes commencent à se rapprocher et à s’entendre , ils ne tardent pas à chercher un remède à ces désordres, en faisant entre eux l’échange de leur superflu. Tel qui a été heureux à la chasse, livre une partie du gihier qu’il en rapporte à son voisin, pour obtenir de ce dernier l’excédant du lait de ses troupeaux. Tel autre qui a réussi à cueillir en abondance des fruits savoureux, échange ce qu’il a de trop contre une peau de bête qui doit lui servir de vêtement, l’ar là les fruits du travail se répartissent mieux : le gaspillage diminue, et les privations sont moindres ; une même production suffit à satisfaire de bien plus grands besoins.
Cet échange du superflu des uns contre le superflu des autres, est en quelque sorte le rudiment du commerce. Ce n’est pas encore le régime industriel; mais c’est un premier pas vers ce régime.
Quand les échanges de cette sorte deviennent plus fréquents, ils font naître peu à peu l’idée de la division du travail. Celui qui excelle à la chasse ou à la pèche, remarque qu’il y a plus d’avantage pour lui à s’y livrer exclusivement qu’à partager ses soins entre plusieurs occupations différentes, puisque aussi bien, au moyen de l’échange qu’il peut faire du produit de cette chasse ou de cette pèche contre d’autres productions, il ne laissera pas de varier également ses jouissances. Ils se renferme donc, autant qu’il le peut, dans cette occupation unique. Un autre se borne à cultiver la terre; un troisième; à fabriquer des instruments de chasse, de pèche ou de labour; un quatrième, à faire avec les peaux de hôtes tuées à la chasse, ou avec la laine des troupeaux, des vêtements pour les premiers. Ainsi, les occupations se partagent; chacun se choisit une spécialité, et tous font entre eux l’échange de leurs produits respectifs.
Au moyen de cette division des travaux, la production devient plus féconde, par cette double raison que chacun se rend plus habile dans la spécialité qu’il a choisie, et que, livré à une occupation unique, il peut faire toutes ses dispositions en conséquence et se procurer dans son genre un plus grand nombre d’outils, A quoi on peut ajouter, qu’il évite les pertes de temps assez considérables que le passage fréquent d’une occupation à une autre entraîne.
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CHAP. Hl. — § I. THÉORIE DU CRÉDIT. 141
C’est quand cette division du travail commence qu’on entre vraiment dans le régime industriel. Alors aussi les échanges se multiplient, et d’exception qu’ils étaient, ils deviennent bientôt la règle. Ils ne s’appliquent déjà plus, comme dans les premiers temps, au seul superflu ; ils embrassent, pour la plupart des hommes, la presque totalité du fruit de leur travail. C’est à tort, en effet, que certains écrivains définissent encore quelquefois le commerce : l’échange du superflu des uns contre le superflu des autres. Cette définition, qui pouvait être juste dans les premiers âge du monde, ne l’est assurément pas de nos jours, au moins dans les pays civilisés. Qui oserait dire, par exemple, que le bottier, qui ne fabrique et ne vend toute sa vie que des bottes, ne fait qu’échanger son superflu ? Le fait est qu’il livre à peu de chose près tout ce qu’il produit contre la totalité des objets qu’il consomme; et il en est de même de la plupart des autres travailleurs. A mesure donc que la division du travail s’étend, les échanges se multiplient et le commerce tend de plus en plus à embrasser la totalité des produits industriels. Ainsi les premiers échanges, destinés à corriger un désordre dans la répartition des fruits, ont amené la division du travail, qui a eu pour conséquence une production plus active et plus féconde, et, à son tour, la division du travail a conduit à la multiplication et à la génréalisation des échanges. Des deux •parts il y a eu progrès croissant, ici dans la fécondité de la production, là dans l’aménagement des fruits.
g II. — INTERVENTION DES MONNAIES DANS l.ES ECHANGES.
Cependant on n’a pas tardé à se voir arrêté dans cette voie progressive par une difficulté matérielle, difficulté qui consiste à effectuer couramment tous ces échanges, produit contre produit. Entre deux parties également disposées à troquer, il n’arrive pas toujours que les offres coïncident avec les demandes : loin de là. Tel, par exemple, offre des bœufs qu'il voudrait changer contre du blé : il rencontre un amateur pour ses bœufs, mais qui ne peut lui offrir en retour que des moutons dont il n’a pas besoin. Dans ces conditions, qui se reproduisent souvent, l’échange direct est impossible. En général d’ailleurs, l'homme qui livre à un autre le fruit de son travail a rarement un produit équivalent à lui demander en retour du sien ; c’est ailleurs que ses besoins le portent, et il faudra même souvent qu’il s’adresse à plusieurs pour trouver, sous des formes diverses et par portions inégales, cet équivalent auquel il a droit. De là la nécessité d’une marchandise commune, et en quelque sorte intermédiaire entre toutes les autres, que chacun veuille recevoir en échange du produit qu’il livre, et qu’il puisse toujours faire accepter en échange de ce qu’il demande. Telle est la monnaie.
Je ne m’étendrai pas ici sur le caractère et les fonctions de la monnaie, qui sont aujourd’hui suffisamment, compris. Quelques mots seulement peuvent être nécessaires pour ne pas interrompre la chaîne de ces explications.
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La Jonction essentielle de la monnaie, c’est de faciliter les échanges, en se faisant accepter partout comme . une marchandise intermédiaire et une sorte de gage commun. Ainsi, l'homme qui a livré un produit sur le marché, et qui n’obtient pas immédiatement de l’acquéreur les autres produits qu’il désire, reçoit en attendant une portion de monnaie, au moyen de laquelle il pourra se faire délivrer par d’autres l’équivalent qui lui convient. La monnaie s’interpose donc entre les deux termes de l’échange et devient littéralement le medium de la circulation des produits.
On peut cependant lui attribuer encore un autre caractère, en la considérant comme une mesure de la valeur. Il est. certain, en effet, qu’elle remplit cette fonction dans la pratique. C’est ainsi que, pour donner une idée de la valeur d’une chose, on a coutume de la comparer à une quantité déterminée d’or ou d’argent; usage fort naturel d’aillcurs, puisque l’or et l’argent sont les marchandises communes contre lesquelles toutes les autres viennent tour à tour s’échanger. Ajoutons que cette marchandise est aussi la seule qui, en offrant des divisions régulières, se prête à des calculs précis. On la prend donc réellement comme une sorte d’étalon auquel toutes les autres valeurs se rapportent. Il faut remarquer seulement que cette mesure n’est pas absolue, mais relative, la monnaie étant sujette, comme toutes les autres marchandises, à changer de valeur selon les temps.
Cour remplir ce double rôle, voici les principales conditions que la monnaie doit réunir.
Il va sans dire qu’avant tout elle doit avoir une valeur propre, et de plus une valeur égale à celle des objets contre lesquels elle s’échange : autrement les relations . complexes dont elle est en quelque sorte la clef manqueraient de garantie. Nul n’oserait livrer ses produits contre un gage insuffisant ou douteux, incertain qu'il serait d’obtenir en retour la juste mesure de leur valeur. Cette longue série d’opérations sur laquelle le régime industriel repose, serait alors troublée dans son principe, et le mouvement s’arrêterait.
Rigoureusement parlant, toute marchandise peut servir de monnaie ; il suffit pour cela qu’elle soit d’un placement général, de manière à pouvoir être donnée et reçue partout. On citerait même plusieurs denrées d’uu usage ordinaire qui ont fait cet office en divers temps, comme les bestiaux, le sel, le blé, les peaux et beaucoup d’autres. Rien plus, de nos jours encore, si l'on y regardait bien, on trouverait que des marchandises de diverses sortes remplissent en réalité cette fonction d’intermédiaires dans certains cas particuliers. Toutefois, à mesure que l’usage des échanges s’est étendu et généralisé, on a adopté partout, de préférence à toute autre marchandise, les métaux, et surtout les métaux précieux, qui sont devenus la monnaie par excellence. Cette préférence s’explique par les propriétés qui les distinguent. En effet, les métaux précieux résistent mieux à l’user que la plupart des autres marchandises; ils ne sont pas sujets à s’altérer; la qualité en est uniforme, ou peut être rendue telle par l’uniformité du titre; ils peuvent facilement se mesurer et se diviser en parties
aliquotes à volonté, ils représentent une grande valeur sous un petit volume, et donnent ainsi moins d’embarras dans les maniements et les transports ; enfin la valeur n’en est sujette qu’à des variations peu fréquentes et peu sensibles, et, grâce à cette circonstance, ils donnent mieux que ne le ferait aucune autre espèce de marchandise une base solide aux transactions.
Pour rendre les métaux plus propres à l’usage auquel on les destine, on a coutume de les diviser en portions ou pièces régulières et symétriques, d’un poids, d’un volume et d’un titre légalement déterminés. L’une de ces pièces est ordinairement choisie pour représenter l’unité, et, afin de faciliter les comptes, on a soin que toutes les autres se rapportent à celle-là, de manière qu’elles en soient ou des fractions régulières ou des multiples exacts.
Il est convenu partout que c’est au gouvernement qu’il appartient de régler cette division, et môme de fabriquer ou de frapper les pièces : non que ce soit là, comme on l’a prétendu, un attribut essentiel de la souveraineté, mais parce que la garantie du gouvernement a paru meilleure qu’aucune autre, et que son intervention conduit à un système monétaire général et régulier. Par une conséquence naturelle de cette attribution, le gouvernement marque les pièces de son empreinte; mais cette intendance qui lui est dévolue sur les monnaies n’a et ne peut avoir d’autre portée ni d’autre but que de faciliter les transactions, en établissant l’uniformité des pièces, et en dispensant les particuliers d’en vérifier, à l’occasion de chaque transfert, le titre et le poids.
L’introduction de la monnaie dans les échanges a été un immense progrès ; non pas en ce sens qu’elle ait rien ajouté par elle-même à la richesse effective des peuples, mais parce qu’elle a seule affranchi le commerce des entraves et des difficultés matérielles qui en arrêtaient l’essor.
C’est grâce à l’emploi de cet utile intermédiaire que l’échange, de particulier qu’il était, est devenu en quelque sorte général ou public. Quiconque a livré un produit à l’un de ses semblables, pourvu qu’il ait eu soin de se faire délivrer sur l’heure une portion équivalente de cette marchandise commune, la monnaie, a pu obtenir, où et quand il lui convenait, le produit spécial qui répondait à ses besoins. Son horizon s’est étendu : il n’a plus été forcé de limiter ses choix aux objets en petit nombre qu’un seul homme pouvait lui offrir; il les a étendus sur toute la masse des valeurs produites. Le monde industriel est devenu comme un vaste marché où chacun, après avoir trouvé moyen de placer, n’importe où et comment, le fruit de son travail, a pu s’assortir à son aise, partout où il le voulait, en choisissant çà et là les objets à sa convenance, et sans être borné ni par l’étendue, ni par le temps.
On conçoit qu’il en est résulté une distribution chaque jour plus régulière, en même temps que la production est devenue de plus en plus féconde par une application plus large du grand principe de la division du travail.