S III. — INTERVENTION DU CRÉDIT
En considérant ces admirables propriétés de la monnaie, on serait d’abord tenté de croire que son introduction marque réellement, en ce qui touche à la circulation des produits, le dernier terme du progrès réalisable. Et pourtant, quand on y regarde mieux, on ne tarde pas à reconnaître qu’il existe encore là un obstacle. Qui ne voit, en effet, que l’emploi de cette marchandise parasite, qui s’interpose dans toutes les transactions commerciales, est une entrave pour la circulation, en même temps qu’il en résulte une perte réelle peur le public. Comme ce medium a sa valeur propre, il en coûte pour l’acquérir et ne l’a pas qui veut. On ne l’obtient du moins, quand on veut s’en servir, que par le sacrifice préalable d’une portion de son capital actif. L’usage qu’on en fait entraîne donc une perte réelle pour la société en général et pour chacun de ses membres en particulier : perte d’intérêt tout au moins, et même quelque chose de plus, comme on le verra bientôt. En outre, s’il faut constamment le traîner après soi pour consommer les échanges, quel embarras! quelle charge ! Si faibles que soient les frais de transport dans chaque cas particulier, ils ne laissent pas de devenir un lourd fardeau en se multipliant. Aussi est-il vrai que l’emploi de cet intermédiaire entraîne encore de graves inconvénients et une grande déperdition de forces. Les échanges en sont contrariés dans leur cours ; la marche progressive de l’industrie en est tout au moins ralentie,
sinon entièrement arrêtée à un certain niveau. Il est donc clair que si l’on pouvait se passer de la monnaie dans les échanges, sans leur ôter pour cela le caractère de généralité qu’elle leur a si heureusement imprimé, il y aurait là double avantage; d’abord une économie notable dans l’emploi du capital, et, en outre, une nouvelle et souveraine impulsion donnée à la circulation des produits. C’est précisément à quoi l’on' arrive par le crédit.
Il ne s’agit pas ici, je le répète, de substituer à la monnaie métallique une monnaie de papier; ce qui serait chimérique ou monstrueux. On peut voir, en effet, rien que par l’explication qui précède sur les qualités constitutives de la monnaie, qu’une telle substitution est impossible. Il s’agit tout simplement d’arriver à se passer de la monnaie dans les échanges indirects, comme on s’en passe fort bien dans les échanges directs. Voilà le problème. Ainsi posé, s’il ne paraît pas d’abord facile à résoudre, au moins ne présente-t-il rien qui répugne à la raison.
On comprend bien, en effet, que la monnaie n’étant qu’un intermédiaire, que le vendeur reçoit comme garantie, afin de trouver ailleurs par son moyen l’équivalent du produit qu’il a livré, l’essentiel pour ce vendeur n’est pas de recevoir la monnaie qu’on lui donne ; c’est d’être sùr de trouver quand il le voudra l’équivalent auquel il a droit. Qu’on lui procure par un autre moyen cette assurance, dès lors la monnaie lui devient inutile, et il peut y renoncer sans le moindre inconvénient. On peut d’autant mieux admettre cette hypothèse, que,
sur le grand marché du monde, chacun vend et achète tour à tour, et quelquefois en même temps. Par les produits qu’il livre ou les services qu’il rend, il devient créancier de la société; par les produits qu’il retire à lui pour sa consommation, il en devient débiteur; et, d’ordinaire, les créances et les dettes se balancent *, ou peu s’en faut. Supposez donc que, par un procédé quelconque, on puisse compenser régulièrement les créances par les dettes ; les unes et les autres s’éteindront chaque jour, et le grand objet des échanges sera rempli sans l’intervention du numéraire. Voilà précisément à quoi l’on arrive par la mise en pratique de la confiance commerciale, c’est-à-dire par le crédit.
Éclaircissons cette vérité par des exemples pris dans les relations les plus commuues.
A et B sont deux cultivateurs voisins l’un de l’autre et amis. Il arrive que B a besoin d’un attelage de chevaux pour effectuer ses travaux des champs, et que son voisin A en possède un de reste. Il s’adresse à lui pour en faire l’acquisition, en lui offrant comme payement vingt sacs de blé. Le marché est accepté dans ces termes : il ne reste plus qu’à effectuer l’échange, produit contre produit. Malheureusement le blé n’est pas prêt encore pour la livraison : c’est dans trois mois seulement qu’il sera récolté, engrangé et battu, et B a besoin de son allelage sur l'heure. Si les deux amis n’ont pas confiance l’un dans l’autre, comment faire? Il faudra, ou que B se passe de chevaux, au risque de laisser en souffrance une
1 Elles se balancent toujours exactement, puisqu’il n’y a pas de çivancier sans débiteur, ni de débiteur sans créancier. C. S.
partie de son travail, ou qu’il se procure de l’argent en attendant la récolte de son blé. Et cet argent, comment l’obtiendra-t-il? par le détournement de quelque autre portion de son capital actif. Dans l’un et l’autre cas, il y aura une perte réelle, tout au moins pour l’un des contractants. Si, au contraire, la confiance s’interpose dans le marché, A livre ses chevaux et attend patiemment la récolte du blé promis, en exigeant seulement, comme de raison, un faible dédommagement pour le retard.
On objectera peut-être que, dans ce cas, s’il n’est pas exact de dire que A se prive de l’usage de ses chevaux, puisqu’il n’en avait pas besoin, au moins est-il vrai qu’il se sépare durant trois mois d’une portion de son capital pour en faire jouir son voisin B. Sans doute; mais si l’on suppose que lui-même obtient ailleurs un crédit pareil à celui qu’il accorde, on voit bien qu’il ne se sépare de rien : son avoir actuel reste le même quant au chiffre : seulement le capital a passé d’un lieu où il était inactif, et même gênant, dans un autre où il sera appliqué à un labeur immédiat. C’est un simple déplacement de capital, dira-t-on, soit; mais un déplacement utile, et l’échange même no tend pas à autre chose. En fin de compte il y aura, dans une opération semblable, profit égal des deux côtés.
J’ai supposé d’abord le cas d’un échange direct entre deux hommes, et entre deux amis, afin de simplifier les rapports et d’écarter même toute intervention du papier. En effet, A s’est contenté de la promesse verbale de B, parce qu’ils sont voisins et so connaissent, et cette pro-.
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messe verbale a suffi pour rendre le numéraire inutile, tant il est vrai que c’est essentiellement le crédit ou la confiance qui opère ce miracle, et non pas le papier, qui n’est que le signe visible du crédit.
Poursuivons notre hypothèse.
Le lendemain du jour où s’est conclu le marché qui précède, A se rend chez un autre de ses voisins et amis, C, pour lui acheter 25 moutons. On estime d’un commun accord que la valeur de ces moutons est égale à celle de 20 sacs de blé, et le marché est conclu dans ces termes. Eh bien ! dit alors l’acheteur, le voisin B me doit précisément 20 sacs de blé, livrables après la récolte; si cela vous arrange, et que vous puissiez attendre, il vous les livrera à ma place et nous serons quittes par ce moyen. Que la condition soit admise, voilà déjà un échange indirect, ou, pour mieux dire, un enchaînement d’échanges, qui s’accomplit sans le secours du numéraire, et môme sans l'intervention d’aucune promesse écrite. Au lieu de trois contractants, on peut en supposer quatre, cinq et davantage. S’ils ont tous les uns dans les autres une confiance égalo, l’échange ne s’en effectuera pas moins aux mômes conditions, c’està-dire sur la foi de promesses verbales. On peut môme admettre qu’aucun d’eux ne fasse à son voisin un avantage dont il ne reçoive ailleurs l’équivalent ; que, dans ce mouvement d’échange effectué entre eux, chacun devienne à la fois débiteur et créancier à des termes égaux et pour des sommes pareilles; ce qui écarte l’idée de toute avance effective faite de l’un à l’autre, line seule chose restera de ce mode d’opérer ; c’est qu’au
152 LE CItÉDIT ET LES BANQUES.
jour marqué pour la liquidation, un large courant d’échanges aura été accompli, sans découvert réel pour personne, et sans l’emploi du numéraire.
On voit donc que le crédit, lorsqu’il s'interpose entre les contractants, peut, même dans les relations complexes, sinon remplacer la monnaie qui ne se remplace pas, au moins fournir le moyen de s’en passer.
Il est clair cependant que les procédés par trop simples qu’on vient de voir ne peuvent être de mise que dans un très-petit cercle de voisins et d’amis. Dès l’instant qu’on sort de là, des promesses verbales ne suffisent plus. Il faut de toute nécessité des obligations écrites, surtout lorsqu’il s’agit de les transmettre, comme, dans l’exemple qui précède, A a transmis à C la promesse de B. Mais pour être écrites, ces promesses changent-elles donc de nature? Non ; ce sont toujours des actes de crédit, et rien de plus : actes absolument semblables à ceux qu’on vient de voir, avec cette seule différence, qu’étant fixés sur le papier ils peuvent être transférés à un plus grand nombre de personnes, et qu’on peut invoquer en leur faveur, avec une autorité plus grande, la sanction des tribunaux.
Dès l’instant que les promesses sont écrites, elles deviennent aptes à circuler au loin. Alors aussi elles peuvent se transmettre plus facilement de main en main et accomplir un plus grand nombre de transactions. On a déjà vu pourtant que, tant qu’elles émanent de simples particuliers, qu’elles ont une échéance fixe, et qu’il faut les signer à chaque transfert, elles sont toujours bornées dans leurs cours. De là la nécessité des banques publi-
ques. Déjà favorisées par leur importance commerciale, les banques savent encore débarrasser les billets qu’elles émettent de toutes les conditions particulières qui en restreignent le cours. C’est par là qu’elles leur communiquent un don d’expansion que les obligations des simples commerçants ne peuvent avoir. Entre les billets des banques publiques et ceux des simples commerçants, il y a une différence à peu près pareille à celle que nous avons remarquée toute à T heure entre les obligations écrites et les promesses verbales. Les promesses verbales n’ont cours que dans un très-petit cercle d’amis : les obligations écrites vont déjà beaucoup plus loin; mais les billets des banques publiques ont seuls un cours universel 1 . A cela près, c’est toujours la même chose. Ce sont des promesses, des obligations; en un mot, des actes de crédit, et rien de plus. Pour rendre compte en quelques mots de la nature des services qu’ils rendent, il faut dire qu’ils généralisent le crédit comme la monnaie a généralisé l’échange. Aussi leur intervention n’estelle pas suivie de moindres bienfaits.
§ IV. — AVANTAGES IMMÉDIATS DE L'INTERVENTION DU CRÉDIT DANS LES ÉCHANGES.
Le premier avantage qui résulterait de l’intervention du crédit dans les échanges, ce serait une économie notable dans l’emploi du numéraire circulant. Un grand nombre d’économistes, adoptant en cela la pensée d’Adam Smith, supposent que cet avantage serait le seul. On
1 Sur le marché où chacune d’elles opère. C. S.
verra bientôt qu’ils se trompent ; mais admettons un instant la vérité de leur hypothèse, et voyons au moins quelle serait l’importance de l’économie produite.
Voici d’abord le calcul auquel se livre à cet égard J. -B. Say, dont l’opinion recommandée par le nom de l’auteur et par la juste autorité dont il jouit, est encore dominante en cette matière.
Il commence par établir, * ce qu’il est difficile de ne pas admettre, que la quantité de numéraire en circulation dans un pays est toujours bornée par les besoins de la circulation de ce pays. Partant ensuite de cette hypothèse, plus sujette à discussion, que les billets des banques publiques ne font que remplacer dans la circulation tout ou partie du numéraire existant, sans pouvoir, du reste, en augmenter ni en diminuer la somme totale, il suppose qu’on remplace ainsi la moitié de la marchandisemonnaie par du papier, et il se demande quels seraient les avantages de cette substitution.
« Quelque précieux, dit-il, que soit cet accroissement du capital national, il ne faut cependant pas se le représenter plus grand qu’il n’est réellement. J’ai supposé, pour simplifier, que la moitié du numéraire d’un pays pouvait être remplacée par des billets de confiance ; mais cette proportion est énorme, surtout si l’on considère que des billets ne conservent leur valeur de monnaio que lorsqu'un peut sans peine les échanger, à chaque instant, contre de la monnaie... Néanmoins, supposons la chose possible et cherchons à évaluer l’importance de
4 Traité, liv. I, ch. Sî.
cette augmentation par rapport au capital national. »
« Nul auteur de poids n’a évalué le numéraire nécessaire ii la circulation à plus d’un cinquième des produits annuels ordinaires d’une nation, et suivant les calculs de quelques-uns, il ne va pas à un trentième; c’est donc l’estimer au plus haut quo de le porter au cinquième des produits annuels, et quant à moi, je crois cette évaluation fort au-dessus de la vérité. Admettons-la pourtant. Alors un pays qui aurait pour 20 millions de produits annuels, n’aurait que 4 millions de numéraire. En supposant donc que la moitié de ce numéraire, ou 2 millions, pussent être remplacés par des billets de confiance, et employés en accroissement du capital national, ils n’accroîtraient, une fois pour toutes, ce capital que d’une valeur égale aux deux vingtièmes, ou au dixième des produits d’une* année. »
« Les produits annuels seraient peut-être à leur tour évalués bien haut, si on les portait au dixième de la valeur du capital productif national ; je les estime ainsi dans la supposition que les capitaux productifs rapportent, l’un dans l’autre, cinq pour cent, et l’industrie qu’ils tiennent en activité, autant. Si les billets de confiance ont fourni un secours égal au dixième du produit annuel, ils n’ont donc accru le capital national productif que d’un centième, en évaluant ce secours au plus haut. »
cc Quoique l’émission possible de billets de confiance procure, comme on voit, dans un pays passablement riche, un accroissement de capital national fort inférieur «à ce qu’on ÿest plu à le représenter en mainte occasion.
cet accroissement n’en est pas moins extrêmement précieux, puisqu’ à moins d’une production bien active, comme en Angleterre, ou d’un esprit d’épargne bien général et bien soutenu, comme en Hollande, ce n’est jamais qu’une petite partie de ses revenus qu’une nation, même qui prospère, parvient à soustraire à sa consommation improductive, pour l’ajouter à ses capitaux productifs. »
Il y aurait beaucoup à dire sur ces calculs, et sur le raisonnement qoi leur sert de base. La principale erreur de J. -B. Say, erreur que j’ai déjà pris soin de relever, consiste à croire que les billets de banque viennent purement et simplement remplacer le numéraire dans la circulation.
Si cette hypothèse était exacte, ce serait une autre erreur de croire que le papier des banques ne pourrait se substituer au numéraire que par quantités égales. Bien qu’il soit vrai de dire, en thèse générale, que la quantité de monnaie dont un pays fait usage est bornée par les besoins de sa circulation, cela n’est vrai que relativement parlant, c’est-à-dire, eu égard à ce que cet agent de la circulation lui coûte. Comme il ne l’obtient que moyennant le sacrifice d’une portion de son capital actif, il le ménage toujours, il ne l’emploie qu’avec réserve et s’en passe souvent, en n’effectuant pas tous les échanges utiles. Voilà pourquoi, dans un pays où le numéraire seul est en usage, les échanges sont moins fréquents, et chacun s’attache davantage à consommer ses propres fruits. Mais supposez qu’à cet agent qui coûte on en substitue un autre qui ne coûte pas oq qui coûte
moins, il est évident que, les échanges se multipliant, les besoins de la circulation augmenteraient. D’où il suit que si les billets des banques venaient réellement, comme on le suppose, remplacer le numéraire dans la circulation, ils s’y substitueraient toujours, et nécessairement, en quantités plus fortes *,
Mais c’est le contraire qui arrive, comme tous les faits l’attestent. Jamais, dans un pays où le crédit vient às’épandre, le montant des billets émis par les banques n’égale le montant du numéraire qui se déplace. Et si l’on en veut une preuve sans réplique, on n’a qu’à considérer l’état actuel de la circulation en Angleterre, où tous les échanges s’effectuent avec une somme totale d’environ 1500 millions, billets de banque et numéraire compris, tandis que la France emploie, en numéraire seulement, une somme plus que double. L’exemple des États-Unis serait encore plus concluant, car les agents ordinaires de la circulation y sont encore en moindre quantité qu’en Angleterre. Pourquoi cela? c’est que si quelque chose remplace dans ce cas le numéraire, ce n’est pas le papier des banques, c’est le crédit; or le crédit à mille moyens de se produire ; les billets des banques ne sont qu’une de ses manifestations, ou, si l’on veut, un de ses principaux moteurs. Une fois le branle donné par les banques, il va bien au delà de leürs émissions, en sorte qu’il finit par déplacer une partie de leurs billets comme il déplace le numéraire.
* Non* s’ils sont effectivement payés à vue et au porteur, parce que, dans ce cas, leur valeur est toujours égale à celle de la monnaie métallique, et, par conséquent, leur acquisition coûte autant que celle de la monnaie effective. C. S.
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Sans m’arrêter donc plus longtemps à discuter les hypothèses de J.-B. Say, qui ne concordent malheureusement en rien avec les faits, je vais tâcher de présenter sous une autre forme un calcul plus juste et plus net.
Si l’on veut mesurer d’un seul coup d’œil toute l’importance des économies qu’il est possible de réaliser en développant les ressources du crédit, il suffit de comparer à cet égard les situations respectives de l’Angleterre et de la France.
Quoique le chiffre total de la population soit moins considérable en Angleterre qu’en France, on sait que la production y est pour le moins égale. On suppose, en outre, que le mouvement des affaires y est à peu près double, parce que l’usage des échanges y est beaucoup plus répandu. Ainsi, tandis qu’en France un grand nombre de producteurs, particulièrement dans la classe agricole, consomment presque exclusivement leurs propres fruits, sans beaucoup acheter ni beaucoup vendre, en Angleterre ils ont plus généralement l’habitude de porter au marché ce qu’ils produisent et d’en retirer ce qu’ils consomment; en général, d’ailleurs, la division du travail y est plus grande, et par conséquent les occasions d’échanger y reviennent plus fréquemment. Il en résulterait donc que le besoin du medium circulant serait plus considérable dans ce dernier pays.
Cependant tous les calculs des économistes et tous les documents officiels s’accordent à établir que la masse du numéraire dont l’Angleterre fait usage dans ses transactions n’excède pas la somme de 750 millions, tandis que la France emploie dans les siennes, sans jouir de
facilités plus grandes, et même, comme on le verra bientôt, avec des facilités moindres, un capital qui n’est pas estimé à moins de trois millards et demi 1 ; c’est-àdire que, pour obtenir le même service, ou plutôt un service moindre, la France emploie un capital quatre fois plus grand.
Supposons le mouvement commercial de la France égal en somme à celui de l’Angleterre, ce qui est loin d’être l’exacte vérité, il est évident qu’elle pourrait, à l’aide de meilleures dispositions économiques, suffire à tous ses échanges avec la même somme de numéraire circulant. Au lieu de trois millards et demi, elle n’emploierait donc, comme l’Angleterre, que 750 millions dans ses échanges, qui ne laisseraient pas de s’accomplir avec autant et même plus de facilité qu’ aujourd’hui. Ce serait alors une somme de 2 milliards 750 millions qu’elle pourrait détourner de cet emploi stérile pour la consacrer à des travaux reproductifs.
Partant de là, voyons ce que l’imperfection de son système de circulation lui coûte.
L’intérêt de ce capital inutile, en le calculant seulement à raison de 5 pour 100, taux fort inférieur à la
1 Cette évaluation du capital monétaire de la France est conforme à celle qui a été faite par M. Léon Faucher, dans un mémoire sur les monnaies, présenté, en 1843, à l'académie des sciences morales et politiques. Elle repose autant que possible sur des données officielles. Je la crois pourtant un peu élevée ; mais les résultats qui suivent n'en sont pas moins exacts, car l’Angleterre pourrait aussi, à l’aide d’un système de crédit mieux ordonné, suffire à tous ses échanges avec un capital monétaire fort inférieur à celui qu’elle emploie, comme le prouvent très-bien l’exemple do l’Ecosse et celui de quelques-uns des États qui composent l’Union américaine.
moyenne de l’intérêt des capitaux dans le pays, s’élève à la somme de 139,500,000 francs : chiffre déjà fort respectable, et qui forme à peu près le dixième du montant de l’impôt.
Mais ce n’est pas à 5 pour 100 qu’il faut calculer l’intérêt du numéraire inutile. Si l’on parvenait à s’en passer dans la circulation, comme il ne fait pas partie du revenu net du pays, qu’il constitue, au contraire, une partie de son capital, on le convertirait tout entier en agents reproductifs, lesquels donneraient en moyenne, comme on a coutume de le calculer pour tous les capitaux de ce genre, le double de l’intérêt ordinaire, c’està-dire 10 pour 100, ou une somme totale de 2?5 millions par an. Voilà ce qu’en réalité la France dépense tous les ans de plus que l’Angleterre pour le service de ses échanges : somme énorme, dont elle grève inutilement son revenu, ou dont elle pourrait l’augmenter par un emploi plus économique du numéraire.
Encore y a-t-il bien des éléments omis dans ce oalcul. Si les 2 milliards 750 millions que la France emploie de trop dans ses échanges, sous la forme d’une monnaie stérile, étaient convertis en capitaux reproductifs, ils ne rapporteraient sans doute que 10 pour 100 à ceux qui les feraient valoir, mais quelle activité et quel bien-être ne répandraient-ils pas dans tout le reste du pays? Supposez-les convertis en usines ; outre les profits des exploitants, n’y aurait-il pas à mettre en ligne de compte cette masse de travaux qu’ils offriraient à tant de bras inoccupés? Supposez-les convertis en chemins de fer ou en canaux, il faudrait encore ajouter à tout cela les pré-
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rieuses facilités que le commerce y trouverait pour la circulation de ses produits. Qui ne sait d’ailleurs qu’un capital importé dans un pays ne profite pas seulement à ceux qui l’exploitent ? C’est pour les classes ouvrières une nouvelle source de travail ‘ : c’est pour la société entière un principe de vie dont la bienfaisante influence se fait sentir au loin.
Le tort que la France se fait à elle-même par l’emploi d’une masse si considérable de monnaie stérile n’est donc pas, il s’en faut de beaucoup, à dédaigner. Que sera-ce si l’on considère que, loin de faciliter par là ses échanges, elle ne fait qu’en rendre le service à d’autres égards plus onéreux ? Combien de frais n’entraîne pas le transport continuel de cette marchandise-monnaie dont l’office est de circuler sans cesse! Ils paraissent médiocres, ces frais, quand on les considère dans chaque cas particulier; mais si l’on tient compte de leur répétition journalière, on comprendra qu’ils doivent s’élever annuellement à d’assez fortes sommes. Ils sont d’autant plus considérables en France, que la monnaie généralement en nsage est l’argent; monnaie lourde, encombrante, en raison du bas prix auquel elle est descendue, et qui n’est déjà plus en rapport avec l’importance habituelle de nos transactions. Ajoutez à ces frais la perte de temps, qui se renouvelle aussi tous les jours, dans les payements, dans les recettes, dans les comptes de caisse et les liquidations. On l’a dit avec raison, le négociant
1 Si les salaires sont aux intérêts dans le rapport de 3 à 2, selon les calculs qui exagèrent le plus la somme des intérêts, la demande de travail perdue dont s’occupe ici notre auteur s’élèverait annuellement à 413 millions. C. S.
anglais expédie plus d’affaires en une demi-heure que le négociant français en un jour, et cet avantage, il le doit surtout à l’absence du numéraire; tant il est vrai que la France, en multipliant outre mesure, au prix de lourds sacrifices, ce coûteux intermédiaire des échanges, n’a réussi qu’à entraver la marche de ses transactions, loin de les activer.
Voilà donc les bénéfices directs, immédiats, que la France retirerait du développement du crédit. N’y en eût-il pas d’autres, ce serait déjà un digne objet de l’attention des hommes d’État.
Ce n'est pourtant encore là, j’ose le dire, que le petit côté de la question. Si importante que soit l’économie à faire par la conversion en capitaux reproductifs d’une partie du numéraire circulant, il y a un but plus élevé à atteindre. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter une somme de plus de deux milliards au capital productif du pays, ni même d’éviter ces transports fâcheux du numéraire; il s’agit de donner une valeur nouvelle aux capitaux de toute nature, en leur imprimant une activité plus grande ; de les arracher à cette torpeur funeste oû ils sont actuellement plongés ; de les mettre sans cesse en contact avec le travail qui les féconde; de féconder le travail même en le saisissant du capital sans lequel il ne peut rien : il s'agit, en un mot, de surexciter la production, en mettant en jeu toutes les forces vives, trop sujettes, dans leur état présent, à sommeiller ou à languir. Voilà le miracle que le crédit doit opérer; voilà le service éminent qu’il doit rendre : service bien autrement considérable que tous ceux que je viens de rappeler.