SUR CHARLES COQUELIN. VII
Sous la pression de cet adversaire de l’économie politique, Coquelin avait successivement relu, commenté et annoté les ouvrages de J. -B. Say, de Destutt de Tracy, du comte d’Hauterive, de Mac Culloch, etc. Ricardo ne lui tomba sous la main que plus tard ; mais, chose curieuse et dont toutefois l'histoire des sciences offre plus d’un exemple, Coquelin avait trouvé, de son côté, l’ingénieuse théorie de la rente, qui est un des principaux titres de gloire de l’illustre économiste anglais. Il racontait plus tard à ses amis combien il avait été surpris, et jusqu’à un certain point contrarié, de trouver dans les œuvres de Ricardo ce qu’il croyait être sa découverte. Cet incident de ses premières éludes d’économie
f >olitique explique l’ardeur avec laquelle il défendit la théorie de a rente lorsqu’elle eut été remise en question par M. Carey et par notre tant regrettable Bastiat. C’est que Charles Coquelin considérait un peu la théorie de Ricardo comme sienne. En môme temps qu’il étudiait les maîtres de la science, Coquelin ne négligeait pas leurs adversaires. Un des plus notables champions du régime prohibitif, M. Ferrier, était son compatriote. Coquelin avait lu, de bonne heure, les ouvrages de M. Ferrier ; mais nous p’avons pas besoin de dire qu’entre J. -B. Say et M. Ferrier il n’avait pas hésité un instant. Son bon jugement, qu’aucun intérêt ne venait obscurcir, lui avait montré, de prime abord, de quel côté était la vérité, de quel côté était je sophisme. Seulement, comme M. Ferrier, à l’exemple des autres écrivains prohibitionistes, invoquait, avec une certaine affectation, les faits de la pratique pour les opposer aux théories de la science, Coquelin comprit qu’il importait d’aborder hardiment le terrain des faits pour amener le triomphe des principes. Il se mit en conséquence à étudier, avec l’ardeur qui lui était propre, la situation des principales branches de la production nationale. Plus tard, dans la campagne entreprise on faveur de la liberté des échanges, campagne à laquelle il prit une pqrt si active, cette étude pratique lui fut d’un grand secours, en lui permettant de battre ses adversaires sur le terrain où ils se plaçaient de préférence.
C’est en 1832 que Coquelin retourna à Paris avec l’intention de demander à sa plume ses moyens d’existence, et que, fortifié par ses études d'économie politique, il chercha à s’engager dans l’arène de la presse. Il travailla au journal le Temps, sous la direction de M. Jacques Coste, et il publia notamment, dans ce journal, plusieurs articles qui furent remarqués, sur le régime des Banques en Europe et en Amérique. Du journal le Temps il passa au Monde, fondé en 1837 par M. de Lamennais, mais qui n'eut qu’une existence éphémère. Coquelin eut, avec l'illustre directeur du Monde, plusieurs discussions sur les questions économiques. Comme la plupart de ses coreligionnaires politiques, M. de Lamennais se méfiait de la liberté du travail, et il était assez disposé
VIII NOTICE BIOGRAPHIQI'E
à voir dans la concurrence un moyen « d’exploitation de l’homme par l’homme. » Mais, d'un autre côté, M. de Lamennais se laissait influencer aisément par un? conviction énergique et chaleureusement exprimée. Les plaidoyers de son jeune collaborateur en faveur de la liberté économique tirent une vive impression sur lui, et l’on pourrait retrouver la trace de celte influence salutaire dans les admonestations véhémentes que l’ancien directeur du Monde adressait plus tard aux socialistes.
Coquelin fournit en 1839 quelques articles au journal le Droit, et notamment deux études sur Quesnay et Turgot (janvier et mai). A la même époque, il entra en relation avec la Revue des Deux-Mondes. Il publia successivement dans ce recueil des travaux importants sur l’industrie linière, sur les Sociétés commerciales, les chemins de fer et les canaux, la conversion des renies, les lois céréales, la monnaie, les Banques, les crises commerciales, la liberté du commerce et le système prohibitif, la réforme des tarifs, etc. En 1845, il participa aussi à la rédaction de ia Revue de Paris. Les lecteurs sérieux de la Revue des Deux Mondes appréciaient beaucoup son talent, et un ministre des finances de la monarchie de Juillet, M. Lacave-Laplagne, lui écrivit un jour, sans le connaître, pour exprimer toute la satisfaction que lui avait causée un de ses écrits. Aussi la direction de la Revue le pressait-elle incessamment de multiplier ses travaux. Mais Coquelin n’était nullement un faiseur , et, quelques privations qu’il dût s’imposer, il ne voulut jamais s’astreindre à manufacturer des articles sur toutes sortes de sujets. 11 ne voulait traiter que certaines questions, et à un certain point de vue. Cette indépendance un peu âpre, en l’empêchant de trouver des ressources suffisantes dans son labeur d’homme de lettres, l’obligea à recourir à l’industrie pour subsister. Ses articles sur l’industrie linière, publiés en 1839, avaient obtenu beaucoup de succès auprès des hommes spéciaux. Il les réunit en un volume, sous le litre d ’Essatsur la filature mécanique du lin et du chanvre. A cette occasion, il eut des rapports avec M. De Coster, qui s’occupait de la construction des machines à filer le lin, et qui fut bien aise de mettre à profit ses connaissances. Il composa un traité plus complet qui devait être publié avec la collaboration de ce mécanicien, qui s’était occupé plus particulièrement de dessins; mais cet ouvrage, rédigé presque en entier, n’a pas été livié à l’impression. Coquelin se chargea de diverses missions d’organisation et de surveillance pour le compte de la maison De Coster ; il fit aussi des excursions à Bayonne, en Auvergne, en Normandie pour aider à la fondation de filatures nouvelles, et il fut même sur le point de s’associer pour l’exploitation d’une entreprise semblable. Mais n’ayant pas conclu cette affaire, et, d’autre part, ayant cessé ensuite de s’entendre avec M. De Coster, il abandonna l’industrie