II. — MULTIPLICATION DES CAPITAUX
Il n’y a pas d’économiste digne de ce nom qui ne reconnaisse l’influence salutaire que l’abondance des capitaux exerce sur le sort des hommes, et particulièrement sur le sort de la classe nombreuse des ouvriers. Mais en môme temps un grand nombre d’entre eux pensent que l’abondance des capitaux est un résultat éloigné, qui ne peut être obtenu qu’à la longue, par l’action lente de l’épargne et de l’accumulation. On a vu plus haut une trace de cette pensée dans les paroles de J. -B. Say. Tout récemment encore, cette thèse a été développée, avec beaucoup de talent d’ailleurs, par un économiste distingué, M. Michel Chevalier, dans un écrit qui a particulièrement pour objet l’amélioration du sort des travailleurs. D’où il suivrait que, par exemple, nous Français, qui sommes encore, en ce qui concerne l’abondance du capital, si loin des Anglais et des Américains, nous ne pourrions aspirer à les atteindre qu’au moyen d’une lente succession de bénéfices accumulés et après un laps de temps indéfini.
Qu’est-ce pourtant que le capital? Sauf les maisons, les usines, les routes et les canaux, il consiste en général en matériaux et en outils. Or, est-il si difficile, je le demande, à un pays déjà convenablement pourvu du né-
cossaire, do se procurer en peu de temps, soit en les fabriquant lui-même, soit en les tirant du dehors, tous les matériaux et tous les outils dont il peut avoir besoin dans ses travaux? Ne peut-il les obtenir que de l’épargne? Est-il nécessaire qu’il les attende du lent effort du temps?
Je suis loin de nier l’utilité, la nécessité même de l’accumulation et de l’épargne. Mais, en vérité, l’on s’alniso quand on ne veut rien attendre que de l’exercice de ces vertus économiques, et l’on méconnaît ainsi la puissance supérieure d’un autre agent, dont les services, tout aussi sûrs, sont plus immédiats et plus soudains. C’est ce qu’il est facile, je crois, de faire ressortir par des exemples.
Voyez ce qui manque à nos campagnes. Le capital sans doute; mais lequel? Des instruments aratoires plus puissants que ceux dont elles se servent, dos véhicules meilleurs, des engrais plus abondants, des attelages mieux portants et plus forts, quelquefois un peu de bétail dans les étables, d’autres fois aussi de meilleures semences qui permettent d’espérer de plus abondantes moissons. Je laisse à part les fermes et les granges, qui sont pourtant aussi une partie importante du capital, mais dont on peut faire abstraction en ce moment, pour m’en tenir aux matériaux et aux outils. Or, tous ces matériaux, tous ces outils, est-il donc si difficile de les trouver en France? ou, s’ils ne s’y trouvent pas en quantité suffisante, est-il si difficile de les y produire du jour an lendemain? Vous manquez de chariots ou d’instruments de labour : mais les charrons et les forgerons du
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voisinage sont-ils incapables d’en faire? Ou sont-ils par hasard tellement pressés d’ouvrage qu’ils ne puissent suffire à toutes les demandes qu’on leur adresse? C’est, hélas ! tout le contraire. Pendant que les outils manquent dans les campagnes, ceux qui les fabriquent manquent d’ouvrage et chôment : que les demandes leur viennent, ils auront bientôt fait do les remplir. Un peu de bois, un peu de fer, et beaucoup de main-d’œuvre ; voilà ce qu’il faut, et rien de tout cela ne fait encore défaut dans le pays. La main-d’œuvre surtout, point capital en cette affaire, n’abonde que trop en ce moment.
Iî n’en serait pas autrement pour le bétail, non plus que pour les engrais et les semences, quoique l’engrais puisse manquer parfois d’une manière absolue dans certains cantons.
En général, tout cela n’est pas difficile à trouver ou à faire naître, car la production est singulièrement élastique quand elle est sollicitée par la demande. Deux ou trois années au plus suffiraient, je n’en doute pas, pour satisfaire en ce genre à tous les besoins de nos campagnes, surtout si on leur permettait de recourir au besoin à l’étranger.
Ce n’est donc pas, .à proprement parler, le capital agricole qui manque, ou du moins ce capital agricole, il ne faudrait pas un temps si long pour le créer. Ce qui manque réellement, c’est chez le cultivateur la faculté de le payer '. Il a besoin de ce capital; tous ces outils, tout
• C’est plutôt l’intelligence de ses intérêts, du besoin qu’il a de ce capital roulant. Ce capital est facile à obtenir, sans doute, mais le crédit seul ne suffit ait pas à le donner, s’il n’était soutenu, ou plutôt provoqué, par un art industriel plus élevé. C. S.
ce bétail, toutes ces semences lui seraient singulièrement utiles pour sa culture, et il en tirerait un admirable parti dans l’avenir : mais les moyens actuels de se les procurer lui font faute, et il se voit contraint de renoncer aux avantages qu’il en pourrait tirer. Eh bien ! cette faculté de payer, qu’il n’a pas, supposons que le crédit la lui donne : tout aussitôt il distribue ses commandes 1 -. alors aussi le charron, le forgeron, l’éleveur de bétail, le fabricant d’engrais, se mettent à l’œuvre, et en peu de temps le capital agricole abonde dans le pays.
J’entends qu’on me dit : Il faudra bien payer un jour ; car le crédit ne dispense pas du payement, il ne faitqhe l’ajourner. Sans doute : mais le cultivateur n’a-t-il pas aussi, dans ses greniers, dans ses granges, dans ses étables ou sur les champs, des produits dont le travailleur des villes pourra s’accommoder? Il ne lui manque que les occasions de les vendre, ou le temps nécessaire pour les réaliser. Ce temps, le crédit le lui donne. Ces occasions, le crédit les fait naître ou les multiplie, puisqu’en activant la production dans les villes, il y active aussi la consommation. Si l’on suppose, d’ailleurs, que les matériaux et les outils réclamés par le cultivateur lui seraient réellement utiles, c’est qu’apparemment ils lui permettraient d’améliorer sa culture et d’augmenter sa production. Par l’usage même qu’il en ferait, il serait donc mieux en état de payer qu’il ne l’était auparavant.
Tout ce que je viens de dire à propos de la culture,
* Pas du tout : il achète de la terre à tout prix. C. S.
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s’applique avec la môme force à l’industrie manufacturière. Il n’est pas plus difficile de pourvoir d’instruments et d’outils les ateliers des artisans, ou les usines des fabricants, que les fermes des cultivateurs. Que ces artisans ou fabricants puissent seulement commander et payer les instruments qui leur manquent, et ils trouveront cent mécaniciens pour un tout prêts à les servir ; dussent ces derniers, pour répondre à ce surcroît de demandes, agrandir leurs ateliers, perfectionner leurs outils, augmenter le nombre de leurs ouvriers et la puissance de leurs moteurs. Pour l’industrie manufacturière comme pour l’industrie agricole, le difficile n’est donc pas de créer le capital qui manque, c’est de le commander *.
Veut-on savoir pourquoi le capital abonde aux États- Unis, pays si neuf, qui n’a pas, comme la France, quatorze siècles d’épargnes derrière lui? C’est que, grâce au crédit, la faculté de commander ce capital y appartient à tous, à tous ceux du moins qui peuvent l’employer utilement 2 .
Cette faculté y est exercée, du reste, dans les campagnes comme dans les villes, ainsi que l’atteste dans ses Mémoires l’ancien président Jefferson, grand adversaire des banques, et qui ne s’aperçoit pas que les faits mômes qu’il produit témoignent pour elles et contre lui 3 . t C’est,
< Ce n’est pas môme de le commander, mais de lui trouver un emploi lucratif. C. S.
* C'est que, grâce à l’instruction pratique des producteurs, le capital y est toujours' demandé pour des emplois utiles. C. S.
3 Jefferson, qui explique l’action des banques de la même manière qu’Àdam Smith, dont il rappelle même les paroles, assure
dit-il. un usage dans son pays (le mot usage est bon), que les cultivateurs qui ont besoin d’instruments ou de semences pour la culture, s’adressent à quelques négociants des villes, qui les leur livrent à crédit, en remettant le terme du payement jusqu’après la récolte prochaine. » Le même fait est rapporté, du reste, avec une meilleure intelligence de sa portée, dans un ouvrage plus récent que j’ai déjà cité Voilà pourquoi le capital abonde partout dans les vastes plaines de l’Amérique du Nord, môme chez ces cultivateurs improvisés qui s’avancent en pionniers dans le désert, tandis qu’il est si chétif et si rare dans les campagnes de France, là même où il semble qu’il ait dû s’accumuler davantage avec le temps. De là vient aussi que la création en est incessante, que les vides qui s’y font se remplissent sans peine, et que la masse s’en accroît rapidement.
Il est donc vrai que le crédit, devançant de beaucoup en cela l’effet si lent de l’accumulation et de l’épargne, multiplie presque instantanément les capitaux. Et coni-
que ces banques ne sont favorables qu’aux négociants des villes, auxquels elles accordent des facilités abusives, sans être utiles en rien aux habitants des campagnes, qui ne leur présentent guère de billets à escompter. Il oublie que, sans les facilités que les négociants des villes trouvent dans les banques, ils seraient incapables de faire aux gens des campagnes ces avances dont il parle lui-même plus loin. Au reste, ce système d’avances, il l’appelle tout simplement un usage, comme si un pareil usage s’établissait jamais sans raison, et il n’a pas l’air d’en comprendre la portée. Ce n’est rien moins pourtant que la source première de la prospérité des Etats-Unis ; c’est le levier puissant à l’aide duquel le peuple américain a remué et fécondé le désert. Ohl si un pareil usage pouvait s'établir en France, que l'aspect de nos campagnes changerait bientôt !
* The crédit System, by H. C. Carey. Philadelphia, (838.
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ment? par cela seul qu’il augmente pour chacun le pouvoir d’acheter. Au lieu de réserver ce pouvoir à ceux qui ont actuellement la faculté de payer en deniers comptants, il le donne à tous ceux, et le nombre en est grand, qui offrent dans leur position et leur moralité la garantie d’un payement futur. En d’autres termes, il le donne à quiconque est capable d’utiliser les produits par le travail. Par là, il augmente d’abord le nombre des consommateurs, et particulièrement de cette classe de consommateurs qui n’achètent les produits que pour les employer à la reproduction. De plus, il étend pour chacun la sphère de cette consommation reproductive. C’est ainsi qu’il augmente doublement la demande effective du capital et qu’il en stimule de toutes les manières la production.
Il y a un proverbe commercial qui dit : Le difficile n’est pas de produire, c’est de vendre. Sans prendre cette assertion trop à la lettre, il est impossible de n’en pas reconnaître la vérité relative. Assurément, si la difficulté de vendre n’arrétait pas les producteurs, ils seraient en mesure de porter l’émission de leurs produits bien au delà de ses limites actuelles. On vient d’en voir quelques exemples : mille autres viendraient au besoin les appuyer. Combien avons-nous en France d’industriels qui produisent tout ce qu’ils peuvent? Pas un sur dix. Sans compter que le petit nombre môme de ceux qui produisent à peu près tout ce que l’importance de leurs établissements comporte, seraient encore fort aises de les étendre si la demande répondait à leurs désirs. Pour tous, la grande question, c’est moius de produire que
d’écouler leurs produits. De là tant de soucis, tant de soins, tant de démarches pour trouver des acheteurs.
Non, dit J. -B. Say, le difficile n’est pas de vendre, c’est de produire, caries produits s’achètent avec les produits, et si- la difficulté de vendre se fait sentir d’un côté, c’est que la production a manqué de l’autre. Ai-je besoin d’insister pour faire comprendre que J. -B. Say oublie ici toute une face du problème qu’il envisage? Sans doute les produits s’échangent contre les produits; mais à quelle condition, lorsque le crédit n’intervient pas entre les contractants? A la condition de l’emploi d’un intermédiaire coûteux, et qu’on n’a pas même toujours à volonté : à la condition par conséquent d’un frottement énorme, qui suffit bien souvent pour empêcher l’échange, et qui, dans tous les cas, en embarrasse le jeu.
La difficulté de vendre est parmi nous, qu’on l’interprète comme on voudra, un fait constant. Ce qui n’est pas moins constant, c’est que la production, arrêtée précisément par cet embarras de la vente, ne va jamais à beaucoup près jusqu’aux dernières limites du possible. Voilà pourquoi le capital se forme lentement; non pas à cause de la difficulté de le produire, mais à cause de la difficulté de le placer. C’est là le mal secret qui nous mine et contre lequel l’épargne même n’est qu’un impuissant remède. Accumulez tant que vous voudrez, ce mal subsistera toujours; il n’y a que le crédit qui puisse nous en guérir ’.
1 Si, comme il est vrai, c’est dans la difficulté de placer qu’est le mal, le remède est dans une amélioration de l’art de placer, de l'art industriel dont l’usage du crédit n’est qu’une branche. C. S.
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Dans les exemples que j’ai précédemment cités, peuton dire maintenant que le crédit multiplie les capitaux? Pourquoi pas, puisque aussi bien ces capitaux ne se produiraient pas sans son concours? Je veux bien qu’il ne fasse en cela que provoquer la mise en valeur de matières existantes, et que les véritables producteurs soient toujours les artisans et les ouvriers qui mettent ces matières en œuvre. Mais on conviendra du moins que le crédit est le mobile ou l’àme de cette production nouvelle, qu’il a fait naître et qu’il anime seul de soa souffle toutpuissant.
D’un autre côté, peut-on dire que le crédit par luimême est productif? il l’est peut-être autant que le commerce, qui lui non plus ne crée ni ne façonne les produits, bien qu’il y ajoute une valeur par le transport. C’est un mot bien vague et bien élastique que le mot produire, et bien subtile est la limite où son application s’arrête. Déjà l’on est convenu, et avec raison, que le commerce est productif. Et en effet, quelle différence générique y a-t-il entre le fait de l’homme qui extrait la houille de la mine pour la mettre au jour, et celui de l’homme qui la transporte ou qui la distribue au loiu? Ni l’un ni
l’autre n’a créé ou façonné la bouille ; l’un et l’autre ont contribué également à la rapprocher du consommateur, quoique par des moyens divers. Si le premier est un producteur, le second doit l’être ; si l’on refuse ce titre à celui-ci, on doit aussi le refuser à celui-là, et voilà un produit sans producteur. Le fait est qu’ils ont concouru tous les deux à donner à la houille son utilité propre, en la mettant aux mains des consommateurs, et qu’il y a par
conséquent un travail également productif des deux côtés. Or, je demande si l’on ne pourrait pas dire également, par induction, que le crédit est productif, lorsque évidemment c’est par son influence que tant de matières brutes, précédemment perdues ou stériles, sont sorties de leur inertie, comme la houille de la mine, pour se convertir en produits façonnés ou en capitaux actifs ?
Je n’insiste pourtant pas sur les mots, pourvu qu’on m’accorde les effets. Que le orédit soit eu non productif, qu’il multiplie ou non les capitaux, toujours est-il qu’à son défaut la production languit et la multiplication des capitaux s’arrête. C’est assez pour que l’on comprenne rimramense utilité, pour mieux dire, l’absolue nécessité de son concours.
Si l’on veut se représenter, par un exemple frappant, toute la différence qu’il y a entre un état de choses où le crédit règne, et un autre d’où ce crédit est absent, on n’a qu’à se transporter par la pensée à un de ces moments, comme tout le monde en a pu voir, où tout à coup la confiance se retire, où le commerce s’embarrasse, et qu’on appelle des crises commerciales. Ces crises sont souvent produites, chacun le sait, par des événements subits, inattendus, n’ayant d’ailleurs aucun rapport direct avec le commerce. Qu’arrive-t-il cependant? Du jour au lendemain les transactions sont suspendues, la circulation des produits est arrêtée; plus de vente ; les magasins s’encombrent, et bientôt la production elle-même se ralentit. D’où vient alors une décomposition si étrange et si prompte? Pourquoi, par
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exemple, cot extraordinaire et si rapide décroissement de la vente, quand il semble qu’en si peu de temps les besoins n’aient pas changé? On dira peut-être : Si la vente est arrêtée d’un côté, c’est que la production a manqué de l’autre. Mais la veille encore la production était dans toute sa force, elle n’avait manqué nulle part, et aujourd’hui la vente est arrêtée partout: Il est évident que tout ce désordre n’a pas alors d’autre cause que l’affaiblissement de la confiance et la disparition du crédit. Par le vide que le crédit laisse en se retirant, qu’on juge de la place qu’il occupait, qu’on se fasse une idée du rôle immense qui lui était réservé dans l’œuvre générale de la création et de la circulation des produits.
Ainsi, pour revenir à notre point de départ, l’effet actuel de l’introduction du crédit dans les relations commerciales est d’augmenter, sinon la somme des valeurs qu’un pays possède, au moins celle des valeurs actives ‘. Voilà l’effet immédiat. Il est déjà grand, on l’a vu ; mais l’effet prochain ou subséquent sera plus grand encore, car, de cela même que tant de valeurs oisives ont été rendues au travail, que la puissance productive s’est accrue, ainsi que la facilité de vendre ses produits, chaque industriel aura donné à sa production un plus large essor. On aura vu on même temps de nouveaux producteurs s’établir en plus grand nombre à côté des anciens, encouragés tout à la fois par la facilité de se procurer des instruments, et par le surcroît général de la demande. Il se trouvera donc le lendemain, dans
* Ici notre auteur rentre complètement dans la théorie exacte dont il avait un moment franchi les limites. G. S.
les magasins, dans les ateliers, plus de produits qu’il n’en existait la veille : et la même cause agissant toujours, ces produits s’écouleront encore avec une rapidité croissante, pour aller concourir à en former d’autres à leur tour. L’effet se multipliera de proche en proche, et s’accroîtra pour ainsi dire suivant une progression géométrique. A ce compte, on ne sait vraiment pas où s’arrêterait le progrès incessant de la richesse d’un peuple favorisé par le crédit, si des causes d’un autre ordre ne troublaient quelquefois cette marche ascendante, si le crédit lui-mème n’était sujet à des retours soudains, à des crises funestes, qui viennent de temps à autre détruire une partie de ses bienfaits.
g 111. — ÉPARGNE ET ACCUMULATION. — AMÉNAGEMENT ET EMPLOI DES CAPITAUX.
De ce qu’un pays doit tendre avant tout à augmenter sa production, il ne s’ensuit pas qu’il doive dédaigner l’épargne, loin de là. Il est hors de doute qu’une nation qui consommerait annuellement tout ce qu’elle produit, ne ferait guère de progrès dans les voies de la richesse, alors môme qu’elle porterait à leur maximum de puissance toutes ses forces productives. Il faut donc qu’elle sache mettre en réserve une partie de ce produit annuel pour augmenter son capital. Telle est, du reste, la tendance naturelle de tous les peuples. Malgré les exemples assez nombreux d’imprévoyance qu’on y rencontre, il est constant que la masse s’y montre en général animée d’un esprit de prévoyance et d’ordre, qui l’induit à
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réserver quelque chose sur le présent pour faire la part de l’avenir. De là le progrès incessant qui se manifeste chez tous les peuples, lorsque des causes trop graves de pénurie ou de désordre n’y mettent pas un obstacle dominant.
Mais croit-on par hasard que l’assistance des établissements de crédit ne soit pas nécessaire pour féconder l’épargne, comme elle l’est sans aucun doute pour animer la production? Elle est nécessaire d’abord pour encourager la prévoyance naturelle des hommes, en leur offrant pour leurs économies des asiles toujours ouverts. Elle l’est encore pour donner à ces économies un emploi utile, et les faire tourner sans retard à l’avautage de tous.
Ce n’est pas tout de vouloir épargner, ni même do gagner assez pour que l’épargne soit facile; encore fautil trouver quelque part l’emploi des sommes que l’on soustrait ainsi à sa consommation; autrement on court grand risque de se décourager dans cette voie pénible. Or, comme les économies faites au sein de la société se forment ordinairement avec lenteur, pièce à pièce, la plupart des hommes ne trouvent pas dans la position qu’ils occupent le moyen de les utiliser. Quelques-uns peut-être sont assez heureux pour les faire tourner jour par jour, à mesure qu’elles se forment, en accroissement de leur capital actif ; mais c’est toujours le petit nombre : les autres ne peuvent guère les employer que lorsqu’elles s’élèvent déjà à d’assez fortes sommes. Aussi, faute d’institutions de crédit qui les recueillent, la plupart de ces économies restent-elles longtemps oisives; et
il arrive souvent aussi que, faute d’apercevoir assc* clairement le but où elles mènent, la plupart des hommes renoncent à les faire et se livrent sans contrainte à toutes les tentations du moment.
C’est ce qu’a très-bien compris J. -B. Say. Voici comment il s’explique sur ce sujet dans la belle analyse qu’il a faite de l’épargne. Après avoir dit que tout entrepreneur d’industrie, faisant lui-môme travailler son capital, trouve avec facilité les moyens d’occuper productivetnent ses épargnes, ce qui n’est pourtant pas vrai sans exception, il ajoute : « Mais les propriétaires de terres affermées, et les personnes qui vivent de leurs rentes ou du salaire de leur main-d’œuvre, n’ont pas la même facilité, et ne peuvent placer utilement un capital qu’autant qu’il se monte à une certaine somme. Beaucoup d’épargnes sont, par cette raison, consommées improductivement, qui auraient pu être consommées reproductivement, et grossir les capitaux particuliers, et par conséquent la masse du capital national. Les caisses et les associations qui se chargent de recevoir, de réunir, et de faire valoir les petites épargnes des particuliers, sont en conséquence (toutes les fois qu’elles offrent une sécurité parfaite) très-favorables à à la multiplication des capitaux '. »
Si l’on veut sé faire une idée approximative des services que peuvent rendre les institutions dont parle ici J.-B. Say, on n’a qu'à considérer ce qu’ont fait depuis 1818 nos caisses d’épargne. Si imparfaits que soient ces établissements, puisqu’ils ne reçoivent que les sommes
1 Traité, liv. I, ch. 2.
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miniinés, ert limitant beaucoup le montaht des dépôts, ils n’ont pas laissé de réunir dans ces dernières années* par exemple en 1844, une somme totale de 400 millions. C’est peu, eu égard à ce qu’il eût été facile de faire ; mais c’est beaucoup relativement à ce qui se passait auparavant. Que devenaient toutes ces petites épargne^ avant l’institution des caisses actuelles? Il est permis de croire que la plus grande partie se perdait en consommations improductives : le reste, en attendant qu’il s’élevât à d’assez fortes sommes, demeurait stérilement enfoui dans des escarcelles, de vieux matelas, des trous de murailles, etc., avec de grands dangers pour les propriétaires et sans profit pour le pays. Aujourd’hui mémo, on peut en être sûr, malgré l’existence de ces caisses et à cause de leur extrême insuffisance, bien d’autres épargnes plus considérables éprouvent uü sort pareil.
Voilà donc pour les banques un nouvel et grand objet à remplir s recueillir toutes les épargnes, petites et grosses, à mesuré qu’elles se forment, et les faire fructifier immédiatement, tant dans l’intérêt de leur possesseur que pour le bien général du pays. Ce nouvel emploi est une sorte de corollaire ou de dépendance de l’autre, et c’est aux banques seules qu’il appartient de le remplir, parce que seules elles trouvent dans le courant Ordinaire de leurs Opérations des moyens assurés de placement. Intermédiaires naturels entre les capitalistes (petits btt grands), et les travailleurs, comme elles le sont entre les producteurs de divers ordres, elles ne reçoivent d’une main que pour déverser dé l’autré,
trouvant sans peine dans leur nombreuse clientèle l’emploi immédiat des sommes qu’on leur confie.
Outre les épargnes proprement dites, les banques peuvent encore recueillir toutes les sommes qui, par des causes quelconques, demeurent accidentellement oisives, et la masse en est toujours considérable. Combien de négociants, d’industriels, de propriétaires ou de capitalistes, qui, dans la prévision de quelque achat à faire, ou de quelque engagement à remplir dans un terme plus ou moins prochain, amassent lentement de fortes sommes. Sont-ils forcés de les garder dans leurs coffres ; c’est un capital qui chôme, en attendant le moment marqué pour son emploi. Et pendant que ce capital sommeille ici, combien ne serait-on pas heureux de le trouver ailleurs ! Qu’une banque s’ouvre; elle recueille toutes ces sommes éparses, et comme les époques prévues pour les retraits s’échelonnent, elle en utilise la plus grande part, au double avantage de ceux qui les possèdent et de ceux qui les réclament. C’est ainsi que les institutions de crédit aménagent le capital; qu’elles le ramassent pour le répandre, semblables à de grands réservoirs publics où l’eau se recueille pour se distribuer partout, qu’elles utilisent enfin toutes les richesses sociales, de manière qu’il n’en reste jamais une seule parcelle oisive.
Pour voir tout ce qui nous manque à cet égard, il suffit presque de jeter les yeux autour de soi. Au lieu de cette sage distribution du capital monétaire, c’est un désordre effrayant. Ici la monnaie chôme faute d’emploi, et fatigue inutilement son triste possesseur; tandis
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qu’à côté de lui, tout proche, des travaux utiles la réclament en vain. Engorgement d’un côté; pénurie de l’autre. Ils ne sont pas rares, en effet, au moins dans les temps ordinaires, ceux que leurs deniers embarrassent, et qui poursuivent sans les trouver de bonnes occasions de placement : moins rares encore sont ceux entre les mains desquels de belles entreprises avortent, parce que le capital leur fait défaut.
Ce mauvais emploi du capital monétaire, il faut le dire, n’est pas particulier à la France. Il se fait remarquer plus ou moins dans tous les pays où l’institution des banques n’est pas libre. On comprend dès lors que l’Angleterre est loin d'en être exempte. Pour compléter à cet égard les réflexions qui précédent, je ne puis mieux faire que de traduire ici quelques passages fort intéressants d’un ouvrage publié l’année dernière à Londres par un économiste distingué, M. James Wilson ', dont le nom a déjà conquis une juste célébrité dans son pays.
« En général, le commerce de banque, tel qu’il a été pratiqué en Angleterre, n’a pas été dirigé de manière à attirer beaucoup de capital, soit comme moyen de pourvoir aux affaires courantes, soit comme placement et à titre de dépôts permanents. Aucune de nos opérations de banque n’exige ou n’attire une grande somme de capital au premier de ces deux titres, et la constitution des banques anglaises, aussi bien que le principe qui les a dirigées, a été peu propre à encourager une large affluence de dépôts permanents comme placement.
' Capital, Currency and Banking, by James Wilson, Esq., M. P. — London, 1847, art. III.
» En règle générale, le capital propre des banquiers ne constitue qu’une faible portion des moyens à l’aide desquels ils opèrent. Comme nous l’avons déjà fait observer, les banquiers sont plutôt des intermédiaires par la voie desquels le capital des autres est prêté ou em- * prunté, que des commerçants faisant valoir leurs propres fonds. Le capital appartenant en propre aux banques, et réalisé par elles, doit être considéré plutôt comme une garantie offerte au public pour le rassurer contre les risques auxquels on sait que les banquiers sont exposés dans l’usage qu’ils font des dépôts remis entre leurs mains, que comme une partie importante de leurs moyens commerciaux.
# Ni la constitution des banques anglaises, ni les principes d’après lesquels elles ont conduit leurs affaires, n’ont été propres à attirer une grande masse de dépôts permanents dont elles pussent faire l’emploi. En premier lieu, il y a eu trop d’interruptions dans le crédit et dans la solidité des banques anglaises, pour qu’elles puissent aspirer à ce haut degré de confiance qui est nécessaire pour qu’elles soient choisies comme lieux de dépôt permanent pour les fonds des particuliers, et surtout pour les dépôts fiduciaires. En second lieu, la pratique d’allouer un intérêt sur les dépôts n’est pas générale, et à Londres, à quelques faibles exceptions près, qui ont lieu à des conditions déterminées, elle est même totalement inconnue. Ces Sortes de capitaux sont donc en général placés sur les fonds publics, ou sur d’autres valeurs du gouvernement.
» Le principal fonds au moyen duquel les banques
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anglaises conduisent leürs affaires, se compose du dépôt des petites sommes recueillies çà et là sur les épargnes que la vaste étendue du commerce du pays et la grandeur de son revenu rendent momentanément disponibles ; ressources trop faibles et trop incertaines dans leur durée pour devenir l’objet d’un placement profitable et permanent.
* Les commerçants, les manufacturiers, les marchands au détail, les fermiers, les propriétaires de terres, entré les mains desquels passent tous les salaires et les intérêts des fonds publics, ont tous à certains moments des sommes considérables de monnaie en réserve pour faire face à leurs engagements et à leurs dépenses futures. Outre cette monnaie, il y a toujours d’importantes portions de capital qui, ayant été retirées de tel emploi ou de telle voie de spéculation, attendent une nouvelle occasion de placement; et ce sont ces fonds accidentellement disponibles qui constituent la principale ressource des banques pour la conduite de leurs affaires; ressource qui, bien qu’accidentelle par rapport à chaque cas particulier, présente cependant Une assez remarquable fixité pour l’ensemble. La moitié des clients d’un banquier peuvent être tantôt préteurs et tantôt emprunteurs, mais au milieu de ce changement perpétuel de relations, où la position du banquier est si variable vis-à-vis de chacun, elle présehtc cependant, quant à l’ensemble de ses ressources, une tenue assez constante. En somme, nous pouvons considérer le banquier Comme un agent qui se place dans un moment donné entre leé préteurs et les emprunteurs de monnaie.
toujours prêt à emprunter et toujours prêt à payer. » Ici M. J. Wilson examine quels sont les meilleurs moyens pour attirer dans les banques le numéraire dormant, et de quelle manière ces dépôts doivent être employés pour que le pays en tire le plus grand avantage possible. 11 fait remarquer que les banques anglaises n’ont jamais inspiré au public toute la conflance nécessaire ; puis, venant à rechercher les causes de ce défaut de confiance, il poursuit ainsi :
« Et ce défaut fondamental des banques anglaises, nous croyons qu’on peut l’attribuer en grande partie, sinon en totalité, à l’action de la législation. Depuis que la banque d’Angleterre a été érigée en corporation, les restrictions que le gouvernement a, de temps à autre, imposées à l’emploi du capital et aux efforts indépendants des particuliers, soit isolés, soit réunis en associations, ont été, à ce que nous croyons, la source de la plus grande partie, sinon de la totalité, des malheurs et du discrédit qui ont frappé les banques anglaises. Sans les privilèges particuliers accordés de temps en temps à la banque, sans les restrictions imposées dans le même esprit aux entreprises particulières, et la continuelle intervention du gouvernement pour atténuer et réparer des maux que ses actes antérieurs ont fait naître, il ne peut y avoir aucun doute que, depuis nombre d’années, nous aurions vu nos établissements de banque fondés sur les principes les plus élevés, les plus sains et les plus profitables que la concurrence, l’intelligence et l’énergie des hommes puisse suggérer et mettre en pratique. Le commerce de banque est celui qui, par-dessus tous les
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autres, sous un régime d’entière liberté et de non-intervention gouvernementale, atteindrait vite le point de perfection. Le public n’emploiera pas une banque peu sûre, quand il y en aura d’autres offrant une sûreté parfaite avec lesquelles il pourra entrer en relations, et qui seront prêtes à lui rendre tous les services qu’on peut attendre d’une banque. »
Indépendamment de la confiance qu’un établissement de ce genre doit inspirer, il y a une autre condition nécessaire pour qu’il attire dans ses caisses la plus grande masse possible de dépôts ; c’est qu’il en paye un intérêt raisonnable : autrement on ne s’empressera guère de verser son numéraire en banque, et une grande partie du capital métallique dèmeurera toujours stérile. C’est encore un point sur lequel la pratique des banques anglaises est fort imparfaite. La plupart, à commencer par la banque de Londres, ne payent aucun intérêt sur les dépôts qu’on leur confie, quoiqu’elles s’en servent largement dans leurs escomptes, et les autres ne payent qu’un intérêt trop faible, souvent absorbé même par la commission qu’elles prélèvent lors du versement et lors du retrait des dépôts. Aussi a-t-on cherché divers moyens de suppléer à leur action. C’est ainsi que, dans ces dernières années, les courtiers ou agents de change, qui se bornaient autrefois à négocier les effets de commerce pour le compte des autres, se sont mis à recevoir des dépôts à intérêt et à escompter des effets pour leur propre compte, changeant ainsi leur rôle primitif en celui de véritables banquiers On comprend toutefois
4 On sait qu’en Angleterre la profession de courtier ou agent de
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que l’intervention de ces individus isolés ne peut tenir lieil de celle des grandes compagnies, parce qu’ils n’offrent pas la même surface, ni des garanties aussi solides. Aussi n’y a-t-il jamais qu’une faible partie de la monnaie disponible qui s’utilise par ce moyen.
« Faute de ce moyen régulier de placement a leur portée, dit M. J. Wilson, les épargnes de chaque district ont une tendance à se porter vers la capitale, pour y trouver un placement sur les fonds publics ou sur d’autres valeurs de même sorte, tandis qué, par le moyen d’une banque solide, elles peuvent être retenues sur les lieux, pour favoriser dés améliorations locales, et faciliter des entreprises manufacturières et agricoles. »
De là viennent aussi ces engorgements de numéraire que l’on remarque en certains lieux, particulièrement à la bourse, tandis qu’une affreuse disette se fait sentir ailleurs. Il serait difficile do dire tous les désordres qui naissent de ccS fâcheuses dispositions. Il se fait moins d’économies au sein de la société, parce que l’esprit d’épargne manque de stimulant; ces économies profitent moins à ceux qui les ont faites, et la société elle-même n’en tire pas tous les avantages qu’elle en pourrait attendre. Au lieu de se répandre comme une rosée bienfaisante sur l’industrie pour en féconder les travaux, elles se perdent Souvent dans les mains de leurs possesseurs, ou s’engorgent dans quelques lieux malsains, où elles ne servent qu’à nourrir l’agiotage et là passion désordonnée du jeu.
change est ouverte à tout le inonde, et aucune loi ne leur interdit de faire des opérations pour leur propre compte.
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Mais j’ai hâte d’en venir à la conclusion de M. J. Wilson, où il met en parallèle le système écossais avec le système anglais.
« De tous les principes qui ont été adoptés pour la conduite du commerce de banque, le plus favorable à l’accroissement des dépôts, le plus profitable pour les banques elles-mêmes, et le plus avantageux pour le public, est celui qui a été suivi par les banques d’Écosse.
» En premier lieu, elles sont constituées de manière h inspirer au public la plus grande somme possible de confiance dans leur permanence et leur solidité. Au moyen des profits qu’elles tirent de leur circulation, elles sont en mesure d’allouer un intérêt sur les dépôts, quelque courte qu’en soit la durée ; et elles tirent un antre profit du taux d’intérêt supérieur auquel elles trouvent moyen de placer une portion considérable des sommes déposées. Le taux d’intérêt qu’elles accordent sur ces sommes est généralement égal à celui que les déposants eux-mêmes pourraient obtenir par des placements sur les fonds publics, en tenant compte des frais de courtage, et du risque qu’ils auraient à courir de voir le prix de ces valeurs tomber au moment où ils auraient besoin de lés réaliser ; et comme elles allouent le même intérêt pour quelque courte durée de temps que le dépôt soit fait, il en résulte que presque chaque homme se fait ouvrir un compte dans une banque, où il verse chaque soir ce qu’il a pu économiser dans la journée, afin de ne pas perdre même l’intérêt d’uli jour. Les divers avantages qui résultent de ce système, d’abord pour les banques elles-mêmes, et plus particulièrement encore pour
la société en généra!, sont plus grands que ne pourraient le croire, sur un premier aperçu, ceux qui ne sont pas familiers avec ce genre d’opérations. Le premier effet est d’économiser l’agent de la circulation jusqu’au dernier degré du possible. Quiconque a- fait une épargne est fortement sollicité à la verser en banque, et à ne pas garder, même pour un seul jour, la moindre somme dont il n’a pas un besoin immédiat. C’est en conséquence de cela que tout le mouvement commercial de l’Écosse s’effectue avec une circulation qui n’excède pas 3,500,000 liv. (87,500,000 fr.), en y comprenant les billets de toutes valeurs, depuis une livre et au-dessus, tandis que la circulation de l’Angleterre, en numéraire et en billets, ne peut pas être évaluée à moins de 50 à 60 millions de livres (1250 à 1500 millions de francs). La population de l’Angleterre et du pays de Galles est six fois plus grande que celle de l’Ecosse; en conséquence, une circulation de 21 millions de livres devrait suffire à y effectuer tous les échanges aussi bien que 3,500,000 livres en Écosse. Et l’on ne peut pas dire que cette différence vient de ce que le commerce de l’Angleterre est plus considérable. Il est d’abord douteux qu’il en soit ainsi; mais que cela soit ou non, ce ne sont pas les grandes transactions commerciales qui exigent surtout l’emploi du numéraire ou des billets, dont l’usage est plutôt confiné dans les ventes au détail, les payements de salaires et les consommations privées.
« Le premier résultat frappant de cette économie du capital est l’énorme accumulation des dépôts dans les mains des banques écossaises ; dépôts qui font la force
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de ces institutions, et qui ne s’élèvent pas actuellement à moins de 30,000,000 liv. (750,000,000 francs).
» La banque d’Angleterre, avec un capital de 14 millions 500 mille liv., et une circulation de 20,000,000 liv., indépendamment de ce qu’elle fait avec le gouvernement , n’attire de dépôts , môme en ce moment , que jusqu’à concurrence de 10,000,000 liv. 1 , dont une grande partie se compose uniquement des réserves des banquiers de Londres ; tandis que les banques écossaises, avec un capital de moins de 10,000,000 liv., et une cir^ culation de 3,000,000 livres, commandent des dépôts jusqu’au montant de 30,000,000 livres. Le bienfaisant effet de ce système, en ce qui regarde le public, s’étend bien au delà des intérêts que chacun reçoit pour ses épargnes. Par le fait, il augmente le capital actuel du pays, en mettant en valeur toute cette partie qui autrement resterait oisive ; et en outre il retient sur les lieux de fortes sommes qui autrement iraient chercher un placement dans les fonds publics. Il n’y a aucun doute que la plus grande partie des améliorations agricoles, pour lesquelles l’Écosse est si remarquable, ont été dues à cette application sur les lieux des épargnes du pays. »
Si judicieuses que soient toutes ces observations, j’aurais peut-être quelque chose à y reprendre, sinon pour les contredire , au moins pour les compléter. D’abord M. J. Wilson me parait attacher quelquefois une impor-
* Au moment où ces réflexions étaient écrites (99 mars 1845), sur les 10,000,000 st. composant le fonds de dépôts de la banque de Londres, 9,000,000 provenaient des compagnies en instance pour des concessions de chemins de fer, et avaient été versés d’après les prescriptions de la loi.
l.K CRÉDIT ET LES BANQUES.
tance trop exclusive à cette fonction spéciale des banques qui consiste à recevoir et à utiliser les épargnes d’un pays s il ne faut pas oublier que par leurs escomptes et leurs émissions de billets, elles remplissent une autre fonction plus importante encore, qui consiste à mettre en valeur tout ce qui est susceptible d’étre utilisé par le travail. J’oserai dire ensuite que M. J. Wilson est un peu trop émcrvciHé de la perfection des banques écossaises, parce qu’il ne les Compare guère qu’à celles de son pays. Fort supérieur Sans aucun doute au système anglais, le système écossais est pourtant bien éloigné encore de cette perfection absolue que M. Wilson lui prête. Sans m’arrêter à la cause de ses imperfections, siir laquelle je reviendrai plus tard, je puis ett signaler dès à présent lés principaux symptômes.
D’abord, tandis que les banques écossaises distribuent généralement à leurs actionnaires des dividendes de 9 pour 1 00, elles n’allouent ordinairement aux déposants dont elles utilisent les fonds qu’un intérêt de 2 1/2 ; c’est une anomalie choquante et qui révèle Un vice secret, il y a loin dé là, j’en conviens, à la pratique de la banque de Londres, qui distribue 'des dividendes de 1 1 pour 100 à ses actionnaires et ne donne rien aux déposants, mais ce n’est pas encore à beaucoup près ce qu’on aurait le droit d’attendre sous un régime de véritable liberté. Ensuite la masse des dépôts reçus par les banques d'Ecosse est réellement hors de toute proportion avec la somme du capital qui leur appartient en propre; 30,000,000 liv. contre 10,000,000 ; il y a là, quoi qu’on en puisse dire, un danger réel, qui s’est révélé d’ailleurs quelquefois