S IV. — RÉSUMÉ DE LA THEORIE DU CRÉDIT
Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que ce qui précède a dû suffire pour donner une idée satisfaisante de l’action du crédit au sein de la société et de l’influenee qu’il y exerce.
Cette action est en quelque sorte double. Elle a pour
objet d’une part les matières brutes, les matériaux, les instruments de toutes les sortes, qu’il s’agit de faire arriver promptement dans les mains de ceux qui peuvent les mettre en œuvre ; de l’autre, le capital métallique, fruit de l’épargne, tous les fonds dormants, toutes les économies éparses, qu’il s’agit de recueillir et d’aménager, pour les faire fructifier en les distribuant partout
où le besoin s’en fait sentir. ' *
Dans l’un et l’autre cas, l’intc*vention des banques est nécessaire. Non pas qu’il appartienne à ces établissements de rien ajouter ni au/tTàpital, ni aux ressources actuelles de la société, mais parce que la circulation rapide des produits, et l’emploi non interrompu des capitaux dormants, supposent chez tous' les hommes une confiance mutuelle, une entente préalable, qui ne peuvent s’établir que par l'intermédiaire des banques, ou qui ne se propagent point sans leur concours'.; *
Encore deux exemples qui rappellent cette vérité et la résument.
D’un côté, voici un mécanicien, un forgeron, un charron, dont les ateliers chôment, non peut-être faute de matières à mettre en œuvre, mais faute de commandes pour leurs produits. Ailleurs pourtant, voilà des fabricants qui ont besoin de machines, des cultivateurs qui ont besoin d’instruments de labour. Pourquoi ne délivrent-ils pas ces commandes que le mécanicien, le forgeron et le charron attendent? C’est qu’il faudrait payer en argent, et cet argent, ils ne l’ont pas en ce moment. Cependant, ils ont, eux aussi, dans leurs magasins, dans leurs greniers, des produits à vendre, dont bien des
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gens pourraient s’accommoder. Que ne les donnent-ils en échange? c’est que l’échange direct n’est pas possible; il faudrait vendre d’abord; et comme ils exigent euxmêmes un payement en argent, ils ne trouvent que difficilement des acheteurs. Voilà donc le travail suspendu des deux parts. C’est dans une situation semblable que la production languit et que la société végète, avec tous les éléments possibles d’activité et de prospérité.
Il y aurait cependant un moyen de lever cette difficulté. Si le mécanicien, le forgeron et le charron reftisent de livrer leurs produits autrement que contre de l’argent comptant, ce n’est peut-être pas qu'ils se défient de la solvabilité future du cultivateur ou du fabricant ; c’est qu’ils ne sont pas en mesure de faire des avances, qui appauvriraient leur capital et les mettraient bientôt hors d’état de travailler. Que chacun donc, en délivrant sa marchandise, puisqu’il a confiance dans la solvabilité future de celui qui la demande, exige seulement, au lieu d’argent comptant, un billet, dont il se servira à son tour près de ses fournisseurs. A cette condition, la circulation se rétablira et le travail aussi. Oui : mais il faut être sûr pour cela que les billets acceptés en payement seront reçus dans le commerce, autrement on rentre toujours dans le cas d’une simple avance à découvert. Or, cette certitude on ne l’a pas : on refuse donc de prendre des billets, non parce qu’on en suspecte la validité, mais parce qu’on doute de la possibilité du placement. Une banque intervient et dit : Vous, mécanicien, délivrez vos machines; vous, forgeron, vos instruments; vous, cultivateur, vos matières brutes ; vous, fa-.
brieant, vos articles manufacturés : acceptez en toute assurance des billets payables à terme, pourvu que vous ayez confiance dans la moralité des débiteurs. Tous ces billets je m’en charge ; je les reprendrai à mon compte, jusqu’au jour de l’échéance, et vous délivrerai en échange d’autres billets signés par moi, et que vous serez sûrs de faire accepter partout. Alors toute difficulté cesse. Les ventes s’opèrent; les marchandises circulent; la production s’anime : il n’y a plus ni matière, ni instruments, ni produits d’aucune sorte qui demeurent un seul instant inoccupés.
C’est à ce premier résultat, le plus important de beaucoup, qu’une banque arrive, on l’a vu, par ses escomptes, avec le secours nécessaire de ses émissions de billets.
D’un autre côté, voici des propriétaires, des ouvriers, des travailleurs de divers ordres, qui sont parvenus à faire des économies, ou sur leurs revenus, ou sur le fruit de leur travail. Leur position actuelle ne leur permet pas de les utiliser sur l’heure; ils les laissent donc dormir dans l’attente de quelque emploi futur. Cependant, à côté d’eux, bien d’autres travailleurs en tireraient surle-champ, s’ils les avaient à leur disposition, un fort utile parti, et consentiraient sans peine à en payer l’usage. Pourquoi ne pas les remettre entre leurs mains? C’est que les détenteurs n’ont pas une suffisante confiance dans ces individus isolés, dont rien ne leur garantit la solvabilité future, et qu’ils craignent, en se dessaisissant de leurs épargnes en vue d’un bénéfice partiel, d’en perdre la totalité dans l’avenir. Voilà pourquoi ils les
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retiennent dans une oisiveté fâcheuse, également nuisible à eux-mômes et au pays. Une banque survient et dit : Remettez-moi vos épargnes, à moi qui suis une société puissante, solidement assise, et qui vous offre ces garanties que vous cherchez en vain chez les individus. Je ferai valoir ces fonds à votre place, en me portant garante de leur remboursement, et je vous en payerai ré. gulièrement l’usage quoi qu’il arrive, en prélevant seulement une commission ou une part d’intérét pour mes services. Alors toutes les économies se recueillent pour se répandre, elles rentrent dans la circulation au grand avantage de tous = chacun s’étudie mémo à en amasser chaque jour de plus considérables, parce qu’il trouve un moyen prompt, facile et commode de les faire travailler & son profit.
Dans tout cela, rien d’artificiel, rien d’insolite, rien qui ne se justifie en pratique et en raison. Est-ce par hasard un principe de désordre jeté au sein de la société? C’est, au contraire, un principe d’ordre introduit là où un affreux désordre règne. Est-ce un danger de plus dans les transactions commerciales ? Oui, si vous faussez l’institution, soit en établissant des privilèges abusifs, soit en aspirant à fabriquer, comme on dit, de 1a monnaie de papier. Mais si vous laissez les choses suivre leur libre cours, les établissements de crédit, loin d’apporter un danger nouveau, ne font qu’amortir tous les risques partiels dont les voies du commerce sont naturellement semées. C’est là précisément leur rôle, et elles ne pourront prétendre au succès qu’à condition de le remplir.