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I. — AMÉLIORATION DU SORT DES TRAVAILLEURS

Par cela même que le crédit met en valeur les capitaux dormants, il donne de l’emploi aux hommes; il utilise à la fois les bras et les intelligences. C’est peutêtre là, du reste, le plus grand comme le plus précieux de ses bienfaits. Combien d’hommes, dans un pays tel que la France, qui languissent inoccupés ! Combien d’autres dont les bras s’emploient, faute de mieux, à des travaux misérables, aussi misérablement rénumérés ! sans parler de ceux qui, doués d’une intelligence propre à diriger le travail des bras, ou à le féconder par des inventions utiles, ne trouvent, intelligences déchues, qu’à employer leur force brutale et physique. Ils consomment peu, ces hommes ; mais hélas ! ils produisent moins encore, à charge à la société comme à eux-mêmes. Quand on y regarde bien, quelle immense déperdition de forces vives ! Quel effrayant désordre ! quel lamentable gaspillage de toutes les ressources d’une nation! Vienne le

crédit, et ce désordre cesse '. Capitaux, bras, intelligences, tout s’utilise, tout s’emploie, et chaque chose et chaque homme reçoit à l’instant l’emploi le plus utile et le mieux approprié à sa nature.

On se préoccupe vivement, et avec raison, depuis quelques années, des moyens d’améliorer la condition des classes ouvrières. Beaucoup d’esprits éclairés se sont exercés sur cette question si grave, les uns par un zèle pieux pour le bien de l’humanité, les autres par la terreur que leur inspire cette masse d’hommes, toujours dominée et souvent égarée par le besoin. Depuis la dernière révolution surtout, l’attention générale s’est portée avec une vivacité nouvelle sur ce sujet. Rien de plus légitime que ces préoccupations, rien de plus louable que ces travaux et ces études, quel qu’en soit le mobile. Mais en général, il faut le dire, on a procédé dans ces recherches à la manière des empiriques , qui vont droit au siège du mal, aux symptômes apparents, sans en approfondir la cause. C’est par des mesures directement applicables aux ouvriers qu’on a prétendu les relever de leur abaissement, comme s’il n’y avait pas entre toutes les classes de travailleurs, à quelque degré qu’elles soient placées dans l’échelle sociale, une solidarité étroite ; comme si les salaires des ouvriers se réglaient par d’autres lois que les lois générales de l’industrie et du commerce. Toutes ces études, tous ces travaux ont été et devaient être sans résultat. Le travail, et celui des ouvriers comme celui des maîtres, est une valeur com-

1 Ici encore, notre auteur attribue au crédit seul les résultats d'un progrès dans l’art industriel tout entier. C. S.

208 ' LE CtlÉBlT ET LES BANQUES.

mercialc sujetto aux mômes conditions que toutes les autres ; elle s’élève ou s’abaisse selon le rapport duToffre et de la demande. Si elle est plus demandée qu’offerte, e’est-à-dire s’il y a relativement plus de travaux à exécuter qu’il n’y a de travailleurs, cette valeur s’élève ; dans le cas contraire, elle s’avilit. Il n’y a pas de règle plus infaillible. Partant de là, il faut reconnaître que l unique manière d’élever les salaires et d’améliorer la condition des travailleurs, c’est d’améliorer la situation générale de l’industrie en activant la production. Toute mesure favorable à l’industrie en général est aussi favorable à la classe ouvrière en particulier, et de plus, si l’on excepte quelques mesures de prévoyance et d’ordre qui sortent de la ligne industrielle, il n’y a que celleslà qui aient une influence réelle et efficace. Mais entre toutes les mesures propres à atteindre ce but élevé et si digne, l’amélioration du sort des travailleurs, il n’y en a pas de plus puissantes , de plus énergiques, que celles qui tendent à développer toutes les ressources du crédit. ’

Dans l’état présent de l’industrie, toute la force, toute l’intelligence, toute l’industrie d’un homme, quelque active, quelque puissante qu’on la suppose, ne produit rien sans capital, c’est-à-dire sans les instruments qui secondent cette industrie et les matières auxquelles elles s’applique. Les capitaux sont donc l’accompagnement obligé, l’auxiliaire indispensable des travaux des hommes. Sans capitaux, point de produits, point de travail. Aussi, là où les capitaux sont rares, le travail trouve peu d’occasions de s’exercer ; dès lors la demande en est faible t

l’offre en est au contraire active, ardente, parce que l’homme a toujours besoin de vivre, et, par uue conséquence naturelle de cette situation, ce travail offert de toutes parts s’achète à vil prix, il est misérablement rémunéré. Multipliez au contraire les capitaux, à l’instant les occasions de travail se multiplient dans la môme proportion ; la demande s’accroît, et, comme l’offre ne peut la suivre d’un pas égal, la rémunération s’élève de tout l’accroissement de la demande. Voilà comment le secret pour améliorer le sort des travailleurs, ce secret qu’on va chercher si loin, dans tant de régions excentriques, est presque tout entier dans ces seuls mots , dans cette formule si simple : Multiplication des capitaux par le crédit '.

On croit faire merveille aujourd’hui en réclamant au nom de l’ouvrier son association avec le maître. Quelle pitié ! Comme si la rémunération du travail devait s’élever par cela seul qu’elle changerait de forme. Supposez cette association possible, et il s’en faut bien qu’elle le soit dans tous les cas, s’imaginera-t-on que l’ouvrier en serait pour cela mieux partagé? Non ; il n’obtiendrait toujours, sur les profits réalisables, que la part moyenne dont l’entrepreneur peut se dessaisir sans danger. Qu’il l’obtienne sous la forme d’un salaire fixe ou d’un profit variable, qu’importe, si en définitive, la part totale ne s’élève pas? Il y a même dans ce dernier cas , pour l’ouvrier, un danger et quelques inconvénients de plus, dont il demanderait bientôt à s’affranchir. 1 a question n’est

4 Mieux encore dans cette formule plus large : Accroissement et diffusion de l’art industriel. C. S.

donc pas de changer la forme de la rémunération, mois d’en élever le taux. Voilà le but où il faut tendre, si l’on veut arriver à quelques résultats sérieux.

C’est une remarque générale à faire, et qui souffre à peine une exception, que les salaires des ouvriers sont d’autant plus élevés dans un pays que le crédit y est plus large-.

On a prétendu cependant établir à cet égard d’autres lois. Au dire de quelques écrivains, le taux des salaires • serait ordinairement déterminé par le prix des subsistances; d’où il suivrait qu’il y aurait peu de chances d’améliorer la condition des masses, puisque toujours la rémunération de leur travail se mesurerait assez rigoureusement sur l’échelle de leurs besoins. Et combien de fois ne s’est-on pas autorisé de ce prétendu principe pour soutenir les restrictions inhumaines qui élèvent artificiellement le prix des subsistances ? Heureusement ce n’est là qu’une hypothèse gratuite, trop bien démentie par les faits.

On se fonde sur l’exemple de l’Angleterre, où l’on a remarqué longtemps, il est vrai, la concordance de ces deux faits, main-d’œuvre élevée, subsistance à très-haut prix. De cette concordance accidentelle , et dont il était si facile d’expliquer la cause, on a tiré , sans autre examen, une conclusion générale applicable à tous les cas.

A cet exemple de l’Angleterre que n’opposait-on celui des États-Unis, où l’on trouve, au contraire, avec une main-d’œuvre encore mieux rémunérée, des subsistances à très-bas prix ? La seule opposition de ces deux faits si connus ne prouve-t-elle pas sans réplique la fausseté du

principe que l’oü évoque? A cette preuve de fait il serait d’ailleurs facile d’en ajouter bien d’autfes, qui viendraient au besoin la confirmer.

Non « Ce n’est pas le prix des subsistances qui détermine le taux des salaires ; c’est essentiellement l’abondance relative du capital. Dans tout acte de la production, deux puissances, deux agents sont en concours, le capital et le travail. Selon quel’un ou l’autre de ces deux agentsabondedavantage et s’offreavec plus d’instance sur le marché, il obtient dans ce concours une moindre part des fruits. Le capital est-il rare et recherché ; il ne se donne qu’à des conditions onéreuses, et le salaire en souffre. Est-il, au contraire, abondant et fort offert ; il se donne à des conditions meilleures, et le salaire s’élève d’autant. Or, comme les capitaux sont en général plus ou moins abondants dans Un pays selon que le crédit y est plus ou moins étendu, ainsi qu’il résulte de tout ce qu’on vient de voir, l’élévation des salaires est tout simplement la conséquence et le symptôme de l’extension du crédit. Voilà pourquoi ce résultat favorable se produit à la fois en Angleterre et aux États-Unis, au milieu de circonstances d’ailleurs si différentes. Voilà pourquoi, lorsqu’on passe de l’Angleterre en France ; de là en Allemagne ; puis en Russie, en Turquie et dans les États asiatiques, on voit les salaires décroître par degrés, à mesure que le crédit s’efface, Sans que le prix des subsistances baisse, il s’en faut de beaucoup, dans la même proportion.

J’insiste sur cette vérité, parce qu’elle est capitale. Il n’en est guère d’autres qui intéressent davantage l’hu-

manité ; et il est en peu cependant qui soient livrées à un plus complet oubli.

Ce qui surprendra peut-être au premier abord, c’est que l’élévation des salaires, quand elle est le résultat naturel du développement du crédit, n’est nullement exclusive d’une production à bon marché. Paradoxe, dirat-on : et pourtant rien de plus simple. C’est qu’en effet le salaire ne s’élève dans cette hypothèse que parce que le capital, son aide obligé, son compagnon nécessaire dans l’acte de la production, s’est contenté d’un profit moindre ; la somme totale du profit industriel n’a pas changé ; elle s’est répartie d’une autre manière, et voilà tout. S’il s’agit, par exemple, de métiers à tisser, appliqués à fabriquer à façon certaines étoffes, il se peut que le prix de la façon ne varie pas d’un pays à l’autre, mais il se partage diversement selon l’état du crédit. Là où le crédit est très-restreint, le fabricant, propriétaire du métier, se réserve la plus grande partie du produit en ne laissant qu’une faible part à l’ouvrier : ailleurs, le partage se fait par moitié : dans d’autres pays enfin, encore mieux dotés quant à l’abondance du capital, le fabricant ne se réserve plus qu’une part inégale, en abandonnant à l’ouvrier le reste. C’est ainsi que les salaires s’élèvent, sans que le total des frais de production en soit le moins du monde altéré. Et qu’on ne pense pas que ceci soit une simple hypothèse ; c’est une exacte traduction des faits. Ce que je viens de dire à propos des métiers à tisser s’applique, du reste, avec la même exactitude, à tout antre genre de production, quoique la différence des partages n’y soit peut-être pas aussi sensible.

CH AP. V. — § I. COtfStbÉMTlONS DIVERSES. 213

Oü aurait toft de croire d’ailleurs que là où le crédit règne, lés fabricants soient pour cela pins mal dotés ; loin de là. Si l’ abondance du capital leur fait une loi de se contenter de profits moindres, elle leur permet aussi de les répéter davantage, en établissant, par exemple, avec une fortune personnelle égale, un bien plus grand nombre de métiers. Ce n’est même que parce que le crédit permet aux entrepreneurs d’industrie de multiplier leurs moyens d’actiôrt, qu’il les force à se contenter de profits moindres; en sorte que ce désavantage, si c’en est un, porte avec lui son large correctif. Ouvriers et fabricants, tout le monde y gagne ; ce qui s’expliqua d’ailleurs fort bien par l’augmentation générale de la production. « Le propriétaire d’un métier à tisser dans l’Inde, dit M. H.-C. Carey, prend plus que la moitié du produit, et vit dans la pauvreté et la misère. Le propriétaire d’un petit nombre dé métiers à Lyon prend la moitié du produit; l’ouvrier retient pour sa part l’autre moitié seulement : tous les deux sont pauvres. Le propriétaire de métiers en Angleterre et aux États-Unis prend un dixième, laissant neuf dixièmes à l’ouvrier 1 :

* Notre auteur et M. Carey attribuent au crédit exolusivemebt la différence de rémunération qu’ils signalent, et dont nous ne prétendons pas contester l'exactitude. Mais, pour savoir jusqu’à quel point leurs conclusions sont fondées, Il faudrait examiner deux autres points, savoir : 1* Si les métiers que l’on compare ont été construits par un art égal, ou, en d’autres termes, peuvent produire également ; 2° si le nombre des métiers que font battre les divers fabricants que l’on compare est égal dans les trois localités citées. Un art inférieur, soit dans la construction du métier, soit dans les arrangements d'atelier et les mœurs qui limitent l’activité de l’entrepreneur, doit avoir pour résultat une rémunération moindre, indépendamment de la présebce ou de l'absence du cré-

tous les deux sont donc en position de bien vivre et d’améliorer constamment leur condition *. » Ai-je besoin de faire ressortir l’éloquence de ce rapprochement ?

Voilà comment, sous l’influence bienfaisante du crédit, la rémunération du travail s’élève sans que nul autre intérêt en souffre.

Mais cet avantage d’un salaire élevé, on l’a déjà compris, n’est pas le seul que l’ouvrier en tire. Il trouve de plus, dans les institutions de banque, auxiliaires indispensables du crédit, un refuge assuré pour ses épargnes et un moyen facile de les faire fructifier. Aussitôt que, par une sage économie, il est parvenu à se faire quelques réserves, il les place dans ces asiles toujours ouverts, où elles grossissent sans peine, tant par les nouveaux apports qu’il est à môme de faire, que par l’accumulation croissante des intérêts. Que si plus tard, lorsque ses épargnes commencent à atteindre un chiffre respectable, il veut s’en servir pour se rendre maître de luimême, en formant à son propre compte un établissement indépendant, il trouve encore dans les mêmes institutions une assistance utile et un solide appui. Soit que les banques lui fassent, comme cela se pratique souvent en Écosse, des avances positives à découvert ; soit qu’elles se bornent, comme elles le font ailleurs, à escompter ses effets, elles grossissent par le fait le capital sur lequel il opère, et lui permettent ainsi d’entredit. Rien n'est plus dangereux, dans les sciences sociales, que de considérer les phénomènes par un seul côlé et d'en tirer à la bâte des conclusions absolues. C. S.

* The crédit nystem, p. 4.

CUAP. V. — § 1. CONSIDÉRATIONS DIVERSES. 215

prendre un courant d’affaires satisfaisant avec un faible fonds.

Si l’on voulait comparer de ces divers points de vue le sort de l’ouvrier français avec celui de l’ouvrier écossais, ou, encore mieux, de l’ouvrier américain, on serait douloureusement frappé des désavantages relatifs de sa situation. Ils peuvent se résumer dans ce peu de mots : peu de bien-être dans sa condition présente et nul moyen pour en sortir.

On a fondé, il est vrai, depuis l’aunée 1818, un assez grand nombre de caisses d’épargne ; c’est un bienfait réel. Mais qui ne voit l’extrême insuffisance de ces institutions? Comme elles n’ont pas les mêmes facilités que les banques pour utiliser les dépôts qu’on leur confie, le numéraire qui s’accumule entre leurs mains devient assez promptement un fardeau ; d’autant mieux qu’étant actuellement le seul débouché ouvert aux économies des artisans, des ouvriers, des domestiques, elles voient affluer chez elles sans distinction toutes les petites réserves du pays. Aussi sont-elles forcées de limiter à de très-faibles sommes le montant total des dépôts. En général, et sauf quelques exceptions rares, c’est à 2,000 francs qu’on a fixé l’extrême limite des apports pour chacun des déposants. Encore parle-t-on aujourd’hui de la ramener à 1 ,500 francs, afin de diminuer les charges que le trésor public, garant des dépôts, supporte Or, que peut on entreprendre avec une somme pareille, surtout dans un pays où le crédit ne visite

1 On l’a même abaissée à 1,000 fr. par la loi du 30 juin-9 juillet 1851. C. S.

guère les débutants? Lors donc que l’extrême limite est atteinte, l’ouvrier économe se voit de nouveau abandonné à loi-môme, avec son modeste capital sur les bras, sans aucun espoir ni de former actuellement un établissement quelconque, ni de poursuivre utilement l’effort d'accumulation qu’il a tenté.

Aussi, malgré les exemples qu’on peut citer dans quelques professions exceptionnelles , est-il très-rare en France qu’à moins d’un accident favorable l’ouvrier sorte de sa condition. L’économie et l’ordre ne lui suffisent pas, quoi qu’on eu dise. Et qui ne sait, d’ailleurs, que ces deux vertus sociales ont besoin, pour se développer chez l’homme de labeur, et triompher des séductions du moment, de voir en perspective leur récompense?

11 est donc vrai qu’à tous égards la condition de l’ouvrier français est comparativement misérable- Et pourquoi ? Parce que la France repousse, par un déplorable aveuglement, les bienfaits du crédit, dont il est si facile de s’assurer la possession. Si cette cause de misère n’est pas la seule, c’est du moins une des plus graves, car elle atteint l’homme par tous les points. Il est juste de due que les classes ouvrières n’en sont pas seules affectées ; le malaise qui en résulte est général. C’est la société tout entière qui souffre du mauvais emploi de ses forces vives. Mais il faut reconnaître qu’à mesure que l’on descend dans les rangs de ces hommes déshérités de la fortune, et qui n’ont pour tout avoir que leurs bras, le mal devient à la fois plus sensible et plus poignant.

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