S II. — DANGERS PRÉSUMÉS DE L’EXERCICE DU CRÉDIT
Mais on repousse les bienfaits du crédit à cause des dangers qui, dit-on, les accompagnent. On parle avec terreur des disparitions de numéraire, des crises commerciales, des perturbations économiques de tous les genres, qui sont, à ce qu’on assure, le cortège ordinaire des banques et le résultat presque nécessaire d’un large développement du crédit : fantômes menaçants, que l’on évoque toutes les fois que la question des banques s’agite.
Quand même ces dangers seraient aussi grands qu’on le suppose, je ne comprendrais pas encore que l’on dut renoncer à des avantages réels, immenses , en vue de quelques maux accidentels. S’avise-t-on par hasard de fermer la mer aux navigateurs, par la crainte des écueils dont elle est semée et des naufrages dont elle est chaque jour le théâtre? Mais on s’exagère beaucoup ces dangers, et de plus on en méconnaît la véritable source. On ne voit pas qu’ils procèdent moins du libre développement des institutions de crédit, que des déviations qu’on leur imprime ou des règlements abusifs auxquels on les a presque toujours assujetties. Oui, sans doute, les pays où le crédit est large ont été et Sôrflr éfteore sujets à de fréquentes perturbations ; mais ce n’est pas dans l’usage du crédit que le mal réside, c’est dans l’abus ; et il est triste de penser que presquo- toujours les gouvernements en ont été les principaux auteurs.
Voyons pourtant quelles sont en général les raisons que l’on allègue.
On prétend d’abord que les banques font souvent, par
de trop larges émissions de billets, disparaître le numéraire d'une manière gênante et quelquefois inquiétante pour le public.
S’il est vrai, comme j’ai essayé de le prouver, que les billets des banques remplacent dans la circulation, non pas le numéraire, mais le papier du commerce, on se demandera si l’inconvénient supposé n’est pas simplement chimérique. Ce qui est vrai pourtant, c’est que l’usage du crédit, favorisé par l’action des banques, dispense dans un grand nombre de cas , grâce aux compensations de eréancc dont il fournit l’occasion, de l’usage du numéraire, et tend par cela même à en diminuer l’abondance dans un pays. Mais une diminution déterminée par de semblables motifs ne peut jamais causer, on le comprend , ni inquiétude ni gène. Que vous importe que le numéraire sorte du pays, puisqu’il vous est inutile en ce moment? Ne vaut-il pas mieux qu’il aille au dehors se convertir en capitaux reproductifs, que s’il continuait à rouler en pure perte entre Vos mains? Dès l’instant que tous vos échanges se consomment, que cherchez-vous de plus? Si vous craignez qu’au moment d’un pressant besoin ce numéraire absent ne vous fasse défaut, soyez tranquilles; comme son inutilité seule a pu déterminer sa disparition partielle, il est dans la nature des choses qu’il reparaisse aussitôt que le besoin s’en fera sentir.
Il faut pourtant reconnaître, en fait, qu’on a vu dans certains cas le numéraire disparaître presque entièrement de la circulation, sans avoir cessé d’être utile, et ne reparaître point, quoique réclamé par de pressants
besoins : l’histoire de l'Angleterre et des États-Unis nous en fournit quelques exemples. Mais quand on observe ce fait avec quelque attention, on ne tarde pas à reconnaître qu’il ne se produit jamais que dans les pays où la loi donne au papier des banques, malgré le discrédit qui le frappe, un cours forcé. Il n’est pas donné à de telles lois de relever le papier dans l’opinion, et de lui rendre une valeur qu’il a perdue par d’autres causes ; mais il leur est malheureusement donné de gêner la circulation du numéraire, de lui créer une situation désavantageuse et fausse, où il ne s’échange plus assez librement à sa valeur, et de le forcer en conséquence à chercher un refuge à l’étranger. Voilà comment on a vu quelquefois, lorsque les payements en espèces étaient suspendus dans les banques, le numéraire devenir rare et disparaître, malgré le besoin réel qu’on en avait. Cet inconvénient, on le voit, résultait alors, non de l’usage du crédit, mais de l’abus.
Avec plus d’apparence de raison, on rappelle que les pays le plus largement dotés en institutions de crédit sont aussi les plus sujets à ces crises financières, qui viennent de temps à autre affliger le commerce et bouleverser toutes ses relations. En général, il faut le dire, on insiste trop sur ces accidents passagers, dont on s’exagère singulièrement les tristes conséquences. On ne voit pas que les crises commerciales, là où il n’existe pas d’autre cause de malaise et de souffrance, font souvent encore plus de bruit que de mal, et que tel pays, travaillé par des désordres financiers de cette nature, est encore, à ce moment même, à tout prendre, plus
heureux, plus favorisé que tel autre qui en parait exempt. C’est d’un côté un désordre éclatant, mais passager, et presque tout à la surface; de l’autre, une misère profonde et chronique. N’essayons pourtant pas d’atténuer la gravité de ces événements ; laissons-les tels et aussi terribles qu’on les suppose. Qu’en faudra-t-il conclure?
Les crises commerciales, telles qu’on les voit se produire quelquefois, ne sont généralement pas autre chose que des disparitions momentanées du crédit. Cela étant, il est naturel qu’elles n’arrivent jamais que là où le crédit existe, par la raison bien simple qu’on ne peut perdre que ce qu’on a. Il semble naturel aussi que lorsqu’elles se déclarent, la secousse soit d’autant plus forte, que le crédit est plus large. Il ÿ a longtemps que les philosophes l’ont dit : il n’y a que ceux qui possèdent qui soient exposés à perdre, et ce sont précisément ceux qui possèdent le plus qui sont exposés aux pertes les plus grandes. Voilà pourquoi les pays les plus riches, les plus favorisés par le crédit, sont plus sujets que les autres à ces perturbations qu’on appelle crises commerciales. Estce à dire que ce crédit soit pour eux une source de mal? De ce qu’ils sont exposés à le perdre de temps en temps, pendant quelques mauvais jours, est-ce à dire qu’ils ont tort de s’en servir quand ils le peuvent, d’en profiter quand il existe ? Quand môme ils seraient exposés , ce qui n’est pas, à le voir disparaître une fois sans retour, auraient-ils tort de jouir en attendant de scs bienfaits ? Ce serait l’avis des moralistes qui ont prêché le mépris des richesses; est-ce celui des économistes et des hom*>
mes (l'État? A ce compte, ils ne devraient pas repousser le crédit seulement, mais tout ce qui fait la richesse des particuliers et la richesse publique. Pour ne pas laisser les hommes exposés aux atteintes de la fortune, ils devraient les ramener à la simplicité de l’âge d’or ; pour ne pas laisser les cultivateurs exposés aux ravages de la grêle, ils devraient leur défendre de cultiver les champs.
Mais on s’abuse sur tout cela. En voyant un état de choses prospère fondé sur le crédit, on ne voit pas assez clairement la part qui lui en revient ; on s’imagine qu’il eût été facile d’arriver là sans son secours. Quand ensuite sa disparition vient troubler cette prospérité, qui était son ouvrage, et laisse dans les relations commerciales un vide inusité, on lui attribue toutes les pertes partielles que sa retraite engendre, sans tenir compte du bien qu’il avait fait durant son existence et de ce qu’il laisse encore après lui.
« Ne vaudrait-il pas mieux , dit quelque part l’ancien président Jefferson dans ses Mémoires, voir le commerce si florissant des États-Unis appuyé sur la base solide du numéraire, que de le voir porté sur les ailes légères et fragiles du papier des banques? » Peut-être; si à cette condition il pouvait prospérer au même degré. Mais si le commerce des États-Unis roulait uniquement sur le numéraire, il ne serait pas si florissant. Il ressemblerait beaucoup alors au commerce de l’Espagne, peu sujet, il est vrai, à se troubler accidentellement dans ses allures, mais qui languit toujours. Il ne s’agit donc pas de savoir s’il vaut mieux que tel commerce donné roule sur le numéraire que sur le papier ; mais si un commerce flo-
rissant, fut-il sujet à quelques troubles, est préférable à un commerce nul. En d’autres termes, il s’agit de savoir si, pour éviter quelques maux passagers, il faut se plonger dans une misère sans fin.
Au reste, ces crises commerciales, quand elles n’ont réellement pas d’autre cause que l’altération du crédit, quand elles ne sont pas produites par quelque vice profond de l’ordre social, par quelque grande erreur des lois, ne sont jamais que passagères. Le crédit, un moment altéré, ne tarde pas à se remettre. Il reparaît après ces moments d’éclipse, à moins que le peuple même qui en a joui ne soit assez insensé pour porter une main indiscrète et sacrilège sur les institutions qui l’en ont doté : il reparaît, et alors se rouvrent tous les canaux de la richesse ; les perturbations accidentelles dont sa disparition a été la cause sont bientôt oubliées ; en moins de rien, on n’en voit plus la trace.
Mais on a honte d’insister sur des vérités si simples. Au fond, toutes les objections que l’on élève contre l’institution des banques ne trouvent une apparence de force que dans cette croyance vulgaire, que le crédit repose sur des fictions. On se dit avec raison que les fictions sont toujours un oreiller trompeur, et qu’il y a danger à s’endormir sur elles. On s’en défie comme d’une perfide amorce, et l’on considère les crises commerciales comme de justes retours des illusions dont on s’était flatté. On se dit que des voies fictives ne peuvent conduire qu’à des richesses fictives et mensongères comme elles, et la crise qui survient n’apparaît plus que comme le coup de théâtre qui dissipe une illusion. Voilà ce qui
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donne de l’autorité et du crédit aux objections frivoles que je viens de rapporter : mais dès l’instant qu’il est entendu, et je crois l’avoir prouvé, qu’il n’y a dans l’usage du crédit ni fiction, ni mensonge ; que tout cela se réduit à un emploi mieux ordonné et plus actif des capitaux réels que l’industrie possède, à un emploi mieux ordonné et plus actif du travail et de l’intelligence des hommes, enfin à une production plus large et plus féconde de richesses très-réelles et très-palpables, toutos ces objections s’évanouissent comme des fantômes sans consistance et sans réalité.
Je suis bien aise de dire, au surplus, qu’en tout ceci j’ai fait aux préjugés des adversaires des banques do larges concessions. Non, il n’est pas vrai que le nombre et l’intensité des crises commerciales soient en raison du développement des institutions de crédit ; loin de là : ils sont presque toujours, au contraire, en raison des restrictions dont on les entoure et de la rigueur arbitraire des lois qu’on leur impose. C’est ce qui ressortira tout à l’heure clairement, je l’espère, du tableau comparatif de la marche des opérations des banques en Franco, en Angleterre, en Écosse et aux États-Unis. Mais il faut d’abord indiquer rapidement les règles auxquelles ces établissements doivent être assujettis. On comprendra mieux ensuite les conséquences fâcheuses que les moindres déviations entraînent.